‹ Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d'Hervey, etcChapitre 23 sur 63 · LE RICHE VERTUEUX · texte numérisé non relu

LE RICHE VERTUEUX

EusÈBE a de l'esprit : il connaît l'art de varier les plaisirs de l'imagination et des sens : il a tous les goûts qui peuvent conduire au libertinage , et il sait s'arrêter. Eusèbe est riche , il est jeune , il est gai , il aime à dépenser; voilà tout ce qu'il a de commun avec les riches ordinaires. Il fait servir ses richesses à ses vertus. Il accorde libéralement à la nature , à son rang, à ses devoirs , tout ce qu'ils exigent de lui; mais il refuse tout au vice , au caprice , à la folie. Il a aussi ses amusemens ; sa vertu n'est point austère. La vue d'un bal ne lui fait point horreur ; il ne croit point que les cartes soient une invention du démon ; mais il choisit des récréations qui le délassent; il connaît et prévient le moment où elles allaient le fatiguer; il pense qu'il en est des plaisirs comme des gros livres, qui gagnent presque toujours à être abrégés.

Il a, comme les autres, ses parcs, ses jardins, ses grottes^ ses cascades, ses statues, ses tableaux, mais il en sait mieux jouir; non pas qu'ils soient plus beaux et d'un plus grand prix, mais parce que le maître vaut mieux. Ses tableaux ont des beautés qu'ils ne doivent point au pinceau du peintre; si le marbre de ses statues s'anime et vit sous ses yeux , c'est la joie pure de son âme qui donne des grâces nouvelles au chef-d'œuvre de l'art , et qui lui fait découvrir dans la nature des beautés invisibles pour des yeux vulgaires. Tous les objets de l'imagination et des sens doivent à la bonté du cœur de l'homme la plus grande partie de leur effet et de leur charme : le soleil est le plus beau des objets qu'il fait voir et briller : ainsi la vertu rend les plaisirs plus piquans : elle est elle-même le plus grand de tous. Pour bien goûter les plaisirs du corps, il faut entretenir et cultiver les facultés de l'âme ; et une raison saine aide aux sens à jouir.

Eusèbe regarde une grande fortune comme une obligation de faire plus de bien. S'il fait bâtir un palais superbe , c'est moins pour satisfaire son orgueil que pour exercer sa bienfaisance : il compte avec joie tous les 2. II

malheureux qu'il nourrit en les oecùpant, et s'applaudit de pouvoir changer pour eux les pierres en pain. 11 sent qu'ayant plus reçu du ciel , le public attend davantage de lui , et que s'il est plus grand que les autres, il doit être aussi plusTertueux. Ses richesses coulent dans le sein du malheureux par des canaux souterrains. Il cache au pauvre la main qui le nourrit. Invisible, elle ouvre les prisons, brise les fers de l'innocence, essuie les pleurs de l'infortuné; et ceux qu'elle oblige n'ont point à rougir devant un bienfaiteur qui se laisse ignorer. Il sait qu'on ne possède les grandeurs qu'à ses périls et risques; qu'elles dégradent l'homme , dès qu'elles ne relèvent pas ; qu'en dépit de toutes les distinctions inventées par la vanité, le ciel égale le bonheur de toutes les conditions; que c'est en vain que les riches méchans ou inutiles se logent comme des dieux dans des temples superbes; qu'ils n'y seront point adorés, s'ils ne s'y montrent bienfaisans ; et qu'ils n'y paraissent que des Dieux ridicules ou malfaisans , comme les singes ou les crocodiles de la superstitieuse Egypte. Les hommes ne sont heureux qu'à proportion de leur penchant à faire du bien ; et la nature équitable récompense le

plus grand des devoirs par le plus grand des plaisirs.

Eusèbe aime les plaisirs; mais cet amour est éclairé par sa raison. Il sait les choisir; il en est qu'il accueille avec transport; il en est qu'il n'admet qu'avec réserve : il rejette les autres avec horreur. Les plaisirs des hommes corrompus expirent dans la jouissance, et ne laissent que des regrets dans leur mémoire; les siens durent encore ïiprès la sensation , et le souvenir en est aussi doux que le sentiment.

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