LA RÉSIGNATION
Je vous écris du bord de ma tombe : la vieillesse m'assoupit sur ma plume; l'hiver de l'âge a glacé ma muse , et mes vers cessent de couler. Un nuage épais offusque ma vue. Ma main débile désobéit à mon désir et tremble en écrivant ce qu'elle écrit , et le soin de ma gloire m'oblige encore à l'effacer. Déjà la mort a appliqué sa dent meurtrière sur mon corps languissant. Que n'achève- t-elle sa victime? La cruelle épargne mes jours, et me condamne à vivre encore ! Comme le patriarche
' Ce poème, adressé à une femme pour la consoler de la perte de son époux, a deux parties. Il ne laisse pas d'être long. L'auteur le composa en 1762, trois ans avant sa mort. C'est le dernier ouvrage qu'il ait livré au public. Le journal anglais, appelé la Revue du mois, dit que c'est la plus mauvaise de toutes ses productions; et le journal anglais a raison. L'extrait que j'en donne ici est tout ce que j'y ai trouvé qui put ne pas être tout-à-fait indigne d'être traduit.
LA RESIGN ATIOJV. lOj
Noé , qui vit périr un moride et un autre succéder, j'ai vu le monde où j'étais né changer sous mes yeux ; mais le nouveau n'a pas plus de charmes pour moi.
L'homme qui a du courage arrache au malheur ce masque effrayant dont il nous épouvante.
Voilà que j'ai besoin moi-même de consolation , au moment où j'essayais de vous consoler. O nouvelle funeste ! ô Richardson ' , depuis long-temps chéri de moi ! Mais je me suis défendu le chagrin et les pleurs. Ah! puis-je étouffer mes soupirs en perdant un tel ami? Grand Dieu , secoure ma faiblesse , et que cette larme qui tombe épuise toute ma douleur! Hélas, combien de fois il m'a consolé dans mes chagrins ! Combien de fois son génie éclaira mes écrits , et sut embellir jusqu'à mes fautes ! Qui connut mieux que lui l'art heureux d'émouvoir nos passions , et de lire dans l'âme des belles! La nature lui fit don à sa naissance de la clef du cœur humain. Mais je ne le crois point perdu pour moi. Des mondes
' L'auteur écrivait ce poème, lorqu'il reçut la nouvelle de la mort de M. Rtchardson, sou ami.