‹ Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d'Hervey, etcChapitre 36 sur 63 · PROMENADE DU SOIR · texte numérisé non relu

PROMENADE DU SOIR

La chaleur du jour était dissipée : mon âme, délivrée du tumulte des affaires , se livrait à des idées paisibles ; une soirée agréable et fraîche m'invitait à la promenade. Je sortis des murs où j'étais renfermé , et je quittai la ville pour aller dans les champs respirer un air plus pur, et insensiblement je m'enfonçai dans la solitude la plus séduisante.

Les tilleuls et les ormes unissant leurs rameaux , formaient au-dessus de ma tête une voûte d'ombrage et de fraîcheur. Sous mes pieds était un tapis de gazon, de mousse et de fleurs , étendu par la nature , et plus doux que le velours. Le jasmin et le chèvre-feuille , agréablement enlacés, s'élevaient en rampant

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autour des arbres , déployaient aux yeux leur beauté naturelle , et exhalaient les plus doux parfums. De l'autre côté , les branches arrondies en voûte de feuillage s'ouvraient pour m'offrir au loin la plus charmante perspective; et ma vue, après s'être heureusement égarée sur les plus rians paysages , allait enfin se reposer et se perdre dans l'immensité des cieux. Les oiseaux, joyeux et reconnaissans des plaisirs du jour, payaient au Créateur un tribut d'harmonie , et se préparaient un sommeil tranquille par des concerts mélodieux, tandis qu'au loin dans la campagne voisine un hautbois envoyait dans les airs des sons qui parvenaient à mon oreille affaiblis et pleins de douceur.

Coucher du soleil.

Le soleil est près de finir sa course, il touche au but. Gomme il descend plus rapidement ! Les roues de son char semblent pencher sur les bords du firmament. Sur le point de s'évanouir, son disque s'agrandit et prend à nos yeux plus de surface et d'étendue. Les ombres que jettent les objets s'alongent de plus en plus; dans un instant, les ténèbres vont enve-

lopper et les corps et leurs ombres. C'est l'image des plaisirs de la vie; on en fait peu de cas dans le moment qu'on les goûte ; c'est lorsqu'ils s'envolent que l'on commence à sentir leur prix ; c'est lorsqu'ils nous quittent et que nous ne pouvons plus les rappeler, que nous les regrettons avec douleur.

Le globe lumineux paraît maintenant à demi enfoncé dans la terre obscure ; il se plonge dans les mers d'occident , et va quitter notre hémisphère; il ne dore plus les plaines que d'une pâle clarté. Tantôt les eaux de la mer, horizontalement frappées de ses rayons, semblent un verre flottant; tantôt les rayons reflétés dans différentes directions, forment et mélangent une multiplicité de couleurs agréables et magnifiques. L'homme sensible qui va méditer sur le rivage sablonneux , et entretenir sa rêverie au murmure des vagues sonores, est agréablement ému des décorations superbes et variées de cette vaste surface. Il voit, avec un étonnement mêlé de plaisir, les ondes mutines s'entrechoquer , paraître tantôt d'une blancheur éblouissante , et tantôt s'embraser de pourpre et de feu. Ici la mer montre une belle couleur d'azur ; là elle jette

des ondulations d'un vert agréable; partout elle offre des scènes fluides et mouvantes que ne peut saisir le pinceau de l'homme , que ne peuvent rendre les couleurs les plus brillantes qu'ont broyées ses mains.

Le crépuscule.

Tandis que mon imagination se promenait sur les bords de la mer , le flambeau du jour s'est précipité sous l'horizon, et a disparu; la terre est couverte d'ombres , ou, pour me servir de l'expression d'un des meilleurs peintres de la nature, elle s'est revêtue d'une brune obscurité. Restent encore quelques montagnes dont la cime est blanchie par quelques rayons argentés qui s'enfuient; la tête touffue des forets et le sommet des tours élevées , reçoivent le dernier sourire du jour , et brillent encore d'une clarté qui expire. Que le passage de la lumière aux ténèbres est rapide ! Comme le plaisir des hommes , elle a disparu avant qu'on ait pu en jouir. Voyez cette dernière clarté languissamment s'agiter sur la feuille des arbres, et jeter une lueur mourante sur le front des montagnes; elle

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s'affaiblit et diminue à chaque instant ! je peux à peine la distinguer encore. Tandis que je parle, elle expire, et prépare le monde et nos yeux aux ténèbres.

Le crépuscule augmente, il revêt tous les objets de sa sombres livrée; ils brillaient, il n'y a qu'un instant , d'une lumière douce et variée , et maintenant ils sont voilés d'un brun uniforme et presque sans couleur. Les oiseaux qui par leur plus tendre mélodie paraissaient animer la nature insensible, se sont tus , et partagent ce silence morne et général. Dans nos champs tout était vif et léger ; maintenant les membres sont appesantis par la fatigue et les plaisirs du jour ; le berger tranquille a imposé silence à sa musette; déjà la tendre verdure s'efface sous les ténèbres naissantes; l'air ne résonne plus des sons touchans du hautbois ; Echo ne répète que les gémissemens de la plaintive Philomèle qui erre dans les bois de rameaux en rameaux. Pourrais-je maintenant être gai et folâtre? la terre et le ciel me reprocheraient ma légèreté hors de saison. Il faut que mes pensées soient aussi tranquilles que la fin du jour , aussi augustes que l'aspect de la nature dans ces momens

de son repos ; mes heures pendant le jour sont animées par les innocens plaisirs ; la soirée , enveloppée de son crêpe noir, vient sonner l'heure des méditations profondes.

Je ne vois plus; le soleil a disparu, et cependant je ne suis point enveloppé d'épaisses ténèbres! D'où part ce reste de lueur, qui, pouvant à peine être aperçu, ne laisse' pas d'adoucir le front sauvage de la nuit ? Je ne vois plus le grand dispensateur de la lumière, et je me sens encore pénétré et réjoui par une douce influence de sa splendeur; il nous rappelle ses progrès dans l'autre hémisphère , en nous renvoyant quelques éclats de lumière pour rendre nos pas moins incertains. Auraitil emprunté quelques rayons plus faibles pour varier nos plaisirs et nos situations, jusqu'à ce que le sommeil verse dans nos sens son heureuse langueur , et que l'assoupissement le plus doux vienne peu à peu saisir nos membres, suspendre les fonctions de la vie , et rendre la lumière inutile ?

Avantages de la solitude.

Une longue et brûlante journée a fait place à la douce fraîcheur du soir; une verdure

nouvelle semble couvrir la terre; les plantes desséchées se raniment; les fleurs décolorées et flétries ont repris leur coloris et leur éclat; elles exhalent un parfum plus suave. L'air reçoit aussi une force nouvelle , son ressort a plus d'activité. Il pénètre nos membres , rend l'élasticité à nos poumons, et fait circuler plus rapidement le sang dans nos veines. Une chaleur trop constante détruirait ces perles de rosée qui brillent sur le front du printemps ; elle les ferait monter en exhalaisons insensibles; l'haleine, les vents et les mouvenlens plus légers de l'éventail de l'aurore dissiperaient ces vapeurs avant qu'elles pussent se réunir; mais favorisées par le calme de l'air, et condensées par la fraîcheur de la nuit, elles distillent cette humeur fine et délicate qui répare les plantes , comme le sommeil répare nos membres épuisés.

Douce solitude, que tu donnes de plaisirs à l'homme sensible! Le monde est un océan en courroux ; et qui peut établir ses desseins sur l'instabilité de ses vagues flottantes ? Le monde est une école de tromperies; et qui peut échapper à ses dangereuses séductions? -

Dans ce séjour de tumulte et de corrup-

tion, les vérités sacrées que Dieu grava dans nos âmes par la main de la nature sont obscurcies , si elles ne sont pas effacées. On étouffe jusqu'aux cris de la conscience, et ses avis sont interprétés par l'erreur.

C'est ici que résident la paix et la sûreté; le silence ferme la porte à la noire médisance et aux cris empoisonnés d'une conversation dangereuse; la foule nombreuse des images fantastiques qui nous importunaient au milieu du tumulte des plaisirs , se dissipe et s'évanouit dans l'épaisseur de ces ombres. Ici je puis sans trouble converser avec mon cœur , et apprendre à me connaître moimême. Ici l'âme peut réunir ses forces dispersées , et recouvrer sa première énergie. 1er j'efface l'impression dangereuse des mauvais exemples. Ici je puis m'appliquer à vaincre mes passions; je deviens le maître et le possesseur , non d'un sceptre ni d'une couronne , mais de moi-même. Hommes que l'ambition dévore, agitez- vous, tourmentez- vous pour des honneurs frivoles ; accumulez les bassesses et les crimes pour vous agrandir et monter au faîte du pouvoir. Vos vains plaisirs ne me touchent point , et je promets

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d'etre fidèle à ma solitude. Que de charmes rassemblés ici pour un esprit appliqué, et qui aime la vertu et la vérité !

Mais est-il bien vrai que je suis seul ici ? Je n'y suis pas entouré de mes amis ; mais peutêtre que ces ministres ailés qui veillent sur les pas du juste suivent l'heureux solitaire dans ses douces promenades , et sont charges de faire couler ses heures préfcieuseâ dans la paix et la tranquillité.

Mais comment ai-je pu me croire seul ici 7 Quel témoin m'environne? Dieu n'est-il pas" avec moi? Je suis aussi présent à ses regards; qu'il est invisible aux miens.

Rapidité du temps.

Le jour est fini; les heures se sont envolées; elles sont maintenant devant le juge suprême , et lui rendent un compte fidèle des actions des hommes. Une main céleste trace leurs écrits en caractère de feu dans le livre de vie qui s'ouvrira pour les publier au dernier jour de l'univers. Heureux ceux dont la vertu s'est accrue des pertes de sa durée , et dont le temps a mesuré h. marche et les progrès vers la sagesse !

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