‹ Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d'Hervey, etcChapitre 4 sur 63 · D'YOUNG · texte numérisé non relu

D'YOUNG

Tor , le dieu du repos et que l'ombre environnp , Sommeil, viens m*assoupir!... Hélas! il m'abandonne! Tel qu'un ami perfide, il fuit les malheureux. Empressé sous le dais d'un lit voluptueux , De tout être plaintif il évite la couche : L'infortuné l'appelle, et son cri l'effarouche : L'infortuné qui dort, dort sans tranquillité.

Après quelques momens d'un repos agité, Je me réveille... Heureux celui dont la paupière Ne se rouvre jamais aux feux de la lumière! Trop heureux le mortel qui ne s'éveille plus! Si l'on rêve au tombeau , ces vœux sont superflus.

Je sommeillais... un son et de vaines images Ont fatigué mes sens battus de mille orages : Désespéré, traîné de malheurs en malheurs, Des plus cruels tourmens j'éprouvais les horreurs. Eh ! quoi ? souffrir cncor des maux imaginaires ! Un souffle a dissipé ces trompeuses chimères; Mais , après les erreurs d'un pénible sommeil , L'affreuse vérité m'attendait au réveil.

Quel réveil ! qu'ai-je vu ? J'ai vu trois mausolées. Où des plus chers objets les ombres désolées

A mes yeux attendris demandent tour-à-tour Les pleurs de l'amitié, les larmes de l'amour.

Le jour ne suffit point aux peines que j'endure» Et la nuit... oui la nuit, même la plus obscure, Alors que tout s'éteint dans sa noire épaisseur, Est moins triste que moi, moins sombre que mon cœur. Ce fantôme voilé que le silence mène , Assis, en ce moment, sur son trône d'ébène, Du plus épai* nuage enveloppe les airs ; Et son sceptre de plomb pèse sur l'univers. Quelle ombre impénétrable et quel calme immobile ! La nature se tait dans sa marche tranquille : L'oreille écoute en vain, l'œil ne voit plus, tout dort : Tout semble anéanti, rien n'est mù, tout est mort. De ce vaste repos combien l'âme est frappée ! O des mondes détruits image anticipée ! Triste et dernier soleil !... jour affreux, hâte-toi ! Viens tirer le rideau.... tout est fini pour moi!

Couple majestueux, obscurité, silence.

Vous, nés avant les temps et dans le vide immense, Vous dont la paix, charmant le mortel abattu, Adoucit la pensée et soutient la vertu ; Venez, raffermissez ma raison qui succombe : Je vous remercîrai dans la nuit de la tombe. La tombe est votre empire; et c'est dans le cercueil Que l'homme , déposant son faste et son orgueil , Humilié, soumis au bout de sa carrière. Acquitte le tribut que vous doit sa poussière.

Vaines divinités, serez-vous mon appui?

jN[on; j'invoque mon' Dieu ! qu'étes-vous devant lui?

Devant lui, dont la voix et puissante et féconde Pénétra du chaos l'immensité profonde; Qui, du creux de l'abîme élevant l'univers. En globes enflammes le lança dans les airs ; Qui de l'antique nuit éclaircissant les voiles. Sema sur leur azur l'or brillant des étoiles; Qui du soleil, enfin, allumant le flambeau, S'annonça pour monarque à ce monde nouveau ? Être suprême ! instruis mon âme qui s'égare. Voici l'heure paisible, où les yeux de l'avare Veillent, appesantis sur de vains monceaux d'or; Les miens s'ouvrent sur toi, sur toi, mon seul trésor : Ce n'est que dans ton sein que je cherche un asile. Le silence est moins calme et la nuit moins tranquille : La nuit couvre, à la fois, et mon àme et mes sens. De tes rayons divins que les feux renaissans Percent le noir tissu de ces voiles funèbres : ;^ais luire ta sagesse au milieu des ténèbres. Je voudrais, rejetant le poids de mes chagrins, M'arracher à moi-même , à mes affreux destins , Dans la nuit de la mort enfoncer mes pensées. Les scènes de la vie, à mes yeux retracées. Sur mes propres malheurs calmeront mes esprits. D'utiles vérités viens remplir mes écrits : Sois mon guide , conduis mes pas vers la sagesse : De ses liens sacrés enchaîne ma faiblesse : Loin du mal, vers le bien, pousse ma volonté. Grand Dieu! tu m'as puni! tous tes coups ont porté : J'ai bu le vase affreux, versé dans ta colère; •

Son fiel est dévorant , mais qu'il soit salutaire I

L'heure sonne! on la compte, elle n'est déjà plus : L'airain n'annonce, hélas ! que des moniens perdus : Son redoutable son m'épouvante, m'éveille; Et c'est la voix du temps qui frappe mon oreille. S'il ne m'abuse point , le lugubre métal De mon heure dernière a donné le signal : €'est elle... Où retrouver tant d'heures écoulées? Vers leur source lointaine elles sont refoulées : Le seul effroi me reste et l'espoir est banni. Il faut mourir, finir... quand je n'ai rien fini. Où vais-je? et quelle scène à mes yeux se déploie? Des bords du lit funèbre, où palpita sa proie, Aux lugubres clartés de son pâle flambeau, L'impitoyable mort me montre le tombeau. Éternité profonde, océan sans rivage!

De ce terme fatal, c'est toi que j'envisage. Sur le fleuve du temps , quoi 1 c'est là que je cours ? L'éternité pour l'homme?.. Il vit si peu de jours!

Autant que son auteur l'homme est inconcevable : De deux êtres divers mélange invraisemblable, xSon bizarre destin flotte indéterminé ; Vil et grand, pauvre et riche, infini, mais borné, Rien par ses vains trésors, tout par ses espérances. De l'un et l'autre extrême il franchit les distances : Il touche aux opposés, dont il est le milieu, Et l'homme est la nuance entre l'atome et Dieu. Noble et brillant anneau de la chaîne inégale. Qui du néant à l'être embrasse l'intervalle; De l'ange et de l'insecte il partage le sort. Faible immortel , blessé du glaive de la mortj

Enfant de la poussière, héritier de la gloire ,

Un ver... un Dieu... chez lui tout est contradictoire.

Qui peut s'interroger , s'observer sans effroi?

Je pâlis, je recule... épouvïinté de moi!

Dans ses propres foyers ma pensée étrangère

Me parcourt tout entier , cherche un jour qui l'éclairé :

Au travers de mes sens , mon âme veut se voir;

Et l'être intelligent ne peut me concevoir.

Oui, l'homme €st, pour lui-même, un effrayant mystère :

Au sein de la bassesse, au sein de la misère,

Son front s'élève au ciel , de gloire environné :

Il est plus fier encor qu'il n'est infortuné.

Sur mes destins confus ma raison indécise

Flotte entre la terreur , la joie et la surprise :

Orgueilleux et souffrant, je m'admire et me plains;

Et je crois et je doute, et j'espère et je crains.

Qui peut me conserver, qui peut m'ôter la vie ?

Un jour , il faudra bien qu'elle me soit ravie ;

Mais aussi , rien ne peut m'enchaîner au tombeau ;

L'âme y prend son essor vers un monde nouveau.

Non, l'immortalité n'est point une chimère; Sur ce grand intérêt la nature m'éclaire. Ce ciel éblouissant, ce dôme lumineux Laisse échapper vers moi, du centre de ses feux, Un rayon précurseur de la gloire suprême : Tout la peint à mes yeux, tout..., le sommeil lui-même. Quand ce dieu taciturne abandonne au repos Mes sens appesantis sous de mornes pavots, Des fers de sa prison libre et débarrassée, Mon âme suit encor le vol de la pensée.

Sur un sol fugitif formant des pas trompeurs , Elle foule tantôt la verdure et les fleurs : Tantôt triste, pensive et s'enfonçant dans l'ombre, Elle suit, effrayée, un bois lugubre et sombre. D'un rocher , quelquefois , elle roule soudain ; Ses bras ensanglantés l'y suspendent en vain : Elle retombe; un lac la reçoit dans sa chute; Sa peur oppose à l'onde une- pénible] lutte ; Elle se débat, nage, et regagnant le bord , Sur le roc escarpé gravit avec effort.

Dans la course des vents quelquefois entraînée, Elle s'élance et croit planer , environnée De ces sylphes brillans, de ces esprits divers, Fantômes revêtus de la pourpre des airs : Mais , ^oit que son erreur la console ou l'afflige. De ses songes confus le bizarre prestige Lui dit, que son instinct, son vol impérieux L'élève vers sa source, en l'élevant aux cieux ; Qu'aux plaines de l'éther développant son aile. Elle abandonne un corps appesanti, loin d'elle; Que son être est plus noble, et qu'elle ne sort pas De la vile poussière éparse sous mes pas.

Ainsi l'ombre elle-même, à travers son nuage, De l'immortalité me présente l'image :

Un jour pur, éternel s'annonce dans la nuit. Le silence me parle et le rêve m'instruit.

On se berce, en veillant, de songes plus funestes. A la clarté du jour, sous les voûtes célestes, N'ai-je pas mille fois occupé mon réveil De fantômes plus vains que les jeux du sommeil ?

Insensé! j'espérais, je voulais l'impossible :

Je cherchais dans l'orage un calme incompatible.

Sur ce globe mouvant égarant mes désirs,

Je croyais, dans leur fuite, arrêter les plaisirs.

Quel brillant univers habitait ma jeunesse!

Comme il s'embellissait au gré de mon ivresse !

A l'essaim des amours les jeux entrelacés.

Des folâtres plaisirs les groupes dispersés

De ce monde charmant ornaient les perspectives;

Mon prisme y répandait les couleurs les plus vives.

Ebloui de l'éclat de ces rians tableaux ,

Tel que le ver, captif sous l'or de ses réseaux,

Qui de ses propres nœuds s'embarrasse et se lie,

Je m'entourais des fils tissus de ma folie :

J'épaississais le voile étendu sur mes yeux.

Aveuglé par mes mains , fuyant l'éclat des cieux ,

Du jour de ma raison redoutant la lumière.

J'aimais à me rouler dans ma chaîne grossière. ^

Hélas ! et de mes sens j'idolâtrais l'erreur ;

Satisfait et trompé, je goûtais mon bonheur ,

Lorsque soudain j'entends ces timbres formidables.

Ces sons retentissans en échos lamentables.

Ces cloches qui, sans cesse, aux gouffres du tombeau,

Appellent des humains le malheureux troupeau.

Je m'éveille et me vois, à mon heure suprême.

Livide et desséché , faible et mourant moi-même.

Plaisirs, trésors, grandeurs, tout s'est évanoui!

J'ai perdu l'univers dont mon âme a joui.

Il ne lui reste , hélas ! de cet immense empire ,

Qu'un automate usé que la mort va détruire.

Oui ; les fils qu'Araclmé développe dans l'air Sont des câbles pesans , sont des chaînes de fer Près de ces nœuds légers, dont l'étreinte nous lie Un moment au bonheur, un moment à la vie.

Tranquillité des cieux, toi seule aux immortels Donnes le vrai bonheur et les plaisirs réels : C'est là qu'ils Coulent purs de leur source sacrée. Rien n'arrête en son cours leur égale durée : Où le bonheur peut fuir, le bonheur n'est jamais. Au séjour fortuné de l'éternelle paix On ne voit point monter ces vapeurs vagabondes , Qui des plaines de l'air descendant sur les mondes, Y versent le malheur ou quelques biens suspects. Dans la malignité des plus sombres aspects. Sur ce globe orageux l'influence des astres Jette ainsi ses poisons et d'éternels désastres. Quand la fatalité, moins cruelle en ses jeux, Fait sortir de son urne un hasard plus heureux , Sa faveur éphémère est aussitôt détruite. Si d'immenses débris le temps sème sa fuite , Si de l'énorme faux, que soulève son bras , Il moissonne , en courant , les plus vastes états ; Chaque heure, de son glaive également armée, Frappe les vains plaisirs, dont notre âme est charmée. Eh ! combien sont flétris dans leur germe infecté! Mon rapide bonheur fut à peine goûté : Lé monde le promet et jamais ne le donne : La fortune le prête et toujours l'empoisonne. Le bonheur sur la terre ! en quel temps ? en quels lieux ? La réalité fuit... l'ombre abuse nos yeux.

C'est la seule vertu qui le goûte et l'épure : Puisé dans elle-même, elle seule en est sûre. La vertu ne veut point d'un bonheur emprunté : Ainsi que du soleil s'écoule la clarté , Sa joie indépendante émane de son être. Ah! que n'ai-je appris d'elle à peser, à connaître Et mes plaisirs si faux et mes biens si peu vrais ! Qu'elle eût à ma vieillesse épargné de regrets !

Implacable tyran, dont le pouvoir se fonde Sur la destruction des empires du monde ; O mort! qui dois un jour, sur le trône des airs, Eteindre et dévorer l'astre de l'univers; Replonge tout, bifrbare, au fond des noirs abîmes : Les mondes , leurs soleils , ce sont là tes victimes ; Mais moi, puis-je être, hélas! digne de ton courroux? Pourquoi sur un atome appesantir tes coups ?

L'astre des nuits à peine j, en sa course nocturne, Eut arrondi trois fois son globe taciturne, Que d'un trait de ta main, laon coe«r déjà percé S'en est senti, trois fois, mortellement blessé. C'est en vain que le temps coule et change mes heures. J'habite vainement de nouvelles demeures; Je n'y retrouve point le plaisir qui m'a fui : Un divorce éternel me sépare de lui.

De mes réflexions le poison me consume : Il s'aigrit sur mon cœur abreuvé d'amertume. Hélas! l'obscurité , le silence des nuits Redouble encor l'horreur de mes profonds ennuis; Je m'y sens dévoré du feu de ma pensée. Par elle, quelquefois, ma douleur caressée,

Se flattant d'y revoir les biens que j'ai perdus,

La suit dans les détours des temps qui ne sont plus :

Mais là, d'un fer caché, sa fureur m'assassine.

Pour ajouter encore aux maux qu'elle imagine ,

De mes plaisirs passés l'inhumaine se sert :

Aux lieux qu'ils habitaient je ne vois qu'un désert ,

Qu'une plage lugubre où voltigent des ombres.

Aux rayons expirans de quelques lueurs sombres,

J'y vois de mon bonheur les vains débris épars :

Tous mes ressouvenirs sont armés de poignards ;

Tous; et ces voluptés qui me furent si chères.

Mon faste éblouissant, mes grandeurs passagères,

A mes esprits confus n'ont laissé que l'effroi.

Mais quoi! dois-je me plaindre et ne plaindre que moi ? Non, non; mes tristes yeux pleurent une infortune Partout multipliée , à mille êtres commune : Le malheur fut toujours la loi de l'univers. Les mortels, sous des traits, sous des poisons divers, En ont senti la pointe, ou bu la coupe amère; Ils ont tous hérité des douleurs de leur mère : Leur mère, dans ses flancs'déchirés et meurtris. Transmit sa destinée à ses malheureux fils.

Combien autour de nous mugissent de tempêtes ! Que d'écueils sous nos pas , de fléaux sur nos têtes l Le glaive des guerriers, le poignard des tyrans. Le feu de la discorde et celui des volcans , La peste infectant l'air des poisons qu'elle exhale , Des prompts embrasemens l'étincelle fatale, La faim, la pâle faim, qui creuse des tombeaux, La misère tramant ses horribles lambeaux ,

Le désordre, le choc de la nature entière,

Tourmentent des mortels la pénible carrière.

Ici, privés du jour, à jamais renfermés

Sous de noirs souterrains, des spectres animés

S'enfoncent, à regret, dans une mine avare.

Là , sur le sein des mers , un despote barbare

A la rame pesante enchaîne ses égaux ,

Sans qu'un ordre plus doux suspende leurs travaux :

De la vague orageuse ils brisent la colère ;

Et le seul désespoir est leur affreux salaire.

Ici, des malheureux, vieillis dans les combats,

Epuisés, mutilés pour des maîtres ingrats,

Vont, le long des pays défendus parleurs armes.

Mendier un pain noir qu'ils détrempent dé larmes.

Là, d'éternels besoins, d'incurables douleurs.

Dans un cruel accord unissant leurs fureurs ,

A mille infortunés , pressés par l'indigence ,

Ne laissent qu'un cercueil pour dernière espérance.

Vois-tu , sous ce parvis , cette foule de morts ?

Le sein des hôpitaux les rejette au-dehors.

Entends-tu ces mourans, qui demandent leur place,

Et d'un lit douloureux sollicitent la grâce ?

Que d'hommes, mollement élevés et nourris.

Sur le seuil des palais font entendre leurs cris !

L'humiliant refus repousse leur prière.

Riches voluptueux , courez sous la chaumière j

Et lorsque le plaisir s'éraousse sur vos sens.

Quand l'habitude éteint vos désirs languissans ;

Volez respirer l'air de ces tristes asiles ;

A la main qui demande , ouvrez des mains faciles ;

Le spectacle touchant de tant de maux soufferts Rendra vos goûts plus vifs et vos plaisirs plus chers- La sensibilité s'éveille dans les larmes : Mais la pitié pour vous aurait-elle des charmes ? Won, barbares! jamais elle n'émut vos cœurs; Jamais vos froides mains n'ont essuyé de pleurs !

Encor si, réservé pour un juste supplice, Le trait de la douleur n'atteignait que le vice; Mais de la vertu même il attaque les jours. De la fatalité le malheur suit le cours r Intempérant ou sobre, innocent ou coupable y On ne peut éviter un mal inévitable.

Fuit-on dans les déserts ? le chagrin nous y suit : La peur hâte la chute et la prudence nuit. Chaque pas que l'on fait loin des bords de la tombe Nous entraîne vers elle; et qui la fuit y tombe. La félicité même , en couronnant nos vœux, Ne nous donne jamais ce qu'elle offrait d'heureux. La réalité trompe et détruit l'espérance : Au vide qu'on éprouve, on sent leur différence. Dans nos jours les plus beaux, que d'orages secrets l La joie a ses dégoûts, le plaisir ses regrets. En vain de ses faveurs la nature est prodigue : De son cours le plus doux le calme nous fatigue. L'amour a des fureurs, l'amitié des soupçons : L'œil jaloux voit partout de lâches trahisons. Nul bien qui n'offre un doute, et nul mal qu'on ne croie Le cœur le plus heureux empoisonne sa joie. Hélas ! sans accidens que de calamités ! Sans guerre et sans rivaux combien d'hostilités î

Eh ! qui peut des mortels calculer les alarmes ?

Mes yeux , pour tant de maux , n'ont point assez de larmes î

Que d'horreurs sur ce globe et que d'affreux climats ! Que la fécondité s'étend peu sous nos pas ! Pour quelques champs heureux, quelques vallons fertiles , Combien de sol inculte et de plages stériles ! Là , le sauvage aspect des plus sombres forêts ; Ici, l'impur limon, la fange des marais ; Là, des sables brùlans, ici des mers glacées ; Là, vers un ciel obscur des roches élancées. Plus loin, dans les déserts, des reptiles affreux. Des monstres, des poisons, et la mort avec eux. Ce tableau de la terre est celui de la vie ; Et l'homme , en ce séjour , se croit digne d'envie ! Royaume misérable , où tout blesse l'orgueil , Où le trône s'écroule et fond dans un cercueil ; Où le plaisir est froid, où la peine est cuisante. Où le chagrin dévore, où le repos tourmente; Où de nos passions le reflux orageux Emporte loin de nous et nos cœurs et nos vœux; Où la mort, sous nos pas, ouvrant ses noirs abîmes , Menace, à chaque instant, d'engloutir ses victimes. O lune , astre inégal , triste flambeau des nuits , Ton globe est moins changeant que le globe où je suis : Mais, que vois-je? il pdlit, il lance un jour horrible : Témoin de mes malheurs, y serais-tu sensible?

Me plaindre!... et le vieillard implore mon appui! Et l'enfant jette un cri qui m'appelle vers lui ! Ah! volons; dans mes bras accueillons leur faiblesse: L'humanité me parle et pour eux m'intéresse.

La nature nous fit un cœur compatissant :

Le cruel qui ne plaint que les maux qu'il ressent

Mérite que leur poids sur lui s'appesantisse ;

Mais des peines d'autrui partager le supplice ,

Mais les souffrir soi-même et leur donner des pleurs ,

Cette pitié sublime ennoblit nos douleurs.

Que dis-je? On se console en pleurant sur les autres :

Les maux que nous plaignons adoucissent les nôtres.

O vous, vous, mes égaux, vous, malheureux humains, .

Vous, qu'un destin semblable unit à mes destins,

Si , dans un cœur sensible, il est pour vous des charmes.

Montrez-moi vos douleurs et comptez sur mes larmes !

Si l'homme , d'un seul pas , entrait dans l'avenir , Qu'il verrait de grandeurs au moment de finir ! Que de biens fugitifs ! que de chutes prochaines ! Que l'on aurait pitié des fortunes humaines ! Lorenzo, la fortune est prodigue pour toi : En recevant ses dons , tremble et pâlis d'effroi ! Son sourire perfide annonce des disgrâces : Ses trompeuses faveurs sont autant de menaces. Ah ! crains de t'assoupir aux accens de sa voix : Crains l'or empoisonné de la coupe où tu bois : Veille, prudent pilote , et n'attends pas l'orage; Le calme le plus doux est voisin du naufrage. Crois-moi ; le ciel t'éprouve et ne t'a rien donné : Crains, dans un sort heureux, un sort infortuné. Va , je ne me fais point une barbare joie De dissiper l'ivresse où ta raison se noie. Tu le penses peut-être; et l'orgueil de ton cœur Sollicite de moi l'aveu de ton bonheur :

Mais ta félicité n'a rien qui m'en impose. Je vois le précipice où ta langueur repose : Sur ses bords émail lés mollement endormi, Tu rêves des plaisirs dont frémit ton ami (pardonne à ma pitié ce langage sévère). Sais- tu que le bonheur est un prêt usuraire; Que l'infortune, un jour, viendra dans ton palais Exiger durement le prix de ses délais ; Que l'homme heureux contracte et s'engage avec elle ; Qu'on acquitte trop tôt cette dette cruelle; Et que l'adversité , s'armant de fouets vengeurs , A nos plaisirs passés mesure nos douleurs ? Ah l d'une folle joie évite l'imprudence ; Il faut, pour mieux jouir , borner la jouissance. Dans des transports trop vifs le bonheur se détruit : Le désespoir nous reste et l'illusion fuit. Tels que ces faux amis, dont la vaine tendresse, Sans motif et sans choix , persécute ou caresse. Nos volages plaisirs se tournent contre nous , L'amertume succède au nectar le plus doux. Non; point de volupté que le temps ne corrompe : Lorenzo , je l'ai dit , crains le bonheur : il trompe. Cher Philandre, avec toi j'ai vu le mien périr : Sous le souffle mortel de ton dernier soupir, J'ai vu se dissiper ce faible météore : J'ai perdu tous mes biens... , ta tombe les dévore. L'univers, à mes yeux, flétri, désenchanté, Ne m'offre plus l'éclat qu'il t'avait emprunté. Ce charme qu'un ami répand sur la nature , Ces fantômes brillans, cette riche parure,

38o PREMIÈRE NUIT.

Tout ce qui me fut cher, tout s'est anéanti.

Vil rebut des humains, sous l'âge appesanti ,

Jeté dans un désert et perdu dans le vide ,

J'arrose de mes pleurs le sol le plus aride.

Tout s'éteint, tout s'efface et l'enchanteur est mort-

O misère de l'homme, ô déplorable sort!

Quoi ! mon ami n'est plus qu'une cendre glacée ,

Sous un marbre lugubre , immobile et pressée î

Philandre , tu touchais au terme de tes vœux ;

Tu prenais, vers la gloire, un vol impétueux.

Jeune triomphateur, des mains de l'immortelle

Déjà tu recevais la palme la plus belle;

Tu montais sur son char, d'un air calme et serein r

Mais un monstre perfide et caché dans ton sein,

La mort , l'affreuse mort , se glissant en silence ,

Riant de tes projets , de ta folle espérance ,

A l'heure du triomphe , au moment de l'orgueil ,

Sous un froid mausolée enferma ton cercueil.

L'homme ne prévoit rien, à peine il conjecture: Sans guide et sans lumière , il marche à l'aventure , Ses vains pressentimens ne sont que des erreurs. Combien de fois son rire expira dans les pleurs ? Hélas ! que notre vue est faible et limitée ! Par un sombre rideau toujours interceptée, Au-delà du présent elle ne va jamais : *

Le moment qui doit suivre est sous un voile épais ; Et l'aiguille du temps, des heures entourée, Ne nous donne à la fois qu'un point de leur durée : On ne peut ni hâter, ni devancer leur cours. Avant qu'elle se mêle avi nombre de nos jours ,

Le sort veut que chaque heure et jure et lui réponde , De garder ses secrets dans une nuit profonde. Hélas ! et dans ce doute, où flotte l'avenir , L'éternité peut naître et le temps peut finir !

De la fatalité telle est la loi suprême; Ce qui doit être un jour peut être à l'instant même. * A la mort , au destin les momens sont égaux; La sécurité trompe et tout espoir est faux. De l'homme, cependant, l'orgueilleuse chimère Nourrit du lendemain l'attente mensongère; Ce lendemain fatal le conduit au tombeau. Lui-même de ses jours croit tourner le fuseau; Il en étend le fil, il en grossit la trame. Dans les illusions de l'espoir qui l'enflamme. Sur un sable mobile il élève , il construit :

Il projette le jour , il expire la nuit.

Ah! Philandre était loin de commander sa tombe !

L'erreur la plus grossière, où l'humanité tombe, Est que, jeune ou vieillard, l'homme soit convaincu Qu'il commence de vivre , et qu'il n'a point vécu. Il se croit , chaque jour, au jour qui l'a vu naître. Au sein de l'avenir il rejette son être; La sagesse l'attend dans un âge plus mur. Tranquille , il applaudit à ce sage futur ; Et l'homme du moment, plein de cette espérance. D'un projet de vertu s'enorgueillit d'avance. C'est ainsi que le temps échappe de nos mains; Nous perdons des jours sûrs pour des jours incertains. Déjà dans son été, l'homme à peine soupçonne L'imprudente conduite , où son goût l'abandonne.

382 PREMlimE NUIT.

D'un âge moins fougueux il prévoit la saison; Plus calme, il se promet d'écouter sa raison : Mais l'automne s'écoule et rien ne s'exécute. La peur le détermine au moment de sa chute : Dans l'hiver de sa vie il tente un faible effort : L'habitude résiste.... il balance.... il est mort !

La mort!... tout nous en offre et l'image et l'idée; Mais combien peu notre âme en est intimidée ! Près de nous porte-t-elle un coup inattendu ? Il étonne , un moment , notre orgueil éperdu. Quoique de nos amis la foule disparaisse , Quoiqu'ils meurent du trait dont la pointe nous blesse, La cicatrice est prompte et se ferme soudain. Sous un ciel menaçant l'orage gronde en vain : L'épouvante finit quand la foudre est éteinte ; Et l'oubli du danger suit vm instant de crainte. Hélas ! on se rendort dans un calme nouveau! La trace de la flèche et du vol de l'oiseau Dans le vague des airs est moins vite effacée Que ne l'est de la mort l'importune pensée. Des antres du trépas les sombres profondeurs Ont à peine reçu les objets de nos pleurs , Que leur triste mémoire y reste ensevelie.

Philandre! ah! malheureux ! qui, moi .•'que je t'oublie! Mânes çhers et sacrés , ô mon ami... , jamais ! Rien , non , rien dans mon cœur n'effacera tes traits; Ce cœur, plein d'amertume, est plein de ton idée. Crois- moi, l'aube du jour fût-elle retardée, Dans son cours le plus lent , la plus longue des nuits Ne pourrait épuiser l'excès de mes ennuis ;

Et le cri matinal du chantre de l'aurore Aux cris de ma douleur se mêlerait encore. Déjà sa voix perçante annonce le soleil... Pourquoi, fatal oiseau, presse-tu ton réveil? Ah ! les infortunés frémissent de t'entendre ! O toi , toi , dont le chant est un soupir si tendre , Philomèle , poursuis tes accords douloureux ! Comme toi déchiré, comme toi malheureux, Je me plais à gémir , à soupirer dans l'ombre : Tous deux environnés du voile le plus sombre , Nous poussons nos regrets vers la voûte des cieux. La nature, écoutant tes sons harmonieux, Semble de tes douleurs plaindre la violence ; Et les astres émus se roulent en silence. Mais, hélas! à mes cris les astres, l'univers, Tout est sourd; et ma voix fatigue en vain les airs. Cependant, Philomèlp, autrefois le génie De tes plus doux accens surpassa l'harmonie : Des esprits immortels , élevant leur essor , Enfantèrent des sons qui nous charment encor. De ces chantres fameux j'imite le délire : Entre mes doigts glacés j'ose prendre leur lyre; Mais combien ma faiblesse énerve ses accords ! O vous, qui m'inspirez vos sublimes transports, Audacieux Milton, et toi, divin Homère, Vous chantiez entourés d'une ombre involontaire; Moi, dans celle des nuits je m'enfonce par choix. Embrasé de vos feux, que n'ai-je votre voix ! Pope, le dieu des vers, l'amour de ma patrie, Peignit l'homme mourant sous le poids de la vie ;

Dans un plus noble essor je le chante immortel. M'élançant de la terre au séjour éternel , J'abandonne ce globe, arrosé de mes larmes; Pour un être souffrant peut-il avoir des charmes ? L'espoir du malheureux est l'immortalité. Dans le cercle du temps loin de s'être arrêté, Si Pope de son vol eût poursuivi la trace , Et porté jusqu'au ciel sa généreuse audace , Au-devant de ses pas, à ses yeux satisfaits , L'éternité brillante eût ouvert son palais. Moins timide que moi, franchissant la barrière. Entraîné dans des flots d'azur et de lumière , Il eût décrit l'Olympe où l'homme est appelé : Consolateur du monde , il m'aurait consolé.

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DYOUNG.

L'oiseau qui , du sommeil interrompant les heures Jette des cris aigus autour de nos demeures, Qui, portant jusqu'à nous ses^rapides accens, Réveille nos esprits et ranime nos sens; Le coq chante : sa voix, dans lés airs élancée, Me rappelle à moi-même et me rend la pensée. De rÉternel sur moi les regards sont ouverts; Il voit tout d'un coup-d'œil, l'atome et l'univers. Qu'il me voit abattu!... Mes yeux s'appesantissent : Laisserai-je couler les pleurs qui les remplissent? Sans le courage , hélas ! que seraient les mortels ? En cédant à ses maux on les rend plus cruels. Ignoré-je à quel prix le ciel m'a donné l'être ? Je pleurais , au berceau, le jour qui m'a vu naître. Le premier cri de l'homme est un cri de douleur : De mes obscurs destins subissons la rigueur. L'esclave vainement lutte contre sa chaîne : L'intrépide la porte, et le lâche la traîne:

O toi, qui déployais aux yeux de ton ami La stoïque fierté d'un courage affermi; Toi qui, dans le printemps d'une aimable jeunesse, ' Entremêlais aux fleurs les fruits de l^a sagesse;

Toi, toi, dont l'éloquence avec tant de candeur Epanchait dans mon sein les vertus de ton cœur; Combien de fois, Philandre, éclairés l'un par l'autre, Avons-nous pesé l'homme , et son sort et le nôtre ! Nous cherchions l'équilibre et des maux et des biens. Contens d'approfondir d'utiles entretiens , Notre jjjoùt dédaignait tous ces sujets frivoles Que l'art surcharge, en vain, du faste des paroles. Le champ des fictions par nous abandonné Restait à ces auteurs d'un siècle efféminé ; Trop futiles esprits, dont le talent suprême Est d'irriter un feu qui s'allume lui-même. Lorsque, des voluptés dangereux orateurs. De leur filtre brûlant ils infectaient les cœurs ; Quand , suivis de la foule aux bosquets d'Amathonte , Des fêtes de Vénus ils célébraient la honte; Lorsqu'à leurs yeux , couverts d'un funeste bandeau , La raison méconnue éteignait son flambeau; Philandre et moi , conduits par des clartés nouvelles , Nous cherchions la vertu dans des routes plus belles. L'amitié devançait nos pas ; et les chemins Etaient semés des fleurs qui tombaient de ses mains. Loin du cours turbulent des passions humaines, A l'ombre dps berceaux, sur le bord des fontaines, ' Dans le sein du bonheur, dans le sein de la paix. Goûtant la volupté de deux cœurs satisfaits, :jm\i

Abandonnant tous deux nos âmes attendries ^'

A ce calme, où l'on suit de douces rêveries, Il semblait que l'été,; plus beau, plus pur cncor, Renouvelât pour nous les jours de l'âge d'or.

DEUXIÈME NUIT. SSy

Lorsque du sombre hiver l'haleine hyperborée Revenait engourdir la nature éplorée , De sages entretiens et de nobles débats Charmaient, dans nos foyers, la saison des frimas. Nous passions, sous nos toits et sous d'heureux ombrages. Les hivers sans ennui , les étés sans orages. Ornement de ce globe , 6 fruit délicieux Que nourrit l'influence et la faveur des cieux ; O divine amitié dont la tige chérie Enveloppe de fleurs les ronces de la vie ; Toi, la volupté pure et le souverain bien î Le nectar de l'abeille est moins doux que le tien. Quand la félicité, du séjour du tonnerre, Précipite son vol et regarde la terre, C'est toi que sa présence y vient favoriser : Sous tes rameaux unis elle aime à reposer. C'est là qu'elle s'admire et jouit d'elle-même, A l'aspect des plaisirs d'un couple heureux qui s'aime. C'est là qu'elle pénètre au sein de deux amis. Dans des songes rians, auprès d'elle endormis. Elle préfère au faste, au tumulte du monde, De ces sages humains la retraite profonde : L'Amitié solitaire y triomphe du sort; Elle y fixe le temps, y survit à la mort. Le temps ! la mort ! tous deux m'ont enlevé Philandre; Mais sa cendre me reste, et j'aime encor sa cendre. Elle émeut à la fois ma joie et ma pitié : .*

Une tombe est pour moi l'autel de l'amitié. nlD

C'est là que je l'invoque et soupire après l'heure -utl

Qui rejoindra mon être à l'ami que je pleure. .rV

Oui, déesse ; à Ion culte, à des soins si touchans Je consacre à jamais et ma lyre et mes chants.

Toi, dont l'ambition, dans ia route commune, Suit le char fugitif de l'ingrate fortune, Toi , Lorenzo , sais-tu de quels biens plus réels L'amitié généreuse enrichit les mortels ? Ce couple inséparable, uni par la nature. Le bonheur, la sagesse... un ami les procure. Sur sa bouche éloquente on puise ses trésors. Comme un plus doux sommeil suit les travaux du corps. Dans un tendre commerce, après s'être exercée. L'âme avec plus de fruit médite sa pensée : L'esprit se développe au feu des entretiens.

Le misantrope obscur, sans amis, sans liens, Qui promène à travers sa froide solitude D'un cœur désoccupé la vague inquiétude , N'ayant autour de lui que des fantômes vains , Laisse errer, sans objet , ses esprits incertains : Il végète , il s'endort dans sa morne existence. Au fond de la retraite et dans l'indifférence, La pensée, au hasard, prend un aveugle essor : Sans force , sans chaleur, brute et sauvage encor, Elle parcourt ce vide , imaginaire espace Où la confusion l'égaré et l'embarrasse : Elle y roule éperdue, y bondit tour-à-tour, Rampe, s'élève, tombe et périt sans retour.

Mais, dans les entretiens, sa fougue ralentie Obéit à des lois et marche assujettie.

Dans une route aisée , elle suit la raison , S'arrête sous le frein, vole sous l'aiguillon.

DEUXIÈME NUIT. SSq

Tel un jeune coursier , sous la main qui le dresse ,

Mêle à ses mouvemens la grâce et la justesse.

Les égards , les devoirs de la société ,

Et le désir de plaire et la rivalité,

Tout prête aux entretiens l'intérêt le plus tendre.

Le cœur parle à l'esprit et l'esprit sait rcntendre.

Du choc des sentimens et des opinions ,

La vérité jaillit et s'échappe en rayons;

Rayons multipliés qu'elle-même rassemble

Au foyer de deux cœurs qui la cherchent ensemble :

C'est là qu'elle répand son éclat le plus pur.

Si , privé d'un ami , loin d'un commerce sur ,

Tu ne peux au-dehors déployer tes pensées,

Dans leur germe stérile elles meurent glacées.

L'amitié les féconde au feu du sentiment ,

Leur donne la chaleur, l'âme et le mouvement :

Mais lorsque, dans ton sein, solitaires, captives,

Un silence orgueilleux les fait languir oisives;

C'est un faible sillon sur la poussière empreint.

Un songe qui s'efface, un flambeau qui s'éteint.

Le Dieu qui de son souffle a créé la parole, S'il suffit de penser , nous fit un don frivole. Mais non ; ce son de voix, cet organe enchanteur, Interprète éloquent de l'esprit et du cœur, Lorsqu'au fond du cerveau la raison l'a tracée, Sur les lèvres de l'homme achève la pensée. Là, comme un or brillant, au creuset épuré, De la perfection elle atteint le degré. Cet art ingénieux, l'art charmant du langage, L'accommode à nos goûts, la plie à autre nsa^;

3gO DEUXIÈME NUIT.

Et si la vérité l'embellit de ses traits, Notre âme s'en saisit et l'adopte à jamais.

La science n'est rien dans l'ombre ensevelie; En la communiquant, l'esprit la multiplie. Il en est du savoir ainsi que des trésors ; Stériles au-dedans et féconds au-dehors.

Eh ! jouit-on des biens que l'on n'ose répandre ? Donner, c'est acquérir; enseigner, c'est apprendre. Tel un arbre chargé de verdure et de fruit, plus riche par son luxe , et donne et reproduit. Combien de vérités , qu'un silence funeste Etouffe sous l'amas d'un savoir indigeste. Qu'au fond de la retraite un esprit sombre et dur Abandonne aux langueurs de son repos obscur, Qui, par d'heureux débats au jour développées, D'une utile lumière auraient été frappées ? C'est ainsi que les flots, l'un par l'autre brisés, S'épurent sous le choc de deux vents opposés; Que la mer agitée en ses grottes profondes Pousse et rejette au loin l'écume de ses ondes ; Tandis que le marais, tranquille en ses roseaux. Sur un sol infecté laisse croupir ses eaux.

Ah ! quittons de nos toits l'asile solitaire ! Courons) que d'un ami la raison nous éclaire : Jetons-nous dans ses bras ; cherchons-y le bonheur. Que je plains le mortel et farouche et rêveur Qui, prenant pour vertu l'âpreté de sa bile. Loin des sociétés s'emprisonne et s'exile ! La sagesse de l'homme est l'art de vivre heureux. Celle qui n'atteint pas ce terme de nos vœux

Est plus folle, en effet, que ne l'est la folie :

Elle en a les travers, sans l'aimable saillie :

Le fou de la nature est moins infortuné

Qu'un fou dans ses écarts tristement raisonné.

Le vrai sage n'a point l'orgueil de la sagesse :

Il est homme et sensible; un ami l'intéresse.

La nature elle-même éleva les autels

Où l'amitié reçoit l'hommage des mortels;

A ce culte sacré son instinct nous appelle.

La pente la plus douce et la plus naturelle

Vers un cœur qui l'attire entraîne notre cœur.

Qui ne cède au besoin d'y verser son bonheur?

Le bonheur n'est goûté qu'autant qu'on le partage.

On le prête, on le donne, on jouit davantage.

Qu'un ingrat en lui-même ose l'envelopper,

Du vide de son âme il le sent échapper;

Appauvri dans ses mains, il l'en voit disparaître:

On n'est point heureux seul, autant qu'on le peut être.

.Te veux que mon ami soit riche de mes biens ,

Que ma félicité, mes plaisirs soient les siens.

Eh ! qui sans un ami peut se plaire à soi-même?

C'est par lui qu'on se plaît, et c'est dans lui qu'on s'aime

Nous vivons de son âme, il respire par nous.

Quand le plaisir s'arrête au fond d'un cœur jaloux,

C'est un feu sans chaleur, étouffé sous la cendre;

Mais s'ii se communique et sort pour se répandre.

Si, du cœur d'un ami vers le mien reflété,

A son plus doux prestige il joint la volupté.

C'est alors qu'il me brûle et redouble ses flammes :

Ah! nous l'éprouvons tous; le bonheur veut deux âmes.

Sqî^ deuxième nuit.

Mais combien d'un ami le c]ioix est dangereux! Le plus vrai, le plus sur est l'ami vertueux. Observe; et la raison te le fera connaître. Loin de toi l'amitié que le vice a fait naître ; Dans ses chastes plaisirs l'amitié veut des mœurs. Alors qu'on l'abandonne à d'impures ardeurs, L'âme se fond, s'écoule et bientôt se resserre; Du feu des passions tel est le caractère : Le cœur qu'il amollit reprend sa dureté. La vertu seule émeut la sensibilité; Son charme la produit, son feu la renouvelle. Qu'il est beau de s'unir et de s'aimer pour elle ! On l'aime, on la cultive, on la cherche à l'envi; L'un par l'autre entraîné , l'un de l'autre suivi. On court dans sa carrière, on se hâte, on s'élance. Noble émulation, heureuse concurrence.

Le plus beau des présens que l'amitié nous fait , Son lien le plus fort et son plus noble attrait ! Par elle deux amis, dans un élan sublime , Des plus hautes vertus vont atteindre la cime : Les cieux sont abaissés sous un vol aussi prompt, Aux célestes parvis tous deux eptrent de front ; Et l'immortalité, les recevant ensemble, Eternise en son sein le nœud qui les rassemble.

Toi, qui de l'amitié recherches la faveur, A ses devoirs sacrés accoutume ton cœur. Sais- tu pourquoi les grAnds l'éprouvent infidèle ? C'est que , par un orgueil humiliant pour elle. Ils pensent qu'attentive à prévenir leurs vœux Elle cède à l'appât d'un souris dédaigneux;

DEUXIÈME NUIT. SgS

Que du faste éblouie et par l'or abusée , Elle offre à leurs désirs une victoire aisée. C'est que leur vanité, leur flegme indifférent Reçoit comme un tribut l'hommage qu'on leur rend. Pareils à ces beautés , à ces froides syrènes , Qui sous des nœuds de fleurs nous présentent des chaînes; De cent pièges cachés ils entourent nos pas, Souples dans la conquête et conquérans ingrats. Mais leur amorce est vaine et leurs dons sont frivoles : Oui, riches indigens, insensibles idoles, A.U nombre de vos biens si notre amour est mis, Votre calcul est faux : vous n'avez point d'amis. Est-ce au poids des tfésors que l'amitié s'achète ? Dans quelle illusion ce préjugé vous jette! Sachez que de l'amour l'amour seul est le prix. On prodigue avec l'or l'insulte et le mépris. Fier mortel, aime-moi, si tu veux que je t'aime : Tu me veux pour ami? sois mon ami toi-même : Voilà notre traité, c'est celui de l'honneur; Tu n'es que mon égal, et mon cœur vaut ton cœur. Apprends que l'amitié, si tes soins l'ont trouvée, Est, par les mêmes soins, acquise et conservée. Une ombre, une vapeur obscurcit ses beaux jours, Un souffle l'inquiète et la trouble en son cours : Le soupçon l'avilit , la réserve la blesse : Sa sensibilité fait sa délicatesse.

Connais donc le mortel qui recevra ta foi : Délibère avec lui, délibère avec toi.

Approfondis son être, examine, apprécie : Crains l'éclat séduisant de U superficie.

Souvent un beau dehors est le masque du cœur : Sonde tous les replis , choisis avec lenteur : Mais ton choix est-il fait, bannis l'inquiétude. Non, plus de crainte alors et plus d'incertitude : Que ta main serre en paix le nœud qu'elle a formé : Sois tout à ton ami, dès que tu l'as nommé. Sans cette confiance aveugle, abandonnée. Ton àme est-elle heureuse et s'est-elle donnée? Ah ! si quelque péril suit tes nouveaux liens , Qu'importe? il est payé par le plus grand des biens. t Non , non : le sort des rois ne pourrait me séduire. « Moi , j'en virais la pompe et l'éclat de leur cour? « Le cœur de mon ami vaut lui seuLun empire ; « Et, monarque adoré, je règne par l'amour! »

Aux jours de mon bonheur ainsi chantait Philandre Sa lyre , à mes côtés , rendait un son plus tendre. Combien de fois ma vue échauffa ses esprits ! De pampres et de fleurs couronné par les ris , Combien de fois vint-il, plein de joie et d'ivresse, M'offrir dans nos festins la coupe enchanteresse ! ' Ah ! je croyais la boire à la table des dieux! Le front calme et les bras étendus vers les cieux, Philandre, ton ami priait les destinées De filer en or pur tes nombreuses années. Vains souhaits !... Cependant, par tes mains présenté, Le nectar dans mes sens portait la volupté. Ah ! l'amitié sans doute est celui de la vieî C'est toi qui le versais dans mon âme ravie. Philandre, chaque jour il devenait plus doux; Trois lustres écoulés l'avaient mûri pour nous.

Ce n'est que par le temps qu'il s'épure et fermente : On se trompe aux douceurs d'une amitié naissante. Depuis quinze ans... (alors je ne les comptais pas) Mon malheureux ami m'enivrait dans ses bras.

Où retrouver jamais et qui pourra me rendre Le naturel heureux , la vertu de Philandre ? Son cœur vrai méconnut l'imposture et le fard : La bonté se peignait dans son tendre regard : Sa bouche avec candeur déployait le sourire. Epanché près de moi dans un libre délire, De toutes ses vertus il venait m'enflamraer : Il m'enorgueillissait du bonheur de l'aimer. Jouissance si chère et toujours regrettée , Félicité céleste, ô toi que j'ai goûtée ! C'en est fait, tes:p]aisirs sont à jamais perdus : Tu n'es plus dans un monde où Philandre n'est plus.

Philandre! si mon âme au désespoir ouverte, Avec trop d'amertume a ressenti ta perte , Vois le vide où je suis et pardonne au malheur. L'égarement , l'excès convient à ma douleur. Il est mort!... Ce mot seul accable et décourage : Je l'aimais , je le pleure et l'aime davantage. Non; je ne l'ai connu qu'au bord de son tombeau : C'est en prenant son vol vers un monde nouveau , Que son âme , et de gloire et d'éclat entourée , Dans toute sa noblesse à mes yeux s'est montrée. Image encor présente à mes sens abattus ! Je ne voyais plus l'homme et voyais ses vertus. Ah ! s'il m'avait laissé le feu de son génie , Avec quelle chaleur , avec quelle énergie

Je le peindrais frappé d'un coup inattendu , Dans les bras de la mort sans faiblesse étendu , Tranquille sur l'arrêt que ce monstre exécute, De son être détruit ennoblissant la chute! Tel est le sage; il meurt comme un beau jour s'éteint. Ce tableau consolant, nul mortel ne l'a peint : Nul n'a représenté, d'une touche hardie, L'honnête homme exhalant le souffle de sa vie. L'art est faible et borné dans nos timides mains ; C'est à ces purs esprits, protecteurs des humains, Ministres immortels du dieu qui les anime. De peindre à nos regards ce spectacle sublime. Ils l'ont vu; l'homme juste expire sous leurs yeux. Les palmes à la main , triomphans, glorieux. Ils entourent le lit de la vertu mourante : A ce poste d'honneur ils restent dans l'attente : Ils contemplent ce corps qui, prêt à s'assoupir, Va s'éteindre à jamais dans un dernier soupir. Mais moi , triste mortel , qui n'ai que ma tendresse , Puis-je à cette hauteur élever ma faiblesse ? Ah ! cependant , faut-il qu'en un honteux oubli L'éclat du plus beau nom périsse enseveli? Ciel ! au fond de mon cœur quel cri se fait entendre ? Ce cri, ce cri touchant, c'est la voix de Philandre : Lui-même dans mes mains vient mettre les crayons : Lui-même les conduit... ; il ordonne... , essayons. Dieux ! comment soutenir ces images funèbres ? Environné soudain d'effroyables ténèbres , Je crois , saisi de crainte et frémissant d'horreur , P'une obscure forêt traverser l'épaisseur;

Ou, d'un vieux édifice observant les décombres,

Sous sa voûte lugubre errer parmi les ombres ;

Ou , par de noirs sentiers chez les morts descendu ,

Dans mille affreux détours embarrassé, perdu,

Marchant à la lueur des lampes funéraires ,

Parcourir ces caveaux, ces tombes solitaires.

Ces vastes souterrains , muets , inhabités ,

Où les rois, sans grandeur, cessent d'être flattés.

Raffermissons mon âme !... achevons ce que j'ose.

Voici le sanctuaire où Philandre repose :

Plein d'un sombre respect, j'entre...j ô trouble!... ô terreu? j

Que vois-je?... un lit de mort!... non, le lit de. l'honneur.

Lâche et trop faible ami, reviens de ta surprise :

Un souffle a détruit l'homme ; un Dieu l'immortalise.

Regarde ! le vaincu va recevoir le prix.

Vous, profanes, fuyez ces augustes lambris; Fuyez ! vos pas impurs souilleraient cet asile. L'enceinte où la vertu, recueillie et tranquille. Va consommer ses jours, ses destins glorieux. Est un temple sacré qui s'ouvre sur les cieux. Ici la vérité, triomphante et vengée.

Des ombres du mensonge est enfin dégagée ; Hors de son enveloppe ici le cœur est nu ; Ici le masque tombe et le fourbe est connu. Déchiré par le temps , le voile se sépare ; Sur les bords du tombeau la vertu se déclare ; La modeste vertu sort de l'obscurité.

Les héros de la gloire et de la vanité, Au moment de franchir ce pénible passage, .>]'

Empruntent de l'orgueil un reste de courage rwKiwq i; .

3g8 DEUXIÈME NUIT.

Mais en vain; déjk morte avant le coup mortel,

La victime palpite et tremble sur i'autel.

A ces lâches, tefreurs-la vertu seule échappe;

Son héros s'asjjrandit sous Ja main qui le frappe :

Il souffre; mais l'horreur des maux les plus affreux

Laisse encor sur son front des traits majestueux.

'Avec quelle rigueur la mort traita Philandre !

Comme au midi de l'âge elle vint le surprendre !

Je le vois dans sa fleur tout à coup desséché ,

Aux objets les plus chers sans retour arraché,

L'âme ouverte aux regrets, fermée à l'espérance.

Dénouant le tissu de sa faible existence;

Dévoré, consumé, son être se dissout. #

Le glaive est dans mon cœur, la douleur est partout :

Nul relâche; les maux s'accumulent, se pressent;

Les ressorts sont brisés, les organes s'affaissent.

Dieux! que vois-je?... la peur qui suit l'épuisement !

L'homme qui s'épouvante à son dernier moment !

Un abîme inconnu qui soudain se découvre !

Un soleil qui s'efface! une tombe qui s'ouvre! an l*tl

Une voix éteinte... un... ô mort!... ô désespoir! ' ''^ * '^

Ah! comment l'exprimer! comment le concevoir?

Un soupir... c'en est fait! l'âme fuit et s'élance;

Soupir affreux , suivi d'un éternel silence !

Ce sacrifice horrible, effrayant... je l'ai vu. Philandre ! mon ami !... Malheureux, que dis-tu ? Ces terreurs de la mort, ces regrets de la vie, Ces tourmens redoublés que l'effroi multiplie , Tous ces iîiaux, où sont-ils? que sont-ils devenus ? Tu parlais d'un mortel ; Philandre ne l'est plus !

La douleur n'a dompté que la faible nature; Sur ce front pâlissant, que- la mort défij^ure, Quels rayons se mêlaient aux ombres du trépas ! Quel calme dans le choc de ces affreux combats ! Inaccessible au trouble et sûr de la victoire , Philandre anticipait son triomphe et sa gloire. Qu'importe qu'à ses yeux la terre offre un tombeau? Il est né pour le ciel, le ciel fut son berceau. Dans les bras de la mort , l'Éternel le couronne : De la divinité la splendeur l'environne. Est-ce là ce roseau par l'orage abattu ? Philandre nous laissait, nous léguait sa vertu. En quittant ce cœur pur, elle quittait son temple : D'un courage tranquille il nous donnait l'exemple. Qu'il tint à l'amitié des discours consolans! Oh ! comme autour de lui nos cœurs étaient brùlans! ^ Immobiles, surpris et rangés en silence , Pénétrés de ses maux, frappés de sa constance, Nos esprits admiraient , nos yeux versaient des pleurs. Hélas ! nous confondions la joie et les douleurs ! Je ne sais quel plaisir adoucissait nos larmes! Philandre à la mort même avait prêté des charmes. Elle vient, il la voit; c'est elle!... c'est la mort!... Grand , mais d'une grandeur sans faste et sans effort , Victime volontaire , il rend à la nature Ce qu'il a reçu d'elle, une âme noble et pure; Et, sorti d'un combat qui le mène au repos, Content de ses destins, il expire en héros.

A l'heure où le soleil , plus rapide en sa fuite, Penché vers l'horizon, tombe et se précipite;

A cette heure incertaine où la nuit qui descend ,• Comme un voile léger, se déploie et s'étend ; Pendant que les vallons, déjà tristes et sombres, Se couvrent de rosée, et de vapeurs et d'ombres, * Sur la cime des monts, au faîte d'une tour, On voit encor briller les derniers feux du jour : Ainsi , lorsque la mort au milieu des ténèbres S'apprête à consommer ses mystères funèbres ; Tandis que le vulgaire, au trouble abandonné. Dans le deuil et les pleurs baisse un front consterné, Philandre éblouissant de gloire et de lumière, Plus calme, plus tranquille au bout de sa carrière. Maître de son courage et maître de son sort, S'élevait au-dessus des ombres de la mort. Sur son auguste front l'espérance étincelle : Il trouve dans sa chute une grandeur nouvelle : Et, s'élançant au sein de la divinité.

Vole en triomphateur à l'immortalité.

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