LES GARDIENNES DU FOYER
Lorsque Lucienne eut quitté Jean, celui-ci tourna la maison, traversa une cour, puis un grand jardin potager entouré de murs, et, ouvrant une porte de dégagement, se trouva dans la campagne. Sa première
5 joie du retour était déjà diminuée et flétrie. Il son geait à «la triste maison,» là, et il souffrait en se rap pelant quelle tout autre idée il s'était faite, de l'accueil qui l'attendait, et quelle émotion presque religieuse il éprouvait au loin, lorsqu'il pensait: «Ma mèrel mou
lo père! ma sœurl mon premier jour chez nous aprèj que mon père aura dit oui!» Le premier jour était commencé. Il n'avait guère été, jusqu'à présent, digne du rêve d'autrefois.
Cependant, Jean aperçut l'avenue terminée par un
15 bouquet de bois qu'il avait vue le matin, et il sentit de nouveau que sa jeunesse l'appelait vers elle. Il s'assura que personne ne l'épiait, et il s'engagea dans le sentier qui tournait autour du village.
Le jeune homme marchait vite sur la terre battue,
ao et arriva au domaine de M. Xavier Bastian, le maire d'Alsheim, l'ancien ami de M. Joseph Oberlé, l'homme influent, riche et patriote, chez lequel Jean se rendait.
Quoiqu'il fût très désireux de ne pas être reconnu,
il s'approcha de la porte qui s'ouvrait de ce côté sur les champs, et revit, avec un sourire ami, la cour de la vieille ferme. Personne ne l'entendit, personne ne s'aperçut qu'il était là* Il continua sa route, et son cœur se mit à battre violemment. Car, aussitôt, le s sentier tombait, à angle droit, sur l'avenue de cerisiers qui conduisait du bourg au logis de M. Bastian. Dans quelques minutes, Jean lui parlerait; il rencontrerait Odile; il trouverait quelque moyen de savoir si elle était fiancée. lo
Odile: toute la petite enfance de Jean était pleine de ce nom-là. La fille de M. Bastian avait été la compagne de jeux de Lucienne et de Jean, autrefois, quand l'évolution de M. Oberlé n'était point encore affirmée et connue dans le pays; elle était devenue, 15 un peu plus tard, la vision charmante que Jean revoyait au gymnase de Munich, lorsqu'il pensait à Alsheim, la jeune fille grandissante qu'on apercevait pendant les vacances, le dimanche, à l'église, qu'on saluait sans plus l'aborder, lorsque M. ou madame 20 Oberlé se trouvait là, mais la passante aussi des vignes en vendanges et des bois, la promeneuse qui avait un sourire et un mot pour Lucienne ou pour Jean rencontré au tournant d'un chemin. Quel secret d'enchantement possédait cette fille d' Alsheim, élevée 25 presque complètement à la campagne, sauf deux ou trois années passées chez les religieuses de Notre- Dame à Strasbourg, nullement mondaine, moins brillante que Lucienne, plus silencieuse et plus grave? Le même, sans doute, que le pays oU elle était née. 30
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Jean Pavait quittée comme il avait quitté l'Alsace, sans pouvoir l'oublier. Il avait pensé: tSi elle se marie dans l'intervalle, ce sera la preuve qu'elle n'a jamais songé à moi, et je ne la pleurerai pas.» Elle 5 ne s'était pas mariée. Rien n'indiquait qu'elle fût fiancée. Et, sûrement, il allait la revoir.
«Comment vais-je aborder M. Bastian? Comment me recevra-t-il ? Bahl j'arrive, je suis censé ignorer tant de choses!»
10 Jean continua son chemin jusqu'à une porte rustique, dépeinte et à demi pourrie, qui s'élevait entre deux poteaux. Il se souvint qu'il suffisait, pour entrer^ de passer la main à travers la haie et de lever un crochet de fer. Il ouvrit la porte, tourna autour
15 de plusieurs massifs d'arbustes bordés de buis, et arriva près de la maison. Des celliers, des pressoirs, des granges, un rucher continuaient la demeure du maître, où se reconnaissaient l'abondance, la bonhomie et la simplicité de la vieille Alsace bourgeoise.
20 Jean, un instant retardé par l'invincible attrait de ces lieux jadis familiers pour lui, regardait encore le toit, une fenêtre au balcon de laquelle des lierres poussaient lorsque, sur le seuil, un homme de haute taille parut, et, reconnaissant le visiteur, eut un geste
25 de surprise. C'était M. Xavier Bastian. Aucun homme de soixante ans, dans l'arrondissement, n'était plus robuste ni plus jeune d'humeur. Il avait des épaules larges, une tête massive, aussi large du bas que du haut, les cheveux tout blancs, les joues et
30 le dessus des lèvres ra^és^ Iç ^ez gros, les yeux fins et
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gris, la bouche ramassée, et, dans la physionomie, cette sorte de fierté avenante de ceux qui n'ont jamais eu peur de rien. Il portait la redingote longue à laquelle sont restés fidèles quelques notables Alsaciens. 5
En apercevant Jean Oberlé, qu'il avait fait sauter sur ses genoux, il eut donc un geste de surprise.
— C'est toi, mon petit ? dit-il, quel événement faut-il donc pour que tu viennes ?
— Aucun, monsieur Bastian, si ce n'est que 10 j'arrive.
Il tendit la main au vieil Alsacien. Celui-ci la prit, la serra, et tout à coup perdit cette gaité qu'il avait mise dans son accueil, car il pensait : c Voilà dix ans que ton père n'est entré ici, dix ans que ta 15 famille et la mienne sont ennemies.» Il dit seulement, se répondant à lui-même et résolvant une objection :
— Entre tout de même, il n'y a pas de mal, pour une fois. ... 20
Mais le contentement de la première rencontre était tombé, il ne reparut plus.
Il pensait, avec un sentiment mêlé de regret et de réprobation : « Comme ton père y entrait, lorsqu'il en était digne.» 25
Dans le corridor, à gauche, il ouvrit une porte, et tous deux pénétrèrent dans la « salle,» qui était à la fois la salle à manger et la pièce de réception de ce riche bourgeois, héritier des terres et de la tradition d'une, longue série d'ancêtres. Aux deux tiers de 30
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l'appartement^ entre le poêle et la table, une femme d'une cinquantaine d'années était assise, vêtue de noir, un peu forte, ayant des traits réguliers et épaissis, des bandeaux de cheveux gris, le front bien fait 5 et presque sans rides, de beaux sourcils allongés et des yeux sombres comme si elle avait été du Midi, et calmes, et dignes, qu'elle leva d'abord sur Jean et qu'elle reporta aussitôt sur son mari, comme pour demander: «A quel titre vient-il chez nous?»
lo Elle cousait l'ourlet d'un drap de toile écrue, qui s'affaissait autour d'elle en cassures descendantes. £n voyant entrer Jean, elle avait laissé tomber l'étoffe. Elle demeurait muette de surprise, ne comprenant pas que son mari amenât chez elle le fils élevé en
iS Allemagne d'un père renégat de l'Alsace. Pendant la guerre, autrefois, elle avait eu trois frères tués au service de la France.
— Je l'ai rencontré qui venait me voir, fit pour s'excuser M. Bastian, et je l'ai prié d'entrer, Marie. . . .
20 — Bonjour, madame, dit le jeune homme, que l'étonnement et la froideur de ce premier regard de madame Bastian avaient froissé, et qui s'était arrêté au milieu de la grande salle. ... Ce sont de vieux souvenirs qui m'ont amené. . . .
35 — Bonjour, Jean.
Ces mots moururent, avant d'avoir atteint les murs tapissés de vieilles pivoines. On les entendit à peine. Le silence qui suivit fut si cruel que Jean pâlit, et que M. Bastian, qui, un peu en arrière de
30 Jean, grondait doucement ces beaux yeux sévères
de l'Alsacienne qui ne se baissaient pas, intervint en disant:
— Je ne t'ai pas raconté, Marie, que j'ai Vu, ce matin, notre amî Ulrich. Il m'a parlé du retour de ce jg2Ltqcfn à Alsheim. ... Il m'a assuré que nous 5 tkfviohs nous féliciter de voir son neveu se fixer dans le pays. Il me l'a représenté comme un des nôtres.
Les lèvres silencieuses de l'Alsacienne eurent un sourire d'incrédulité, qui mourut aussi, comme les lo motsi £t madame Bastian se remit à coudre.
Jean se détourna, et, pâle, plus malheureux encore qu'irrité, dit à denii-vbix à M. Bastian :
i— ^ Je savais nos deux familles divisées, mais pais aù point oîi je le vois. ... Vous m'excuserez d'être iS venu. ...
•^-^ fi.estè, mon petit, reste. ... Je t'expliquerai. . . . Tu peux croire que, contre toi, nous n'avons rien, aucune animosité, ni l'un ni l'autre.
' Le vieillard posa la main sur le bras de Jean, 20 amicalement :
— Je ne veux pas que tu t'en ailles comme ça. Le souvenir me pèserait. ... Je ne veux pas. . . .
-^Non, monsieur Bastian, je suis de trop ici, je ne puis pas rester, pas un instant. «5
Il s'avançait pour sortir. La main solide du vieux 'maire . d'Alsheim se serra autour du poignet qu'elle tenait. La voix, s'éleva et devint rude:
— i Tout à l'heure ! Mais ne refuse pas au moins la politesse que je fais à tous ceux qui entrent ici. 30
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• . . ' Accepte de boire avec moi, Jean Oberlé, ou bien je te méconnaîtrai, à mon tour, et nous ne nous saluerons même plus !
Jean vit? que le vieux maire d' Alsheim serait blessié 5 par un refu^, et que l'offre était un moyen de se montrer cordial, sans désavouer en paroles, ni sans doute au fond de la pensée, la mère qui continuait d'ignorer l'hôte parce que l'hôte était le fils de Joseph Oberfé.:
lo —Soit! dit-il.
Aussitôt, M. Bastian appela :
— Odile I
Les mains qui soutenaient la toile, près du poêle de faïence, se reposèrent sur les plis de la robe noire, i5 et, pendaat une demi-minute, il y eilt trois âmes humaines qui, avec des pensées bien différentes, attendaient celle qui allait apparaître au fond de la salle. £11^ vint, elle sortit de l'ombre et s'avança dans la lumière, tandis que Jean se raidissait contre 20 l'émotion, et se disait: «Que j'ai bien fait dé me souvenir d'elle ! »
— r Ponne-moi de la plus vieille eau-de-vie que j'aie ici, demaiida le père.
Odile Bastian avait d'abord souri à son père, puis 25 elle avait, d'un mouvement de ses sourcils bruns» montré son étonnement, sans déplaisir, en reconnaissant près de lui Jean Oberlé, puis le sourire s'était effacé, quand elle avait vu sa mère, muette et comme étrangère à ce qui se disait et se passait près d'elle. 30 Alors sa poitrine s'était soulevée, les mots qu'elle
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allait répondre s'étaient arrêtés avant d'arriver à ses lèvres, et Odile Bastian, trop sensée pour ne pas deviner l'affront, trop femme pour en souligner la peine secrète, avait simplement et silencieusement obéi. . S
Elle était bien la même jeune fille, plus épanouie, qui vivait dans le souvenir de Jean depuis des années. On ne pouvait pas dire qu'elle fût d'une beauté régulière. Et cependant elle était belle, d'une beauté forte et lumineuse. Elle ressemblait aux statues de lo l'Alsace qu'on voit dans les monuments et dans les images du souvenir français, à ces filles nées d'un sang riche et guerrier, qui s'indignent et qui bravent, tandis que, près d'elles, pleure la Lorraine plus frêle^ .Elle en avait la haute taille, les pommettes larges 15 qu'une courbe sans dépression reliait au menton solide et d'un rose égal. Il lui manquait, il est vrai, les coques de ruban noir faisant deux ailes autour de la tête; mais la chevelure n'en paraissait que plus originale et plus rare, des cheveux couleur de blé mûri 20 d'une teinte parfaitement uniforme et mate, qu'elle abaissait légèrement en bandeaux sur ses tempes, et qu'elle tordait ensuite et relevait. De cette même couleur sans éclat étaient les sourcils longs et fins, les cils, et les yeux mêmes, un peu écartés, oîi vivait 2S une âme en repos, passionnée et profonde.
En une minute, M. Bastian eut devant lui, 5ur un guéridon deux verres de cristal taillé et une bouteille pansue et toute noire.
— Elle est vieille de cinquante ans, dit-il en ver- 2/9
sant un doigt de liqueur dans chacun des verres. Il ajouta sérieusement :
— -Je bois à ta santé, Jean Oberlé, à ton retour à Alsheim I 5 Mais Jean, sans répondre directement, et dans le silence de tous, regardant Odile qui s'était reculée et qui regardait aussi et étudiait son ancien camarade de jeunesse, dit à haute voix :
— Moi, je bois à la terre d'Alsace !
10 Au ton des paroles, au geste de la main levant la petite coupe diamantée, au regard fixé au fond de la salle, quelqu'un avait compris que la terre d'Alsace était ici personnifiée et présente. La grande et belle fille des Bastian demeura immobile, mais ^s yeux
15 eurent une lueur vive, comme quand les blés, sous un soufHe de vent, ondulent au soleil. Et, sans qu'elle détournât la tête, sans qu'elle cessât de regarder devant elle, ses paupières, lentement, s'abaissèrent et se fermèrent en disant merci.
«o Et ce fut tout.
Madame Bastian ne s'était pas même redressée. .Odile n'avait pas dit une parole, Jean salua, et sortit.
Le vieux maire d' Alsheim le rejoignit dehors,
9$ ..r — Quel étrange pays est donc devenu celui-ci! dit le jeune homme d'un ton de colère. Parce que voua; n'avez pas lés mêmes opinions que mon père, vous ne pouvez pas me recevoir, et, quand je sors de chez vous, c'est après avoir subi l'injure d'un silence qui
30 m'a été dur, je vous en réponds ! , .
M. Bastlan Pentrainà.
Ils prirent une allée, qui côtoyait un potager, puis traversait un petit bois.
— Tu ne comprends pas, mon petit, dit M. Bastian, dé sa voix qui était ferme, mais sans aucune dureté, 5 parce que tu n'as vraiment jamais vécu parmi nous. Cela n'a pas changé: ce que tu vois date d'il y a trente ans. ...
— Autrefois, continua M. Bastian, notre Alsace n'était qu'une famille. Les petits et les grands se 10 connaissaient les uns les autres, et vivaient de bonne amitié. J'ai été, je isuis de ce temps-là. Il n'y avait point, dans le inonde, un pays oU il y eût moins de morgue et plus de bonhomie; et tu sais bien qu'aujourd'hui encore, je ne fais pas de différence entre un 15 riche et un pauvre, entre un bourgeois de Strasbourg et un schlitteur de la montagne. . . . Mais ce qui est fait est fait : nous avons été arrachés, malgré nous, à
là France, et traités brutalement parce que nous ne disions pas oui. . . . Nous ne pouvons pas nous ré* ao volter. . . . Nous ne pouvons pas chasser les maîtres qui ne comprennent rien à notre vie et à nos cœurs. . • . Alors, nous ne les recevons pas dans notre intiinité, ni eux, ni ceux d'entre nous qui ont pris le parti du plus fort ... 2$
Il s'arrêta un instant de parler, ne voulant pas dire toute sa pensée là-dessus, et reprit, en saisissant la main de Jean :
— Tu es bien en colère contre ma femme, à cause de l'accueil qu'elle t'a fait. . . . Mais ce n'est pas toi 30
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qui es en cause, ni elle. . . . Jusqu'à ce que le doute qui pèse sur toi soit le^é» P^ es celui qui a été élevé par rAUemagne, et la femme que tu viens de voir, c'est le. pays. « . ^ Réfléchis. ^ . . Il ne faut pas lui
5 en vouloir. . . . Nous n'avons pas tous été fidèles ^ l'Alsace, nous les hommes, et les meilleurs d'entre nous, à la fin, font des compromis, et, plus ou moins, reconnaissent le maître nouveau. Pas nos fenunes. • ... Ah 1 Jean Oberlé, je ne me sens pas le courage
|o 4e }e^ désavouer, même quand il s'agit de toi que j'aiine bien: elles ne font point ime injure comm^ une autre, nos Alsaciennes qui ne vous reçoivent pas; elles défendent leur pays: elles continuent la guerre. ...
i5 Le vieux avait des larmes ^2Lns ses yeux tout plissés et rouges. ...
— Vous me connaîtrez plus tard, dit Jean.
Ils étaient arrivés à la limite du petit parc; M. Bastian serra la main du jeune homme, et se tint
2o longtemps à la limite du bois, le regardant s'éloigner et diminuer dans la plaine. Jean était troublé jusqu'au fond de l'âme. Entre lui et chaque famille de ce vieux pays il sentait qu'il allait trouver son père. Il souffrait d'être né dans la maison vers laquelle il
25 marchait Comme la seule chose douce de cette prenûère journée, il yoyait l'image d'Odile, dont les yeux se fermaient lentement, lentement