‹ Les Oberlé (volume 2)Chapitre 17 sur 64 · LES COMPAGNONS DE ROUTE · texte numérisé non relu

LES COMPAGNONS DE ROUTE

L'hiver ne permit pas de suivre exactement, pour rëducation professionnelle de Jean, l'idée qu'avait eue d'abord M. Oberlé. La neige, sans être épaisse, rendait les voyages pénibles. Jean ne fit donc que deux ou trois visites à des coupes de bois situées à 5 proximité d'Alsheim. Les^^ excursions aux lieux lointaii^ d'exploitation furent remises au temps tièdèr. Son père l'initia aux procédés de fabrication,; à la conduite des machines, et aux traditions depuis cinquante ans maintenues par les Oberlé dans les con- 10 trats de vente et de transport. ^;i h:

Beaucoup plus tôt que de coutume, les ruisseaux grossirent démesurément, et < les hautes, cimes* .des Vosges, qui avaient sur leurs pentes des clairièies ■ et . des chemins tout blancs de neige, apparurent t dans 15 leur robe d'été vert sombre M veçt pâle^ tr Là maison n'avait pas revu de nouvelle scène pénible^ depuis le lendemain du retour de Jean. ; On s'observait, on notait, dans chaque camp, des^mtotset des actes qui pourraient un jour devenir des arguments, des sujets 20 de reproches et de discussions; il y avait une sorte d'armistice, mais rien n!était changé au fond. Il n'y avait qu'une gaieté . superficielle, une apparence de paix, une trêve. . ..î; .k. ,

Le dimanche, à l'église, il attendait l'arrivée d'Odile Bastian. Pour gagner le banc réservé depuis de longues années à sa famille elle devait passer tout près de Jean. Elle passait, accompagnée de son

S père et de sa mère, sans qu'aucun des trois eût l'air de soupçonner que Jean était là, et madame Oberlé, et Lucienne. --rrî »» i^^

Que pensait-elle de Jean? Celle dont: les yeux ne parlaient jamais en vain, ne le regardait pas. Celle

10 qui parlait autrefois, dans les chemins/ ne lui disait plus rien.

Le premier mois de la nouvelle vie de Jean s'écouls^ ainsi dans Alsheim. Alorsi le printemps naquit. M. Joseph Oberlé attendit deux jours encore, puis il

15 dit à son fils, le troisième jour :

— Tu es assez bon apprenti pour faire seul à présent la visite de nos chantiers dans les Vosge& Tu vas te mettre en route. J'ai fait cette année des achats exceptionnels, et les visiter, ce sera pour toi

ao voir ou revoir presque toutes les Vosges. Je ne te donne pas d'autre instruction que celle de bien obser-> ver, et de me rédiger un rapport oîi tu noteras tes observations sur chacune de nos coupes de bois.

— Quand pourrai-je partir?

PS — Demain, si tu veux: l'hiver est fini.

Dès le lendemain, Jean mit dans un sac un peu de

linge et des souliers de rechange, courut à la monr

tagne, et monta jusqu'au logis de Heidenbruch.

Il s'avança jusqu'au milieu de la palissade de

30 planches peintes en vert qui l'entQurait^ passa 1^

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barriërei et^ gaiement, jeta aux fenêtres fermées à cause du brouillard:

— Oncle Ulrich ?

La dernière fenêtre à gauche s'ouvrit, et le visage fin, les yeux de guetteur, la barbe en pointe de 5 M. Ulrich Biehler, apparurent.

— Mon oncle, j'ai douze coupes de forêts à visiter. Je commence ce matin, et je viens afin de vous avoir pour compagnon, aujourd'hui, demain, tous les jours. ... ic

— Douze voyages en forêt, répondit l'oncle, c'est une jolie fin de carême 1 Mes compliments pour ta mission 1

Il contemplait ce neveu en costume de marche, son vigoureux et mâle visage levé dans la brume; il son- i5 geait à l'officier de France qu'on eût juré qu'il était. Et, tout de suite emporté par son imagination, il oubliait de dire s'il accompagnerait ou non le visiteur matinal.

— Allons, mon oncle, reprit Jean, venez I Ne me 20 refusez pas! Nous coucherons dans les auberges; vous me montrerez l'Alsace.

— Tu tiens vraiment à ce que je vienne ?

— Trois ans d'absence, oncle Ulrich, songez donc I Et toute une éducation à faire 1 25

— Eh bien! je ne te refuse pas, mon Jean. J'ai trop de joie que tu aies pensé à moi. ... J'ai même une seco):^(le raison d'accepter le voyage et de t'en remercier. Je te la dirai tout à l'heure.

Il ferma h fenêtre. Dan3 le silçnçe des bois, Jean 30

l'entendit appeler le vieux valet de chambre qui commandait en second à Heidenbruch :

— Pierre? Pierre?... Ahl te voilai Nous partons pour une douzaine de jours en montagne. Je

5 t'emmène< Tu vas faire ma valise, la charger sur ton dos avec le sac de mon neveu, et tu nous précéderas à l'étape, pendant que nous irons, Jean et moi,' visiter les coupes. ... ^

Une demi-heure plus tard, le domestique descendit, 10 en inclinant vers la gauche, pour gagner un village oU Ton coucherait le soir, tandis que Poncle et le neveu prenaient un sentier à mi-montagne dans la direction du nord-ouest.

— Tant mieux que ce soit loin, dit M% Ulrich, tant 15 mieux. ... Je voudrais que ce fût toute la vie. . . .

Deux qui se comprennent et qui vont à travers la forêt, quel rêve! ...

— Sais-tu bien, ajouta-t-il, de Pair dont il eût dit une confidence heureuse, sais-tu-bien, mon Jean, que

20 depuis trois jours, c'est le printemps ? La voilà, ma seconde raison 1

Ce jour-là, l'oncle et le neveu vécurent sous bois. Ils s'entendaient à merveille, soit pour parler abondamment de toute chose, soit pour se taire. M. Ulrich

25 avait la science profonde de la montagne. Il jouissait de l'occasion qui lui était donnée d'expliquer les Vosges, et de découvrir son neveu. L'ardente jeunesse de Jean l'amusait souvent et lui rappelait des temps abolis. Les instincts de forestier et de chas-

^ seur c|ui soipi^eill^ient 9M ccçur du jeunç homme

s'ëmurent et s'enhardirent. Mais il eut aussi ses colères, ses révoltes, ses mots de menace juvéniles, contre lesquels Toncle protestait faiblement parce qu'il les approuvait au fond.

La plainte de l'Alsace montait pour la première fols 5 à ses oreilles, la plainte que l'étranger n'entend pas, et que le vainqueur n'entend qu'à demi et ne peut pas comprendre.

Car Jean n'observait pas seulement la forêt, il voyait le peuple de la forêt, depuis les marchands et 10 les fonctionnaires, seigneurs féodaux, dont dépend le sort d'une foule presque innombrable, jusqu'aux bûcherons, schlitteurs, charbonniers, jusqu'aux errants, pasteurs* de brebis et gardiens de pourceaux, ramasseurs de bois mort, braconniers, myrtilleuses. 15

Présenté par Ulrich Biehler ou passant dans son ombre, il n'éveillait aucune défiance. Il causait librement avec les petites gens; il respirait, dans leurs mots, dans leur silence, dans l'atmosphère où il vivait nuit et jour, l'âme .même de sa race. Beaucoup ne 20 connaissaient pas la France, parmi les jeunes, et n'auraient pas pu dire s'ils l'aimaient. Cependant, ceux-là mêmes avaient tous de la France dans les veines. Un geste, une allusion, un regard, montraient le dédain secret du paysan alsacien pour son 25 vainqueur. L'idée de joug était partout, et partout une antipathie contre le maître qui ne savait pas d'autre moyen de gouvernement que la crainte. D'autres jeunes hommes, nés dans des familles plus tiraditionnelles, instruits du passé par les parents, et 30

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fidèles sans espoir précis, se plaignaient des dénis de justice et des vexations dont étaient l'objet les pau. vres de la montagne ou de la plaine soupçonnés du crime de regret. Ils racontaient les bons tours joués, 5 en revanche, aux douaniers, aux gendarmes, aux gardes forestiers, fiers de leur costume vert et de leur chapeau tyrolien, les histoires de contrebande et de désertion, de Marseillaise chantée au cabaret, toutes portes closes, de fêtes sur le territoire français, de

10 perquisitions et de poursuites, le duel enfin, tragique ou comique, inutile et exaspérant, de la force d'un grand pays contre l'esprit d'un tout petit. Chez ces derniers, quand ils souffraient, la pensée, par habi< tude et par tendresse héritée des aïeux, franchissait

15 la montagne. Il y avait aussi les anciens, et c'était la joie de M. Ulrich de les faite parler. Lorsque, dans les chemins, dans les villages, il apercevait un homme de cinquante ans ou plus, et qu'il le reconnaissait pour Alsacien, il était rare qu'il ne fût pas

20 reconnu lui-même, et qu'un sourire mystérieux ne préparât la question du maître de Heidenbruch: «Allons, c'est encore un ami, celui-là, un enfant de chez nous?» Si M. Ulrich, à l'expression du visage, au mouvement des paupières, à un peu de crainte quelquefois, sen-

25 tait que le jugement était juste, il ajoutait à demivoix: «Toi, tu as la figure d'un soldat français 1» Alors, il y avait des sourires ou des larmes, des chocs subits au cœur qui changeaient l'expression du visage^ des pâleurs, des rougeurs, des pipes ôtées du coin des

30 lèvres, et souvent, bien souvent, une main qui se

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levait, se retournait la paume en dehors, touchant le bord du feutre, et qui faisait le salut militaire, tant que les deux voyageurs étaient en vue.

— Vois-tu celui-là? disait tout bas l'oncle Ulrich; s'il avait un clairon, il jouerait «la Casquette». 5

La France, Jean Oberlé ne cessait de parler d'elle. Il demandait, lorsqu'il parvenait au sommet d'une croupe de montagne: «Sommes-nous loin de la frontière?» Il se faisait raconter ce qu'était l'Alsace «au temps de la domination douce,» comme il disait. lo Quelle était la liberté de chacun ? Comment les villes étaient-elles administrées ? Quelle différence y avait-il entre les gendarmes français que M. Ulrich nommait avec un sourire amical, comme de braves gens pas trop durs aux pauvres, et ces gendarmes i5 allemands délateurs, brutaux et jamais désavoués, que toute l'Alsace d'aujourd'hui exécrait? «Ce préfet du premier Empire, qui a fait élever, au bord des routes de Basse-Alsace, des bancs de pierre à deux étages, pour que les femmes se rendant au marché 20 puissent s'asseoir et poser en même temps leur fardeau au-dessus d'elles, comment s'appelait-il? — Le marquis de Lezay-Marnésia, mon petit. — Raconteznloi l'histoire de nos peintres? de nos anciens députés? de nos évêques? Dites comment était Stras- 25 bourg dans votre jeunesse, et quel spectacle c'était, quand la musique militaire jouait au Contades ?»

M. Ulrich, avec la joie de revivre qui se mêle à nos souvenirs, se rappelait et disait. En montant ou en descendant les lacets des Vosges, il faisait l'histoire 30

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de TAlsace française. Il n'avait qu'à laisser parler son cœur ardent. Et il lui arriva de pleurer. Il lui arriva aussi de chanter, avec une gaieté d'enfant, des chansons de Nadaud, de Béranger, la Marseillaise^ ou 5 des Noëls anciens, qu'il lançait à l'ogive des futaies. Jean prenait à ces évocations de l'ancienne Alsace un intérêt si passionné, il entrait si naturellement dans les antipathies et les révoltes du présent, que son oncle, qui s'en était réjoui d'abord, comme d'un

<c signe de bonne race, finit par s'en inquiéter. Un soir qu'ils avaient donné l'auipône à une ancienne institutrice, privée du droit d'enseigner le français et réduite à la misère parce qu'elle était trop vieille pour obtenir un diplôme . d'allemand, et que Jean

15 s'emportait:

— Mon cher Jean, dit l'oncle, il faut prendre garde d'aller trop loin : tu dois vivre avec les Allemands.

Depuis lors, M. Ulrich avait évité de revenir aussi fréquemment sur la question de l'annexion. Mais,

20 hélas ! c'était toute l'Alsace, c'était le paysage, la tombe du chemin, l'enseigne de la boutique, le costume des femmes, le type des hommes, la vue des soldats, les fortifications au sommet d'une colline, un poteau, le fait divers d'un journal acheté dans

25 l'auberge alsacienne oU ils dînaient le soir, c'était chaque heure de la journée qui rappelait l'esprit de l'un ou de l'autre à la condition de l'Alsace, nation conquise et non assimilée. M. Ulrich avait beau répondre plus négligemment et plus vite, il ne pou-

30 vait pas empêcher la pensée de Jean de prendre le

chemin de l'inconnu. Et, quand ils gravissaient ensemble un col des Vosges, Tancien ne voyait pas sans plaisir ni appréhension les yeux de Jean chercher ;rhorizon 'à Pouest, et s'y fixer comme sur un visage aimé. <. Jean ne regardait pas si longuement Test ou 5 le midi.

Quinze jours furent ainsi employés à visiter la forêt ^.vQsgienne, et, pendant ce temps, M. Ulrich revint ^eux fois seulement et pour quelque heures à Heidenbruch. La séparation n'eut lieu que le dimanche 10 des Rameaux, dans un village de la vallée de Munster.

C'était le soir, à l'heure où les vallées du versant allemand sont toutes bleues et n'ont plus qu'une bande de lumière sur les derniers sapins qui bordent la coupe d'ombre. M. Ulrich Biehler avait déjà dit 15 adieu à ce neveu devenu, en quinze jours, son plus cher ami. Le valet de chambre avait pris le train, le matin même, pour Obernai. M. Ulrich, le col de sou -manteau relevé, à cause du froid qui piquait, venait de siffler Fidèle, et s'éloignait de l'auberge, lorsque fo Jean, dans son costume de chasse bleu, sans chapeau, descendit les quatre marches du perron.

— Encore adieu ! cria-t-il.

Et comme l'oncle, très troublé et ne voulant pas le paraître, faisait un signe de la main, pour éviter les 25 mots, qui peuvent trembler :

— Je vous ferai la conduite jusqu'à la dernière maison du bourg, continua Jean.

— Pourquoi, n^on petit? C'est inutile de prolonger. • • 30

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La tête levée vers l'oncle qui, lui, regardait la route en avant, Jean se mit à marcher. Il reprit, de son ton jeune et câlin:

— Je vous regrette infiniment, oncle Ulrich, et il 5 faut que je vous dise pourquoi. Vous comprenez

avant qu'on ait dit vingt paroles ; vous n'avez pzs la dénégation lourde: quand vous n'êtes pas de mon avis, j'en suis averti par un plissement de vos lèvres qui fait remonter la pointe de votre barbe blanche, et

lo c'est tout ; vous êtes indulgent, vous ne vous emportez pas, et je vous sens très ferme; les idées des autres ont l'air de vous être toutes familières, tant vous avez d'aisance à y répondre ; vous avez le respect des faibles ... Je n'étais pas habitué à cela,

15 de l'autre côté du Rhin.

— Bah I bah !

— J'apprécie mêmes vos craintes à mon égard.

— Mes craintes ?

^ — Oui; Croyez-vous que je ne me suis pas aperçu 20 qu'il y a certaine question, qui me passionne, et dont vous ne me parlez plus depuis six jours ?

Cette fois, Jean cessa de voir son oncle de profil. Il le vit de face, un peu soucieux.

— Petit, je l'ai fait exprès, dit M, Ulrich. Quand àS tu m'as interrogé, je t'ai dit ce que nous étions et ce

que nous sommes. £t puis j'ai vu qu'il ne fallait pas insister, parce que le chagrin te prendrait. Vois-tu, c'est bon pour moi, le chagrin. Mais toi, jeunesse, il vaut mieux que tu partes comme les chevaux qui n'ont 30 pas encore couru, et qui portent un tout petit poids.

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La dernière maison était dépassée. Ils se trouvaient dans la campagne, entre un torrent semé de rochers et une pente éboulée qui rejoignait en haut la forêt.

— Trop tard I dit Jean Oberlé en tendant la main s et en s'arrêtant, trop tard, vous avez trop parlé, oncle Ulrich! Autant que vous je me sens de Tancien temps. Et, tant pis, puisque demain je dois monter à la Schlucht, j'irai la voir; j'irai dire bonjour à notre pays de France I lo

Il riait en jetant ces mots-là. M. Ulrich hocha la tête deux ou trois fois, pour le gronder, mais sans rien répondre, et il s'éloigna dans la brume.

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