‹ Les Oberlé (volume 2)Chapitre 19 sur 64 · LA VIGILE DE PAQUES · texte numérisé non relu

LA VIGILE DE PAQUES

Le temps s'était mis au beau. Jean retrouvait la plaine d'Alsace en pleine éclosion de printemps. Cependant, il ne ressentit de ce spectacle, qu'il avait souhaité revoir, qu'une joie faible et mélangée. Jean revenait de cette excursion plus troublé qu'il n'osait 5 se l'avouer. Elle lui avait révélé l'opposition de deux peuples, c'est-à-dire de deux esprits, la persistance du souvenir chez beaucoup de pauvres gens, la difficulté de vivre que leur créaient leurs opinions, même prudentes, même cachées. Il sentait mieux à présent 10 combien son propre rôle serait malaisé à remplir dans la famille, dans l'usine, dans le village, dans l'Alsace.

Le plaisir qu'il éprouva, le lendemain matin de son retour, d'être félicité par son père, au sujet du rap- 15 port sur les exploitations forestières de la maison Oberlé, ne fut qu'une courte diversion à cet ennui. Jean eut beau s'appliquer à paraître très heureux, il ne trompa que ceux qui avaient intérêt à se tromper.

— Mon Jean, dit sa mère, en l'embrassant au pas- 20 sage, au moment oîi il allait se mettre à table pour déjeuner, je trouve que tu as une mine magnifique 1 Le grand air d'Alsheim te convient, n'est-ce pas? Et aussi le voisinage de la pauvre maman?

— Tiens! répartit Lucienne, moi qui lui trouvais l'air ténébreux 1

— Les affaires, expliqua M. Joseph Oberlé en s'inclinant du côté de la fenêtre, oU était son fils, le souci S des affaires 1 II m*a remis un rapport dont je veux le féliciter publiquement, très bien rédigé, très net, et d'oîi il résulte que j'aurais de sérieuses économies à réaliser, en quatre endroits au moins, pour le transport de mes arbres. Vous entendez, mon père?

lo L'aïeul fit un signe de tête affirmatif. Mais il acheva d'écrire sur son ardoise, et montra à sa bellefille:

— Est-ce qu'il aurait déjà entendu pleurer le pays? Madame Monique, rapidement, effaça la phrase du

i5 bout de ses doigts. Les autres convives la regardaient. Et tous ils furent gênés, comme s'il y avait eu entre eux une explication pénible.

Jean connut de nouveau l'intime douleur contre laquelle il n'y avait pas de remède. Toute l'après-midi

2o il travailla dans le bureau de la scierie, mais distrait et songeur. Il songea que Lucienne partirait un jour, et que rien ne serait changé ; que le grand-père pouvait disparaître aussi, et que la division n'en subsisterait pas moins. Tous les projets qu'il avait eus, de loin,

25 l'espoir d'être une diversion, d'apaiser, de faire l'union ou une apparence d'union, tout cela lui parut enfantin. Il vit que Lucienne avait dit vrai, quand elle s'était moquée de ses illusions. Non, le mal n'était pas dans sa famille, il était dans toute l'Alsace. Lors même

30 que personne autre de son nom ne vivrait plus à Al-

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sheim, Jean Oberlé rencontrerait à sa porte, dans son village, parmi ses ouvriers, ses clients, ses amis, la même gêne à certains moments, la même question toujours. Sa volonté, ni aucune volonté semblable à la sienne, ne pouvait délivrer sa race, ni à présent, ni 5 plus tard.

Dans cette tristesse, Tidée de revoir Odile et de se faire aimer d'elle devait revenir et s'imposer plus impérieusement à son esprit. Quelle autre qu'Odile Bastian pouvait rendre acceptable l'habitation à Al- lo sheim, ramener tant d'amis écartés ou défiants, rétablir le nom d'Oberlé dans l'estime de la vieille Alsace ? Il apercevait maintenant en elle beaucoup plus qu'une jolie femme, vers laquelle s'en allait la chanson de son cœur jeune: il voyait la paix, la dignité et la seule 15 force possible dans l'avenir difficile qui l'attendait. Elle était la vaillante et fidèle créature qu'il fallait ici.

Comment le lui dire ? Oii trouver l'occasion de lui parler librement, sans risquer d'être surpris et de troubler cette famille disciplinée et jalouse ? Évidem- 20 ment pas à Alsheim. Mais alors, quel rendez-vous lui donner ? Et de quelle manière l'en prévenir même ?

Jean y songea toute la soirée.

Le lendemain. Jeudi saint, était le jour oli, dans toutes les églises catholiques, on orne le Tombeau avec 25 des fleurs, des branches d'arbres, des éÇqffes, des flambeaux disposés en gradins, et oli le peuplé des fidèles s'empresse, pour aJorer l'Hostie. Il faisait un temps clair, trop clair même pour la saison, et qui appelait la brume ou la pluie. \ Après qu'il eut causé amicale- 30

ment avec sa mère et avec Lucienne, dans la chambre de M. Phillipe Oberlé, — c'était la première fois qu'il avait une impression vraiment familiale dans sa maison, — Jean se dirigea vers les vergers qui sont derrière 5 les maisons d'Alsheim, et suivit le chemiô qu'il avait pris, quelques semaines plus tôt, pour se rendre chez les Bastian. Mais un peu au delà de là ferme des Ramspacher, il tourna avec le sentier qui, jusque-là perpendiculaire à l'avenue, devenait parallèle et aboutis-

10 sait, comme l'avenue elle-même, à la route du bourg. Use trouvait là dans un terrain vague, servant de charroyère à beaucoup de fermiers de la plaine. Les champs voisins était déserts. La route était presque masquée par un épaulement de terre planté de noise-

15 tiers. Le lendemain. Jeudi saint, Jean se mit à longer la haie vive qui bordait le domaine des Bastian et de rapprocha de l'entrée du village, et revint sur ses pas. Il attendait. Il espérait qu'Odile passerait bientôt dans l'allée, de l'autre côté de la haie, pour se

Èo rendre à l'église d'Alsheim et prier devant le Tombeau.

D'anciennes rencontres, ati même endroit et le même

jour, lui étaient revenues à l'esprit et l'avaient décidé.

Comme il recommençait le trajet pour la troisième

fois, il vit ce que d'abord il n'avait pas aperçu.

«5 — Est-ce admirable 1 dit-il à demi-voix. Le chemin est fait pour elle 1

A l'extrémité de l'avenue, à plus de deux cents mètres en avant, la barrière, les premiers massifs, un peu du long toit des Bastian, apparaissaient dans un

^ cadre merveilleux. Les vieux cerisiers avaient fleurii

tous ensemble, dans la même semaine oh s'ouvraient les amandiers et les poiriers. Les poiriers fleurissent en houppesy les amandiers en étoiles ; eux, les ceri-i siers de la forêt transplantés dans la plaine, ils fleurissaient en quenouilles blanches. 5

Autour des rameaux charnus, gonflés et jaspés de rouge par la sève, des milliers de corolles neigeuses floconnaient et tremblaient sur leur, queue grêle, toutes si rapprochées qu'on ne voyait plus la branche en maint endroit. Chaque arbre jetait en tous sens se^ lo fuseaux fleuris. D'un bord à l'autre de l'avenue, tant les cerisiers étaient vieux, les pointes des rameaux en fleur se touchaient et se mêlaient. Un peuple d'abeil^ les les enveloppait d'ailes battantes. Une odeur subtile de miel flottait en éçharpes dans l'avenue, et 15 s'en allait au vent de la plaine, sur les guérets, sur le3 terrés à peine vêtues et surprises par ce printemps. Il n'y avait point d'arbres, dans la grande vallée ouverte, qui pussent lutter de splendeur avec ce chemin de pa^ radis. A droite seulement, et tout près, les quatre 20 noyers des Ramspacher commençaient à pousser des feuiJles, et semblaient, avec leur lourde membrure, des émaux incrustés dans les murs de la ferme.

Les minutes passaient. Du haut des merisiers, les pétales de fleurs tombaient en pluie. 25

Et voici que pour ouvrir la barrière, une femme s'est inclinée. C'est elle. Elle se redresse. Elle s'avance au milieu de l'allée, entre les deux bordures d'herbe, tout lentement, car elle regarde au-dessus d'elle. Elle regarde les bouquets blancs qui sont ou- 30

verts. L'idée des couronnes de mariées, familière aux jeunes filles, lui traversa Pâme. Odile ne sourit pas, elle n'a qu'un épanouissement de tout le visage, un geste involontaire des mains qui se tendent, réponse 5 et remerciement de sa jeunesse au salut de la terre en joie. Elle continue de descendre vers Alsheim. Sur sa toque de fourrure, sur ses joues levées, sur sa robe de drap bleu, les merisiers versent leurs fleurs. Elle est grave. Elle a, dans sa main gauche, un livre de

lo prières caché à demi par les plis de la robe. Elle se croit seule. Elle va dans la splendeur du jour qui lui parle. Mais il n'y a rien d'alangui en elle. Elle est vaillante; elle est faite pour la bravoure de la vie. Ses yeux, qui cherchent la cime des arbres, restent

15 vivants, maîtres de leur pensée, et ne s'abandonnent pas au rêve qui la tente.

Elle approchait, elle ne se doutait pas que Jean l'attendait. Le bourg d' Alsheim, les repas dans les maisons étant finis, faisait son bruit habituel, roule-

20 ments de chariots, jappements de chiens, voix des hommes et des enfants qui appellent, mais tout cela assourdi par la distance, éparpillé dans l'air immense, noyé dans la marée du vent comme l'est le bruit d'une motte de terre qui se détache et coule dans

25 la mer.

Jean, quand elle passa, se découvrit, et se dressa un peu de l'autre côté de la haie. Et celle qui marchait entre les deux murailles de fleurs, bien qu'elle regardât là-haut, tourna la tête, le regard encore

30 plein de ce printemps c[ui l'avait émue,

— Comment, dit-elle, c'est vous ?

Et elle vint aussitôt, à travers la bande d'herbe oî: étaient plantés les cerisiers, jusqu'à l'endroit de la haie où se tenait Jean.

— Je ne puis plus entrer librement chez vous, 5 comme autrefois, dit-il. Alors, je suis venu vous attendre. . . . J'ai à vous demander une grâce. ... '

— Une grâce? Comme vous dites cela sérieusement! . . .

Elle essaya de sourire. Mais ses lèvres s'y refu- 10 sèrent. Ils devinrent tous deux pâles.

^- J'ai l'intention, reprit Jean, comnie s'il déclarait une résolution grave, j'ai l'intention de monter aprèsdemain à Sainte-Odile. . . . J'irai entendre les cloches annoncer Pâques. ... Si vous demandiez la permis- 15 sion d'y venir, de votre côté. . . .

— Vous avez donc fait un vœu ?

Il répondit:

— A peu près, Odile, il faut que je vous parle, à vous seule. ... 20

Odile se recula d'un pas. Avec une sorte d'effroV dans le regard, elle chercha à voir sur le visage de Jean s'il disait vrai, si elle devinait bien. Lui aussi, il la considérait avec angoisse. Ils étaient immobiles, frémissants, et si près et si loin l'un de l'autre à 25. la fois, qu'on eût dit qu'ils se menaçaient. Et, en effet, châcuirTl*eTï3r^vait le sentiment qu'il jouait le repos de sa vie. Ce n'étaient point des enfants, mais un homme et une femme de race forte et passionnée. Toutes les puissances de leur être se décla- 30

raient, et rompaient avec la banalit^^ dès* usasses, parce que; dans ces simples mots: cil faut que je Vous parle», Odile avait entendu passer lé àoùfflé d'une âme qui se donnait et qui demandait un retour. S Dans Ta Venue déserte, les vieui cerîèiefS levaient leurs quenouilles blanches, et, dans la coupé dé chacune de leurs fleurs, le soleil de printemps reposait tout entier.

— Après-demain? dit-elle. A Sainte-Odile? Pour lo les cloches qui vont sonner? ^

Elle répétait ce qu'il avait dit. Mais c'était pour gagner du temps, et pour pénétrer encore mieux ces yeux fixés sur elle, et qui ressemblaient aux profondeurs vertes de la forêt.

15 n y eut une grande accalmie dans la plaine, dans le village prochain. Le vent cessa de souffler uri moment. Odile se détourna.

— J'irai, dit-elle.

Ni l'un ni l'autre ils ne s'expliquèrent davantage. 26 Une carriole roulait sur la route, non loin. Un homme fermait la porte charretière de la ferme des Bastiàn. Mais, surtout, ce qu'il y avait à dire était dit.

Dans ces âmes profondes, les mots avaient un Ve tehtissement indéfini. Elles n'étaient plus seules. 25 Chacune enfermait en soi la minute sacrée de leur rencontre, et se repliait sur elle, comme la terre des sillons quand les semailles sont faites et que la vie va grandir.

Odile s'éloignait. Jean admirait la créature, d'une 30 beauté saine et forte, qui diminuait sur le chemin.

Elle marchait bien, sans balancer la taille. Au-dessus de la nuque blanche, Jean plaçait en imagination le grand nœud noir des Alsaciennes qui habitent au delà de Strasbourg, Elle ne levait plus les yeux vers les cerisiers. Ses mains laissaient trainer la robe. L'é- 5 toffe courbait l'herbe, faisait voler un peu de poussière et des pétales de fleurs, qui remuaient encore avant de mourir.

Le surlendemain fut lent à venir. Jean avait dit à son père: 10

— Quelques pèlerins monteront là-haut, le Samedi saint, pour entendre les cloches de Pâques. ... Je n'y suis jamais allé en cette saison. ... Si vous n'y voyez pas d'obstacle, c'est une excursion qui me fera plaisir.

Il n'y avait pas eu d'obstacle. 15

Ce jour-là, en s'éveillant, Jean ouvrit sa fenêtre. Il faisait un brouillard épais. Les champs étaient invisibles à cent mètres de la maison.

—Tu ne pars pas, par un temps pareil ? demanda Lucienne, quand elle vit entrer son frère dans la salle 20 à manger oh elle prenait son chocolat.

— Si, je pars.

— Tu ne verras rien.

— J'entendrai.

— C'est donc si curieux ? 25

— Oui. .

— Alors, emmène-moi ?

Elle n'avait aucun désir de monter à Sainte-Odile. Vêtue d'une matinée claire garnie de dentelles, buvant

son cKocolat à petites gorgées, elle n'avait d'autre intention que d'arrêter son frère au passage et de l'embrasser.

— Sérieusement, tu vas faire une espèce de pèleri- 5 nage, là-haut?

— Oui, une espèce. . ,

Cjourbée, en ce moment, au-4essus de sa tasse, elle ne vit pas le sourire rapide qui accompagnait ces mots-là. Elle répondit, avec un peu d'amertume: 10 — Tu sais, je ne suis pas une fervente, moi; je remplis pauvrement mes obligations de catholique, et les pratiques de dévotion ne me tentent pas. . . Mais, toi qui as plus de foi, je vais te dire ce que tu devrais demander. ... Ça vaut bien un pèlerinage, tu peux 15 me croire. . . .

Elle changea de ton, et, de sa voix devenue subitement passionnée, les sourcils relevés, les yeux à la fois volontaires et affectueux, continua:

— Tu devrais demander la femme introuvable qu'il 20 te faudra pour vivre ici. . . . Quand je serai partie, moi, mariée, la vie sera terrible, chez nous. . . . Tu porteras seul le chagrin des divisions familiales et des défiances paysannes. Tu n'auras personne à qui te plaindre. . . . C'est un rôle à prendre. . . . Demande 25 donc quelqu'un d'assez fort, d'assez gai, d'assez belle conscience pour remplir, puisque tu as voulu vivre à Alsheim. ... Tu vois, ma pensée est d'une amie.

— D'une grande amie.

Ils s'embrassèrent.

30 — Au revoir, pèlerin! Bonne chance 1

— Adieu.

Jean s'échappa. Il fut bientôt dans le parc, tourna après avoir dépassé la grille, monta le long des houblonnières et des vignes, et entra dans la forêt.

Elle aussi était remplie de brume. Les masses près- 5 sées des sapins qui montaient à l'assaut des pentes paraissaient grises du bord d'un torrent à l'autre bord, et, dès que la distance augmentait, se perdaient dans le nuage sans soleil et sans ombre. Jean ne silivait^^ pas le chemin tracé. Il allait allègrement, escaladant 10 les futaies lorsque les terres n'étaient point trop à pic et s'arrêtant quelquefois, pour reprendre haleine et pour écouter s'il ne percevrait pas, en dessus ou en dessous, quelque part dans le mystère de la montagne impénétrable aux yeux, la voix d'Odile ou celle d'un 15 groupe de pèlerins. Mais non! Il n'entendait que le roulement des eaux, ou, plus rarement, le cri d'un inconnu appelant un chien, ou l'appel timide d'un pauvre d'Obernai, venu au bois mort avec son enfant, malgré le règlement qui ne tolère la quête du bois 2q que le jeudi. Ne fallait-il pas que la marmite bouil- . h V' Ht le jour de Pâques ? Et n'était-ce pas une protec- ' 1 tion divine contre les gardes, cette brume qui cachait tout? Jean prenait plaisir à cette ascension violente et solitaire. A mesure qu'il montait, c'était la pen- 25 sée d'Odile qui grandissait, en lui, et la joie d'avoir choisi, pour la revoir enfin, ce lieu sacré de l'Alsace et cette date deux fois émouvante. Partout autour de lui, la doradille, cette belle fougère qui tapisse les pentes rocheuses, déroulait ses crosses de velours; 30

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sur les sarments de chèvre-feuille vieux d'un an, il y avait des feuilles tous les demi-pieds; les premiers fraisiers fleurissaient, et les premiers muguets; les géraniums, qui sont si beaux en Sainte-Odile, levaient 5 leurs tiges poilues, et le monde des airelles, des myrtilles, des framboisiers, c'est-à dire des sous-bois entiers, des champs énormes, commençaient à verser dans la brise le parfum de leur sève en mouvement. La brume retenait les odeurs et les maintenait,

10 comme un réseau étendu sur les flancs des Vosges. Jean passa près de Heidenbruch, regarda les contrevents verts, et continua sa route, c Oncle Ulrich, ^murmura-t-il, vous seriez cependant heureux de me voir et d'apprendre oli je vais, et avec qui, peut-être,

1$ je serai tout à l'heure !» Fidèle aboya, endormi à moitié, mais ne vint pas. La montagne était déserte encore. Une buse criait au-dessus des brumes. Jean, qui n'avait pas, fait l'excursion depuis son enfance, jouissait de cette sauvagerie et de ce calme.

2o II gagna la partie haute, qui est propriété de l'évêché de Strasbourg, et sourit longtemps, pour retrouver d'anciennes impressions d'écolier, le c mur païen» qui enveloppe le sommet dans son enceinte de dix kilomètres.

25 A midi, ayant passé par le rocher du Mannelstein, il entra dans la cour du couvent bâti tout à la pointe de la montagne, couronne de vieilles pierres, posées à la cime des futaies de sapins, et là, il trouva non pas la foule, mais plusieurs groupes de pèlerins, des voi-

30 tures dételéest, des chevaux attachés au tronc des

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antiques tilleuls, poussés, nul ne sait comment, k cette altitude, et qui couvrent de leurs branches presque tout l'espace entre les murs. Jean se souvint de ^ la route. Il se dirigea vers les chapelles qui sont à \ droite. Il ne fit que traverser la première, qui est ^ peinte,' mais il s'arrêta dans la seconde, aux voûtes | surbaissées, devant la châsse oh. l'on voit, couchée, la ' statue en cire de la patronne de l'Alsace, de l'abbesse sainte Odile, si douce avec son visage rose, son voile, ! sa crosse d'or, son manteau violet doublé d'hermine. 10 Jean s'agenouilla ; de toute la force de sa foi, il pria > pour la maison divisée et triste d'oU il éprouvait un contentement de se sentir éloigné, et pour que Odile , Bastian ne manquât pas à ce rendez-vous d'amour , dont l'heure approchait. Comme il était une âme 15 sincère, il ajouta : c Que notre chemin nous soit montré! Puissions-nous le suivre ensemble 1 Puissionsnous voir se lever les obstacles I» A la même place, toute l'Alsace, depuis des siècles, s'était agenouillée.

Il soirtit alors, et se rendit au réfectoire oU les reli- 20 gieuses avaient commencé à servir les premiers visiteurs. Odile n'était pas là. Après le déjeuner, qui fut très long, constamment ralenti par l'arrivée de nouveaux pèlerins, Jean sortit en hâte, descendit au bas du rocher qui porte le monastère, et, retrouvant 25 la route qui vient de Saint-Nabor et passe auprès de la fontaine de sainte Odile, alla se poster dans une partie épaisse de la futaie qui dominait un tournant de la route. Il avait, à ses pieds, le ruban de terre battue, sans herbe, tapissé d'aiguilles de sapins, et 30

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qui semblait suspendu en Tair, Car, au delà, la pente de la montagne devenait si raide qu'on ne la voyait plus. Dans les temps clairs, on découvrait deux contreforts boisés, qui. s'enfonçaient à droite et à gauche, 5 En ce moment, la vue se heurtait au rideau de brume blanche qui cachait tout, l'abîme, les pentes, les arbres. Mais le vent soufflait et remuait ces vapeurs, dont on sentait que l'épaisseur variait incessamment. Il était deux heures. Dans une heure, les cloches

lo de Pâques sonneraient. Les curieux qui venaient pour elles devaient ne pas être loin du sommet.

Et, en effet, dans le grand silence, Jean entendit, venant d'en bas, des fragments de voix mêlées, qui frôlaient au vol la courbe de la forêt. Puis une

15 phrase sifflée: «Formez vos bataillons,» avertit Jean que des étudiants alsaciens allaient passer. Deux jeunes hommes, celui qui avait sifflé, rattrapé par un autre, se dégagèrent peu à peu du brouillard, et s'éloignèrent vers l'abbaye.

20 Puis un jeune ménage monta: la femme habillée de noir, avec un corsage échancré laissant voir la chemise blanche, et coiffée d'une coiffe de dentelle en forme de casque ; l'homme portant le gilet de velours à ramages, la veste à un rang de boutons de cuivre,

25 et la toque de fourrure.

— Paysans de Wissembourg, pensa Jean, Un peu après, il regarda passer, bavardant, des femmes d'Alsheim et de Heiligenstein, fraîches, mais n'ayant aucune trace de costume alsacien. Parmi

30 elles, se trouvait une femme de la vallée de Miinster,

reconnaissable à son bonnet d'étoffe sombre, serré comme un foulard de méridionale et orné, sur le front, d'une rosette rouge.

Deux minutes encore s'écoulèrent.

Un pas s'éleva de la brume, un prêtre parut, âgé, s pesant, qui s'épongeait le visage en marchant. Deux enfants, la mine éveillée, sans doute les fils attardés d'une des femmes qui venaient de disparaître, le dépassèrent, et, saluant tous deux ensemble, dirent en alsacien : 10

— Loué soit Jésus-Christ, monsieur le curé !

— Dans les siècles des siècles I répondit le prêtre. Il ne les connaissait pas; il ne leur parla que pour

répondre à leur antique et belle formule de salut. Jean, assis près d'un sapin, à demi caché, entendit 13 encore un homme, un ancien, qui dépassait le prêtre, au delà du tournant, et qui disait: «Loué soit Jésus- Christ I »

Que de fois cette salutation avait résonné sous les voûtes de la forêt I * 20

Jean regarda devant lui, comme ceux qui songent, et qui ne voient plus que des formes vagues, sans y attacher leur pensée.

Et il demeura ainsi un peu de temps. Alors, un murmure à peine perceptible, si faible qu'il n'y a pas 25 un chant d'oiseau qui ne soit plus fort, monta sur les flocons de brume: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce, vous êtes bénie entre toutes les femmes ...» Un second murmure succéda au premier et termina VAve: «Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous 30

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...» Et un trouble involontaire, une certitude my« stérieuse précéda l'açparition de deux femmes qui montaient.

Elles étaient grandes toutes les deux. La plus

/s âgée était une vieille fille d'Alsheim, qui avait le visage de la couleur de la brume, et qui vivait, petite rentière, à Tombre de l'église, qu'elle ornait les jours de fête. Elle avait l'air las, mais elle \ souriait en récitant le rosaire. La plus jeune mar-

. lo chait à droite, au bord du sentier, au ras de la pente,

\ et sa fière tête un peu levée, ses cheveux d'un blond

; mat comme une belle écorce de pin, tout son corps

harmonieux et robuste, se détachaient sur l'écran

^âle du nuage qui emplissait la courbe. Jean ne fit

15 pas un mouvement, et cependant la plus jeune le vit et tourna la tête. Odile sourit, et, sans interrompre la prière, d'un signe de ses yeux qui désignèrent le sommet, répondit:

— Je vous attendrai là-haut.

20 Les deux femmes ne ralentirent pas même leur marche. D'un pas égal, droites, remuant du balancement léger de leur corps le chapelet qu'elles tenaient à la main, elles montèrent, et la vieille futaie les reçut dans son ombre.

25 Jean laissa s'écouler quelques minutes, et suivit le même chemin. Au détour de la route, quand elle devient droite et traverse la crête pour aboutir au couvent, il revit les deux voyageuses. Elles allaient plus vite, contentes d'arriver, leur ombrelle ou-

30 verte, car la brume, qui ne cessait pas, était mainte-

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nant tiède, et il y avait des ébauches d'ombre au pied des arbres. Le soleil devait décliner vers les sommets des Vosges, et vers les plaines de France qui étaient au delà.

Les pèlerins qui avaient déjà fait leur pèlerinage à 5 la châsse de sainte Odile, se hâtaient de se rendre aux endroits consacrés par la tradition pieuse ou profane, à la fontaine de sainte Odile, à la fontaine de saint Jean, ou, le long de l'enceinte païenne, par un sentier de chèvre, jusqu'aux rochers du Mânnelstein, 10 d'oU la vue est si belle d'ordinaire, sur les montagnes voisines, sur les cimes de la Bloss et de l'Elsberg, sur les châteaux en ruine levant leurs vieilles tours parmi les sapins, Andlau, Spesbourg, Landsberg et les autres. Jean vit les deux voyageuses traverser la 15 cour et se diriger vers la chapelle. Il revint alors sur ses pas, jusqu'au commencement de l'avenue balayée par le vent, le long de ce grand bâtiment qui rappelle les ouvrages avancés des forteresses, et que traverse de part en part un porche voûté servant 20 d'entrée.

Dix minutes plus tard, Odile sortait toute seule dé la chapelle, et, devinant que Jean Oberlé l'attendait ailleurs que dans cette cour trop pleine de témoins, reprenait le chemin de la forêt. Elle était vêtue 25 comme le Jeudi saint, de la même robe sombre, mais coiffée d'un chapeau de promenade très jeune et qui lui seyait à ravir : une paille à larges bords, relevée' d'un côté et garnie d'une torsade de tulle. Elle portait sur le bras son ombrelle et une jaquette d'été. 36

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Odile marchait vite, et avait la tête un peu penchée, comme celles que la route n'intéresse pas, et qui ont encore Pâme en prière ou en songe. Quand elle arriva auprès de Jean, qui se tenait à droite du por- 5 tique, elle releva le visage, et dit, sans s'arrêter :

— La femme qui m'a accompagnée est à se reposer. Me voici . . .

— Que • c'est bon à vous d'avoir cru en moi I dit Jean. Venez, Odile.

lo II se mit à suivre, près d'elle, l'avenue plantée d'arbres maigres et tordus par les tempêtes de l'hiver. Il éprouvait un tel saisissement de ce rêve réalisé, qu'il ne pouvait penser et dire qu'une seule chose : sa reconnaissance pour Odile, qui allait toute muette, n'écou-

15 tant que ce qu'il ne disait pas, et aussi émue que lui. A l'endroit oh la route commence à descendre, ils s'en écartèrent, et prirent, sous la futaie de sapins devenue haute et pressée, un sentier qui tourne autour du monastère. Ils n'avaient plus de témoins, et

20 Jean vit que les yeux couleur de blé, les yeux profonds et graves d'Odile se levaient vers lui. Le bois ne faisait d'autre bruit que celui des gouttes de brume tombant des feuilles. Ils étaient tout près l'un de l'autre.

25 — Je vous ai demandé de venir, dit Jean, afin que vous décidiez de ma vie. Vous avez été l'amie de ma première jeunesse. ... Je voudrais que vous fussiez celle de toujours.

Odile, le regard perdu à présent dans le lointain,

.30 tremblait un peu en répondant:

— Avez-vous songé? ...

— Atoutl

— Même à ce qui peut notjs séparer?

— Que voulez- vous dire par là ? De quoi avezArous peur? Serait-ce d'entrer dans une famille désunie? 5

— Non.

— Vous la réconcilieriez, en effet, j'en suis sûr; vous en seriez la joie et la paix. Que craignez-vous donc? Est-ce l'opposition de mon père ou du vôtre, qui sont devenus ennemis ? ïo

— Cela pourrait se vaincre, dit la jeune fille.

— Alors c'est que votre mère me hait, répartit Jeaa impétueusement. Elle me hait, n'est-ce pas? L'autre j(»ur, je l'ai trouvée si dure pour moi, si offensante. ^ . ^

La tête blonde fit un signe de dénégation. 15

— Elle sera plus lente à croire en vous que ne l'a été mon père, plus lente que je ne l'ai été moi-même. Mais, lorsqu'elle aura vu que votre éducation n'a pas changé en vous l'âme alsacienne, elle reviendra de ses préventions. 20

Après un instant de silence, Odile ajouta:

— Je ne crois pas me tromper: les obstacles d'aujourd'hui pourront être écartés, ou par vous, ou par moi, ou par tous deux. J'ai peur seulement de ce que je ne connais pas, du moindre incident qui vien- 25 drait aggraver, demain^ un état si troublé. ...

— Je comprends, dit Jean, vous redoutez l'ambition de mon père ?

— Peut-être I

— Elle nous a déjà bien fait souffrir. Mais il est 30

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mon père ; il tient à me garder ici, il me le dit tous les jours : quand il apprendra que je vous ai choisie, Odile, s'il a des projets personnels qui briseraient notre union, il consentira au moins à les ajourner. . . . 5 N'ayez pas même cette crainte-là. Nous vaincrons.

— Nous vaincrons ! reprit-elle.

— J'en suis sûr, Odile. Vous rendrez douce ma vie, qui serait difficile, peut-être même impossible, si vous n'étiez pas là. C'est pour vous que je suis

10 rentré au pays. ... Si je vous disais que j'ai bien

couru le monde, et que je n'ai trouvé aucune femme

^ qui eût pour moi le charme que vous avez, et qui me

. donnât la même impression . . . comment vous dire

cela ? de source de montagne, profonde et fraîche {

1$ Toutes les fois que s'éveillait en moi l'idée d'un

mariage à venir, votre image aussitôt m'apparaissait.

Je vous aime, Odile !

1,1 prit la main d'Odile, qui répondit, les yeux levés vers la trouée de lumière qui s'ouvrait en avant : 2o — Dieu m'est témoin que je vous aime aussi !

£t elle eut un frisson de joie, dont Jean sentit trembler sa main. ,, ..

— Oui, dit Je^n, qui cjiercha le regard des yeux encore fixés au loin, nous serons victorieux de tout!

25 Nous vaincrons les obstacles multiples nés de la même question terrible : il n'y a qu'elle entre nous.

— Sans doute: il n'y a qu'elle dans ce coin du monde. 4

50, . -^^7 Ellg^ empoisonne jtout I

LES OBERLÉ I09

Odile s'arrêta, et tourna vers Jean son visage rayonnant de ce bel amour fier qu'il avait souhaite connaître et inspirer.

— Dites qu'elle agrandit tout I Nos querelles, ici, ne sont pas des querelles de village. Nous sommes 5 pour ou contre une patrie. Nous sommes obligés d'avoir du courage tous les jours, de nous faire des ennemis tous les jours, de rompre tous les jours avec d'anciens amis qui nous seraient volontiers fidèles, mais qui ne le sont plus à l'Alsace. Nous n'avons 10 presque pas d'acte ordinaire de la vie qui soit indifférent, qui ne soit une affirmation. Je vous assure qu'il y a là une noblesse, Jean.

-^ C'est vrai, Odile bien-aiihée.

Ils s'arrêtèrent tous deux pour jouir de ce mot 15 délicieux.

Leurs âmes étaient tout entières dans leurs yeux, et se regardaient, tremblantes. Et, à voix basse, bien qu'il n'y eût de témoins que les cimes des sapins ^ remués par le vent, ils parlèrent de l'avenir comme 20 d'une conquête déjà commencée.

— J'aurai pour moi Lucienne, disait Jean. Je lui confierai mon secret lorsque l'occasion sera bonne. Elle me soutiendra par intérêt et par affection, et je compte beaucoup sur elle. 25

— Je compte sur mon père, dit Odile ; car il est déjà bien disposé pour vous. . . . Mais prenez garde de ne faire aucune imprudence qui l'irriterait. . . , N'essayez pas de me voir à Alsheim, ne hâtez pas l'heure. ... z^

IIO LES OBERLÊ

— L'heure délicieuse oli vous me serez promise I Ils se sourirent l'un à l'autre, pour la première fois.

— Je vous aime si profondément, continua Jean, que je ne veux pas vous demander le baiser que vous

S m'accorderiez sans doute. . . Je n'en ai pas le droit ; nous ne dépendons pas entièrement de nous-mêmes, Odile. . . Et puis, il me plaît de vous montrer que vous m'êtes toute sacrée. . . Dites-moi au moins que j'emporterai avec moi un peu de votre âme ?

10 Les lèvres voisines murmurèrent: cOui. » Et, presque aussitôt :

— Entendez-vous là-bas ? C'est la première cloche de Pâques?

Elle lui tendit la main, et partit sans se détourner.

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CHEZ CAROLIS

Un matin de la fin d'avril, Jean Oberlé, qui se rendait chez un fonctionnaire de l'administration des forêts qu'il avait depuis longtemps promis d'aller voir, passait sur le quai des Bateliers, à Strasbourg, lorsqu'une femme d'une quarantaine d'années, vêtue de 5 noir, Alsacienne évidemment, sortit du café Carolis, traversa la rue, et, s'excusant:

' — Pardonnez-moi. . . Si monsieur voulait bien ve^ nir. . . Un de ses amis le demande.

— Qui cela ? dit Jean étonné. 10

— L'officier, le plus jeune, là-bas.

Elle désignait, du doigt, l'ombre confusément animée que formait, sous le store de toile baissé, l'intérieur de la salle avec ses groupes de clients.

Jean, après avoir hésité un instant, la suivit, et fut i5 surpris, — car n'étant pas Strasbourgeois, il ignorait la réputation et la clientèle de ce cabaret, — de rencontrer là six officiers, dont trois du régiment de hussards, assis devant des tables couvertes de nappes à damier rouge et bleu, causant haut, fumant, et bu- 20 vant le vin de Carolis. Le premier regard qu'il jeta, en arrivant de la pleine lumière dans cette demiobscurité, lui fit connaître que la salle était petite, — quatre tables seulement: — Jean cherchait encore qui

avait bien pu l'appeler, lorsqu'un très jeune cavalier, dont la beauté corporelle éclata dans le simple mouvement qu'il fit, mince dans sa tunique bleu de ciel à ganses d'or, se leva au fond de la salle à gauche.

S Près du lieutenant qui se levait, et autour de la même table, un capitaine et un commandant étaient restés assis. Les trois officiers devaient revenir d'une longue route: ils étaient couverts de poussière; ils avaient le front en sueur, les traits tirés et les veihe*s

lo des tempes en relief.

L'Alsacien reconnut le lieutenant Wilhelm von Farnow, Prussien, de trois années plus âgé que lui; et qu'il avait vu autrefois, pendant sa première année de droit, à Munich, oU Farnow était alors sous-lieu-

1$ tenant dans un régiment de uhlans bavarois. Depuis lors, il ne l'avait pas revu.

C'était bien Farnow: c'était la même façon élégante et hautaine de tendre la main, le même visage blond, imberbe, trop ramassé et trop plat, avec les

20 lèvres fortes, le nez petit, un peu relevé, impertinent, et des yeux admirables, bleu d'acier, d'un bleu dur, ou vivait l'orgueil de la jeunesse, du commandement^ d'une humeur batailleuse et brave. Le corps était taillé pour faire plus tard un cuirassier solide et

25 massif. Mais il était très mince encore et si bien proportionné, si agile, si évidemment aguerri et nerveux, et juste en ses mouvements, que la réputation de beauté avait été acquise à M. de Farnow, bien qu'il n'eût pas la beauté du visage, de sorte qu'on

30 disait à Munich, tantôt «le beau Farnow», et tantôt

LES OBERLÊ îi3

tFarnow Tête de Mort». Avec une paire de moustaches rousses, des sourcils broussailleux et un casque ^ accentuant Tombre de ses yeux, il eût été effrayant. Mais, à vingt-sept ans à peine, il donnait l'impression d'un être guerrier, violent, vainqueur de sa propre $ nature, discipliné jusqu'en sa politesse parfaite et apprise.

Jean Oberlé vit qu'en se levant, Farnow parlait au commandant, son voisin immédiat, un soldat robuste, aux yeux lents et fermes. Il expliquait quelque lo chose, et l'autre approuvait encore, d'une inclination de tête, au moment ob le lieutenant présentait:

— Monsieur le commandant me permet-il de lui présenter mon camarade Jean Oberlé, le fils de l'industriel d'Alsheim? 15

— Parfaitement, monsieur. . . un Alsacien intelligent. . . très répandu. . .

La seconde présentation amena, de la part du capitaine, — un homme encore jeune, au profil busqué, d'éducation évidemment raffinée et d'humeur non 20 moins évidemment hautaine, — les mêmes expressions flatteuses à l'adresse de l'industriel d'Alsheim.

Jean se sentit humilié par les prévenances des deux officiers. Il avait l'impression qu'il était l'objet d'attentions exceptionnelles, lui civil, lui bourgeois, 25 lui Alsacien, lui que, de toute façon, ces hauts personnages devaient tenir pour leur inférieur. «Ce qu'a fait mon père est donc de grande importance, pensait-il, pour qu'on le paye de la sorte ? ... »

Un signe du commandant, presque tout de suite, 30

mit fin à ce malaise, et rendit leur liberté aux deux jeunes gens, qui allèrent s'asseoir à la table la plus éloignée de la fenêtre, dans le fond de la salle.

— C'est absolument par hasard que vous me ren- S contrez ici, dit Farnow, Vous me pardonnez, mon

cher Oberlé, de vous avoir envoyé chercher. . .

— C'est très amical, au contraire. Vous pouviez difficilement quitter vos chefs.

— Et je désirais renouer connaissance avec vous. . . .10 Depuis si longtemps, depuis Munich, nous ne nous

sommes pas revus. . . A peine aviez-vous dépassé l'angle de la maison là-bas, que j'ai dit à la servante: t C'est un de mes amis! Courez chercher M. Oberlé. »

— En vérité, vous m'en voyez très heureux, FariS now.

En parlant, les deux jeunes gens s'étudiaient, avec la curiosité de deux êtres qui cherchent à combler des années d'inconnu:

— Il me semble, reprit Farnow, que vous êtes tout 20 nouvellement arrivé ?

— En effet, depuis la fin de février.

— On m'a assuré, dans le monde, que vous faisiez, au 1^ octobre, votre volontariat dans les hussards ?

— C'est exact.

25 — Saviez-vous, Oberlé, que j'avais eu l'honneur de rencontrer votre père dans le monde, l'hiver dernier? Je me suis fait présenter. . .

— Pardonnez-moi, je suis si nouveau encore, . . • Les conversations étaient assez languissantes, en ce

50 moment, chez Carolis, et Jean observa que les deux

LES OBERLÊ 1x5

Liiniqae9 bleues se tournaient vers lui; que le commandant et le capitaine examinaient la physionomie du futur volontaire. Ils achevaient de boire le vin qu'on leur avait apporté dans une bouteille cachetée comme le bordeaux. 5

— Je serai heureux de vous voir plus longuement» dit Farnow en baissant la voix. Désormais, j'espère que nous pourrons nous rencontrer. • • .

Visiblement, le lieutenant cherchait à savoir jusqu'oh il pouvait s'avancer. Il était en pays annexa 10 beaucoup d'incidents de la vie quotidienne le lui avaient appris. Il tâtait sa route. . . Pouvait-il promettre une visite? Il l'ignorait encore. Et cette incertitude, si contraire à sa nature énergique, cette précaution blessante pour son orgueil, lui faisaient 15 dresser la tête, comme s'il allait être obligé de relever un défi. Jean, de son côté, se sentait troublé. Cette chose si simple, recevoir un camarade d'autrefois, lui semblait, maintenant, un problème délicat à résoudre. Ni madame Oberlé, ni le grand-père, n'admettraient 20 une exception à la règle jusqu'à présent si fermement maintenue; ne pas ouvrir à des Allemands, en dehors des relations d'affaires, banales et rapides, la maison du vieux député protestataire. Ils ne consentiraient pas. . . Cependant, il était dur, pour Jean, de se 25 montrer, à Strasbourg, moins tolérant qu'il ne l'avait été à Munich, et, dès la première rencontre en terre alsacienne, d'offenser le jeune officier qui venait à lui et lui tendait la main. Il tâcha de mettre quelque cordialité dans le ton du moins de sa réponse* 30

Il6 LES OBERLÉ

— J*irai vous voir, mon cher Farnow, avec beaucoup de plaisir.

L'Allemand comprit, fronça le sourcil, et se tut.

Évidemment^ d'autres lui avaient refusé même une

S visite. Il ne rencontrait pas, chez Oberlé, cette

hostilité systématique et complète. . . Sa colère ne

dura pas, ou ne se montra pas.

— Je serai charmé moi-même, dit-il enfin. Je suis vraiment satisfait de vous retrouver. Je vis

lo assez seul, et vous connaissez mes goûts. En dehors de mon métier, que j'adore, au-dessus duquel : je ne place rien, sinon Dieu qui en est le grand juge, j'aime surtout la chasse. C'est un plaisir pour moi non pareil. . . A ce propos, il me semble que M. Oberlé 5 a été évincé de son droit de chasse ?

— Oui, fit Jean, il a renoncé, à peu près complètenient. ...

— Si cela vous plaît de faire un tour chez moi ? I J'ai du lièvre et du faisan, des bécassines aux mo- ( 20 ments des passages.

La conversation continua un peu de temps sur ce thème. Puis Farnow dit.

— Si vous le permettez, Oberlé, je vous accompagnerai quelques pas. Dans quelle direction allezas vous?

— Du côté de l'Université.

— C'est la mienne.

A peine dans la rue:

— Eh bien ! demanda Farnow, ils ont été parfaits» 30 n'est-ce pas?

— Ouï.

— Comme vous dites cela! Vous ne les avez pas trouvés prévenants? Quand vous les aurez vus dans le service. . .

— rlls ont été trop aimables, au contraire, inter- S rompit Jean. Je m'aperçois, de jour en jour davantage, qu'il a fallu que mon père s'humiliât beaucoup, , pour être si honoré en haut lieu. . . £t cela me blesse, Famow!

L'autre le fixa gravement, et répondit: lo

— Franzosenkopf ! Tête de Français! Quel étrange caractère que celui de ce peuple, qui ne peut pas prendre son parti d'avoir été conquis, et qui se croit déshonoré quand les Allemands lui font une avance !

— C'est qu*ils n'en font pas de gratuites, répliqua iS Oberlé.

Le mot ne déplut pas à Farnow. Il lui parut une sorte d'hommage au tempérament rude et utilitaire de sa race. Le jeune lieutenant ne voulait pas, d'ailleurs, s'engager dans une discussion oU il savait que 20 les amitiés sont exposées à périr.

Les deux jeunes gens marchèrent côte à côte, jusqu'aux jardins de l'Université, sans plus rien se dire. Farnow se pencha enfin du côté de Jean, et gravement, avec une conviction évidente, il reprit : «S

— Vous étiez bien jeune quand je vous rencontrai, mon cher. Nous aurons quelques confidences à nous faire avant de connaître exactement nos opinions respectives sur bien des points. Mais je m'étonne que vous n'ayez pas encore aperçu, vous qui avez 30

séjourné dans toutes les provinces de rAUemagney que nous sommes nés pour la conquête du monde, et que les conquérants ne sont pas des hommes doux, jamais, ni même des hommes parfaitement justes. 5 II tendit la main. Ses yeux bleus perdirent, pour un moment, quelque chose de leur indifférence hautaine :

— Au revoir, Oberlél Vous êtes à la porte de votre bureaucrate des forêts.

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