LA RENCONTRE
Jean revint d'assez bonne heure à la gare de Strasbourg, et prit le train pour Obernai oli il avait laissé sa bicyclette.
Il rencontra Lucienne sous les arbres du parc. Elle lisait, habillée d'une robe gris de lin avec des 5 applications de guipure au corsage. Ses yeux intelligents se levèrent en souriant de la page qu'ils parcouraient, lorsqu'elle entendit le bruit de la machine sur le oable. Jean sauta à terre, Lucienne l'embrassa, et dit:
— Mon cher, que tu me manques donc 1 Que 10 diable fais-tu toujours en voyage?
— J'ai passé trois heures dans les bureaux de la conservation des forêts, oli j'ai appris. . . .
— Tu diras ça à mon père, interrompit-elle. Raconte-moi donc une nouvelle de Strasbourg, une toi- 15 lette, une conversation avec quelqu'un du monde ?
— C'est vrai, dit en riant le jeune homme ; j'ai fait une rencontre.
— Intéressante ?
— Oui, une ancienne connaissance de Munich, un 2e lieutenant de hussards.
— M. de Farnow ?
— Lui-même, le lieutenant au 9» hussards rhénans Wilhelm von Farnow. Qu'as-tu donc ?
Ils étaient à la moitié de l'avenue, protégés par un massif d'arbustes. Lucienne, brave et provocatrice comme toujours, croisa les bras et dit, calmant sa voix :
S — Il y a qu'il m'aime.
— Lui?. .
— Et que je l'aime.
Jean s'écarta de sa sœur pour la mieux voir.
— Cela n'est pas possible !
10 — Et pourquoi donc ?
Mais, Lucienne, parce qu'il est Allemand, Prussien, officier!
Il y eut un silence, le coup avait porté. Jean devint tout pâle. Il reprit :
15 — Tu n'ignores pas, non plus, qu'il est protestant ?
Elle jeta son livre sur le banc, et relevant la tête, et toute frémissante sous la contradiction :
— Crois-tu que je n'aie pas réfléchi ? Je sais tout ce qu'on peut dire. Je sais que le monde d'Alsace,
20 le monde intolérant et borné dont nous sommes entourés, ne se gênera pas. Oui, on criera, on m'accusera, on me plaindra, on essaiera de m'ébran- 1er, et tu commences, toi, n'est-ce pas? Mais je te préviens que les arguments sont inutiles, tous les
25 arguments ... Je l'aime. Ce n'est pas à faire, c'est fait. Et je n'ai qu'un désir : savoir si tu seras pour ou contre moi. Car ma résolution, mon ami, ne changera pas.
— Ohl mon Dieu, mon Dieu! fit Jean, en se 30 cachant la figure dans ses TO^ins.
— Je ne croyais pas que cela pût te faire tant de peine. Je ne comprends pas. Est-ce que tu partages leur haine stupide? Dis? Jç surmonte bien mon émotion pour te parler! Dis donc? Parle donc ? Tu es plus pâle que moi, qui suis cependant 5 seule en cause!
Elle lui prit les mains, et lui découvrit le visage. Et Jean la considéra un moment d'un air étrange, \ comme ceux dont le regard n'a pas encore été rejoint }
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par la pensée. lO
Puis il dit : *
— Tu te trompes: nous sommes tous deux en cause, Lucienne!
— Pourquoi ?
— L'un contre l'autre, parce que j'ai aussi un 15 amour à t'apprendre : j'aime Odile Bastian !
Elle fut épouvantée de ce qu'elle entrevit dans ce nom d'Odile, et touchée en même temps, parce que l'argument était un argument d'amour, et une confidence. Toute son irritation tomba subitement. Lu- 20 cienne pencha la tête sur l'épaule de son frère. Elle murmura :
— Mon pauvre Jean, ... la fatalité nous poursuit . , . Odile Bastian et l'autre . . . Deux amours qui s'excluent ... Ah! mon pauvre cher, c'est le drame 25 de famille qui se perpétue par nous ! . . .
Elle se redressa, ayant cru entendre un pas, et,, prenant le bras de son frère, continua :
. — Peut-être avons-nous tort de nous troubler. Estil certain que nos deux projets soient inconciliables ? 30
— Oui: la mère d'Odile Bastian n'acceptera jamais que sa fille devienne la belle-sœur d'un officier.
— Que sais-tu, toi-même, si cet officier n'aurait pas préféré entrer dans une famille moins arriérée que la
5 nôtre ? dit Lucienne blessée. Ton projet peut aussi nuire au mien.
— Pardon, je connab Farnow: rien ne l'arrêtera.
— A vrai dire, je le crois I fit la jeune fille, dont le visage se releva et rougit d'orgueil.
to — Il est de ceux qui n'ont jamais tort.
— Parfaitement.
— Tu fais partie de ses ambitions.
— Je m'en flatte.
— Tu peux donc être bien tranquille: il n'aura 15 pas d'hésitation . • . Les scrupules viendront du côté
des Bastian, qui sont des raffinés d'honneur . . .
— Ah! s'il t'entendait, dit Lucienne en quittant le btas de son frère, il se battrait avec toi !
— Qu'est-ce que cela prouverait ?
20 — Qu'il a senti l'injure comme je la sens moi-même, Jean. Car M. de Farnow est homme d'honneur 1
— Oui, à sa façon, qui n'est pas la nôtre.
— Très brave I Très noble I
— Féodal plutôt, ma chère, c'est leur noblesse • • • 25 Ils n'ont pas eu le temps d'avoir celle d'après. • •
Peu importe, d'ailleurs. Je ne suis pas d'humeur à discuter ... Je souffre trop . . . Tout ce que je veux dire, c'est que ma demande sera repoussée; — je le devine; j'en suis sûr; — et que M. de Farnow ne 30 comprendra pas pourquoi, et que, s'il le comprenait^
il ne reculerait pas, il n'aurait pas l'idée de se sacrifier . • . £n disant cela^ je ne le calomnie pas ; je le
pénètre.
Lucienne ne pouvait nier que les pressentiments de son frère fussent raisonnables. Oui, cela devait être 5 ainsi, d'après ce qu'elle-même connaissait de M. de Farnow et des Bastian. En toute autre circonstance, elle eût plaint son frère, mais l'intérêt personnel parlait plus haut que la pitié. Elle se sentit encouragée à ne pas être généreuse, parce qu'elle le sentait in- 10 quiet. Et, ne pouvant pas le plaindre, elle se rapprocha du moins de lui, et lui parla d'elle-même.
— S'il y avait plus longtemps que nous vivions ensemble, Jean, tu aurais su mes idées sur le mariage,
et je t'étonnerais moins aujourd'hui ... Je me suis 15 promis de n'épouser qu'un homme très riche. Je ne veux pas avoir peur pour mon lendemain. Je veux être sûre, et dominer . . .
— La condition est remplie, dit Jean avec amertume. Farnow a de grandes terres en Silésie. Mais ao il est également lieutenant au 9e régiment de hussards rhénans 1
— Eh bien?
— Officier dans une armée contre laquelle ton père s'est battu, ton oncle s'est battu, et tous tes parents 25 de même, tous ceux qui avaient l'âge de porter les armes.
— Sans doute ... Et moi-même, mon ami, je n'aurais pas demandé mieux que d'épouser un Alsacien. Peut-être même l'ai-je désiré sans le dire • . . Mais je 30
n'ai pas trouvé ce que je souhaitais. Presque tout ce qui avait un nom, une fortune, une influence, a opté pour la France . . . c'est-à-dire abandonné l'Alsace après la guerre . . . On a appelé cela du patriotis- 5 me . • . Les mots servent à tous les usages, en vérité . . . Qu'est-il resté ? Tu peux compter facilement les jeunes gens d'origine alsacienne, appartenant à des familles riches, et qui auraient pu prétendre à épouser Lucienne Oberlé . . .
10 £lle continua en s'animant :
— Mais ils ne m'ont pas demandée; ils ne me demanderont pas, ceux-là, mon cher ! Voilà ce que tu n'as pas compris, peut-être ? Ils se sont écartés,
.' avec leurs parents, parce que mon père se ralliait.
15 Ils ont mis notre famille en interdit Moi, je suis,
par voie de conséquence, celle qu'on n'épouse pas.
Leur intolérance, l'étroitesse de leur conception de la
vie m'a condamnée. Ils m'appellent « la belle Luci-
xenne Oberlé », mais aucun de ceux qui me regardent
20 fivec plaisir et qui me saluent avec une affectation de fespect n'oserait braver son monde et faire de moi sa femme. Je n'ai donc pas à choisir, et tu n'as pas de reproche à m'adresser. La situation est telle que, bon gré, mal gré, je ne serai pas demandée par un
25 Alsacien ... Ce n'est pas ma faute ... J'ai su ce que je faisais, je te l'assure, quand j'ai accepté M. de Farnow.
— Accepté ?
— En ce sens que je suis liée, évidemment. J'aî 30 été, l'automne dernieri mais surtout depuis quatre
mois, l'objet d'attentions sans nombre de la part de M. de Fatnow — ; je l'ai vu surtout dans le monde, à Strasbourg, quand mon père me conduisait dans les dîners et dans les bals ... Tu sais que maman, à cause de sa médiocre santé, mais surtout à cause 5 de son aversion pour tout ce qui est allemand, s'abstient généralement de m'accompagner ... M. de Farnow ne s'abstenait jamais ... Je le rencontrais sans cesse ... Il avait toute liberté de me parler . . . Enfin, quand il est venu ici, justement, il a demandé 10 à mon père si j'autoriserais une première démarche. Et, ce matin même, après déjeuner, j'ai fait répondre que oui ...
— Alors, mon père consent ?
— Oui. iS
— Les autres ?
— Ignorent tout. Et ce sera terrible, tu penses bien ! Ma mère ! L'oncle Ulrich ! J'espérais ton appui, Jean, pour m'aider à vaincre les obstacles, et pour m'aider aussi à guérir les blessures que je vais 20 faire ... Il faut d'abord que M. de Farnow soit présenté à maman qui ne le connaît pas . . . Alsheim est impossible encore . . . Nous avons songé à une réunion, dans une maison tierce, à Strasbourg . . . Mais, si je dois compter un ennemi de plus, à quoi 2$ bon te parler de mes projets ? . . .
Jean songea un moment, puis, ramenant sa pensée et son regard sur Lucienne qui, le front levé, suppliante, inquiète, ardente, guettait ses mots:
— Tu ne peux savoir combien je souffre. Tu as 39 détruit toute ma joie 1
— Mon pauvre ami, je l'ignorais, ton amour !
— Et moi, je ne me sens pas le courage de détruire le tien . . .
Lucienne lui jeta les bras autour du cou.
S — Que tu es généreux, mon Jean 1 Que tu es bon î Il Pécarta, et dit tristement :
— Pas tant que tu Pimagines, Lucienne, car ce serait être bien faible. Non, je ne t'approuve pas. Non, je n'ai pas de confiance dans ton bonheur • . .
10 — Mais, du moins, tu me laisses libre ? Tu ne t'opposeras pas ? Tu me défendras auprès de maman?
— Oui, puisque tu t'es engagée déjà, puisque tu as le consentement de mon père, et puisque la résistance
15 de ma mère pourrait amener de plus grands malheurs . . •
— Tu as raison, Jean, de plus grands malheurs, car mon père m'a dit . . .
— Oui, je devine, il t'a dit qu'il briserait toute 20 opposition, qu'il se séparerait de ma mère plutôt que
de céder . . . Cela est tout à fait dans les vraisemblances ... Il le ferait Je n'engagerai donc avec lui aucune lutte . . . Seulement, je garde ma liberté vis à vis de Farnow.
25 — Qu'entends-tu par là ? demanda-t-elle vivement
— Je veux, répliqua Jean, d'un ton d'autorité oU
Lucienne sentit l'invincible résolution de son frère,
je veux qu'il sache parfaitement ce que je pense. Je
trouverai quelque moyen de m'expliquer avec luL
30 S'il persiste, après cela^ dans sa volonté de t'épouser.
LES OBERLÉ 12 J
il ne se méprendra pas, du moins, sur les différences de sentiments et d'idées qui nous séparent.
— Cela, je le veux bien, répondit Lucienne, subitement rassurée, et qui sourit, dans la certitude que M. de Farnow résisterait à Pépreuve. S
Elle se détourna du côté d'Alsheim. Un cri de victoire lui montait aux lèvres. Elle le retint. Elle demeura quelque temps silencieuse, respirant vite, énervée, et cherchant, avec les yeux et avec la pensée, ce qu'elle pourrait bien dire pour ne pas dire son bon- lo heur insultant.
— Mon Jean, mon frère Jean, dit-elle, je répondrai à ce que tu feras pour moi, en t'aidant de mon mieux. Qui peut savoir si, en travaillant ensemble, nous ne résoudrons pas le problème ? . • • 15
— Non, il est au-dessus de tes forces et des miennes.
— Odile t'aime ? Oui, n'est-ce pas qu'elle t'aime ? Alors, vous serez bien forts . . .
Jean fit un geste de lassitude. 20
— N'essaye pas, Lucienne, revenons . • .
Quand la grille du parc, fermée chaque jour après le départ des ouvriers, s'ouvrit pour eux, Jean s'effaça devant Lucienne, et, la laissant passer, dit très bas, d'un ton d'ironie : 2$
— Allons, baronne von Farnow, entrez chez l'an*cien député protestataire Philippe Oberlé !
Elle allait riposter. Mais un pas énergique faisait crier le sable de l'avenue ; un homme tournait l'angle d'une pile gigantesque de hêtres ; une voix timbrée, 9P
impérieuse, et qui chantait pour paraître la voix d'un homme heureux et sans regrets, dit :
— Les voilà donc, ^es chers petits ! De la chute d'eau de l'usine, je vous ai vus, comme deux amou-
5 reux, penchés l'un vers l'autre . . .
M. Joseph Oberlé interrogea le visage de ses enfants, et vit que celui de Lucienne du moins était souriant.
— Nous avions donc des confidences à nous faire ? 10 continua-t-il. De grandes confidences, peut-être?
Lucienne, gênée par la douleur exaspérée de son frère, répondit vite :
— Oui, j'ai parlé à Jean. Il a compris. Il ne s'opposera pas.
i5 Le père saisit la main de son fils.
— Je n'attendais pas moins de lui. Je te remercie, Jean. Je n'oublierai pas cela.
Dans sa main gauche, demeurée libre, il prit la main de Lucienne, et, comme un heureux père, entre
2o ses deux enfants, il traversa le parc.
Une femme, derrière les vitres du salon, les voyait venir, et ne recevait qu'une joie bien mêlée de cette scène familiale. Elle se demandait si l'union du père et des enfants était enfin faite contre elle.
aS — Tu sais, mon cher Jean, disait le père, redressant la tête et interrogeant la façade du château, tu sais que je veux ménager les susceptibilités, préparer les solutions, et ne les imposer qu'à la dernière extrémité.
jo Je te confierai l'avenir de Lucienne . • . Cette chère
petite, tout mon rêve est de la rendre heureuse • . • Pas un mot à mon père, n'est-ce pas ? Il apprendra le dernier ce qui ne le concerne, en somme, que secondairement . . .
Le grand espace vide, devant le perron, n'avait S pas, depuis longtemps, vu un groupe aussi étroitement uni fouler son sable toujours nivelé. Dans le salon, un peu en retrait, tâchant de laisser quelque confiance entrer dans son âme et n'y parvenant pas, madame Oberlé s'était arrêtée de travailler. La tapis- 10 série était à terre.
Jean songeait :
tQuel rôle je vais jouer, pour éviter de plus grands maux 1 . . . Elle me pardonnera un jour, heureusement| quand elle saura tout» i5