I. H. B. SPIERS
PhUadelphia, 191 5.
La lune se levait au-dessus des brumes du Rhin. Un homme qui descendait^ en ce moment, par un sentier des Vosges, grand chasseur, grand promeneur à qui rien n'échappait, venait de l'apeircevoir dans l'échancrure des futaies. Il était aussitôt rentré dans l'ombre des 5 sapinières. Mais ce simple coup d'oeil jeté, au passage d'une clairière, sur la nuit qui devenait lumineuse, avait suflEL pour lui rappeler la beauté de cette nature où il ' vivait. L'homme tressaillit de plaisir.
Ce voyageur enthousiaste et jeime encore d'esprit 10 n'était cependant plus im homme jeune. M. Ulrich Biehler, — qu'on appelait partout, dans la contrée, M. Ulrich, — avait soixante ans, et ses cheveux et sa barbe d'un gris presque blanc en témoignaient; mais, ancien officier de dragons, il avait eu plus de jeimesse que 15 d'autres, et il en avait gardé quelque chose. Il habitait au milieu de la montagne de Sainte-Odile, exactement à quatre cents mètres en l'air, ime maison forestière sans architecture et sans dépendance territoriale d'aucune sorte. En 1870 il n'y avait point eu, parmi les dragons 20 français, un cavalier plus infatigable, im éclaireur plus audacieux, im compagnon de misère plus tendre et plus oublieux de sa propre souffrance que M. Ulrich, propriétaire de Heidenbruch dans la montagne de Sainte-Odile.
Il était resté Français sous la domination allemande. 25
C'était sa joie et la cause, également, de nombreuses difficultés qu'il tâchait d'aplanir, ou de supporter en compensation de la faveur qu'on lui faisait de le laisser respirer l'air d'Alsace. Il savait demeurer digne, dans
5 ce rôle de vaincu toléré et surveillé.
Or, ce soir, M. Ulrich rentrait de visiter ime coupe de
bois dans les montagnes, quand, après dîner, il avait dît
à la femme de chambre, la vieille Lise, qui servait à table:
— Mon neveu Jean a dû arriver ce soir à Alsheim, et,
10 sans doute, si j'attendais jusqu'à demain, je pourrais le voir ici, mais je préfère le voir là-bas, dès aujourd'hui. Et je pars. Laisse la def sous la porte, et couche-toi.
Il avait aussitôt pris sa canne et descendu le sentier qui, à cinquante pas de Heidenbruch, entrait sous boîs^
15 Le voyageur pensa à son neveu, qu'il allait tout à l'heinre
serrer contre son cœur, et se demanda: «Qui vais-je
trouver? Que va-t-il être, après trois ans d'absence, et
trois ans d'Allemagne?»
Tout à coup, M. Ulrich entendit un bruit léger et tel
20 qu'un autre homme ne l'eût sans doute pas remarqué^, en avant, dans les sapins vers lesquels il se dirigeait. C'était le bruit d'ime pierre roulant sur les pentes, accfiérant sa vitesse, heurtant des obstacles et rebondissant. La forêt reprenait son silence, quand ime seconde pierre,.
25 beaucoup moins gross'e encore, à en juger par le son qu'idle éveilla, se mit, elle aussi, à rouler dans l'ombre. *
M. Ulrich se jeta aussitôt derrière le tronc d'un aarfcre,. comprenant qu'un être vivant montait à travers bois^ et devinant qui allait apparaître. En effet, trouant le
30 noir du rideau de sapins, il aperçut la tête, les deux pieds de devant, et bientôt le corps tout entier d'un dlievaL Un souffle blanc, précipité, s'échappait des naseaux et
fumait dans la nuit. Il portait un cavalier bleu clair, penché sur Tencolure et tenant sa lance presque horizontalement comme si l'ennemi avait été proche. Bientôt le voyageur reconnut im cavalier du régiment de hussards rhénans en garnison à Strasbourg; puis plus près, il 5 distingua, sur la flamme noire et blanche de la lance, un aigle jaune, indiquant un sous-ofl5icier; il vit, sous le bonnet plat, im visage imberbe, sanguin, en sueur, des yeux roux inquiets, farouches, fouettés par la crinière en mouvement et fréquemment tournés à droite, et il 10 nomma tout bas Gottfried Hamm, maréchal des logis chef aux hussards rhénans. L'homme passa, frôlant l'arbre derrière lequel se cachait M. Ulrich. Au moment où il dépassait l'arbre, il tourna la tête, encore une fois, vers la droite. M. Ulrich regarda dans cette direction, 15 qui était celle de la plus grande longueur de la hêtrée. A ime trentaine de mètres plus loin, il découvrit, montant sur la même ligne, un second cavalier, puis un troisième, qui n'était déjà plus qu'une silhouette grise entre les colonnes, puis, à des mouvements d'ombre, plus loin 20 encore, il devina d'autres soldats et d'autres chevaux qui escaladaient la montagne. Et soudain, il y eut un éclair dans les profondeurs du bois, comme si ime luciole avait volé. C'était im ordre. Tous les hommes firent un à droite, et, se mettant en file, silencieux, sans un mot, 25 continuèrent leur manœuvre mystérieuse.
Des ombres s'agitèrent encore un instant dans les profondeurs de la futaie; le murmure des feuilles foulées diminua; puis il cessa tout à fait, et la nuit parut, de nouveau, inhabitée. 30
— Redoutable, dit à demi-voix M. Ulrich, redoutable adversaire, qui s'exerce jour et nuit!
Il attendit, pour reprendre sa route, qu'il fût certain que les hussards ne reviendraient pas de son côté. Il n'aimait pas la rencontre des soldats allemands. Il en souffrait dans sa fierté ombrageuse de vaincu, dans sa 5 fidélité à la France, dans son amour qui craignait toujours une guerre nouvelle.
— C'est comme ça qu'ils reviendront! Personne ne les aura entendus! Pour l'instant, oublions-les, et allons dire bonjour à Jean Oberlé!
10 M. Ulrich descendit un dernier raidillon et vit se dégager, haute et massive, dans son parc d'arbres dépouillés par l'hiver, la première maison d'Alsheim, celle des Oberlé.
M. Ulrich franchit la large grille en fer forgé qui ouvrait
15 sur la route et, passant devant le petit chalet du concierge, laissant à droite les chantiers pleins de bois amoncelés, de planches levées en croix, de perches, de hangars, il prit à gauche l'avenue qui tournait entre les massifs et la pelouse, et arriva devant le perron d'une
20 maison à deux étages, construite en pierre rouge et qui datait du milieu du siècle. Il était huit heures et demie. Il monta vivement au premier, et frappa à la porte d'une chambre.
Une voix jeune répondit:
2$ — Entrez!
M. Ulrich n'eut pas le temps d'enlever sa casquette de chasse. Il fut saisi au cou, attiré et embrassé par son neveu Jean Oberlé, qui disait:
— Bonjour, oncle Ulrich! Ah! que je suis content! 30 Quelle bonne idée!
— Allons, lâche-moi! Bonjour, mon Jean! Tu viens d'arriver?
— A trois heures cette après-midi. J'aurais été vous voir dès demain, vous savez?
— J'en étais sûr. Mais je n'ai pas pu y tenir: il a fallu desœndre et te voir. Trois ans que je ne t'ai vu, Jean! Laisse que je te regarde! 5
— A votre aise! répondit le jeime homme en riant. Ai-je changé?
M. Ulrich considérait Jean avec une curiosité affectueuse et fière. Celui-ci avait encore grandi; il dépassait un peu son onde. Son solide visage d'Alsacien avait lo pris des lignes plus volontaires et plus fermes. L'oncle devina, à la jeunesse du regard qui croisait le sien, que Jean Oberlé, l'homme de vingt-quatre ans qu'il revoyait, n'était pas très différent, moralement, de celui qu'il avait connu autrefois. 15
— Non, dit-il après im long moment, tu es le même; tu es seulement devenu homme. J'avais peur de plus grands changements.
— Et pourquoi?
— Parce que, mon petit, à l'âge que tu as surtout, il 20 y a des voyages qui sont des épreuves... Mais, d'abord, d'où reviens-tu, au juste?
* — De Berlin, où j'ai passé mon Referendar Examen. L'oncle eut im rire saccadé qu'il réprima vite, et qui se perdit dans sa barbe grise. 25
— Appelons cela la licence en droit, si tu veux bien?
— Je veux très bien, mon oncle.
— Alors, donne-moi une explication plus' complète, et surtout plus nouvelle, car, ta licence, voilà plus d'un an que tu l'as en poche. Qu'as-tu fait de ton temps? 30
— Très simple. L'avant-demière année, je l'ai passée, comme vous le savez, à Berlin, achevant mes études de
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droit. La dernière, j'ai fait un stage chez un avocat, jusqu'au mois d'août. A cette époque, je suis parti pour un voyage en Bohême, et dans le Caucase, avec la permission paternelle. J!y ai mis six mois; j'ai retraversé 5 Berlin pour reprendre mes bagages d'étudiant et faire quelques visites d'adieu, et j'arrive...
— En effet, ton père... Je ne t'ai pas demandé, dans ma hâte de te revoir... Il va bien?
— Il n'est pas ici.
lo — Comment, le soir de ton retour, il a été obligé de s'absenter?
Jean répondit avec un peu d'amertiune:
— Il a été obligé d'assister à un grand dîner chez M. le conseiller von Boscher... Il a emmené ma sœur.
15 II paraît que c'est une belle réception.
H y eut un petit silence. Les deux hommes ne riaient plus. Ils sentaient entre eux, toute proche, s'imposant après trois minutes d'entretien, la question maîtresse, irritante et fatale, celle qu'on n'évite pas, celle qui unit
20 et qui divise, qui est au fond de toutes les relations sociales, des honneurs, des vexations, celle qui tient, depuis trente ans, l'Europe en armes.
— J'ai dîné seul, reprit Jean... c'est-à-dire avec mon grand-père...
25 — Toujours bien affaissé, bien infirme, le pauvre homme?
— Très vivant par l'esprit, je vous assure.
H y eut un second silence, après quoi M. Ulrich demanda, en hésitant:
— Et ma sœur, à moi? Ta mère? Elle est avec eux? 30 Le jeune homme répondit afltenativement, d'un signe
de tête.
Et la douleur fut si vive chez l'autre, que M. Ulrich
détourna les yeux pour ne pas laisser voir toute la souffrance qu'ils exprimaient. Vite, il reporta son regard sur son neveu, il le regarda bien en face, et il dit, la voix fêlée par l'émotion:
— Et toi?... Tu aurais pu dîner chez le conseiller von $ Boscher,... au point d'intimité où vous êtes avec ces Allemands... Tu n'as pas eu envie de suivre tes parents?
— Non.
Le mot fut dit nettement, simplement. Mais M. Ulrich ne trouva pas le renseignement qu'il cherchait. Oui, lo Jean Oberlé était devenu un homme. Il refusait de blâmer sa famille, de donner son avis en accusant les autres. L'oncle reprit, avec le même accent d'ironie:
— Cependant, mon neveu, j'ai eu tout l'hiver dernier les oreilles rebattues de tes succès berlinois; je savais 15 que tu faisais danser là-bas nos blondes ennemies; je connaissais les noms...
— Ohl je vous en prie, dit Jean sérieusement, ne plaisantons pas siu: ces questions-là. J'ai eu une autre éducation que la vôtre, c'est vrai, mon oncle, ime éduca- 20 tion allemande. Mais cela ne m'empêche pas d'aimer tendrement ce pays-ci... au contraire.
M. Ulrich, par-dessus la table, tendit la main, et serra la main de Jean.
— Tant mieux! dit-il. 25
— Vous en doutiez?
— Je ne doutais pas, mon enfant, j 'ignorais.
— La preuve que j'aime notre Alsace, c'est que mon intention est d'habiter Alsheim.
— Comment! dit M. Ulrich stupéfait, tu renonces 30 à entrer dans l'administration allemande, comme ton père le veut? Il le sait?
— n s'en doute, mais nous ne nous sommes pas encore expliqués là-dessus. Je n'ai pas eu le temps depuis mon retour.
— Et que veux-tu faire?
S Le sourire jeime reparut sur les lèvres de Jean Oberlé.
— Couper du bois, comme lui, comme mon grandpère Philippe; m'établir parmi vous. Quand j'ai voyagé, en Allemagne et en Autriche, après mon examen, c'était
lo beaucoup pour étudier les forêts, les scieries, les usines pareilles à la nôtre... Vous pleurez?
— Ça serait de joie, en tout cas, mon petit; oh! de vraie et grande joie!... Te voir fidèle à ce que j'aime le plus au monde... te garder près de nous... oui, c'est
15 le rêve que je n'osais plus faire... Seulement, bien franchement, je ne m'explique pas... Je suis surpris... Pourquoi ne ressembles-tu pas à ton père, à Lucienne, qui sont si ouvertement... ralliés? Tu as fait tes études de droit à Munich, à Bonn, à Heidelberg, à Berlin; tu viens de séjour-
20 ner quatre années en Allemagne, sans parler des années de collège. Comment n'es-tu pas devenu Allemand?
— Parce que je les connais. Je les ai jugés par comparaison.
—Eh bien?
25 — Ils nous sont inférieurs.
— Sapristi, tu me fais plaisir! On n'entend jamais répéter que le contraire. En France surtout, ils ne tarissent pas d'éloges sur leurs vainqueurs de 1870!
Le jeune homme, que l'émotion de M. Ulrich avait 30 gagné, penché en avant, le visage illuminé par la lampe qui rendait plus ardents ses yeux verts:
— Ne vous méprenez pas, oncle Ulrich: je ne déteste
pas les Allemands, et en cela je diffère de vous. Je les admire même, car ils ont des côtés admirables. J'ai parmi eux des camarades pour lesquels j'ai beaucoup d'estime.... Seulement, plus je les ai connus, plus je me suis senti autre, d'ime autre race, et que je trouve 5 supérieure, et que, sans trop savoir poxirquoi, j'appelle la France.
— Bravo, mon Jean! Bravo!
— Ce que j'aK>elle la France, mon onde, ce que j'ai dans le cœur comme un rêve, c'est im pays où il y a ime 10 plus grande facilité de penser...
— Oui!
— De dire...
— C'est cela!
— De rire... 15
— Comme tu devines!
Ils s'étaient levés tous deux. M. Ulrich attira son neveu, et serra contre sa poitrine cette tête ardente.
— Français! dit-il. Français dans les moelles de tes os et dans les globules de ton sang! Pauvre cher petit! 20 Tout a changé, hélas!... Ici même, dans ta maison... Tu souffriras, mon Jean, avec une nature comme la tienne... Je comprends tout, à présent, tout...
Puis, laissant aller son neveu:
— Que je suis content d'être venu ce soir!... Assieds- 25 toi là tout près de moi... Nous avons tant de choses à nous dire!... Mon Jean! Mon Jean!
Ils s'assirent côte à côte, heureux, sur le canapé. La causerie fut si longue que minuit sonna au coucou pendu au-dessus de la porte. 30
— Pourvu que nous n'ayons pas réveillé ton grandpère? demanda M. Ulrich, en se levant, et en désignant de
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la main le mur qui séparait la chambre du jeune homme de celle du malade.
— Non, dit Jean. H ne dort presque plus, maintenant. Je suis sûr qu'il a été content de m'entendre rire.
S II entend et il comprend tout. Il a reconnu votre voix, j'en suis sûr, et peut-être a-t-il saisi des mots...
— Cela lui aura fait plaisir, mon petit. Il est de la très vieille Alsace, lui. Elle était toute française, celle-là, et pas im homme de ce temps-là n'a varié. Vois ton
10 grand-père, vois le vieux Bastian. Nous sommes la génération qui a souffert. Nous sommes la douleur, nous autres. Ton père est la résignation... Au revoir, mon cher Jean. Je préfère ne pas attendre mon beaufrère; je ne sais plus quelle attitude j'aurais avec lui.
15 Tout ce que tu m'as dit me gênerait... Tu li^i souhaiteras bonne nuit de ma part.
Ils firent quelques pas sur le tapis du couloir, avec précaution, pour gagner l'escalier.
— Mon oncle, dit Jean tout bas, si vous entriez chez 20 grand-père? Je suis sûr qu'il serait content. Je suis
sûr qu'il ne dort pas.
L'onde Ulrich, qui marchait devant, s'arrêta et revint sur ses pas. Jean tourna le bouton de la porte près de laquelle il se trouvait, pénétra le premier dans la chambre, 25 et dit, en modérant la voix:
— Grand-père, je vous amène une visite: mon oncle Ulrich, qui a désiré vous voir.
Ils étaient dans la demi-obscurité d'une grande pièce
dont les rideaux avaient été fermés, et qu'éclairait ime
30 veilleuse. Dans le lit, un vieillard était plutôt assis
que couché. L'homme qui dormait ou veillait là était
un impotent. Chez lui, la vie se retirait de plus en plus
à l'intérieur. H marchait et remuait difficilement. H ne parlait plus. Au-dessous des joues épaisses et pâles, la bouche ne s'agitait plus que pour manger et pour dire trois mots, trois cris, toujours les mêmes: «Faim! Soif! Va-t'en!» M. Ulrich et Jean s'approchèrent jusqu'au s milieu de la chambre, sans qu'il eût donné le moindre signe révélant qu'il avait conscience de leur présence. Cette pauvre ruine humaine était cependant le même Philippe Oberlé qui avait fondé l'usine à Alsheim, qui s'était élevé au-dessus de la condition de petit proprié- lo taire campagnard, qu'on avait élu député protestataire, qu'on avait vu et entendu, au Reichstag, revendiquer les droits méconnus de l'Alsace et demander justice pour elle au prince de Bismarck. L'intelUgence veillait, prisonnière, comme la flamme qui éclairait la chambre cette 15 nuit; elle ne s'exprimait plus.
Cependant, les deux visiteurs eurent l'impression que le regard s'arrêtait sur eux avec une complaisance inaccoutmnée. Us se turent. Puis, l'oncle Ulrich s'approcha du lit, et posant la main sur le bras de Philippe 20 Oberlé, se baissant un peu.
— Nous venons de causer longuement, monsieur Oberlé, votre petit-fils et moi... C'est un brave garçon, votre Jean!
Un mouvement de tout le buste, lentement, déplaça 25 la tête de l'anden, qui cherchait à voir son petit-fils.
— Un brave garçon, reprit le forestier, que le séjour à Berlin n'a pas gâté. Il est demeuré digne de vous, un Alsacien, un patriote... Il vous fait honneur.
Malgré le peu de limuère qui flottait dans la chambre, 30 l'oncle Ulrich et Jean crurent voir im sourire sur le visage du vieillard, réponse de l'âme encore jeime.
Ils se retirèrent sans bruit, disant:
— Bonsoir, monsieur Oberlé; bonsoir, grand-père! M. Ulrich et son neveu se quittèrent au bas du perron.
La nuit était glacée, les pelouses toutes blanches de gelée.
5 A peine M. Ulrich s'était-il éloigné quand Jean reconnut, dans la nuit calme, le trot des chevaux qui venaient du côté d'Obemai. Le sable cria au bout de l'avenue; deux lanternes tournèrent et coururent à travers le parc. Jean, qui était remonté au haut du perron, descendit en
10 courant et ouvrit la portière. Une jeune fille sortit aussitôt, toute rose de visage et enveloppée de blanc. En passant, presque en Tair, elle frôla d'im baiser le front de Jean, entr'ouvrit deux lèvres accablées de sonuneil:
15 — Bonsoir, frérot!
Et, relevant sa jupe, elle monta les marches et disparut dans le vestibule.
— Bonsoir, mon ami! dit une voix d'homme autoritaire; tu nous as attendus; tu as eu tort... Viens donc
2o vite, Monique. Les chevaux ont très chaud... Tu aurais mieux fait, Jean, de nous accompagner. C'était très bien. M. von Boscher a demandé deux fois de tes nouvelles.
Son fils n'avait rien répondu. Il aidait sa mère à descendre de voiture, lui prenait son éventail et ses gants,
25 demandait: «Vous n'êtes pas trop fatiguée, maman bienaimée?» Les chers yeux souriaient, la longue bouche mince et fine disait: «Pas trop, mais ce n'est plus de mon âge, mon chéri. Tu as une vieille maman.» Elle s'appuyait sur le bras de son fils, par orgueil de mère
30 plus que par besoin; elle avait ime tristesse infinie au fond de son sourire, et elle semblait demander à Jean, qu'elle regardait en montant chaque marche: «Tu me
pardonnes d'avoir été là-bas? Je n'ai pas pu faire autrement. J'ai souffert.»
— Maman, j'ai passé ime excellente soirée;... elle aurait été délideuse, si vous aviez été là... Figurez-vous que mon onde Ulridi est arrivé à huit heures et demie, 5 et qu'il n'est reparti qu'à minuit, tout à l'heure...
Madame Oberlé soiuiait mélancoliquement, et disait:
— Il ne reste jamais aussi longtemps pour nous. Il s'éloigne...
— Vous voulez dire qu'il s'éloignait; je vous le ra- 10 mènerai.
— Tu l'aimes, mon frère?
— Mieux encore qu'autrefois. Nous avons bavardé, vous pensez! Nous nous entendons sur tous les points.
Les doux yeux maternels cherchèrent ceux de l'enfant, 15 dans le demi-jour de l'escalier.
— Sur tous? demanda-t-elle.
— Oui, maman, sur tous!
Ils arrivaient aux dernières marches.
Elle posa son doigt ganté sur sa bouche; elle retira son 20 bras qu'elle avait passé dans celui de son fils. Elle était devant la porte de sa chambre, en face de celle de M. Philippe Oberlé. Jean l'embrassa, se recula im peu, revint à elle, et la pressa de nouveau contre sa poitrine, silendeusement. 25
Le lendemain, la matinée était déjà bien avancée, lorsque Jean descendit de sa chambre, et parut sur le perron. — Où est mon père?
L'homme auquel il s'adressait, le jardinier occupé à ratisser l'avenue, répondit:
— Monsieur est au bureau de la scierie.
Le jeune homme traversa le parc, et alla frapper à S la dernière porte du long bâtiment.
n entra dans le cabinet de travail du patron. Celui-ci
lisait les lettres de son courrier. En voyant apparaître
son fils, il posa aussitôt les papiers sur la table, fit un
signe de la main, qui signifia.it: c J'attendais ta visite,
lo assieds-toi, 1 et, déplaçant son fauteuil d'un quart de
• cercle:
— Eh bien! mon garçon, qu'as-tu à me dire?
M. Joseph Oberlé était un homme sanguin, alerte et autoritaire. Le père, le fondateur de la dynastie, Philippe
15 Oberlé, issu d'ime race de paysans propriétaires, avait fondé à Alsheim, en 1850, cette scierie mécanique qui avait rapidement prospéré. H était devenu, en très peu d'années, un riche et un puissant, très aimé parce qu'il ne négligeait aucun moyen de l'être.
20 Le fils de cet industriel avait vingt-deux ans, lorsque la guerre éclata en 1870. Incorporé dans l'armée de la Loire, Joseph Oberlé marcha beaucoup, se retira beaucoup, souffrit beaucoup du froid, et se battit bien. Quand la guerre fut finie, il eut à opter.
25 S'il n'avait consulté que ses préférences personnelles, il fût demeuré Français, et il eût suivi la carrière administrative, ayant le goût de l'autorité et peu d'opinions personnelles sur la qualité d'xm ordre à transmettre. Mais son père le rappelait en Alsace. Il le suppliait de
30 ne pas abandonner l'œuvre commencée et prospère.
Joseph Oberlé avait obéi avec ime répugnance véritable, répugnance à subir la loi du vainqueur, répugnance à
vivre dans ce village d'Alsheim, perdu au pied des Vosges. Car la conquête avait duré, la fortune de l'Allemagne s'était affermie. La mauvaise volonté qu'il rencontrait, de tous les côtés et dans toutes les régions de l'administtation allemande, bien qu'il fût devenu sujet allemand, 5 s'aggrava encore et devint tout à fait dangereuse pour la prospérité même de la maison d'Alsheim, lorsque, en 1874, M. Philippe Oberlé, abandonnant à son fils la direction de la scierie, eut cédé aux instances de tout ce pauvre pays délaissé, qui voulait faire de lui, et qui en fit bientôt, 10 le représentant de ses intérêts au Reichstag, et l'im des députés protestataires de l'Alsace.
Cette expérience, la lassitude d'attendre, l'éloignement de M. Philippe Oberlé, qui passait ime partie de l'année à Berlin, modifièrent sensiblement l'attitude du jeime 15 chef d'industrie. La première ferveur, pour lui et pour d'autres, diminuait. Il voyait les manifestations antiallemandes des paysans alsaciens se faire de plus en plus rares et prudentes. Il ne faisait presque plus d*affaires avec la France; il ne recevait plus de visites de Français, 20 même intéressées, même commerciales.
En dix années, M. Joseph Oberlé avait usé tout ce que son tempérament lui permettait d'opposer de résistance à un pouvoir établi. H était rallié. Son mariage avec Monique Biehler, désiré et préparé par le vieil et ardent 25 patriote qui votait au Reichstag contre le prince de Bismarck, n'avait eu aucime influence siu: les dispositions nouvelles, d'abord secrètes, bientôt soupçonnées, puis connues, puis affirmées, puis scandaleusement affichées de M. Joseph Oberlé. Les contremaîtres de l'usine, 30 anciens soldats de la France, admirateurs de M. Philippe Oberlé, supportaient mal l'hiuneur du nouveau maître
et la blâmaient. L'un d'eux, dans un accès d'împatience, lui avait dit im jour: «Croyez-vous qu'on soit si fier que ça de travailler pour un renégat comme vous?» Il avait été renvoyé. Aussitôt des camarades avaient pris S son parti, intercédé, parlementé, menacé de la grève. «Eh bien! faites-la, s'était écrié le patron; j'en serai ravi; vous êtes de mauvaises têtes; je vous remplacerai par des Allemands!» Un tiers du personnel de la scierie avait été renouvelé de la sorte. Cela se passait en 1882.
lo Quelques années encore, et on apprenait que M. Oberlé éloignait de l'Alsace, pour le faire élever en Bavière, au gymnase de Mimich, son fils Jean. H écartait de même sa fille Lucienne, et la confiait à la directrice de l'institution la plus allemande de Baden-Baden, la pension Miindner.
15 L'opinion plaignit madame Oberlé séparée de son fils et surtout privée du droit d'élever sa fille. A tous ceux qui le blâmaient, le père répondit: «C'est pour leur bien. J'ai perdu ma vie; je ne veux pas qu'ils perdent la leur. Us choisiront leur route, plus tard, quand ils
20 auront comparé.» Il ajoutait quelquefois: «Vous ne
comprenez donc pas que tous les sacrifices que je fais,
je les épargne à mes enfants? Je me dévoue. Mais
cela ne veut pas dire que je ne soufiFre pas!»
H souffrait, en effet, et d'autant plus que la confiance
25 de l'admmistration allemande était longue à gagner. Les fonctionnaires commençaient bien à flatter, à attirer, à rechercher M. Joseph Oberlé; mais on le surveillait en le comblant de prévenances et d'invitations. Etait-il sûr? Avait-il pris son parti de l'annexion, sans arrière-pensée?
30 Admirait-il suffisamment le génie allemand, la civilisation allemande, le commerce allemand, l'avenir allemand? H fallait tant admirer, et tant de choses!
La réponse devenait cependant de plus en plus affirmative. C'était le désir avoué de faire entrer Jean, son fils, dans la magistrature allemande. L'administration avait fini par ne plus douter. Un des grands obstacles à un rapprochement public entre les fonctionnaires de 5 l'Alsace et M. Joseph Oberlé avait, d'ailleurs, disparu. Le vieux député protestataire, atteint déjà du mal qui ne l'avait plus lâché, s'était retiré de la vie politique en 1890. De ce moment dataient, pour son fils^ les soiuires, les promesses, les faveurs longtemps sollicités. M. Joseph 10 Oberlé reconnaissait que l'esprit gouvernemental, présent partout, incamé dans une multitude d'hommes de tout galon, ne lui était plus hostile. Des avances lui étaient faites. L'hiver précédent, pendant que Lucienne, revenue de la pension Mûndner, jolie, spirituelle, séduisante, 15 dansait dans les salons allemands de Strasbourg, le père causait avec les représentants de l'Empire. L'un d'eux, le préfet de Strasbourg, comte von Kassewitz, agissant probablement d'après des ordres supérieurs, avait laissé entendre que le gouvernement verrait, sans déplaisir, 20 M. Joseph Oberlé se porter candidat à la députation dans l'ime quelconque des circonscriptions d'Alsace, et que l'appui officieux de l'administration ne ferait pas défaut au fils de l'ancien député protestataire.
Cette perspective avait transporté de joie M. Oberlé. 25 Elle avait ranimé l'ambition de cet homme qui s'était trouvé, jusque-là, médiocrement payé des sacrifices d'amour-propre, d'amitiés, de souvenirs, qu'il avait dû faire.
n allait donc accueillir son fils dans une disposition d'esprit très différente de celle du passé. Aujourd'hui 30 qu'il se savait en pleine faveur personnelle auprès du gouvernement d'Alsace-Lorraine, il tenait beaucoup moins
à ce que son fils exécutât à la lettre le plan qu'il avait tracé primitivement.
A peine M. Oberié eut-il demandé: «Qu'as-tu à me dire?» qu'il ajouta:
5 — As-tu causé avec ta mère, ce matin?
— Non.
— Avec Lucienne?
— Pas davantage; je sors de ma chambre.
— Cela vaut mieux. H est meilleur que nous fassions 10 nos plans tous deux, sans que personne s'en mêle... J'ai
permis ton retour et ton séjour id, précisément pour que nous puissions préparer ton avenir. D'abord, ton service militaire au mois d'octobre, avec la volonté bien arrêtée, n'est-ce pas? — il appuya sur les mots, — de devenir 15 officier de réserve...
— Oui, mon père, c'est mon intention.
— Le premier point est donc réglé. Et après? Tu as vu le monde. Tu connais le peuple au milieu duquel tu es appelé à vivre. Tu sais que tes chances de réussir
20 dans la magistrature allemande ont augmenté depuis quelque temps, parce que ma situation, à moi, s'est considérablement améliorée en Alsace?
— Je le sais.
— Tu sais également que je n'ai jamais varié dans 25 mon désir de te voir suivre cette carrière, qui eût été la
mienne, si les circonstances n'avaient été plus fortes que ma volonté. Seras-tu magistrat?
Jean pâlit im peu, et répondit:
— Non.
30 Le père se pencha en avant, comme s'il allait se lever, et, sans quitter des yeux celui dont il pesait et jugeait en ce moment l'énergie morale:
— Administrateur?
— Pas plus. Rien d'officiel.
— Alors, tes études de droit?
— Inutiles.
— Parce que? 5
— Parce que, dit le jeune homme, je n'ai pas l'esprit allemand.
M. Oberlé ne s'attendait pas à cette réponse. H sursauta. Une irritation violente s'était emparée de lui. Mais il comprenait qu'il ne devait pas la laisser voir. lo Après im moment de silence, la voix étranglée, il demanda:
— Qui t'a poussé contre moi? Ta mère?
— Mais, personne! dit vivement Jean Oberlé. Je n'ai rien contre vous, rien. Pourquoi prenez-vous cela ainsi? Je dis simplement que je n'ai pas l'esprit aile- 15 mand. C'est le résultat d'une longue comparaison: pas autre chose.
— Alors, puisque tu refuses de suivre la carrière à laquelle je te destinais, tu en as choisi une autre?
— Sans doute, avec votre assentiment. 20
— Laquelle?
— La vôtre. Ne vous méprenez pas sur ce que je viens de vous dire. J'ai vécu sans querelle, depuis, dix ans, dans un milieu exclusivement allemand. Vous me demandez le résultat de mon expérience: eh bien! je crois 25 que je n'ai pas le caractère assez souple pour devenir un fonctionnaire allemand. Je suis sûr que je ne comprendrais pas toujours, et que je désobéirais quelquefois. Ma décision est irrévocablement prise. Et, au contraire, votre industrie me plaît. 30
— Tu t'imagines qu'un industriel est indépendant?
— Non, mais qu'il l'est plus que d'autres. J'ai fait
mon droît pour ne pas refuser de suivre sans réflection, sans examen, la voie que vous m'indiquiez. Mais j'ai profité des voyages que vous me proposiez pour étudier l'industrie forestière partout où je l'ai pu, en Allemagne, 5 en Autriche, dans le Caucase. Et je désire vivre à Alsheim. Me le permettez-vous?
— Soit! mon enfant. Cela fera la joie de mon père, de ta mère et d'Ulrich. Je t'ouvre la porte tout de suite. Tu vas faire ton apprentissage pratique dans les sept
lo mois qui te restent avant l'entrée au r^iment. Oui, je consens, mais, à une condition...
— Laquelle?
— Tu ne feras pas de politique.
— Je n'en ai pas le goût.
15 — Ah! pardon, reprit en s'animant M. Oberlé. Je ne pense pas que tu aies pour toi-même ime ambition politique; tu n'as pas l'âge, ni peut-être l'étoflfe. Et ce n'est pas cela que je t'interdis... Je t'interdis de t'en aller répétant, conune d'autres, à tout propos: «La France!
20 La France!» d'imiter les étudiants alsaciens de Stras-
- bourg, qui sifflent, aux oreilles de la police, les six notes de la Marseillaise: «Formez vos bataillons!» Ce sont des manifestations qui nous sont défendues, à nous autres industriels qui travaillons en pays allemand. Elles
25 sont en contradiction avec notre effort et notre intérêt, car ce n'est pas la France qui achète. N'oublie pas cela! Tu es, par ta volonté, industriel allemand; si tu tournes le dos aux Allemands, tu es perdu. Pense ce que tu voudras de l'histoire de ton pays, de son passé
30 et de son présent. J'ignore là-dessus tes opinions, mais, quoi que tu penses, sache te taire, ou bien fais ton avenir ailleurs.
— Mes idées, jusqu'ici, ne m'ont fait aucun ennemi en Allemagne, et il me semble qu'on peut diriger une scierie, en pays annexé, avec les dispositions que je viens de vous exposer.
— Je l'espère, dit simplement M. Oberié. S
— Alors, vous m'admettez? J'entre chez vous?
Pour toute réponse, le patron appuya le doigt sur un
bouton électrique.
Un homme ouvrit la porte et, dans l'entre-bâillement, on vit xme barbe blonde carrée, de longs cheveux et deux lo yeux comme deux gemmes bleues.
— Guillaume, dit le patron en allemand, vous mettrez mon fils au courant de la fabrication, et vous lui expliquerez les achats que nous avons faits, depuis six mois.
A partir de demain, il vous accompagnera dans les visites 15 que vous ferez aux coupes exploitées pour notre compte.
La porte se referma.
Jean Oberié était debout devant son père. H lui tendit la main, et dit, tout pâle de joie:
— Me voici redevenu quelqu'im d'Alsace! Que je 20 vous remercie!
— Tu vois, mon enfant, que je n'ai qu'im but: vous rendre heureux. Je l'ai toujours eu. J'accepte que tu prennes une carrière toute différente de celle que j'avais rêvée pour toi. Tâche, à présent, de comprendre 25 notre situation, comme ta sœur la comprend...
Jean sortit, et son père, quelques instants plus tard, sortit aussi. Mais, tandis que M. Joseph Oberié se dirigeait vers la maison, ayant hâte de revoir sa fille, l'imique confidente de ses pensées, et de lui rapporter la 30 conversation qu'il venait d'avoir avec Jean, celui-ci prit la route de la forêt. Il avait l'âme en fête. Quand il
fut arrivé à l'entrée d'une vigne qu'il connaissait depuis sa petite enfance, il monta sur un talus qui dominait la route et les rangs de ceps alignés en contre-bas. t Je t'aime, Alsace, et je te reviens!» dit-il. H regarda le
5 village d'Alsheim, puis il fixa, à l'autre extrémité de l'amas des maisons d'ouvriers et de paysans, \me sorte de promontoire de futaie, qui s'avançait dans la plaine rase. C'était ime avenue terminée par un gros bouquet d'arbres dépouillés, gris, entre lesquels on apercevait les pentes
lo d'un toit. Jean arrêta ses yeux longuement sur la demeure à demi cachée, et dit: cBonjour, l'Alsacienne! Peut-être vais- je pouvoir t'aimer! Ce serait si bon, avec toi, de vivre ici!»
La cloche qui sonnait le déjeuner chez les Oberlé le
15 rappela.
Jean se dirigea très lentement vers cette cloche qui appelait. Tout lui était joie en ce moment. Il reprenait possession d'un monde qui, après des années, venait de lui être rouvert et désigné comme le lieu d'habitation,
20 de travail et de bonheur. Ces mots se jouaient dans son esprit troublé délicieusement, et d'autres les accompagnaient: vie de famille, autorité sociale, embellissements, agrandissements. La maison se nommait la maison paternelle. Il la regardait avec tendresse. H monta
25 avec respect les degrés du perron, se souvenant qu'elle avait été bâtie par l'aïeul, auquel elle appartenait encore, ainsi que tout le domaine, d'ailleurs, sauf la scierie et le chantier.
Après avoir suivi le vestibule qui traversait la maison, d'ime façade à l'autre, il ouvrit la dernière porte à gauche. La salle à manger était la seule pièce qui eût été «renouvelée» d'après les indications et suivant le goût de M. Joseph Oberlé. La couleur y remplaçait le style, s On eût dit la salle à manger d'im jeune ménage heureux.
Les quatre convives habituels que Jean allait rencontrer là ne répondaient guère à cette image de joie. Us s'asseyaient invariablement chacun à la même place, autour de la table carrée, selon l'ordre établi par des affinités et lo des antipathies profondes.
La première à gauche de la fenêtre, était madame Monique Oberlé. Longue et mince, avec un visage qui avait été plein et frais, qui était à présent pâle, elle donnait l'impression d'un être habitué à n'entendre qu'im seul mot 15 autour d'elle: «Vous avez torti» Ses yeux de myope, très doux, effleuraient les hôtes qu'on lui présentait d'un sourire toujours prêt à se retirer et à s'effacer. Us laissaient voir une intelligence claire, im cœur très bon, devenu un peu sauvage et triste, capable encore d'illusion et 20 d'accès de jeunesse.
Nulle n'avait eu ime enfance plus insouciante. Elle s'appelait alors Monique Biehler, de la vieille famille Biehler, d'Obemai. . Du haut de la maison patrimoniale, elle voyait la plaine immense devant elle, si bien que la 25 vision de l'Alsace s'imprimait tout le jour dans cette âme d'enfant, et en même temps l'amour de cette patrie alors si heureuse, de sa beauté, de sa paix, de sa liberté. Elle avait donc souffert plus qu'une autre n'eût fait à sa place, en voyant son mari se rapprocher du parti allemand 30 d'Alsace et y entrer enfin. Elle avait souffert dans sa fierté d'Alsacienne et plus encore dans son amour ma-
ternel. Pour la même cause qui la séparait moralement de son mari, on éloignait d'elle ses enfants.
Près d'elle et à sa droite, s'était toujours assis le grandpère, M. Philippe Oberié. Depuis plusieiurs années, S cinq minutes avant l'heure des repas, la porte de la salle à manger s'ouvrait, le vieillard entrait, appuyé sur le bras de son valet de chambre, tâchant de marcher droit. On l'installait dans im fauteuil à oreilles, on lui attachait autour du cou sa serviette, et il attendait. Quand les
10 convives arrivaient à leur tour, M. Joseph Oberié lui serrait la main; Lucienne lui jetait un baiser avec beaucoup de mots sonores, dits d'xme voix fraîche; madame Oberié se penchait, et, sur le front du vieillard, appuyait ses lèvres fidèles. Il la remerciait en la regardant s'as-
15 seoir. H ne regardait pas les autres. Sa tète songeuse demeurait appuyée au fauteuil. Elle veillait dans im corps presque anéanti. Quelquefois, il tirait de sa poche ime ardoise d'écolier et un crayon, et il écrivait, d'une écriture incertaine, deux ou trois mots qu'il faisait lire
20 à sa voisine. Le plus souvent, on reconnaissait qu'il était intéressé ou ému, au battement de ses paupières appesanties. Ce n'était qu'un instant.
Son fils, siu: ime question capitale, était en désaccord avec lui. Placé à table juste en face de son père, M. Joseph
25 Oberié revenait indéfiniment sur la question allemande.
Il éprouvait le besoin de se glorifier de ce qu'il avait
fait, comme les généraux vaincus d'expliquer la bataille.
Lucienne seule approuvait et soutenait son père.
Elle le faisait avec la décision de la jeunesse qui juge sans
30 ménagement la douleur des anciens, les souvenirs et tout le charme du passé, sans comprendre. Elle avait vingt ans, beaucoup d'orgueil et de bonne foi en même temps,
une confiance naïve en soi, une nature impétueuse, et une réputation de beauté qui n'était qu'à moitié justifiée. Elle marchait bien; elle jouait bien au tennis; elle nageait dans la perfection.
Cette éducation physique l'avait déjà éloignée morale- s ment de sa mère, qui n'avait jamais été qu'une promeneuse intrépide. Mais d'autres causes avaient agi et les avaient plus profondément et plus irrévocablement séparées l'une de l'autre. C'était sans doute l'instruction tout allemande de la pension Mundner. Mais c'étaient lo surtout les relations et le milieu. Lucienne, ambitieuse comme son père, entièrement soustraite à l'influence maternelle, avait pris des habitudes d'esprit bien différentes de celles de l'Alsace d'autrefois. Rentrée chez elle, elle ne comprenait plus le passé de sa race et de sa 15 famille. Tout de suite elle s'était mise du côté du père, contre les autres. Et elle en souffrait. Elle s'attristait de rencontrer, si près de soi, des personnes de cette espèce que toute la pension Mûndner et toutes ses relations mondaines de Baden-Baden et de Strasbourg considé- 20 raient comme arriérée. Les confidents lui manquaient. Jean, son frère, en serait-il un? Son père venait de lui dire la conversation qu'il avait eue avec Jean. Elle avait dit, crié plutôt: «Merci de me donner mon frère!»
Ils étaient tous quatre à table, quand le jeune honune 25 entra dans la salle à manger.
Les deux femmes, qui étaient l'une en face de l'autre et dans la lumière de la fenêtre, tournèrent la tète, l'ime doucement avec un sourire qui disait: «Que je sxiis fière démon enfant!» l'autre, les lèvres entr'ouvertes, les yeux 30 tendres comme si c'avait été son fiancé qui entrait, désireuse et sûre de lui plaire, disant tout haut: «Viens te
mettre ici, près de moi. Je me suis faite belle pour te faire honneur, regarde!» Jean la remercia d'un coup d'œil ami et heureux, et s'assit entre Lucienne et sa mère. Il dépliait sa serviette, et le valet de chambre Victor, 5 fils de fermiers alsaciens, s'approchait de lui, portant un ravier, quand M. Joseph Oberlé dit:
— Vous voyez bien Jean Oberlé id présent, vous, mon père, vous, Monique, toi, Lucienne, eh bien! j'ai une nouvelle à vous annoncer à son sujet. Je lui ai permis
lo d'habiter définitivement Alsheim, de devenir industriel et marchand de bois.
Trois visages se colorèrent à la fois; Victor lui-même, ( tremblant comme une feuille, retira son ravier.
— Est-ce possible? dit Lucienne, qui ne voulait pas 15 avoir l'air, devant sa mère, d'être avertie de l'événement.
Tant mieux! Je ne sais pas si c'est ton intérêt, Jean, mais pour nous, tant mieux!
— Je vous remercie, fit madame Oberlé, en regardant gravement son mari pour essayer de deviner à quelle
20 raison il avait obéi; je vous remercie, Joseph: je n'aurais pas osé vous le demander.
Madame Oberlé vit se tendre vers elle la main maladroite de l'aïeul, elle prit l'ardoise qu'il tenait, et lut cette ligne:
25 — C'est la dernière joie de ma vie.
Toute la table oubliait de manger. La plus jeune de tous reprit la première sa liberté d'esprit. Lucienne dit:
— Est-ce que nous n'allons pas déjeuner, parce que Jean déjeune avec nous?
30 Elle se mit à rire, comme si désormais les mésintelligences avaient disparu. Elle plaisanta avec esprit sur les repas silencieux, sur les soirées d'Alsheim qui se ter-
minaient à neuf heures, les visites rares, Pimportance d'une invitation reçue de Strasbourg.
— A présent, conclut-elle, tout va changer. D'ici le mois d'octobre, nous serons cinq au lieu de quatre, sous le toit d'Alsheim. Ensuite, tu feras bien ton volon- s tariat, mais ça ne dure qu'un an, et, d'ailleurs, tu auras des permissions?
— Tous les dimanches.
— Tu viendras coucher, petit? demanda madame Oberlé. i6
— Je crois que oui, le samedi soir.
— Et im joli imiforme, sais-tu? reprit Lucienne. C'est im des plus jolis uniformes de notre armée.
— Oui, im des plus jolis de l'armée allemande, s'empressa de reprendre madame Oberlé, voulant réparer le 15 mot malheureux de sa fille, car le grand-père avait fait, avec la main, le geste d'effacer quelque chose sur la nappe.
M. Joseph Oberlé ajouta en riant:
— Un des plus chers également.
— C'est que le régiment est admirablement composé, 20 père, interrompit Lucienne.
— Beaucoup de fortime, en effet...
— Beaucoup de noblesse aussi, mêlée à des fils de riches industriels des bords du Rhin.
— Les places de volontaires sont si recherchées qu'il 25 faut s'y prendre de bonne heure pour en retenir ime.
— Il y a déjà trois mois que j'ai parlé à ton colonel, dit M. Oberlé. Tu seras recommandé à plusieurs de tes chefs.
Lucienne lança étourdiment: 30
— Tu pourras nous en amener quelques-uns ici! Ce serait amusant!
Jean ne répondît pas. Madame Oberlé rougît, comme elle faisait souvent, quand une parole de trop était prononcée devant elle. Lucienne riait encore, quand le grand-père cessa de manger, et péniblement tourna vers S sa petite-fille sa tête blanche et triste. Les yeux du vieil Alsacien devaient avoir im langage bien facile à traduire, car la jeune fille cessa de sourire, fit un geste léger d'impatience comme si elle disait: «Ma foi! je n'ai pas fait attention que vous étiez là!» et se pencha vers son père
10 pour lui offrir du vin. Les trois autres convives, M. Joseph Oberlé, Jean et sa mère, comme s'ils se fussent entendus pour ne pas prolonger l'incident, se remirent à causer du volontariat, de la caserne Saint-Nicolas de Strasbourg. Aucun d'eux n'osait lever la tête dans la
15 direction de l'aïeul. La fin du déjeuner fut abrégée par
le malaise qui devint tout à fait grand, lorsque M. Philippe
Oberlé, prié par sa belle-fille d'oublier le mot de Lucienne^
eut répondu non et refusé de continuer à manger.
Dix minutes plus tard, dans les allées du parc, Lucienne
2o rejoignait son frère qui allumait im cigare. En l'entendant venir derrière lui, il se retourna. Elle ne riait plus.
— Tu as vu? dit-elle. C'est intolérable!
Jean aspira cinq ou six bouffées:
— Sans doute, ma petite, mais il faut savoir sup- 25 porter...
— Il n'y a pas de «petite», interrompit-elle vivement, il y a une grande, au contraire, et qui a besoin de s'expliquer nettement avec toi. Je te connais à peine, et tu ne me connais pas. Je vais t'aider, sois tranquille,
30 je viens pour ça.
— Tu peux me parler, Lucienne, tu peux être sûre...
— De ta discrétion? Je te remercie, je n'en ai pas
besoin ce matin. Je veux t'exposer simplement ma manière de penser sur un point, et je n'en fais pas mystère. Je te répète que c'est intolérable. On ne peut rien dire ici de l'Allemagne ou des Allemands, si ce n'est du mal. Dès qu'im mot d'éloge ou seulement de justice est pro- 5 nonce à leur endroit, maman se mord les lèvres et grandpère me fait des hontes publiques, devant les domestiques, conmae tout à l'heure. Est-ce un crime de dire à un volontaire d'im an: «Tu amèneras des officiers à Alsheim?»
Elle marchait nerveusement, et, de la main droite, 10 tordait ime chaîne d'or qu'elle portait sur son corsage.*
— Si tu savais, mon pauvre Jean, ce que j'ai souffert de trouver nos parents si différents de l'éducation qu'ils nous ont donnée! Car enfin, pourquoi me l'ont-ils donnée? 15
Le jeime homme enleva de ses lèvres le cigare qu'il fumait.
— Notre éducation, Lucienne, ce n'est que mon père qui l'a voulue.
— Lui seul est intelligent! 20
— Oh! conmient peux-tu parler ainsi de ta mère?
— Comprends bien, reprit-elle sans embarras. J'aime beaucoup maman, plus que tu ne le crois, mais je la juge. Elle n'a auome intelligence des questions générales. Elle ne voit pas au delà d'Alsheim. Mon père, lui, a 25 beaucoup mieux compris la situation qui nous est faite en Alsace; il a été éclairé par ses relations, qui sont très étendues et de toute sorte, par son intérêt commercial et par son ambition...
Et, comme Jean faisait un mouvement d'interrogation: 30
— De quelle ambition parles-tu?
Lucienne reprit:
— Je te surprends; oui, pour une petite fille, comme tu disais, je té parais audacieuse et même irrévérencieuse.
^st-ce vrai?
— Un peu.
5 — Mon ami, je ne fais que devancer ton jugement. Tu arrives, je suis sortie de pension depuis deux ans et demi: je te fais profiter de mon expérience. ! £h bien! il n'y a pas de doute: notre père est ambitieux. Je te prédis que tu ne tarderas pas à le voir candidat à la dé-
10 putation...
— C'est impossible, Lucienne!
— Peut-être, mais ça sera certainement. Je ne dis pas qu'il se présentera à Obemai, mais quelque part en Alsace; et il sera nommé, parce qu'il sera très appuyé par
15 le gouvernement et qu'il y mettra le prix... Ce qu'il faut que tu saches, mon cher Jean, c'est que la maison de famille n'est pas drôle. Nous sommes divisés irrémédiablement.
— Irrémédiablement? Tu crois?
20 — H faudrait être un enfant pour en douter. Mon père ne changera pas et ne redeviendra pas Français, parce que ce serait renoncer à tout avenir et à beaucoup d'avantages commerciaux; maman ne changera pas, parce qu'elle est femme et que, devenir Allemande, ce
25 serait abandonner im sentiment qu'elle croit très .noble; tu n'as pas la prétention de convertir grand-père? Alors? . . . Elle s'arrêta, et se plaça en face de Jean.
— Alors, mon cher, puisque tu ne peux pas amener la paix par la douceur, amène-la par la force. Joins-toi
30 à moi et à mon père, même si tu ne penses pas en toutes choses comme nous. Nous dominerons. C'est tout ce que nous pouvons espérer. Veux-tu?... Papa m'a dit,
rapidement, ce matin, que tu n'avais pas une tendresse vive pour les Allemands. Mais tu n'as pas d'animosité contre eux?
— Non.
— Je ne demande que de la tolérance et des égards 5 pour eux. Tu as vécu dix ans en Allemagne, tu continueras de faire id ce que tu faisais là-bas: tu ne quitteras pas le salon quand l'un d'eux viendra nous voir?
— Évidemment. Mais, vois-tu, Lucienne, même si j'agis d'une autre manière que maman, parce que mon 10 éducation m'a rendu supportable ce qui lui est odieux,
je ne pourrai pas la blâmer. Je lui trouve des raisons touchantes d'être ce qu'elle est.
— Touchantes?
— Oui. 15
— Moi, je les trouve déraisonnables.
Les yeux verts de Jean, les yeux plus clairs de Lucienne s'interrogèrent im instant. Lès deux jeimes gens, graves tous deux, avec ime expression d'étonnement et de défi, se mesuraient. Cette première rencontre mettait aux 20 prises la violence paternelle, dont Lucienne avait hérité, et l'inflexible volonté que la mère avait transmise à son fils. Ce fut Lucienne qui rompit le silence:
— Crois-moi, soyons bien francs l'un envers l'autre. Tu ne me connais pas bien, depuis le temps que tu voyages 25 au loin: je t'étonne. J'ai de grands défauts, je suis ime orgueilleuse, très peu capable de sacrifices, mais je n'ai pas de détours. Quand j'attendais ton arrivée, ces jours-ci, je me promettais une joie durable, celle d'avoir ta jeunesse près de la mienne, pour la comprendre. Je n'ai personne 30 ici à qui me confier entièrement. Tu ne peux pas savoir ce que j'en ai souffert... Tu veux bien?
— Oh! ouï.
— Tu me diras ta pensée, mais surtout je t'aurai parlé. Je n'étoufferai pas, œmme j'ai souvent fait, dans cette maison. . . J'aiurai bien des choses à te dire. . . A quoi penses-
5 tu?
— A cette pauvre maison.
Lucienne leva les yeux au-dessus du toit d'ardoise, qui se dressait en avant. Elle voulait laisser entendre: «Si tu savais combien elle est triste, en effet!» Puis elle 10 embrassa son frère, et dit, en se séparant de lui:
— Je ne suis pas si mauvaise que tu peux le penser, frérot, ni si ingrate envers maman. Je vais la retrouver pour causer avec elle de ton retour. Elle a sûrement besoin d'en dire son bonheur à quelqu'un...
15 Lorsque Lucienne eut quitté Jean, celui-ci traversa une cour semi-circulaire formée par les écuries et les remises, puis im grand jardin potager entoiu*é de murs, et se trouva dans la campagne, derrière le village d'Alsheim. Sa première joie du retoiu* était déjà diminuée
20 et flétrie. Il entendait de nouveau des phrases qui avaient pénétré au plus profond de son âme. Il songeait à «la triste maison», là, tout près et il souffrait. Le temps lui-même était mauvais. H faisait froid. Cependant Jean Oberlé, ayant regardé à gauche,
25 aperçut l'avenue terminée par un bouquet de bois qu'il avait vue le matin, et il sentit de nouveau que sa jeunesse l'appelait vers elle. Il s'engagea dans le sentier qui tournait, et arriva à la dernière ferme du village. Là
commençait le domaîne de M. Xavier Bastîan, le maire d'Alsheim, Tancien ami de M. Joseph Oberlé, Thomme influent, riche et patriote, chez lequel Jean se rendait. Un bruit de fléaux s'élevait de la cour voisine. Ce devaient être les beaux grands fils des Ramspacher, les 5 fermiers des Bastian, qui battaient sous la grange, à Tandenne mode. H continua sa route, et son cœur se mit à battre violemment. Car, aussitôt après la ferme des Ramspacher, le sentier tombait, à angle droit, sur l'avenue de cerisiers qui conduisait du bourg au logis de M. Bastian. 10 Il n'était pas probable, par ce temps noir, que le maire fût bien loin de chez lui. Dans quelques minutes, Jean lui parlerait; il rencontrerait Odile; il trouverait quelque moyen de savoir si elle était fiancée.
Odile: toute la petite enfance de Jean était pleine de 15 ce nom-là. La fille de M. Bastian avait été la compagne de jeux de Lucienne et de Jean, autrefois, quand l'évolution de M. Oberlé n'était point encore affirmée et connue • dans le pays; elle était devenue, un peu plus tard, la vision charmante que Jean revoyait au gymnase de Mu- 20 nich, lorsqu'il pensait à Alsheim. Jean l'avait quittée comme il avait quitté l'Alsace, sans pouvoir l'oublier. Il avait pensé: «Si elle se marie dans l'intervalle, ce sera la preuve qu'elle n'a jamais songé à moi, et je ne la pleurerai pas.» Elle ne s'était pas mariée. Rien n'indiquait 25 qu'elle fût fiancée. Et, sûrement, Jean allait la revoir.
Il continua jusqu'à ime porte rustique qui s'élevait entre deux poteaux. Jean se souvint qu'il suffisait, pour entrer, de passer la main à travers la haie et de lever un crochet de fer. H ouvrit donc la porte, et, un peu inquiet 30 de son audace, déboucha dans ime clairière sablée.
n allait faire les quelques pas qui le séparaient de la
maison, lorsque, sur le seuil, un homme de haute taille parut, et, reœnnaîssant le visiteur, eut un geste de surprise. C'était M. Xavier Bastian. Aucim homme de soixante ans n'était plus robuste ni plus jeime d'humeur. Il avait S des épaules larges, une tête massive, les cheveux tout blancs.
— C'est toi, mon petit? Quel événement faut-il donc pour que tu viennes?
— Aucun, monsieur Bastian, si ce n'est que j'arrive. Il tendit la main au vieil Alsacien. Celui-ci la prit,
10 la serra, et tout à coup perdit cette gaieté qu'il avait mise dans son accueil, car il pensait: «Voilà dix ans que ton père n'est entré id, dix ans que ta famille et la mienne sont ennemies.» Il dit seulement, se répondant à luimême et résolvant une objection:
15 — Entre tout de même, Jean, il n'y a pas de mal, pour une fois... Viens dans la salle, mon petit...
Il pensait, avec un sentiment mêlé de regret et de réprobation: «Comme ton père y entrait, lorsqu'il en était digne.»
20 Dans le corridor, à gauche, il ouvrit ime porte, et tous deux pénétrèrent dans la «salle», qui était à la fois la salle à manger et la pièce de réception de ce riche bourgeois. Aux deux tiers de l'appartement, une femme d'une cinquantaine d'années était assise, vêtue de noir, un peu
25 forte, ayant des traits réguliers et épaissis, des cheveux gris, et des yeux calmes.
Elle cousait l'ourlet d'un drap de toile. En voyant entrer Jean, elle avait laissé tomber l'étoffe. Elle demeurait muette de surprise, ne comprenant pas que son
30 mari amenât chez elle le fils élevé en Allemagne d'un père renégat de l'Alsace. Pendant la guerre, autrefois, elle avait eu trois frères tués au service de la France.
— Je Paî rencontré qui venait me voir, fit pour s'excuser M. Bastian, et je l'ai prié d'entrer, Marie...
— Bonjour, madame, dit le jeune homme, que l'étonnément et la froideur de ce premier regard de madame Bastian avaient froissé, et qui s'était arrêté au milieu de la s grande salle... Ce sont de vieux souvenirs qui m'ont amené...
— Bonjour, Jean.
Les mots moururent, avant d'avoir atteint les murs. On les entendit à peine. Le silence qui suivit fut si lo cruel que Jean pâlit, et que M. Bastian intervint en disant:
— Je ne t'ai pas raconté, Marie, que j'ai vu, ce matin, dans nos vignes de Sainte-Odile, notre ami Ulrich. Il m'a parlé du retour de ce garçon à Alsheim... Il m'a assiu-é que nous devions nous féliciter de voir son neveu se fixer 15 dans le pays. H me l'a représenté comme un des nôtres...
Les lèvres silencieuses de l'Alsacienne eurent im vague sourire d'incrédulité, qui mourut aussi, comme les mots. Et madame Bastian se remit à coudre.
Jean se détourna, et, pâle, plus malheureux encore 20 qu'irrité, dit à demi-voix à M. Bastian:
— Je savais nos deux familles divisées, mais pas au point où je le vois... Vous m'excuserez d'être venu...
— Reste, mon petit, reste... Je t'expliquerai... Tu peux croire que, contre toi, nous n'avons rien, auame ani- 25 mosité, ni l'un ni l'autre.
Le vieillard posa la main sur le bras de Jean, amicalement :
— Je ne veux pas que tu t'en ailles comme ça. Non, puisque tu es venu, je ne veux pas que tu puisses dire que je t'ai renvoyé sans honneur... 30
— Non, monsieur Bastian, je suis de trop id, je ne puis pas rester, pas im instant.
Il s'avançait pour sortir. La main solide du vieux maire d'Alsheim se serra autour du poignet qu'elle tenait. La voix s'éleva et devint rude:
— Tout à rheure! Mais ne refuse pas au moins la 5 politesse que je fais à tous ceux qui entrent ici...
C'est une habitude du pays et de la maison. Accepte de boire avec moi, Jean Oberlé, ou bien nous ne nous saluerons même plus!
Jean vit que le vieux maire d'Alsheim serait blessé par 10 un refus.
— Soit! dit-il.
Aussitôt, M. Bastian appela:
— Odne!
Les mains qui soutenaient la toile se reposèrent sur
15 les plis de la robe noire, et, pendant ime demi-minute, il y eut trois âmes humaines qui, avec des pensées bien différentes, attendaient celle qui allait apparaître au fond de la salle. Elle vint, elle sortit de l'ombre d'xme pièce voisine, et s'avança dans la liunière.
20 — Donne-moi de la plus vieille eau-de-vie que j'aie ici, demanda le père.
Odile Bastian avait d'abord souri à son père, qu'elle apercevait près de la porte, puis elle avait, d'un mouvement de ses sourcils bruns, montré son étonnement, sans
25 déplaisir, en reconnaissant près de lui Jean Oberlé, puis le sourire s'était effacé, quand elle avait vu sa mère penchée sur la table de travail, muette. Alors sa poitrine s'était soulevée, les mots qu'elle allait répondre s'étaient arrêtés avant d'arriver à ses lèvres, et Odile Bastian avait
30 simplement et silencieusement obéi.
Elle était bien la même jeune fille, plus épanouie, qui vivait dans le souvenir de Jean depuis des années, et le
suivait à travers le monde. On ne pouvait pas dire qu'elle fût d'une beauté régulière. Et cependant elle était belle, d'une beauté forte et lumineuse. Elle ressemblait aux statues de l'Alsace qu'on voit dans les monuments et dans les images du souvenir français. Il lui manquait, 5 il est vrai, les coques de ruban noir faisant deux ailes autour de la tête; mais la chevelure n'en paraissait que plus originale et plus rare, des cheveux couleur de blé mûr. En ime minute, M. Bastian eut devant lui, sur un guéridon, deux verres de cristal taillé et ime bouteille 10 pansue et toute noire.
— Elle est vieille de cinquante ans, dit-il en versant xm doigt de liqueur dans chacim des verres.
H ajouta sérieusement:
— Je bois à ta santé, Jean Oberlé, à ton retour à Alsheim ! 15 Mais Jean, sans répondre directement, et dans le silence de tous, regardant Odile, dit à haute voix:
— Moi, je bois à la terre d'Alsace!
Au ton des paroles, au geste de la main levant la petite coupe diamantée, au regard fixé au fond de la salle, quel- 20 qu'un avait compris que la terre d'Alsace était ici personnifiée et présente. Les yeux d'Odile eurent une lueur vive. Et, sans qu'elle détournât la tête, sans qu'elle cessât de regarder devant elle, ses paupières, lentement, s'abaissèrent et se fermèrent, en disant merci. 25
Et ce fut tout.
Madame Bastian ne s'était pas même redressée. Odile n'avait pas dit ime parole. Jean salua, et sortit.
Le vieux maire d' Alsheim le rejoignit dehors.
— Tu es bien en colère contre ma femme, à cause de 30 l'accueil qu'elle t'a fait... Mais ce n'est pas toi qui es en cause, ni elle... Jusqu'à ce que le doute qui pèse sur
toî soit levé, tu es celui qui a été élevé par FAllemagne, et la femme que tu viens de voir, c'est le pays... Réfléchis... H ne faut pas lui en vouloir... Nous n'avons pas tous été fidèles à l'Alsace, nous les hommes, et les
5 meilleurs d'entre nous, à la fin, font des compromis, et, plus ou moins, reconnaissent le maître nouveau. Pas nos femmes...
Le vieux avait des larmes dans ses yeux tout plissés et rouges...
10 — Vous me connaîtrez plus tard, dit Jean.
M. Bastian serra la main du jeime homme, regardant Jean s'éloigner. Jean était troublé jusqu'au fond de l'âme. Entre lui et chaque famille de ce vieux pays il sentait qu'il allait trouver son père. Il souffrait d'être
15 né dans la maison vers laquelle il marchait. Conmie la seule chose douce de cette première journée, il voyait l'image d'Odile, dont les yeux se fermaient lentement, lentement.
L'hiver ne permît pas de suivre exactement, pour 20 l'éducation professionnelle de Jean, l'idée qu'avait eue d'abord M. Oberlé. Jean ne fit donc, avec le contre maître Guillaume, que deux ou trois visites à des coupes de bois situées à proximité d'Alsheim et sur les derniers vallonnements des Vosges. Son père le mit en relations avec 25 deux fonctionnaires de l'administration des Forêts de Strasbourg. «Venez, dit le plus jeime, venez me voir dans mon bureau, nous causerons, et je vous dirai plus de choses utiles que vous n'en apprendrez dans les livres. » Jean promit de profiter de l'occasion offerte. Mais plu-
sieurs semaines s'écoulèrent avant qu'il eût le temps de se rendre à la ville.
La maison, sans être un modèle d'imion familiale, n'avait pas revu de nouvelle scène pénible, depuis le lendemain du retour de Jean. Les ennuis, les froissements 5 venaient d'ailleurs, et ils ne manquaient pas. En quelque partie d'Alsheim qu'il se montrât, le jeune homme ne pouvait s'empêcher de lire, sur le visage et dans le geste de ceux qu'n rencontrait, des jugements différents et presque également pénibles. Les Allemands et leurs femmes 10 n'avaient et ne pouvaient avoir pour le patron que l'indifférence ou l'hostilité que déguisaient mal le salut des hommes et le sourire fiurtif des ménagères. Mais beaucoup d' Alsaciens se gênaient moins encore. H suffisait que Jean fût entré dans l'usine et qu'on le vît constam- 15 ment près de son père, pour que la même désapprobation l'atteignît. Des ouvriers de la forêt, des laboureurs, des fenmies, des enfants même, quand il passait, feignaient de ne pas l'apercevoir. Et Jean supportait avec peine cette blessure qui se rouvrait à chaque sortie hors du parc. 20
Le dimanche, à l'église, dans la nef blanchie à la chaux, il attendait l'arrivée d'Odile Bastian. Pour gagner le banc réservé depuis de longues années à sa famille, elle devait passer tout près de Jean. Elle passait, accompagnée de son père et de sa mère, sans qu'aucun des trois 25 eût l'air de soupçonner que Jean était là, et madame Oberlé, et Lucienne. Que pensait-elle de Jean? Celle dont les yeux ne parlaient jamais en vain, ne le regardait pas. Celle qui parlait autrefois, dans les chemins, ne lui disait plus rien. 30
Le premier mois de la nouvelle vie de Jean s'écoula ainsi dans Alsheim. Alors le printemps naquit. M.
Joseph Oberlé attendit deux jours encore, puis, voyant que les bourgeons de ses bouleaux éclataient au soleil, il dit à son fils, le troisième jour:
— Tu es assez bon apprenti pour faire seul à présent S la. visite de nos chantiers dans les Vosges. Tu vas te
mettre en route. J'ai des coupes jusqu'à la Schlucht, et les visiter, ce sera pour toi voir ou revoir les Vosges.
— Quand pourrai-je partir?
— Demain, si tu veux: l'hiver est fini.
10 Le lendemain, Jean partit le matin, à pied, pour monter jusqu'à la coupe achetée par la maison Oberlé, et qui était située sur la crête des montagnes qui ferment la vallée, à gauche du col de la Schlucht. La course était longue, le sol rendu glissant par ime averse récente.
iS L'après-midi était avancée déjà quand il parvint à la cabane de planches, située au bas de la coupe, à l'endroit où la route finissait. Le temps de causer avec le contremaître allemand qui dirigeait les travaux d'abatage et de transport des sapins, et. le jeune homme, en continuant
20 son ascension, croisa les ouvriers du chantier qui descendaient, avant la fin du jour, pour regagner la vallée. Le soleil, splendide encore, allait disparaître de l'autre côté des Vosges. Jean songeait avec un battement de cœur à la frontière toute proche.
25 II entra dans la coupe. Autour de lui, les sapins ébranchés et dépouillés de leur écorce étaient couchés sur les pentes, qu'ils éclairaient de la blancheur de leur tronc. Dans la futaie montante, il ne restait plus qu'un travailleur, un vieux, qui nouait, agenouillé, les coins de son
30 mouchoir sur une provision de champignons qu'il avait cueillis. Quand il eut fini, de ses doigts malhabiles, de serrer les bouts de l'étoffe rouge, il se releva, enfonça sa
casquette de laîne, et, tanguant à larges enjambées sur la mousse, il se mit à descendre, la bouche ouverte à Todeur des forêts.
— Eh! dit Jean. Quelle est ma route la plus courte pour arriver au col de la Schlucht? S
— Montez là, deux cents mètres encore, après quoi vous descendrez en France, et vous trouverez des sentiers qui vous mèneront au col. Bonsoir!
— Bonsoir!
Les mots sonnèrent, petits et vite étouflfés dans le vaste lo silence. Mais il y en eut im qui continua de parler au cœur de Jean Oberlé: «Vous descendrez en France.» Il avait hâte de la voir, cette France mystérieuse, qui tenait dans ses rêves, dans sa vie, une si large place, celle qui rompait Tunion de sa famille, la France pour qui tant 15 d'Alsaciens étaient morts, et que tant d'autres attendaient et aimaient de l'amour silencieux qui fait les cœurs tristes.
En quelques minutes, il eut atteint le sommet, et commença à descendre l'autre versant. Mais les arbres formaient un épais rideau autour de lui. Et il se mit à 20 courir, afin de trouver une route et une place libre pour voir la France.
— Halte-là! cria un homme, en se démasquant tout à coup et en sortant de derrière le tronc d'im arbre. •
Jean continua de courir quelques pas, emporté par 25 l'élan. Puis il revint vers le douanier qui l'avait interpellé. Celui-ci, im brigadier, jeime et trapu, un vrai type de Vosgien, regarda le jeune homme et dit:
— Pourquoi diable couriez-vous? Je vous ai pris pour un contrebandier. 30
— Je cherchais xm endroit pour voir un paysage de France...
— Ça VOUS intéresse? Vous êtes de l'autre côté?
— Oui.
— Pas Prussien, tout de même?
— Non, Alsacien.
S L'homme eut un soiuîre vite réprimé, et dit:
— Ça vaut mieux. Si vous voulez de la vue, vous n'avez qu'à me suivre. J'en ai une que le gouvernement m'offre pour compléter mon traitMnent.
Ils se mirent à rire tous deux, en se regardant au fond 10 des yeux, rapidement, et bien moins de ce que venait de dire le douanier que d'une sorte de s)mipathie qu'ils se sentaient l'un pour l'autre.
— Nous n'avons pas de temps à perdre, fit le brigadier: le soleil va mourir.
15 Ils dévalèrent, sous la voûte des sapins, et contournèrent une falaise de rochers nus sur laquelle étaient plantés, à quelques pas de distance, deux poteaux marquant où finissait l'Allemagne, oii commençait la France. De là on dominait un paysage prodigieusement étendu,
20 et qui allait, baissant toujours, jusqu'où la vue humaine pouvait porter. En ce moment et dans le soleil couchant, ime lumière blonde baignait les terres étagées, les forêts, les villages, les rivières, les lacs, et adoucissait les reliefs, et mettait ime couleur de blé sur bien des terres
25 incultes et couvertes de bruyères. Jean se tint debout, buvant l'image jusqu'à l'ivresse, et se taisant. L'émotion grandissait en lui.
— Comme elle est belle! dit-il.
Ce qui le ravissait, c'était la transparence de l'air,
30 l'idée de douceur de vivre et de fécondité qui venait à
l'esprit devant ces étages de terres françaises, ou plutôt,
c'était tout ce qu'il savait de la France, ce qu'il avait lu.
ce qu'il avait entendu raconter par sa mère, par le grandpère, par Toncle Ulrich.
Le douanier s'était assis sur un banc, le long de la cabane, et avait tiré de sa poche une pipe courte qu'il fiunait. 5
— De quelle partie de la France êtes-vous? demanda Jean.
— De cinq lieues d'id, dans la montagne.
— Vous avez fait votre service militaire?
Le brigadier ôta sa pipe de sa bouche, porta vivement lo sa main à sa poitrine où pendait une médaille.
— Six ans, dit-il; deux congés; je suis sorti sergent, avec ça, que j'ai rapporté du Tonkin. Un joli temps, quand il est fini.
H disait cela comme les voyageurs qui préfèrent le 15 souvenir, mais qui n'ont pas haï le voyage. Et il reprit:
— Chez vous, c'est plus dur, à ce qu'on prétend?
— Oui.
— Je l'ai toujours entendu dire: l'Allemagne, c'est un grand pays, mais l'officier et le soldat n'y sont pas parents 20 comme en France.
— Vous voyez quelquefois des honmies qui désertent?
— Ceux qui passent la frontière avant le service, on ne les reconnaît pas, naturellement. Il n'y a que ceux qui servent dans les régiments d'Alsace, ou de Lorraine, 25 et qui désertent en imiforme;... oui, j'en ai vu plusieurs, de pauvres gars qui avaient été trop punis, ou qui avaient l'humeur trop haute...
Secouant la tête, et jetant sur les forêts qui allaient s'endormir un regard attendri: 30
— Quand on est de ce côté-ci, voyez-vous, on peut en dire du mal, mais on ne se plaît pas ailleurs. Vous ne
connaissez pas le pays, monsieur, et cependant, à vous voir, on jurerait que vous en êtes.
Jean se sentit rougir. Sa gorge se serra. Il fut incapable de répondre.
5 L'homme, craignant d'avoir dépassé la mesure, dit:
— Excusez-moi, monsieur: on ne sait pas qui on rencontre, et le mieux serait encore de se taire de ces choseslà. Il faut que je continue ma tournée et que je redescende...
10 n allait saluer militairement. Jean lui prit la main, et la serra.
— Vous ne vous trompez pas, mon ami, dit-il.
Puis, cherchant dans sa poche, voulant que cet homme se sou'sdnt de lui im peu plus longtemps que d'un autre 15 promeneur, il tendit son étui à cigares.
— Tenez, acceptez im cigare.
Et aussitôt, avec une sorte de joie enfantine, il secoua l'étui au-dessus de la main que le douanier avançait.
— Prenez-les tous! Vous me ferez si grand plaisir! 20 Ne me refusez pas!
H lui semblait qu'il donnait quelque chose à la France. Le brigadier hésita im instant, et ferma les doigts en disant:
— Je les fumerai le dimanche. Merci, monsieur. Au 25 revoir!
Il salua vivement, et se perdit presque aussitôt dans les sapins qui vêtaient la montagne. Jean écouta le bruit des pas qui diminuait. Il écoutait surtout, retentissant dans son âme et l'emplissant d'une indicible émo- 30 tion, le mot de cet inconnu: «Vous êtes de chez nous...» «Oui, je suis d'ici, je le sens, je le vois, et cela m'explique à moi-même tant de choses de ma vie!...»
Jean se leva, car la nuit devenait toute noire, et prit le sentier qui suivait la crête. Mais il disait en marchant, tout seul dans le grand silence, au sommet des Vosges partagées, il disait à l'ombre qui était au-dessous:
«Je suis de chez vous. Je suis heureux de vous avoir 5 vues. Je suis effrayé de vous aimer comme je fais.»
Il atteignit bientôt la frontière, et, par la route magnifique qui traverse le col de la Schlucht, redescendit en terre allemande.
Le lendemain, qui était le mardi de la Semaine sainte, 10 Lucienne appela son frère près du feu devant lequel elle se chauffait, dans le grand salon jaime. Madame Oberlé lisait près de la fenêtre.
— Eh bien? demanda Lucienne, qu'est-ce que tu as vu de plus beau? 15
— Toi.
— Non, ne plaisante pas; dis: dans la montagne? , — La France.
— Où?
— A la Schlucht. Tu ne peux pas te figurer l'émotion 20 que j'en ai éprouvée... C'était un trouble, comme une révélation... Tu n'as pas l'air de me comprendre?
Elle répondit, d'im ton indifférent:
— Mais si! Je suis enchantée que ça t'ait fait plaisir. L'excursion doit être jolie, en effet, dans cette saison. 25 Les premières fleurs du printemps, n'est-ce pas? Le souffle des bois? Ahl mon cher, il y a tant de convention dans tout ça!
Jean n'insista pas. Ce fut elle qm reprit, penchée vers lui, et d'une voix de confidence qu'elle nuançait et 30 rendait musicale à merveille:
— Ici, nous avons eu de belles visites... Oh! des visites qui ont failli provoquer une scène. Figure-toi que deux officiers allemands sont arrivés en automobile, et ont fait demander la permission de visiter la scierie. Heureuse-
5 ment ils étaient en civil. Très chics, mpn ami: un vieux, un conmiandant, et un jeime qui a grand air et une fière habitude du monde. Si tu l'avais vu saluer papa! Moi, je me trouvais dans le parc. Ils m'ont saluée aussi, et ont visité toute l'usine, conduits par notre père. Pen-
10 dant ce temps-là, cet imbécile de Victor n'avait-il pas prévenu grand-père, qui nous a fait ime figure, quand nous sommes rentrés! J'aurais dû fuir, à ce qu'il parait... Ces lïieâsieiurs n'ayant pas mis le pied chez nous, dans «ma maison», comme dit grand-père, l'irritation n'a pas
15 été de longue durée. Cependant il y a eu ime suite... Lucienne eut im petit rire étouffé.
— Mon cher, madame Bastian ne m'a pas approuvée.
— Tu as donc assisté à la visite de l'usine, quand ces deux messieurs...
20 — Oui.
— Tout le temps?
— Mon père m'a retenue... En tout cas, je ne vois pas en quoi cela regardait la femme du maire... J'ai eu d'elle un salut d'ime froideur, mon ami, à la porte
25 de l'église !... Est-ce que tu tiens au salut des Bastian, toi?
— Oui, comme à celui de tous les braves gens.
— Braves gens, sans doute, mais qui ne sont pas dans la vie. Être blâmée par eux m'est aussi indifférent que
30 si je l'étais par ime momie égyptienne ressusdtée pour un moment. Est-ce drôle, que tu ne penses pas conmie moi, toi, mon frère!
Jean caressa la main qui se levait devant lui, et faisait écran.
— Les momies elles-mêmes pourraient juger certaines choses de notre temps, ma chérie: les choses qui sont de tous les temps. S
— Oh! que monsieiu: est grave! Voyons, Jean, quel a été mon tort? Est-ce de me promener? de ne pas détourner les yeux? de répondre au salut qu'on m'adressait? d'obéir à mon père qui m'a dit de venir et ensuite de rester? lo
— Non, assurément.
— Quel mal ai-je fait?
— Aucim. J'ai dansé, moi, avec beaucoup de jeunes filles allemandes: tu peux bien répondre au salut d'im officier. iS
— J'ai donc bien fait?
— Dans le fond, oui. Mais il y a de si légitimes douleurs, autour de nous, si nobles! Il faut comprendre qu'elles se ravivent pour un mot ou un geste.
— Je n'en tiendrai jamais compte. Dès lors que ce 20 que je fais n'est pas mal, personne ne m'arrêtera, jamais, tu entends?
— Voilà où nous différons, ma Lucienne. Ce n'est pas tant par les idées... C'est tout un ordre de sentiments que ton éducation t'empêche d'avoir... 25
n l'embrassa, et la conversation dévia sur des sujets indifférents.
Le temps s'étaît mis au beau. Jean retrouvait la plaine d'Alsace en pleine éclosion de printemps. Cependant, il ne ressentit de ce spectacle, qu'il avait souhaité revoir, qu'une joie faible et mélangée. Il sentait com- S bien son propre rôle serait malaisé à remplir dans la famille, dans l'usine, dans le village, dans l'Alsace.
Dans cette tristesse, l'idée de revoir Odile et de se faire aimer d'elle devait revenir et s'imposer plus impérieusement à son esprit. Quelle autre qu'Odile Bastian 10 pouvait rendre acceptable l'habitation à Alsheim? Il apercevait maintenant en elle beaucoup plus qu'une jolie femme, vers laquelle s'en allait la chanson de son cœur jeune; il voyait la paix, la dignité et la seule force possible dans l'avenir difficile qui l'attendait. Elle était la vail- 15 lante et fidèle créature qu'il fallait ici.
Comment le lui dire? Où trouver l'occasion de lui
parler librement, sans risquer de troubler cette famille
jalouse? Évidemment pas à Alsheim. Mais alors, quel
rendez-vous lui donner? Et de quelle manière l'en pré-
20 venir même?
Le lendemain. Jeudi saint, était le jour où, dans toutes
les églises catholiques, on orne le Tombeau avec des
fleurs, des branches d'arbres, des étoffes, des flambeaux
disposés en gradins, et où le peuple des fidèles s'empresse,-
25 pour adorer l'Hostie.
Jean se dirigea vers les vergers qui sont derrière les maisons d'Alsheim, et suivit le chemin qu'il avait pris, quelques semaines plus tôt, pour se rendre chez les Bastian. Il se mit à longer la haie vive qui bordait leur domaine,
se rapprocha de l'entrée du village, et revint sur ses pas. Il attendait. Il espérait qu'Odile passerait bientôt dans l'allée, de l'autre côté de la haie, pour se rendre à l'église d'Alsheim et prier devant le Tombeau.
Les minutes passaient. Du haut des cerisiers, les 5 pétales de fleurs tombaient en pluie.
Et voici que pour ouvrir la barrière, une femme s'est inclinée. C'est elle. Elle se redresse. Elle s'avance au milieu de l'allée, entre les deux bordures d'herbe, tout lentement, car elle regarde au-dessus d'elle. Elle regarde 10 les bouquets blancs qui sont ouverts. Odile ne soiuît pas, elle n'a qu'im épanouissement de tout le visage, im geste involontaire des mains qui se tendent, réponse et remerciement de sa jeimesse au salut de la terre en joie. Elle continue de descendre vers Alsheim. Elle est grave. 15 Elle a, dans sa main gauche, un livre de prières caché à demi par les plis de la robe. Elle se croit seule. Elle va dans la splendeur du jour qui lui parle. Mais il n'y a rien d'alangui en elle. Elle est vaillante; elle est faite pour la bravoure de la vie. 20
Jean, quand elle passa, se découvrit, et se dressa un peu de l'autre côté de la haie. Et celle qui marchait entre les deux murailles de fleurs, bien qu'elle regardât là-haut, tourna la tête, le regard encore plein de ce printemps qui l'avait émue. 25
— Comment, dit-elle, c'est vous?
Et elle vint aussitôt, à travers la bande d'herbe où étaient plantés les cerisiers, jusqu'à l'endroit de la haie où se tenait Jean.
— Je ne puis plus entrer librement chez vous, comme 30 autrefois, dît-îl. Alors, je suis venu vous attendre... J*aî à vous demander une grâce...
— Une grâce? Comme vous dîtes cela sérieusement ! . . . Elle essaya de sourire. Mais ses lèvres s'y refusèrent.
Ils devinrent tous deux pâles.
— J'ai Tintention, reprit Jean, comme s'il déclarait 5 une résolution grave, j'ai l'intention de monter aprèsdemain à Sainte-Odile... J'irai entendre les cloches annoncer Pâques... Si vous demandiez la permission d'y. venir, de votre côté?... H faut que je vous parle, à vous seule...
10 Dans l'avenue déserte, les vieux cerisiers levaient leurs quenouilles blanches, et, dans la coupe de chacune de leurs fleurs, le soleil de printemps reposait tout entier.
— Après-demain? dit-elle. A Sainte-Odile? Pour les cloches qui vont sonner?
iS Elle répétait ce qu'il avait dit. Mais c'était pour gagner du temps, et pour pénétrer encore mieux ces yeux fixés sur elle, et qui ressemblaient aux profondeurs vertes de la forêt.
— J'irai, dit-elle.
20 Ni l'un ni l'autre ils ne s'expliquèrent davantage. Ce qu'il y avait à dire était dit.
Le surlendemain fut lent à venir.
Ce jour-là, en s'éveillant, Jean ouvrit sa fenêtre. Il faisait im brouillard épais. Les champs étaient invisibles 25 à cent mètres de la maison.
Jean fut bientôt dans le parc, tourna après avoir dépassé la grille, et entra dans la forêt. Elle aussi était remplie de brume. Jean ne suivait pas le chemin tracé. Il allait allègrement, s'arrêtant quelquefois, pour reprendre 30 haleine et pour écouter s'il ne percevrait pas, en dessus
OU en dessous, quelque part dans le mystère de la montagne impénétrable aux yeux, la voix d'Odile ou celle d'im groupe de pèlerins. Jean prenait plaisir à cette ascension violente et solitaire. A mesure qu'il montait, c'était la pensée d'Odile qui grandissait en lui, et la joie 5 d'avoir choisi, pour la revoir enfin, ce lieu sacré de l'Alsace.
Jean passa près de Heidenbruch, regarda les contrevents verts, et continua, sa route. «Oncle Ulrich, murmura-t-il, vous seriez cependant heureux de me voir et 10 d'apprendre où je vais, et avec qui, peut-être, je serai tout à l'heure!»
A midi il entra dans la cour du couvent bâti tout à la pointe de la montagne, et là, il trouva non pas la foule, mais plusieurs groupes de pèlerins, des voitures dételées, 15 des chevaux attachés au tronc des antiques tilleuls. Il se dirigea vers les chapelles qui sont à droite. Il ne fit que traverser la première, mais il s'arrêta dans la seconde, aux voûtes surbaissées, devant la châsse où l'on voit, couchée, la statue en cire de la patronne de l'Alsace, de 20 l'abbesse sainte Odile, si douce avec son visage rose, son voile, sa crosse d'or, son manteau violet doublé d'hermine. Jean s'agenouilla; de toute la force de sa foi, il pria pour la maison divisée et triste d'où il éprouvait un contentement de se sentir éloigné, et pomr qu'Odile Bastian ne 25 manquât pas à ce rendez-vous dont l'heure approchait. Comme il était une âme sincère, il ajouta: «Que notre chemin noua soit montré! Puissions-nous le suivre ensemble! Puissions-nous voir se lever les obstacles!» A la même place, toute l'Alsace, depuis des siècles, s'était 30 agenouillée.
Il sortit alors, et se rendit au réfectoire où les reli-
gieuses avaient commencé à servir les premiers visiteurs.
Odile n'était pas là. Après le déjeimer, qui fut très long,
constamment ralenti par l'arrivée de nouveaux pèlerins,
Jean sortit en hâte, descendit au bas du rocher qui porte
5 le monastère, et, retrouvant la route qui passe auprès
de la fontaine de sainte Odile, alla se poster dans ime partie
épaisse de la futaie qui dominait im tournant de la route.
Il était deux heures. Dans ime heure, les cloches de
Pâques sonneraient. Les curieux qui venaient pour elles
lo devaient ne pas être loin du sommet.
Et, en effet, dans le grand silence, Jean entendit, venant d'en bas, des fragments de voix mêlées, qui frôlaient au vol la courbe de la forêt. Une phrase sifflée: «Formez vos bataillons,» • avertit Jean que des étudiants 15 alsaciens allaient passer.
Puis un jeune ménage monta: la femme habillée de noir, et coiffée d'une coiffe de dentelle en forme de casque; l'homme portant la veste à im rang de boutons de cuivre, et la toque de fourrure.
20 Un peu après, il regarda passer, bavardant, des femmes d'Alsheim et de Heiligenstein, fraîches, mais n'ayant aucune trace de costume alsacien.
Deux minutes encore s'écoulèrent.
Un pas s'éleva de la brume, un prêtre parut, âgé, pe- 25 sant, qui s'épongeait le visage en marchant. Deux enfants, la mine éveillée, sans doute les fils attardés d'une des femmes qui venaient de disparaître, le dépassèrent, et, saluant tous deux ensemble, dirent en alsacien: — Loué soit Jésus-Christ, monsieur le curé!
30 — Dans les siècles des siècles! répondit le prêtre.
Que de fois cette salutation avait résonné sous les voûtes de la forêt!
Jean regarda devant lui, comme ceux qui songent, et qui ne voient plus que des formes vagues, sans y attacher leur pensée.
Et il demeura ainsi im peu de temps. Alors, un murmure à peine perceptible monta siu: les flocons de brume: 5 «Je vous salue, Marie, pleine de grâce, vous êtes bénie entre toutes les femmes...» Un second murmure succéda au premier et termina VAve: «Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous...» Et un trouble involontaire, xme certitude mystérieuse, précéda l'apparition de 10 deux femmes qui montaient.
Elles étaient grandes toutes les deux. La plus âgée était une vieille fille d*Alsheim, qui avait le visage de la couleur de la brume. La plus jeime marchait à droite, au bord du sentier, et sa fière tête un peu levée, ses che- 15 veux blonds, se détachaient sur Fécran pâle du nuage qui emplissait la courbe. Jean ne fit pas im mouvement, et cependant la plus jeune le vit et tourna la tête. Odile sourit, et, sans interrompre la prière, d'im signe de ses yeux qui désignèrent le sommet, répondit: 20
— Je vous attendrai là-haut.
Les deux femmes ne ralentirent pas même leur marche.
Jean laissa s'écouler quelques minutes, et suivit le même chemin. Au détour de la route, quand elle devient droite poiu: aboutir au couvent, il vit les deux voyageuses 25 traverser la cour et se diriger vers la chapelle.
Dix minutes plus tard, Odile sortait toute seule de la chapelle, et, devinant que Jean Oberlé l'attendait ailleurs que dans cette cour trop pleine de témoins, reprenait le chemin de la forêt. Elle marchait vite. Quand elle ar- 30 riva auprès de Jean, elle releva le visage, et dit, sans s'arrêter:
— La femme qui m'a accompagnée est à se reposer. Me voîd...
— Que c'est bon à vous d'avoir cru en moi! dit Jean. Venez, Odile.
5 Us prirent, sous la futaie, un sentier qui tourne autour du monastère. Ils n'avaient plus de témoins, et Jean vit que les yeux d'Odile se levaient vers lui. Le bois ne faisait d'autre bruit que celui des gouttes de brume tombant des feuilles. Us étaient tout près l'un de l'autre.
10 — Je vous ai demandé de venir, dit Jean, afin que vous décidiez de ma vie. Vous avez été l'amie de ma première jeunesse... Je voudrais que vous fussiez celle de toujours.
Odile, le regard perdu à présent dans le lointain^ trem-
15 blaît im peu en répondant:
— Avez-vous songé? . . .
— Atout!
— Même à ce qui peut nous séparer?
— Que voulez-vous dire par là? De quoi avez-vous 20 peur? Serait-ce d'entrer dans ime famille désunie?
— Non.
— Vous la réconcilieriez, en effet, j'en suis sûr; vous en seriez la joie et la paix. Que craignez-vous donc? Estce l'opposition de mon père ou du vôtre, qui sont devenus
25 ennemis?
— Cela pourrait se vaincre, dit la jeune fille.
— Alors c'est que votre mère me hait, repartit Jean impétueusement. Elle me hait, n'est-ce pas? L'autre jour, je l'ai trouvée si dure pour moi, si offensante...
30 La tête blonde fit un signe de dénégation.
— Elle sera plus lente à croire en vous que ne l'a été mon père, plus lente que je ne l'ai été moi-même. Mais,
lorsqu'elle aura Vu que votre éducation n'a pas changé en vous l'âme alsacienne, elle reviendra de ses préventions.
Après un instant de silence, Odile ajouta:
— Je ne crois pas me tromper: les obstacles d'au jour- 5 d'hui pourront être écartés, ou par vous, ou par moi, ou par tous deux. J'ai peur seulement de ce que je ne connais pas, du moindre incident qui viendrait aggraver, demain, im état si troublé...
— Je comprends, dit Jean; vous redoutez l'ambition 10 de mon père?
— Peut-être!
— Elle nous a déjà bien fait souffrir. Mais il est mon père; il tient à me garder ici, il me le dit tous les jours: quand il apprendra que je vous ai choisie, Odile, s'il a 15 des projets personnels qui briseraient notre imion, il consentira au moins à les ajourner... N'ayez pas même cette crainte-là. Nous vaincrons.
— Nous vaincrons! reprit-elle.
— J'en suis sûr, Odile. Vous rendrez douce ma vie, 20 qui serait difficile, peut-être même impossible, si vous n'étiez pas là. C'est pour vous que je suis rentré au pays... Je vous aime, Odile!
Il prit la main d'Odile, qui répondit, les yeux levés vers la trouée de lumière qui s'ouvrait en avant: 25
— Dieu m'est témoin que je vous aime aussi!
— Oui, dit Jean, nous serons victorieux de tout! Nous vaincrons les obstacles multiples nés de la même question terrible: il n'y a qu'elle entre nous...
— Sans doute: il n'y a qu'elle dans ce coin du monde. 30
— Elle empoisonne tout!
Odile s'arrêta, et tourna vers Jean son visage rayonnant
de ce bel amour fier qu'il avait souhaité connaître et inspirer.
— Dites qu'elle agrandit tout! Nos querelles, ici, ne sont pas des querelles de village. Nous sommes pour
5 ou contre une patrie. Nous sommes obligés d'avoir du courage tous les jours, de nous faire des ennemis tous les jours, de rompre tous les jours avec d'andens amis qui nous seraient volontiers fidèles, mais qui ne le sont plus à l'Alsace. Nous n'avons presque pas d'acte ordinaire
lô de la vie qui soit indifférent, qui ne soit une aflSrmation. Je vous assure qu'il y a là une noblesse, Jean.
— C'est vrai, Odile bien-aimée.
Us s'arrêtèrent tous deux pour jouir de ce mot délicieux. Et, à voix basse, bien qu'il n'y eût de témoins que les 15 sapins remués par le vent, ils parlèrent de l'avenir, comme d'une conquête déjà commencée.
— J'aurai pour moi Lucienne, disait Jean. Je lui confierai mon secret lorsque l'occasion sera bonne. Elle me soutiendra par intérêt et par affection, et je compte
20 beaucoup sur elle.
— Je compte siu: mon père, répondait Odile; car il est déjà bien disposé pour vous... Mais prenez garde de ne faire aucime imprudence qui l'irriterait... N'essayez pas de me voir à Alsheim, ne hâtez pas l'heiure...
25 — L'heure délicieuse où vous me serez promise!
Ils se sourirent l'un à l'autre, pour la première fois.
— Entendez-vous là-bas? C'est la première cloche de Pâques?
Elle l'entraîna, presque sans rien dire. Es se séparèrent, 30 poiu: remonter vers l'abbaye par deux sentiers différents.
— J'irai vous retrouver sur la terrasse, dit la jeime fille.
En quelques minutes, Jean eut retraversé la cour, suivi les corridors du monastère, et ouvert la porte qui donne sur un jardin en angle aigu, à Test des bâtiments. C'est là que tous les pèlerins de Sainte-Odile se réunissent pour voir TAlsace, quand le temps est clair. Un mur, à hau- 5 teur d'appui, longe la crête d'un bloc énorme de rocher qui s'avance en éperon au-dessus de la forêt.
Dans l'étroit refuge ménagé pour les pèlerins et les curieux, il y avait, à l'entrée, un homme âgé, portant le costume des vieux Alsaciens du nord de Strasbourg; près 10 de lui, le prêtre aux cheveux gris frisés, que les enfants avaient salué le matin, sur la pente de Sainte-Odile; à deux pas plus loin, le jeune ménage de paysans. C'étaient tous des Alsaciens. Ils échangeaient des propos lents et banals comme il sied entre inconnus. Quand ils virent 15 s'avancer Jean Oberlé, plusieurs se détournèrent, et ils se sentirent liés tout à coup par la communauté de race qui s'affirmait dans la commune défiance.
— Est-ce im Allemand, celui-là? dit une voix.
Le vieux qui était près du prêtre jeta un coup d'œil du 20 côté du jardin, et répondit:
— Non, il a les moustaches françaises et un air de chez nous.
— Je l'aï vu se promener avec mademoiselle Odile Bastian, d'Alsheim, dit la jeune femme. 25
Le groupe, rassuré, 4e fut davantage encore lorsque Jean eut salué le curé en alsacien, et demandé:
— Les cloches d'Alsace seraient-elles en retard?
Ils sourirent tous, non pour ce qu'il avait dit, mais parce qu'ils se sentaient entre eux, chez eux, sans témoin 30 gênant. Odile vint à son tour, et, à droite du premier groupe, s'appuya au mur.
58 LES OBEELÉ
Les cloches n'étaîent pas en retard. Dans la brume qui montait, leurs voix étaient encloses et serrées. Elles s'échappèrent tout à coup du nuage. «Pâques! Pâques! Le Seigneur est ressuscité! Il a changé le monde et dé- 5 livré les hommes! Les deux sont ouverts!» Elles chantaient cela, les cloches d'Alsace. L'air priait. Les âmes songeaient au Christ ressuscité. Plusieurs songeaient à l'Alsace.
— H y a du bleu, dit une voix.
lo — Du bleu, là-haut, répéta une voix de femme, comme en un rêve.
On l'entendit à peine, dans le mugissement de sons qui soufl3ait de la vallée. Cependant, tous les yeux à la fois se levèrent. Us virent que, dans la masse des
15 brumes, des abîmes bleus s'ouvraient. Et, quand ils regardèrent de nouveau en bas, ils reconnurent que le nuage aussi se déchirait sur les pentes. C'était l'éclâircie. Puis, brusquement, les derniers lambeaux de brume étirés, tordus, lamentables, montèrent en tourbillons, frôlèrent la
20 terrasse, la dépassèrent. Et la plaine d'Alsace apparut, bleue et dorée.
Un de ceux qui regardaient cria :
— Que c'est beau!
Tous se penchèrent en avant, pour voir, dans l'ouver- 25 ture de la montagne, la plaine qui s'élargissait à l'infini. Toutes ces âmes d'Alsaciens s'émurent. Trois cents villages de leur patrie étaient au-dessous d'eux, dispersés dans le vert des moissons jeunes. Ils s'endormaient au son des cloches.
30 Le vieil Alsacien qui se tenait aux côtés du prêtre, dit, en étendant le bras:
— J'entends les cloches de la cathédrale.
H montrait, dans le lointain des terres plates, la flèche célèbre de Strasbourg, qui avait Tair d'une améthyste, haute comme im ongle.
Mais il ajouta:
— Regardez encore là-haut! 5 Ils virent tous alors que le nuage était monté très haut,
jusqu'aux régions où passaient encore les rayons du soleD. Le nuage, informe aux flancs de la montagne, s'était étendu dans le ciel, en travers, et faisait comme une bande de gerbes de glaïeuls jetée au-dessus des Vosges et de la lo plaine. Il y en avait de rouges comme du sang, et d'autres plus pâles, et d'autres qui étaient comme de l'or en fusion. Et tous les témoins élevés entre les deux abîmes, ayant suivi du regard la longue traînée lumineuse, remarquèrent qu'elle éclairait de son reflet la terre, et que 15 les maisons lointaines de la ville capitale et la flèche de la cathédrale ressortaient, en lueur fauve, de l'ombre qui s'épaississait.
— Cela ressemble à ce que j'ai vu dans la nuit du 23 août 1870, fit le vieil Alsacien. J'étais ici même, ce jour- 20 là . . . J'étais ici avec des femmes et des filles des villages d'en bas, qui étaient montées parce que le bruit du canon redoublait. Nous entendions le canon comme à présent les cloches. Les bombes éclataient comme des fusées. Nos femmes pleuraient ici où vous êtes. Ce fut cette 25 Duit-là que la bibliothèque prit feu, que le Temple-Neuf prit feu, et le Musée de peinture. Alors, il s'éleva une fumée jaune et rouge, et les nuages ressemblèrent à ceux que vous regardez. Strasbourg brûlait. Ils ont lancé contre elle cent quatre-vingt treize mille obus! 30
Jeune, un des étudiants tendit le poing.
— A bas! grommela l'autre.
Le paysan quitta sa toque, et la garda sous son bras, sans rien dire.
Les cloches sonnaient moins nombreuses. La nuit venait.
5 Bientôt, il ne resta plus, sur la terrasse, que trois personnes. Les autres étaient parties lorsque le secret de leurs âmes alsaciennes avait été révélé.
Le vieux prêtre, voyant devant lui les deux jeunes gens près Tun de Tautre, et la tête d'Odile toute proche de 10 répaule de Jean, demanda:
— Fiancés?
— Hélas! répondit Jean, souhaitez que cela devienne vrai!
— Je le souhaite. Que Dieu vous fasse heureux! Je 15 vous souhaite, à vous qui êtes jeunes, de revoir l'Alsace
française.
Il s'éloigna.
— Adieu, dit Odile rapidement. Adieu, Jean!
Elle tendit la main, et partit sans se détourner. Jean 2o demeura près du mur de la terrasse.
Les oiseaux de nuit, mêlant leurs cris, descendaient de futaie en futaie. Pendant un quart d'hemre leurs appels retentirent sur les flancs de la montagne. Puis le silence complet s'établit. La paix monta enfin, avec le 25 parfimi des forêts endormies.
vn
Un matin de la fin d'avril, Jean Oberlé, qui se rendait chez le fonctionnaire de l'administration des forêts qu'il avait depuis longtemps promis d'aller voir à Strasbourg,
passait sur le quai des Bateliers, lorsqu'une femme sortit d'un café, traversa la rue, et, s'excusant:
— Pardonnez-moi... Si monsieur voulait bien venir... Un de ses amis le demande.
— Qui cela? dit Jean étonné. S
— L'officier, le plus jeune, là-bas.
Elle désignait, du doigt, l'ombre confusément animée que formait, sous le store de toile baissé, l'intérieur de la salle avec ses groupes de clients.
Jean, après avoir hésité un instant, la suivit, et fut lo siupris de rencontrer là six officiers, dont trois du régiment de hussards, assis devant des tables, causant haut, fumant, et buvant. H cherchait encore qui avait bien pu l'appeler, lorsqu'un très jeune cavalier, mince dans sa timique bleu de ciel à ganses d'or, se leva au fond de la 15 salle à gauche. Près du lieutenant qui se levait, et autour de la même table, un capitaine et un commandant étaient restés assis.
L'Alsacien reconnut le lieutenant Wilheim von Famow, Prussien, de trois années plus âgé que lui, et qu'il avait 20 vu autrefois, pendant sa première année de droit, à Munich, où Famow était alors sous-lieutenant dans im régiment de uhlans bavarois. Depuis lors, il ne l'avait pas revu.
C'était bien Famow: c'était la même façon élégante et 25 hautaine de tendre la main, le même visage blond, imberbe, le nez petit, un peu relevé, impertinent, et des yeux admirables, bleu d'acier, d'un bleu dur, où vivait l'orgueil de la jeunesse, du commandement, d'une himieur batailleuse et brave. Le corps était taillé pour faire plus 30 tard im cuirassier solide et massif. Mais il était très mince encore et si bien proportionné, si agile, si évidem-
ment aguerri et nerveux, que la réputation de beauté avait été acquise à M. de Famow, bien qu'il n'eût pas la beauté du visage, de sorte qu'on disait à Munich, tantôt de beau Famow», et tantôt «Famow Tête de S Mort».
Jean Oberlé vit qu'en se levant, Famow parlait au commandant, sop voisin immédiat, un soldat robuste, aux yeux lents et fermes.
— Monsieur lé commandant me permet-il de lui pré-. 10 senter mon camarade Jean Oberlé, le fils de l'industriel
d'Alsheim?
— Parfaitement, monsieur... un Alsacien intelligent... très répandu...
La seconde présentation amena, de la part du capi-
15 taine, — un homme encore jeune, d'éducation évidemment raflSnée et d'humeur non moins évidemment hautaine, — les mêmes expressions flatteuses à l'adresse de l'industriel d'Alsheim: «Oui vraiment, M. Oberlé est bien coûnu,... un esprit des plus éclairés;... j'ai eu le plaisir de l'aper-
20 cevoir;... vous me rappellerez au souvenir de M. Oberlé...» Jean se sentit humilié par les prévenances des deux officiers. Il avait l'impression qu'il était l'objet d'attentions exceptionnelles, lui dvil, lui bourgeois, lui Alsacien, lui que, de toute façon, ces hauts personnages devaient
25 tenir pour leur infcrieiir. «Ce qu'a fait mon père est donc de grande importance, pensait-il, pour qu'on le paye de la sorte?»
Un signe du commandant, presque tout de suite, mit fin à ce malaise, et rendit leur liberté aux deux jeunes
30 gen^, qui allèrent s'asseoir à la table la plus éloignée de la fenêtre, dans le fond de la salle.
— C'est absolument par hasard que vous me rencontrez
îcî, dît Famow avec une îtonîe où perçaît Forgueil du lieutenant prussien... Mon régiment y fréquente peu... Ce sont plutôt les oiSciers d'infanterie. . . Mais nous venons de faire une reconnaissance, et mon commandant avait très chaud... Vous me pardonnez, mon cher Oberlé, de 5 vous avoir envoyé chercher...
— C'est très amical, au contraire. Vous pouviez difficilement quitter vos chefs.
— Et je désirais renouer connaissance avec vous... Depuis si longtemps, depuis Munich, nous ne nous sommes 10 pas revus. . .
En parlant, les deux jeunes gens s'étudiaient, avec la curiosité de deux êtres qui cherchent à combler des années d'inconnu.
— Il me semble, reprit Farnow, que vous êtes tout 15 nouvellement arrivé?
— En effet, depuis la fin de février.
— On m'a assuré, dans le monde, que vous faisiez, au 1» octobre, votre volontariat dans les hussards?
~ C'est exact. 20
— Saviez-vous, Oberlé, que j'avais eu l'honneur de rencontrer votre père dans le monde, l'hiver dernier? Je me suis fait présenter...
— Pardonnez-moi, je suis si nouveau encore...
Les conversations étaient assez languissantes, en ce 25 moment, et Jean observa que les deux tuniques bleues se tournaient vers lui; que le commandant et le capitaine examinaient la physionomie du futur volontaire.
— Je serai heureux de vous voir plus longuement, dit Famow en baissant la voix. Désormais, j'espère que 30 nous pourrons nous rencontrer...
— Vous connaissez Alsheim?
^Ouî, nous y sommes passés plusieurs fois, en manœuvre...
Visiblement, le lieutenant cherchait à savoir jusqu'oii il pouvait s'avancer. Il était en pays annexé, beaucoup 5 d'incidents de la vie quotidienne le lui avaient appris. H ne se soudait pas de renouveler l'expérience. H tâtait sa route... Pouvait-il promettre une visite? Il l'ignorait encore. Jean, de son côté, se sentait troublé. Cette chose si simple, recevoir im camarade d!autrefois, lui
10 semblait, maintenant, un problème, délicat à résoudre. Personnellement, il eût incliné vers l'affirmative. Mais ni madame Oberlé, ni le grand-père, n'admettraient une exception à la règle jusqu'à présent si fermement maintenue: ne pas ouvrir à des Allemands, en dehors des
15 relations d'affaires, banales et rapides, la maison du vieux député protestataire.
— J'irai vous voir, mon cher Famow, avec beaucoup de plaisir. •
L'Allemand comprit, fronça le sourcil, et se tut. 2o — Je serai charmé moi-même, dit-il enfin.
Il fit apporter une bouteille de bourgogne, et, ayant rempli le verre de Jean et le sien :
— A votre retour à Alsheim! dit-il.
Puis, buvant d'un trait, il reposa le verre sur la table.
25 — Je suis vraiment satisfait de vous retrouver. Je vis assez seul, et vous connaissez mes goûts. En dehors de mon métier, que j'adore, au-dessus duquel je ne place rien, sinon Dieu qui en est le grand juge, j'aime surtout la chasse. Si cela vous plaît de faire un tour chez moi?
30 J'ai loué une chasse près de Haguenau, moitié bois et moitié plaine; j'ai des chevreuils; j'ai du lièvre et du faisan, des bécassines.
La conversation continua un peu de temps sur ce thème. Puis Famow acheva de vider, avec Jean, la bouteille de bourgogne.
— Si vous le permettez, Oberlé, je vous accompagnerai quelques pas. Dans quelle direction allez-vous? 5
— Du côté de l'Université.
— C'est la mienne.
Les deux jeunes gens se levèrent ensemble. Le jeune lieutenant tira le bas de sa tunique, pour effacer les plis, prit sur ime chaise sa casquette plate, et, marchant le 10 premier, avec une raideur voulue, à demi tourné vers la table où se trouvaient le commandant et le capitaine, les salua d'une inclination du corps à peine sensible et plusieurs fois répétée. Les deux chefs inspectaient par habitude ce lieutenant. Gentilshommes eux-mêmes, très 15 jaloux de l'honneur du corps, ils s'intéressaient à tout ce qui pouvait être, dans la conduite, l'attitude, la tenue ou les propos d'un subordonné, l'objet d'xm jugement public. L'examen dut être favorable à Famow. D'un geste de la main, amical et protecteur, le commandant lui donna 20 congé.
A peine dans la rue:
— Eh bien! demanda Farnow, ils ont été parfaits, n'est-ce pas?
— Oui. 25
— Comme vous dites cela! Vous ne les avez pas trouvés prévenants? Quand vous les aurez vus dans le service...
— Ils ont été trop aimables, au contraire, interrompit Jean. Je m'aperçois, de jour en jour davantage, qu'il 30 a fallu que mon père s'humiliât beaucoup, pour être si honoré en haut lieu... Et cela me blesse, Farnow!
L'autre le fixa gravement, et répondit:
— Franzosenkopfl Tête de Français! Quel étrange caractère que celui de ce peuple, qui ne peut pas prendre son parti d'avoir été conquis, et qui se croit déshonoré
5 quand les Allemands lui font ime avance!
— C'est qu'ils n'en font pas de gratuites, répliqua Oberlé. Le mot ne déplut pas à Famow. H lui parut une sorte
d'hommage au tempérament rude et utilitaire de sa race. Devant lui, et venant du côté des quartiers neufs de lo la ville, un soldat conduisait deux chevaux, ou plutôt se laissait conduire par eux. H était ivre.
— Qu'est-ce que c'est? grommela Famow. Un soldat ivre, à cette heure-d!
Un frisson de colère secoua les épaules du lieutenant, 15 qui marcha droit au soldat, dont les chevaux reculaient, effrayés. L'officier était humilié pour l'Allemagne.
— Halte! cria-t-il. Tiens-toi droit!
Le soldat le regarda, hébété, fit im effort, et réussit à se tenir immobile, à peu près droit.
20 — Ton nom?
Le soldat dit son nom.
— Tu auras ton compte à la caserne, brute! Et, en attendant mieux, voilà ce que je te donne pour déshonorer, comme tu le fais, l'uniforme!
25 H étendit le bras droit de toute sa longueur, et, de sa main gantée, dure coname l'ader, il gifla l'homme. Le sang jaillit au coin de la bouche; les épaules se rejetèrent en arrière; les bras se raccomrcirent comme pour boxer. Jean vit les yeux égarés de l'ivrogne qui, de douleur et
30 de colère, faisaient tout le tom: de l'orbite. Puis ils se •fixèrent en bas, sur les pavés, domptés par im souvenir confus et terrifiant de la puissance de l'offider.
— Marche à présent! cria Famow. Et ne bronche pas. 'H était au milieu du quai, redressé, botté, d'ime tête
plus grand que sa victime, enveloppé de soleil, les yeux fulgurants, le dessous des paupières et le coin des lèvres creusés par la colère, et tel enfin qu'avaient dû Fentrevoir s ceux qui Pavaient surnommé Tête de Mort.
— Vous avez été loin, ce me semble, dit Oberlé: ce que vous venez de faire est défendu par des ordres formels de TEmperem:. Vous risquez d'avoir ime histoire...
— C'est la seule manière de traiter ces brutes-là! ré- lo pondit Famow, les yeux encore flambants. Je m'étonne que vous n'ayez pas encore aperçu, vous qui avez séjourné dans toutes les provinces de l'Allemagne, que nous sommes nés pom: la conquête du monde, et que les conquérants ne sont pas des hommes doux, jamais, ni même des hommes 15 parfaitement justes.
H ajouta, après quelques pas:
— Je serais désolé de vous avoir déplu, Oberlé; mais je ne peux pas vous cacher que je ne regrette pas ce que j'ai fait. Sachez seulement qu'au fond de mes colères, 20 il y a la discipline, la hiérarchie, la dignité de l'armée dont je fais partie... Ne rapportez pas l'incident, chez vous, sans dire l'excuse... Ce serait trahir un ami... Allons, au revoir!
f H tendit la main. Ses yeux bleus perdirent, pour un 25 moment, quelque chose de leur indifférence hautaine:
— Au revoir, Oberlé! Vous êtes à la porte de votre bureaucrate des forêts.
viir
Jean revint d'assez bonne heure à Alsheim. Lucienne lisait sous les arbres du parc. Ses yeux intelligents se levèrent en somiant de la page qu'Us parcouraient. Elle embrassa Jean et dit:
5 — Mon cher, que tu me manques donc! Que diable fais-tu toujours en voyage?
— Des découvertes, ma chère sceiu". D'abord, j'ai passé trois heures dans les bureaux de la conservation des forêts, où j'ai appris...
10 — Tu diras ça à mon père, interrompit-elle. Racontemoi donc une nouvelle de Strasbourg, ime toilette, ime conversation avec quelqu'xm du monde?
— C'est vrai, dit en riant le jeune homme; j'ai fait une rencontre.
15 — Intéressante?
— Oui, ime ancienne connaissance de Munich, un lieutenant de hussards.
— M. de Famow?
— Lui-même, le lieutenant au 9« hussards rhénans 20 Wilhelm von Famow. Q'as-tu donc?
Ils étaient à la moitié de l'avenue, protégés par xm massif d'arbustes. Lucienne, brave et provocatrice comme toujours, croisa les bras et dit, calmant sa voix:
— Il y a qu'il m'aime.
25 — Lui?
— Et que je l'aime.
Jean s'écarta de sa sœiu: poiu: la mieux voir.
— Cela n'est pas possible!
— Et pourquoi donc?
— Mais, Ludenne, parce qu'il est Allemand, Prussien, officier!
Il y eut un silence, le coup avait porté. Jean devint t»ut pâle. U reprit:
— Tu n'ignores pas, non plus, qu'il est protestant? 5 Elle jeta son livre sur un banc, et relevant la tête, et
toute frémissante sous la contradiction:
— Crois-tu que je n'aie pas réfléchi? Je sais tout ce qu^on peut dire. Oui, on criera, on m'accusera, on me . plaindra, on essaiera de m'ébranler, et tu commences, 10 toi, n'est-ce pas? Mais je te préviens que les arguments sont inutiles, tous les arguments... Je l'aime. Ce n'est pas à faire, c'est fait. Et je n'ai qu'im désir: savoir
si tu seras pour ou contre moi. Car ma résolution, mon ami, ne changera pas. 15
— Ohl mon Dieu, mon Dieu! fit Jean, en se cachant la figure dans ses mains.
— Je ne croyais pas que cela pût te faire tant de peine. Je ne comprends pas. Est-ce que tu partages leur haine stupîde? Dis? Parle donc? Tu es plus pâle que moi, 20 qui suis cependant seule en cause!
Elle lui prit les mains, et lui découvrit le visage. Et Jean la considéra un moment d'un air étrange, comme ceux dont le regard n'a pas encore été rejoint par la pensée.
Fuis il dit: 25
— Tu te trompes: nous sommes tous deux en cause, Lucienne!
— Pourquoi?
— L'un contre l'autre, parce que j'ai aussi im amour
à t 'apprendre: j'aime Odile Bastian! 30
Elle fut épouvantée de ce qu'elle entrevit dans ce nom d'Odile, et touchée en même temps, parce que l'argu-
ment était un argument d'amour, et une confidence. Toute son irritation tomba subitement. Lucienne pencha la tête sui l'épaule de son frère.
— Mon pauvre Jean,... la fatalité nous poursuit... 5 Odile Bastian et l'autre... Deux amours qui s'excluent...
Ah! mon pauvre cher, c'est le drame de famille qui se perpétue par nous ! . . .
Elle se redressa, ayant cru entendre un pas, et, prenant le bras de son frère, continua, nerveusement: 10 — Nous ne pouvons pas causer id... Viens dans les champs; là, personne ne nous troublera.
Au bras l'im de l'autre, pressant le pas, se parlant à voix basse et par phrases brèves, ils sortirent par la grille.
— Peut-être avons-nous tort de nous troubler, dit 15 Lucienne. Est-il certain que nos deux projets soient
inconciliables?
— Oui: la mère d'Odile Bastian n'acceptera jamais que sa fille devienne la belle-sœiu: d'un officier.
—Que sais-tu, toi-même, si cet officier n'aurait pas 2o préféré entrer dans une famille moins arriérée que la nôtre? dit Lucienne blessée. Ton projet peut aussi nuire au mien.
— Pardon, je connais Famow: rien ne l'arrêtera.
— A vrai dire, je le crois! fit la jeune fille, dont le visage 25 se releva et rougit d'orgueil.
— Il est de ceux qui n'ont jamais tort.
— Parfaitement.
— Tu fais partie de ses ambitions.
— Je m'en flatte.
30 — Tu peux donc être bien tranquille: il n'aura pas d'hésitation... Les scrupules viendront du côté des Bastian, qui sont des raffinés d'honneur...
— Ah! s'il t'entendait, dît Lucîenne en quittant le bras de son frère, il se battrait avec toi!
— Qu'est-ce que cela prouverait?
— Qu'il a senti l'injure comme je la sens moi-même, Jean. Car M. de Famow est homme d'honneur! s
— Oui, à sa façon, qui n'est pas la nôtre.
— Très brave ! Très noble !
— Féodal plutôt, ma chère, c'est leiu: noblesse... Peu importe, d'ailleurs. Je ne suis pas d'hiuneur à discuter... Je souffre trop... Tout ce que je veux dire, c'est lo que ma demande sera repoussée; — je le devine; j'en suis sûr; — et que M. de Famow ne comprendra pas pourquoi, et que, s'il le comprenait, il ne reculerait pas, il n'aurait pas l'idée de se sacrifier... En disant cela, je ne le calomnie pas; je le pénètre. iS
T—S'il y avait plus longtemps que nous vivions ensemble, Jean, tu aurais su mes idées siu: le mariage, et je t'étonnerais moins aujourd'hui... Je me suis promis de n'épouser qu'un homme très riche. Je ne veux pas avoir pem: pour mon lendemain. Je veux être sûre, et 20 dominer...
— La condition est remplie, dit Jean avec amertume. Famow a de grandes terres en Silésie. Mais il est également lieutenant au 9^ régiment de hussards rhénans!
— Eh bien? 25
— Officier dans ime armée contre laquelle ton père s'est battu, ton oncle s'est battu, et tous tes parents de même, tous ceux qui avaient l'âge de porter les armes.
— Sans doute... Et moi-même, mon ami, je n'aurais pas demandé mieux que d'épouser un Alsacien. Mais 30 je n'ai pas trouvé ce que je souhaitais. Presque tout ce qui avait un nom, une fortime, ime influence, a opté
72 LES OBESLE
pour la France... c'est-à-dire abandonné l'Alsace après la guerre... On a appelé cela du patriotisme... Qu'estil resté? Tu peux compter facilement les jeunes gens d'origine alsacienne, appartenant à des familles riches, 5 et qui amraient pu prétendre à épouser Lucienne Oberlé... Elle continua en s'animant:
— Mais ils ne m'ont pas demandée; ils ne me demanderont pas, ceux-là, mon cher! Voilà ce que tu n'as pas compris, peut-être? Us se sont écartés, avec leiurs pa-
10 rents, parce que mon père se ralliait. Ds ont mis notre famille en interdit. La situation est telle que, bon gré, mal gré, je ne serai pas demandée par im Alsacien... Ce n'est pas ma faute... J'ai su ce que je faisais, je te l'assure, quand j'ai accepté M. de Famow.
XS — Accepté?
— En ce sens que je suis liée, évidemment. J'ai été, l'automne dernier, mais surtout depuis quatre mois, l'objet d'attentions sans nombre de la part de M. de Farnow...
20 — C'est lui qui visitait dernièrement la scierie avec un autre officier?
— Oui, mais je l'ai vu surtout dans le monde, à Strasbourg, quand mon père me conduisait dans les dîners et dans les bals... Je le rencontrais sans cesse... H avait
2$ toute liberté de me parler... Enfin, quand il est venu ici, justement, il a demandé à mon père si j'autoriserais une première démarche. Et, ce matin même, après déjeuner, j'ai fait répondre que oui...
— Alors, mon père consent?
30 — Oui.
— Les autres?
— Ignorent tout. Et ce sera terrible, tu penses bien!
' L£S OBERLÉ 73
Ma mère! Mon grand-père! L'oncle Ulrich! J'espéraîs ton appui, Jean... Il faut d'abord que M. de Famow soit présenté à maman, qui ne le connaît pas..; Alsheim est impossible encore... Nous avions songé à une réunion, dans ime maison tierce, à Strasbourg... Mais, s si je dois compter un ennemi de plus, à quoi bon te parler de mes projets?...
Us s'arrêtèrent. Jean songea un moment. Puis, ramenant son regard sur Lucienne qui, le front levé, suppliante, inquiète, ardente, guettait ses mots: lo
— Tu ne peux savoir combien je souffre. Tu as détruit toute ma joie!
— Mon pauvre ami, je l'ignorais, ton amour!
— Et moi, je ne me sens pas le courage de détruire
le tien... 15
Lucienne lui jeta les bras autour du cou.
— Que tu es généreux, mon Jean! Que tu es bon! H l'écarta, et dit tristement:
— Non, je ne t'approuve pas. Non^ je n'ai pas de confiance dans ton bonheur ... 20
— Mais, au moins, tu me laisses libre? Tu ne t'opposeras pas? Tu me défendras auprès de maman?
— Oui, puisque tu t'es engagée déjà, puisque tu as le consentement de mon père. . . . Seulement, je garde ma liberté vis-à-vis de Famow. 25
— Qu'entends-tu par là? demanda-t-elle vivement.
— Je veux, répliqua Jean, d'un ton d'autorité où Lucienne sentit l'invincible résolution de son frère, je veux qu'il sache parfaitement ce que je pense. S'il persiste, après cela, dans sa volonté de t'épouser, il ne 30 se méprendra pas, du moins, sur les différences de sentiments et d'idées qui nous séparent.
— Cela, je le veux bien, répondit Ludenne, subitement rassurée, et qui sourit, dans la certitude que M. de Famow résisterait à l'épreuve.
Elle se détourna du côté d'Alsheim. Un cri de vic- 5 toire lui montait aux lèvres. Elle le retint. Elle demeura quelque temps silencieuse, respirant vite, et cherchant ce qu'elle pourrait bien, dire poiu: ne pas dire son bonheur insultant.
Puis elle secoua la tête:
10 — Pauvre maison! fit-elle. A présent que je dois en sortir, elle va me devenir chère. Je suis persuadée que, plus tard, quand la vie de garnison m'aura entraînée très loin de l'Alsace, j'amrai des visions d'Alsheim, je le reverrai en imagination, tiens, comme il est là. 15 La ligne onduleuse de la futaie des Bastian, qui se soulevait comme un petit nuage bleuâtre au delà des derniers jardins, la fit se souvenir de la douleur de Jean.
— Mon Jean, mon frère Jean, dit-elle, je répondrai à ce que tu feras pour moi, en t'aidant de mon mieux.
20 Qui peut savoir si, en travaillant ensemble, nous ne résoudrons pas le problème?...
— Non, il est au-dessus de tes forces et des miennes.
— Odile t'aime? Oui, n'est-ce pas qu'elle t'aime? Alors, vous serez bien forts...
25 Jean fit im geste de lassitude.
— N'essaye pas, Lucienne, revenons...
— Je t'en prie... Raconte-moi, au moins, conmaent tu l'as aimée... Je suis digne de comprendre cela... Tu n'as que moi, à qui tu puisses sans danger ouvrir ton âme.
30 Elle fut affectueuse, elle trouva des mots justes pour peindre la beauté fière d'Odile, et Jean parla. Il le fit, par besoin de confier à quelqu'un l'espérance qu'il avait
eue, et qui luttait encore pour ne pas mourir. D raconta la vigile de Pâques à Sainte-Odile. De là, Tun aidant l'autre à se souvenir, à préciser des dates, ils remontèrent dans le passé, jusqu'aux âges lointains où les divisions ne faisaient que commencer entre les parents; 5 où elles étaient ignorées des enfants, inaperçues. Lucienne ne prenait pas gardé qu'en évoquant ces images du temps heureux, elle n'apaisait pas l'esprit de son frère. Le jeune honune ne répondit bientôt plus aux phrases de sa sœur. Alsheim grandissait, et formait maintenant lo ime silhouette longue et brisée çà et là. Dans le soir calme, la maison des Oberlé levait son toit protecteur. Quand la grille du parc s'ouvrit pour les deux promeneurs, Jean s'effaça devant Lucienne, et, la laissant passer, dit très bas, d'im ton d'ironie: 15
— Allons, baronne von Famow, entrez chez l'anden député protestataire Philippe Oberlé!
Elle allait riposter. Mais un pas énergique faisait crier le sable de l'avenue.
— Les voilà donc, ces chers petits! Quelle promenade 20 vous avez faite, mes enfants! Je vous ai vus dans les blés, comme deux amomreux, penchés l'un vers l'autre...
M. Joseph Oberlé interrogea le visage de ses enfants, et vit que celui de Lucienne du moins était souriant.
— Nous avions donc des confidences à nous faire? con- 25 tinua-t-il. De grandes confidences, peut-être?
Lucienne répondit vite:
— Oui, j'ai parlé à Jean. Il a compris. Il ne s'opposera pas.
Le père saisit la main de son fils. 30
— Je n'attendais pas moins de lui. Je te remercie, Jean. Je n'oublierai pas cela.
Dans sa main gauche, demeurée libre, il prit la main de Lucienne, et, conmie un heureux père, entre ses deux enfants, il traversa le parc.
Une femme, derrière les vitres du salon, les voyait 5 venir, et ne recevait qu'ime joie bien mêlée de cette scène familiale. Elle se demandait si Tunion du père et des enfants était enfin faite contre elle.
— Tu sais, mon cher Jean, disait le père, que nous sommes invités chez les Brausig...
lo — Ah! c'est déjà fait?
— Oxii, un dîner, ime soirée assez nombreuse, pas trop! Je suppose que l'occasion sera très bonne pour présenter M. de Famow à ta mère. Je ne parlerai à ta mère qu'ensuite. Et, pour ne peser en rien sur ses
1$ impressions, je refuserai pour moi... Je te confierai l'avenir de Lucienne... Cette chère petite, tout mon rêve est de la rendre heureuse... Pas im mot à mon père, n'est-ce pas? Il appendra le dernier ce qui ne le concerne, en sonune, que secondairement...
20 Le soir, tard, en embrassant son fils, madame Oberlé demandait:
— Ton père insiste pour que j'accepte l'invitation des Brausig. Iras-tu, mon bien-aimé?
— Oui, maman.
2$ — Alors, j'irai.
rx
A sept heiures, les invités de M. le conseiller intime Brausig étaient tous réunis.
Ils formaient im mélange de races et de professions
qu'on eût rencontré moins facilement dans une autre ville allemande.
Deux privat-docent, Prussiens, de l'Université de Strasbourg, puis deux jeunes artistes alsaciens, deux peintres; c'étaient là. les petites gens, auxquels venaient s'ajouter 5 les deux jeimes Oberlé, le frère et la sœur, et même la mère, que l'on considérait, dans le monde officiel, comme ime personne d'esprit borné. Les convives de marque étaient le professeur Knàpple, autem: d'im ouvrage excellent sur le socialisme dans Platon, époux d'ime jolie 10 femme, blonde, ronde et rose; le professeur d'esthétique baron von Fincken, qui se rasait les joues et le menton pour mieux laisser voir les cicatrices de ses duels d'étudiant, esprit ardent, passionné, très antifrançais. Il y avait la belle madame Rosenblatt, la femme la plus 15 recherchée dans le monde allemand de Strasbom^g, même dans le monde militaire, pour sa beauté et pour son esprit. Elle était de la Prusse rhénane, conmie son mari le grand marchand de fer Karl Rosenblatt, archimillionnaire.
Madame Oberlé et ses enfants arrivèrent les derniers. 20 Les convives allemands firent accueil à Lucienne, qui retrouvait en eux des relations déjà anciennes. Ils furent polis pour la mère, Wilhelm von Famow, présenté par madame Brausig, qui était seule dans la confidence des projets de l'officier, fit ime inclination de tête cérémo- 25 nieuse à la mère et à la jeune fille, se redressa, cambra la taille, et, aussitôt, rentra dans le groupe des hommes.
Un domestique vint annoncer que le dîner était servi.
Le conmiencement du repas fut assez silencieux. Peu à peu, le bruit des conversations particulières s'éleva. 30 Puis la vague du bruit conmiun roula, mêlant et ensevelissant les causeries particulières dont elle était formée.
78 liES OBERLÉ
La voix musicale de madame Rosenblatt rompit ce bourdomiement. Elle disait à la petite madame Kiiâpple, placée de l'autre côté de la table:
— Oui, madame, je vous assure qu'on y a pensé!
5 Le professeur von Fincken, assis à la droite de la belle madame Rosenblatt, se tourna vers elle et dit:
— De quoi s'agit-il, madame?
— Je dis à madame Knapple que la question s'est posée d'envoyer à Paris les tapisseries des Gobelins que
lo possède la ville. Elles ont besoin de réparations.
— C'est exact, madame: la négative a prévalu.
— Pourquoi pas à Berlin? demanda la jolie bouche rose de madame Knapple. Est-ce qu'on travaille mal à Berlin, par hasard?
15 Le conseiller Brausig trouva qu'il était temps de concilier.
— Pour faire des Gobelins, sans doute, je donnerais raison à madame Rosenblatt, et Paris est nécessaire. Mais, pour les réparer, il me semble qu'on peut le faire
20 en Allemagne.
— Envoyer nos Gobelins à Paris! riposta madame Knapple: sait-on s'ils reviendraient jamais?
— Oh! fit gravement, du bout de la table, l'un des jeunes peintres... Oh! madame!
25 — Comment, «oh!» Vous êtes Alsacien, vous, monsieur, dit la petite bourgeoise. Mais, nous autres, nous avons le droit de nous défier...
Elle avait dépassé la mesure. Personne ne releva son
jugement. La conversation dominante tomba, et fut
30 remplacée par des appréciations flatteuses que chaom fit
d'un plat de cailles qu'on venait de servir.
Ce fut madame Brausig qui provoqua, sans le vouloir.
une nouvelle discussion. Elle paxlait à M. Rosenblatt d'un mariage entre une Alsacienne et un Allemand, commandant au régiment d'artillerie à pied n*^ 10. Le marchand de fer répondit assez haut, sans se douter qu'il avait près de lui la mère d'une jeune fille que recherchait 5 aussi un officier:
— Les enfants seront de bons Allemands. Ces sortes d'unions sont rares, et je le regrette, car elles aideraient puissamment à la germanisation de ce pay3 entêté.
Le baron von Fincken reposa sur la table sa coupe de 10 Champagne, qu'il venait de vider d'un trait, et opina:
— Tous les moyens sont bons, parce que le but est excellent.
— Assurément, dit M. Rosenblatt.
Jean Oberlé s'aperçut que M, Rosenblatt souriait d'im 15 air qui signifiait: «Ce petit est-il capable de défendre sa nation? Est-il sensible à l'éperon? Voyons im peu.»
Le jeime homme répondit, choisissant son adversaire et tourné vers M. de Fincken:
— Je pense, tout au contraire, que la germanisation 20 de l'Alsace est ime action mauvaise et maladroite.
En même temps, la physionomie de Jean s'enhardissait. Le professeur d'esthétique eut l'air d'un homme d'épée.
— Pourquoi mauvaise, s'il vous plaît? Est-ce que vous considérez comme fâcheuse la conquête dont elle 25 est la suite? Pensez-vous cela? Mais dites-le donc!
Dans le silence de tous les convives, la réponse de Jean Oberlé tomba:
— Oui.
— Vous osez, monsieuri 30
— Permettez! fit M. le conseiller intime Brausig. Nous sommes tous id de bons Allemands, mon cher
baron; vous n'avez pas le droit de suspecter le patriotisme de notre jeune ami, qui ne parle qu'au point de vue historique...
Madame Oberié et Lucienne faisaient signe à Jean: 5 «Tais-toi! tais-toi!»
Mais le baron de Fincken ne vit rien, et n'entendit rien. D se leva à moitié, se pencha, la tête avancée audessus de la table:
— Elle est jolie, la France! Elle est unie! Elle est lo puissante! Elle est morale!
— Je la crois très calonmiée, dit Jean. Elle peut être mal gouvernée; elle peut être affaiblie par des dissensions; mais, puisque vous l'attaquez, je suis ravi de vous dire que je la considère encore comme une très grande
15 nation. Vous-mêmes, vous n'êtes pas d'un autre avis. Des clameurs véritables s'élevèrent: «Ohl Ah! par exemple!»
— La preuve, c'est votre acharnement contre elle. Vous l'avez vaincue, mais vous n'avez pas cessé de l'envier!
2o — Lisez-vous les statistiques conmierciales, jeime homme? demanda la ferme voix de M. Rosenblatt.
— Sixième rang, leur marine marchande ! siffla un des privat-docent.
— Comparez donc les deux armées! dit l'autre.
25 Le professeur Knâpple assura ses lunettes, et articula fortement cette proposition:
— Ce que vous dites, mon cher Oberié, est vrai pour le passé. Même aujourd'hui, je crois pouvoir ajouter que, si nous avions la France à nous, elle serait rapide-
30 ment im grand pays: nous saurions la mettre en valeur...
— Je vous en prie, dit Jean, ne discutez pas en vous servant d'arguments qui ne concluent pas et qui ne tou-
chent pas au fond de la question. Il n'est pas permis à un esprit éclairé de juger les pays simplement sur leur commerce, leiu: marine ou leur armée.
— Sur quoi donc les juger, monsieur?
— Sur leur âme, monsieur! La France a la sienne, 5 que je connais par l'histoire, et par je ne sais quel instinct filial que je sens en moi. Et je crois fermement qu'il y a beaucoup de vertus supérieures pu de qualités éminentes, la générosité, le désintéressement, Tamour de
la justice, le goût, la délicatesse et ime certaine fleur 10 d'héroïsme, qui se rencontrent, plus abondamment qu'ailleurs, dans le passé et aussi dans le présent de cette nation-là. Votre germanisation, monsiexu", n'est que la destruction ou la diminution de ces vertus ou de ces qualités françaises dans l'âme alsacienne. Et c'est pour- 15 quoi je prétends qu'elle est mauvaise...
— Allons donc! cria Fincken. L'Alsace appartenait naturellement à l'Allemagne; elle lui a fait retour: nous assurons la reprise de possession. Qui est-ce qui n'en ferait pas autant? 20
— La France! riposta Oberlé, et c'est pour cela que nous l'aimions. Elle avait pu prendre le territoire; elle n'avait pas violenté les âmes. Nous lui appartenions par droit d'amour!
Le baron leva les épaules: 25
— Retoumez-y donc!
Jean faillit crier: «Oui!» Les domestiques s'arrêtaient de passer les gâteaux pour écouter. Il reprit:
— Je trouve donc mauvaise en soi votre tentative, parce qu'elle est une oppression des consciences; mais 30 je trouve aussi qu'elle est maladroite, même au point de vue allemand.
— Charmant! dit le fausset de madame Knâpple.
— Vous auriez tout intérêt à conserver ce qui peut nous rester d^originalité et d'indépendance d'esprit. Ce serait d'un exemple utile en Allemagne.
5 — Merci! dit ime voix.
— Et de plus en plus utile, insista le jeune homme. J'ai été élevé en Allemagne, je suis sûr de ce que j'avance. Ce qui m'a le plus frappé, et choqué, c'est Timpersonnalité des Allemands, leur oubli grandissant de la liberté,
10 leur effacement devant le pouvoir de...
— Prenez garde, jeune homme! interrompit vivement le conseiller Brausig.
— Je dirai devant le pouvoir de la Prusse, monsieur le conseiller, qui dévore les consciences et qui ne permet de
15 vivre qu'à trois types d'hommes qu'elle a modelés dès l'enfance: des contribuables, des fonctionnaires et des soldats.
Alors, la belle madame Rosenblatt, laissant couler ses doigts le long de son collier de perles fines, sourit,
20 et, regardant aimablement l'Alsacien:
— M. Oberlé a du moins le courage de ses opinions, dit-elle. On ne peut être plus franchement contre nous.
Jean avait l'âme trop irritée pour répondre plaisam- 25 ment. H s'inclina légèrement du côté de madame Rosenblatt:
— Ce n'est que par les fenunes que la nation allemande pourra acquérir le degré de raffinement qui lui manque, madame. Elle en a d'accomplies...
30 — Merci pour nous! répondirent trois voix d'hommes. Madame Knâpple, furieuse du compliment adressé à madame Rosenblatt, cria:
— Quel système avez-vous donc, monsieur, pour secouer le joug de TAllemagne?
* — Je n'en aï pas.
— Alors, que demandez-vous?
— Rien, madame. Je souffre. S L'on pouvait prévoir des ripostes passionnées, quand
madame la conseillère Brausig se leva. Ses invités l'imitèrent, et revinrent dans le salon.
— Tu as été absiurde! A quoi pensais-tu? dit Lucienne à demi-voix, en passant près de Jean. lo
— C'est peut-être imprudent, tout ce que tu as dit, ajouta, un instant après, madame Oberlé, mais tu as bien défendu l'Alsace, et je t'approuve.
M. le conseiller intime s'inclinait déjà de tous côtés: «Faites-moi le plaisir de me suivre au fumoir.» 15
Le fumoir était un second salon, séparé du premier par une glace sans tain.
Les invités de M. Brausig y furent bientôt réxmis. On apporta des cigares et de la bière. Des spirales de fumée montèrent et se confondirent au plafond. 20
Seuls, deux hommes causaient d'im sujet grave et faisaient peu de bruit. C'était Jean Oberlé et Famow. A peine avait-il allvuné son cigare, celui-ci, touchant le bras de Jean, avait dit:
— Je désirerais avoir xm entretien avec vous et à 25 l'écart.
Et, poiu: être plus libres, les deux jeimes hommes s'étaient assis près de la cheminée monimientale, en face de la baie qui ouvrait sur le salon, tandis que les autres fiuneurs occupaient l'embrasure des fenêtres. 30
— Vous avez été violent ce soir, mon cher, dit Farnow, avec cette politesse orgueilleuse qui était souvent la
sienne; j'ai été vingt fois tenté de vous répondre, mais j'ai préféré attendre. C'est un peu à moi que vous vous adressiez?
— Beaucoup à vous. J'ai voulu vous dire très nette- 5 ment ce que j'étais, et vous l'apprendre devant témoins,
afin qu'il fût établi que, si je n'ai pas à m'opposer aux volontés de mon père, je ne veux pas que l'on puisse confondre mes idées et les siennes.
— Je l'ai bien compris de la sorte... Vous avez appris, 10 évidemment, que j'ai vu votre sœur dans le monde, et
que je l'aime.
— Oui.
— Est-ce tout ce que vous avez à répondre?
Un flot de sang monta aux joues de l'Allemand.
15 — Expliquez-vous vite, reprit-il. Ma famille est de bonne noblesse, le reconnaissez-vous?
— Oui.
— Reconnaissez-vous que c'est un honneur, pour ime femme, d'être recherchée par un officier allemand?
20 — Pour toute autre qu'une Alsacienne. Je vous estime beaucoup, Farnow. Mais votre mariage avec ma sœur atteindrait cruellement trois personnes chez nous. Moi d'abord!
— En quoi, je vous prie?
25 A travers la glace sans tain, Lucienne pouvait apercevoir Farnow, et, se levant et traversant le salon, ou feignant d'admirer la corbeille de fleurs qui dépassait le bas de l'encadrement, elle interrogeait le visage de l'officier et celui de son frère.
30 — Vous êtes un homme de cœur, Farnow. Songez donc à ce que sera notre maison d'Alsheim, quand cette cause de division aura été ajoutée aux autres?
— Je m'éloignerai, fit Tofficier, je puis obtenir mon changement et quitter Strasboxurg.
— Les souvenirs restent, chez nous. Mais ce n'est pas tout. Et, dès à présent, il y a ma mère, qui n'acceptera pas... 5
D'un mouvement de la main, Famow montra qu'il écartait l'objection.
— D y a mon grand-père, celui que l'Alsace avait élu pour protester, et qui ne peut pas, aujourd'hui, renier tout son passé. lo
— Je ne dois rien à M. Philippe Oberlé, interrompit Farnow.
La voix devint plus impérieuse:
— Je vous préviens que je ne me dédis jamais d'une résolution prise. Lorsque M. de Kassewitz, le préfet de 15 Strasbourg et le seul parent proche qui me reste, sera de retour du congé qu'il va prendre dans quelques jours,
il ira à Alsheim, chez vous; il demandera mademoiselle Lucienne Oberlé pour son neveu, et il l'obtiendra, parce que mademoiselle Lucienne Oberlé veut bien m'accep- 20 ter, parce que son père a déjà consenti, et parce que je veux qu'il en soit ainsi, moi, Wilhelm von Farnow!
— Reste à savoir si vous aurez bien agi...
— Selon ma volonté, cela me suffit.
— Que d'orgueil il y a dans votre amour, Famow! 25
— H y en a dans tout ce que je fais, Oberlé!
— Pensez-vous que je m'y sois trompé? Ma sœur vous a plu, parce qu'elle est jolie.
— Oui.
— Intelligente. 30
— Oui.
— Mais aussi parce qu'elle est Alsacienne! Votre
orgueil a vu en elle une victoire à remporter. Vous n'ignoriez pas que les femmes d'Alsace ont coutume de refuser les Allemands. Ce sont des reines difficilement accessibles à vos ambitions. Vous vous vanterez d'avoir 5 obtenu Lucienne Oberlé. Ce sera même une bonne note en haut lieu, n'est-ce pas?
— Peut-être, dit Famow en ricanant.
— Agissez donc! Brisez ou achevez de briser trois d'entre nous!
lo Ils s'irritaient, chacun essayant de se contenir.
L'officier se leva, jeta son cigare, et dit avec hauteur:
— Nous sommes des barbares civilisés, c'est entendu, moins encombrés que vous de préjugés et de prétentions à l'équité. C'est poiurquoi nous vaincrons le monde,
15 mon cher! En attendant, Oberlé, je y^ aller m'asseoir près de madame votre mère, et causer avec elle en ennemi aussi aimable que possible. M'accompagnez-vous? Jean fit signe que non.
Laissant là Oberlé, Famow traversa le fumoir.
20 Lucienne l'attendait, inquiète, dans le salon. Elle le vit se diriger vers madame Oberlé, et, s'efforçant de sourire, approcher ime chaise du fauteuil où la frêle Alsacienne, en deuil, était assise.
M. le conseiller Brausig appelait, dans le même temps:
25 — 'Oberlé? Vous avez fumé un cigare sans même boire im verre de bière? Mais c'est un crime! Venez donc! Justement M. le professein: Knapple nous expose les mesures que prend le gouvernement, pour empêcher la russification des provinces orientales de l'Allemagne.
30 Tard dans la nuit, un landau emportait vers Alsheim trois voyageurs. Lucienne ne tarda pas à s'endormir.
dans le fond de la voiture. Sa mère, qui n'avait presque rien dit jusque-là, se penchant alors vers son fils, lui demanda, désignant la très belle créature abandonnée au sommeil et tranquille:
— Tu savais? S
— Oui.
— J'ai deviné... H n'y a pas eu besoin de beaucoup m'en dire. J'ai vu celle-d le regarder... Oh! mon Jean, l'épreuve que j'espérais éviter!... Celle dont la crainte m'a fait accepter tant et tant de choses!... Je n'ai plus lo que toi, Jean... Mais, tu me restes!
Elle l'embrassa fortement.
La visite de M. de Kassewitz à Alsheim n'eut pas lieu à la date que Famow avait annoncée. Vers la fin de juin, au moment où le haut fonctionnaire, revenu de 15 sa saison d'eaux, se préparait à aller demander la main de Lucienne, une dépêche l'avait prié de retarder la démarche. L'état de M. Philippe Oberlé s'était subitement aggravé.
Le vieillard, qu'il avait bien fallu prévenir de ce qui 20 se tramait dans la maison, venait d'apprendre la vérité. Son fils était monté im matin dans la chambre de l'infirme. Avec des détours, avec des formes déférentes qu'il prenait pour du respect, il avait laissé entrevoir que Lucienne n'était pas indifférente aux avances d'un officier de cava- 25 lerie, appartenant à une grande famille allemande; il avait dit que lui, Joseph Oberlé, malgré certains regrets, ne croyait pas avoir le droit de contrarier la liberté de ses enfants, et qu'il espérait que son père^ dans l'intérêt
de la paix, se résignerait. «Mon père, avait-il dît en terminant, vous n'ignorez pas que votre opposition serait inutile. Vous avez Toccasion de donner à Lucienne une grande preuve d'aflfection, comme nous l'avons fait 5 nous-mêmes: ne la repoussez pas.» Le vieillard avait demandé par signes: «Et Monique? est-ce qu'elle a consenti?» M. Joseph Oberlé avait pu répondre affirmativement sans mentir, car la pauvre femme, devant la menace d'xme séparation, avait cédé ime fois de plus. Alors
10 l'infirme avait mis un à ce long monologue de son £ls, en écrivant deux mots qui étaient sa réponse: «Moi pas.» Le soir même, la fièvre se déclarait. Elle continuait le lendemain, et bientôt, par sa persistance et par l'affaiblissement qu'elle causait au malade, inquiétait les
iS Oberlé.
A compter de ce jour, il fut question soir et matin, dans la maison, de la santé de M. Philippe Oberlé. Jean lui-même attendait l'issue de cette crise avec une impatience où son affection pour l'aïeul n'était pas seule
20 intéressée. Depuis l'explication qu'il avait eue avec Lucienne, depuis la soirée surtout chez le conseiller Brausig, toute intimité avait cessé entre le frère et la sœiu:. Lucienne se faisait aussi aimable et prévenante qu'elle pouvait l'être, mais Jean ne répondait plus à ses avances.
25 Dès que le travail. ne le rétenait plus à l'usine, il fuyait la maison; et alors, ce qui le conduisait, c'était l'espoir qu'il apercevrait la fille de M. Xavier Bastian. Souvent il montait à Heidenbruch. M. Ulrich avait reçu les confidences de son neveu et une mission en même temps.
30 Jean lui avait dit: «Je n'ai plus d'espoir d'obtenir Odile. Le mariage de ma sœur empêchera le mien. Mais je dois quand même demander celle à qui j'ai dit
que je l'aimais. Je veux être sûr de ce qui me brise déjà le cœur. Quand M. Bastian aura appris que Luciemie est fiancée à M. de Famow ou qu'elle va l'être, — et cela ne tardera pas, si grand-père se rétablit, — vous irez chez M. Bastian; vous lui parlerez pour moi. Vous 5 me direz s'il refuse à tout jamais sa fille au beau-frère de Famow, ou s'il exige xme épreuve de temps, — je l'accepterais, si longue fût-elle! — ou s'il a le courage, auquel je ne crois pas, de mépriser le scandale que causera le mariage de ma sœur.» lo
M. Ulrich avait promis.
Vers le milieu d'août, la fièvre qui épuisait M. Philippe Oberlé disparut. H fut bientôt certain que la robuste constitution du malade aurait raison de la crise. Et la trêve accordée par M. Joseph Oberlé à son père prit fin. 15
Aucime scène nouvelle n'eut lieu entre le vieillard et son fils. Tout se passa sans bruit. Le 22 août, après le dîner, dans le salon où Victor venait d'apporter le café, l'industriel dit à madame Oberlé:
— Mon père est désormais convalescent. Il n'y a 20 plus de raison pour retarder la visite de M. de Kassewitz. Je vous avertis donc, Monique, qu'elle aura lieu ces jours prochains. Vous voudrez bien l'annoncer à mon père.
— Vous ne voulez pas remettre encore cette visite?
— Non. 2S
— Alors j'avertirai.
Jean écrivit, le soir même, à Heidenbruch, où il ne pouvait se rendre:
«Mon onde, la visite est décidée. Mon père n'en fait aucim mystère, pas même devant les domestiques. Il 30 veut, évîdenmient, que le bruit du mariage de ma sœur
se répande. Allez voîr, je vous en supplie, si le rêve que j'avais fait peut vivre encore. Vous direz à M. Bastian que c'est le petit-fils de M. Philippe Oberlé qui aime Odile.»
S Au bas de Sainte-Odile, M. Bastian et d'autres propriétaires ou fermiers d'Alsheim avaient établi des houblonnières. Or, l'époque était venue où la fleur donne son maximum de poussière odorante, heure très brève, difficile à saisir.
10 M. Bastian avait convoqué ses journalières cueilleuses
de houblon pour le 28 août. C'était aussi ce jour-là
que le comte von Kassewitz devait rendre visite à M.
Joseph Oberlé.
Dès le matin les femimes s'étaient mises en marche.
iS Elles entrèrent ' dans la houblonnière, qui alignait, sur huit rangs, ses huit cents pieds de houblon, et disparurent, comme dans des vignes gigantesques. M. Bastian distribua la besogne, et les travailleurs ne s'arrêtèrent point. La lumière, le repos de la nuit encore voisin, la pleine
20 liberté qu'ils n'avaient pas tous les joiurs, la coquetterie instinctive que développait la présence des hommes, le désir même d'être agréable à M. Bastian, qu'on savait d'humeur gaie, rendaient joyeux, d'ime joie bruyante, ces enfants et ces jeunes filles qui récoltaient le houblon.
25 Et, l'im des valets de ferme ayant dit tout haut, tandis que son équipe soufflait un moment: «Personne ne chante donc?» Juliette, la fille du sacristain, répondit: — J'en sais une belle!
Et la belle Juliette commença la chanson.
«J'aî coupé les houblons d'Alsace, — ils ont poussé sur le sol que nous travaillons, — le houblon vert est bien à nous, — elle est à nous aussi la terre rouge!
»Nous boirons la bière à la santé de qui nous plaît;
— nous n'axurons pas de mots siu: les lèvres, — mais nous 5 aurons des mots dans le cœur, — où personne ne peut rien effacer.»
Les têtes lourdes, les têtes solides, jeunes ou vieilles, restèrent un moment immobiles après que Juliette eut fini. On attendait la suite. Mais Juliette ne se remit 10 pas à chanter: il n'y avait pas de suite.
Mais, au même moment, des taillis qui bordaient la grande forêt, ime voix d'homme répondit:
f Le nœud noir des filles d'Alsace — est un oiseau qui a de grandes ailes, — il peut franchir les montagnes — et 15 regarder par-dessus.
»Le nœud noir des filles d'Alsace — est une croix de deuil que nous portons, — en souvenir de ceux et de celles
— dont l'âme était pareille à la nôtre. »
La voix avait été reconnue. M. Bastian, de son pas 20 pesant et sûr, montait jusqu'à la lisière de la forêt, d'où était venue la voix, et s'enfonçait sous les hêtres. Quelqu'im l'avait vu venir, et l'attendait. M. Ulrich Biehler, assis sur une roche étoilée de mousse, avait espéré, en chantant, faire grimper jusqu'à lui son vieil ami Xavier 25 Bastian. H ne s'était pas trompé.
— J'ai ime place pour toi ici, cueilleur de houblon! cria-t-il de loin, en montrant le large bloc de grès sur lequel il était assis.
— Tu chantes encore, dit M. Bastian, en serrant la 30 main de M. Ulrich; tu chasses; tu coxurs la montagne!
— L'apparence de tout cela, oui! Je suis im forestier,
je suis un errant j toi, tu es, au contraire, le moins voyageur des hommes. Moi, je visite, tu cultives: ce sont, au fond, deux genres de fidélité... Dis-moi, Xavier, j'ai à te parler d'une chose qui me tient à cœur. Je veux 5 te recommander ime cause qui est comme la mienne. Celui qui m'a prié de te voir, c'est mon plus cher parent... Xavier, je ne prends pas de détour avec toi: as-tu deviné que mon neveu Jean aime ta fille Odile?
— Oui.
lo — Eh bien?
— Non, dit la voix qui devint rude pour triompher de l'émotion qui l'eût fait trembler, je ne peux pas!
— Je m'y attendais... Mais, si je te disais qu'ils s'aiment tous deux?...
15 — Peut-être... Je ne peux pas!
— Tu as ime raison bien grave, alors?
— Oui.
— C'est?...
M. Bastian, à travers les cépées, montra du doigt la 20 façade de la maison des Oberlé.
— C'est qu'aujourd'hui, dans cette maison-là, le préfet de Strasboiurg va venir faire visite!
— Je n'avais pas la permission de te le dire, et je devais attendre, avant de te parler, que l'événement fût public.
25 — H l'est. Tout le bourg d'Alsheûn a été averti par les domestiques. On assure même que M. de Kassewitz vient demander la main de Lucienne pour son neveu le lieutenant von Famow?
— Je le sais.
30 — Et tu voudrais...
— Oui!
— Que je donne ma fille à Jean Oberlé, pour qu'elle
£ES OBERLÉ 93
ait un beau-père candidat gouvernemental aux élections prochaines et un beau-frère officier prussien?
M. Ulrich soutint le regard indigné de M. Bastian, et répondit:
— Oui. Ce sont de grandes souffrances pour lui; mais 5 la faute n'en est pas à Jean. Où trouveras-tu im homme plus digne de toi et de ta fille?
— Que fait-il donc poiu: s'opposer au mariage de sa sœiu:? Il est id. H approuve par son silence... Il est faible... 10
M. Ulrich l'arrêta du geste:
— Non! il est fort.
— Pas comme toi, qui as su, du moins, fermer ta maison.
— Elle m'appartenait.
— Et j'ai le droit de dire: pas comme moi. Je ne 15 change pas. Je mourrai avec mes haines d'autrefois intactes, comprends-tu? intactes...
— Tu n'es pas pour rien de ta génération, Xavier. Mais il ne faut pas être injuste. Ce petit que tu refuses, pour ne pas nous ressembler, n'en est pas moins im vail- 20 lant cœur. N'est-ce pas Ivii qui a déclaré qu'il n'entrerait pas dans l'administration?
— Parce que le pays lui plaît mieux et que ma fille lui plait aussi.
— Non, d'abord parce qu'il est Alsacien. 25
— Pas comme nous, je t'en réponds!
— A la nouvelle manière. Us sont obligés de vivre au milieu des Allemands, ils font leur éducation dans des gymnases allemands, et leiu: manière d'aimer la France suppose plus d'honneur et plus de force d'âme qu'il n'en 30 fallait de notre temps. Songe donc qu'il y a trente ans! qu'ils n'ont rien vu de ce temps-là; qu'ils n'ont qu'un
amour de tradition, ou d'imagination, ou de sang, et que l'exemple de l'oubli est fréquent autour d'eux.
— Jean n'en a pas manqué, en effet, de ces exempleslà!
5 — C'est pourquoi tu devrais être plus juste pour lui. Songe que ta fille, en l'épousant, fonderait ici ime famille alsacienne, très riche, très forte... L'officier n'habitera jamais Alsheim, ni même longtemps l'Alsace... H ne sera bientôt plus qu'im nom...
10 M. Bastian posa sa loiurde main sur l'épaule de M. Ulrich, et, d'un ton qui ne permettait guère de reprendre l'entretien:
— Écoute, mon ami, je n'ai qu'ime parole: cela ne sera pas, parce que je ne veux pas de ce mariage-là; parce
iS que tous ceux de ma génération, les morts et les vivants, me le reprocheraient... Et puis, lors même que je céderais, Ulrich, il y a une volonté, près de moi, plus forte que la mienne, qui ne dira jamais oui, vois-tu, jamais.., M. Bastian, levant les épaules et secouant la tête,
2o descendit vers ses journaliers.
Déjà M. Ulrich remontait vers son ermitage de Sainte- Odile, désolé, triste à en mourir. Il ne songeait qu'à son neveu, si mal récompensé d'être revenu à Alsheim. Entre les arbres, au détoiu: des lacets, il regardait la
25 maison des Oberlé.
Celui qui aurait pénétré, en ce moment, dans cette maison l'aurait trouvée extraordinairement silencieuse. Tout le monde y souffrait. M. Philippe Oberlé avait déjeimé, comme d'habitude, dans son appartement. 30 Madame Oberlé, sur l'ordre formel de son mari, avait consenti à descendre de sa chambre lorsque M. de Kas-
sewîtz serait annoncé. «J'assisterai, avait-elle dit, par ordre, parce que je suis tenue à recevoir ce personnage. Mais je n'irai pas au delà de mon obligation stricte. — Soit! avait répondu M. Oberlé; Lucienne, Jean et moi, nous causerons avec lui. Cela suflSra.» L'industriel 5 s'était rendu, aussitôt après le repas, dans son cabinet de travail, à l'extrémité du parc. Jean, qui n'avait pas manifesté des dispositions enthousiastes, était sorti, de son côté, en promettant de revenir avant trois heiures. Lucienne se trouvait donc seule dans le grand salon jaune. 10 Elle avait le recueillement d'esprit d'une joueuse qui voit finir la partie engagée et qui va la gagner. Elle avait, elle-même, dans deux soirées récentes à Strasbourg, négocié cette affaire à laquelle ne manquait plus que la signature des parties contractantes: la candidature 15 officielle promise à M. Joseph Oberlé dans la première circonscription vacante de l'Alsace. La visite de M. de Kassewitz équivalait à la signature du traité.
Une chose cependant irritait Lucienne, et traversait le sentiment d'orgueil qu'elle avait de sa victoire: le vide 20 absolu qui s'était fait autour d'elle. Les domestiques eux-mêmes semblaient s'être donné le mot pour ne pas être là quand on avait besoin d'eux. Les coups de sonnette restaient sans effet. Il avait fallu que, après le déjeimer, M. Joseph Oberlé allât trouver dans l'office 25 le valet de chambre. «Victor, vous vous mettrez en habit poiu: recevoir la personne qui doit venir vers trois heures.» Victor avait rougi et répondu péniblement: «Oui, monsieur. — Vous aurez soin de guetter la voitmre, et de vous tenir au bas du perron. — Oui, monsieiu:. » De- 30 puis cette promesse, qui heurtait sans doute le sentiment intime de Victor, celui-ci se dérobait, et n'arrivait qu'au
troisième ou quatrième appel, tout effaré, prétendant n'avoir pas entendu.
Cependant les femmes et les filles de la ferme, et les journalières qui avaient travaillé le matin dans la hou- 5 blonnière, étaient rassemblées, depuis le repas de midi, dans l'étroite et longue cour de la ferme des Ramspacher. Assises sur des chaises ou des escabeaux, ayant chacune à leur droite im panier et à leur gauche un tas de houblon, elles détachaient les fleurs et rejetaient les lianes dépouil-
10 lées. La chaleur de l'après-midi, en cet août finissant, l'odeur des feuilles écrasées et des fleurs que les mains froissaient, grisaient im peu les femmes. Plus encore que le matin dans la houblonnière, des rires s'élevaient, et des questions, et des réflexions qui faisaient naître
15 vingt réponses.
La belle Juliette, la fille du sacristain, avait lancé la conversation, en disant:
— Je vous dis que c'est Victor qui l'a raconté au fils du maçon: le préfet doit arriver dans \me demi-heure.
20 Si vous croyez que je me dérangerai de ma place, quand il passera!
— H verrait une trop jolie fille, dit Augustin Ramspacher. H n'y aura que les laides qui se feront voir.
— Pas moi, alors! Ni moi! Ni moi!
25 Sous la grange, dans le demi-jour, assis sur une pile de solives, le menton appuyé dans ses mains, il y avait un témoin qui entendait, et ce témoin était Jean Oberlé. Mais les habitants d'Alsheim commençaient à connaître le jeune homme, depuis cinq mois qu'il vivait au milieu
30 d'eux. Ils le savaient très Alsacien. Dans l'occasion présente, ils devinaient que Jean s'était réfugié là parce
qu'il désapprouvait Tambition à laquelle son père sacrifiait tant de choses et tant de personnes. Il était entré, sous prétexte de se reposer et de se mettre à Tabri du soleil, en réalité parce que la présence de Lucienne triomphante lui était im supplice. S
La voix de Juliette, décidément en verve, reprit:
— Qu'a-t-il besoin de venir à Alsheim, ce préfet de Strasbourg? Nous vivons si bien sans les Allemands!
— Us ont juré de se faire détester, ajouta aussitôt le fils aîné du fermier. Ainsi, il parait qu'ils interdisent lo tant qu'ils peuvent de parler français?
— A preuve, mon cousin François-Joseph Steiger, dit la petite Reine, la fille du tailleiu:. Un gendarme a prétendu l'avoir entendu crier: tVive la France!» à l'auberge. C'était, je crois bien, tout ce que mon cousin 15 savait de français. Cela a suffi. Mon cousin a fait deux mois de prison.
— Et le prestidigitateur français qui est venu l'autre jour à Strasbourg? Vous n'avez pas su? Le journal l'a raconté. Us l'ont laissé payer les droits, louer la 20 salle, imprimer les affiches, et puis ils ont dit: «Vous ferez le boniment en allemand, mon bel ami, ou bien partez!»
Une ancienne dit à la femme du fermier, apparue en ce moment au seuil de sa maison: 25
— Triste Alsace! Dans notre jeimesse, comme elle était gaie! N'est-ce pas, madame Ramspacher?
— Oui. A présent, poiu: im rien, les expulsions, les procès, la prison: la police partout.
— Cent soixante-dix insoumis, condamnés par le tri- 30 bunal de Saveme, en im seul jour, en janvier dernier! dit Juliette. Cent soixante-dix!
98 LES OBERIÉ
Françoîs, un grand gars noueux et nonchalant qui était en ce moment tout près de Jean Oberlé, se pencha:
— C'est par Grand-Fontaine qu'il fait bon passer la frontière, dit-il à voix basse. Le meilleur passage, mon-
5 sieur Oberlé, est entre Grand-Fontaine et les Minières. La frontière est là en face, qui fait comme im éperon. Nulle part elle n'est si voisine, mais il faut se méfier du garde forestier et des douaniers. Us arrêtent les gens pour leiu- demander où ils vont, des fois, lo Jean frissonna. Qu'est-ce que cela voulait dire? H commença:
— Pourquoi vous adressez-vous?. .
Mais le jeime paysan s'était retourné, et continuait son travail. Sans doute c'était pour lui-même qu'il 15 avait parlé.
Mais Jean avait été remué par cette confidence. Une voix flûtée cria:
— Voilà la voitiu"e à l'entrée du bom-g! Elle va passer devant l'avenue de M. Bastian!
20 Tous levèrent la tête.
La petite Franzèle était debout, à côté du pilier qui soutenait le portail ouvert. Elle regardait à droite, d'où venait im bruit de roues. Dans la cour, les femmes s'étaient arrêtées de travailler. Elles miumiuraient: «Le
25 préfet! Le voilà... H va passer.»
Le fermier, que le silence subit des femmes, autant que la voix de la petite, avait tiré de son occupation sous la grange, se tourna vers la cour où les cueilleuses écoutaient, immobiles, le bruit des roues et des chevaux qui
30 s'approchaient. H commanda:
— Ferme la porte charretière, Franzèle!
Et il ajouta, en grommelant:
— Je ne veux pas qu'il voie comment c'est fait, chez moi I La petite poussa Vun des vantaux, puis, curieuse,
ayant encore avancé le front:
— Oh! c'est drôle! Eh bien! il ne pourra pas dire qu'il aura vu beaucoup de monde... On ne s'est guère 5 dérangé pour lui... Il n'y a que les Allemandes, naturellement...
— Fermeras-tu! riposta le fermier en colère.
Cette fois, il fut obéi. Le second vantail se rabattit sur le premier. Les vingt personnes présentes enten- 10 dirent le bruit de la voiture qui roulait dans le silence du bourg d'Alsheim. Il y avait des yeux dans tous les coins d'ombre, derrière les vitres. Mais on ne sortait pas sur le seuil des portes, et, dans les jardins, les bêcheurs de plates-bandes avaient l'air absorbés par le tra- 15 vail au point de ne rien entendre.
Quand l'équipage fut à cinquante mètres au delà de la ferme, les femmes et les filles se demandèrent, curieuses, ce qu'allait faire le fils de M. Oberlé, et elles regardèrent, à la dérobée, vers la grange. 20
H n'était plus là.
Il s'était levé, pour ne pas manquer à la parole donnée, et, ayant couru, il arrivait, pâle malgré la course, à la porte du potager, au moment où les chevaux du préfet, à l'autre extrémité du domaine, franchissaient la grille 25 du parc.
Toute la maison était déjà prévenue. Lucienne et madame Oberlé se tenaient assises près de la cheminée. Elles ne se disaient rien. L'industriel, qui, depuis ime demi-heiu-e, était revenu de son bureau, et qui avait 30 passé la jaquette qu'il mettait pour aller à Strasbourg, observait le landau qui s'avançait.
100 LES OBEKLÉ
— Monkjiie, dît^ en se leluiuuant, essoufflé oouome après une grande outirse, est-ce que votre fils est enfin rentre?
Devant hd, mince dans le fauteuil jaune, aiq>iès de 5 la cheminée, madame Obedé r^xxidit, tous les traits tendus par l'émotion:
— n y sera, puisqu'il Ta promis.
— Le fait le plus certain est qu'A n'y est pas. Et le comte de Kassewîtz arrive... £t Victor? je suppose qu'il
lo est sur le perron pour annoncer comme je l'ai recommandé?
— Je le suppose.
M. Josq>h Oberléy furieux de la contrainte que s'imposait sa femme, de la désapprobation qu'il rencontrait
15 jusque dans cette soumission, traversa l'appartement,
tira avec violence le cordon de la vieille sonnette, et, en-
tr'ouvrant la porte qui donnait sur le vestibule, constata
que Victor n'était pas à son poste.
H dut se retirer, car le bruit des pas montant le perron
20 se mêlait aux derniers tintements de la sonnette.
M. Joseph Oberlé se plaça près de la cheminée, face à la porte, près de sa femme. Les pas écrasaient le sable sur le granit du perron.
Quelqu'un était venu cependant à l'appel de la son-
25 nette. La porte fut poussée, l'instant d'après, et le ménage des Oberlé aperçut en même temps la vieille cuisinière Salomé, blanche comme la dre, les dents serrées, qui ouvrait la porte sans mot dire, et M. de Kassewitz qui la frôlait et entrait.
30 Ce personnage, très grand, très large d'épaules, était sanglé dans une redingote. Son visage était composé de deux éléments disparates: un front bombé, des pom-
mettes rondes, un nez rond, puis, faisant saUIie, hérissant la peau, soudés en mèches dures, les sourcils, les moustaches, la barbiche courte pointaient en avant et en l'air.
M. Joseph Oberlé s'avança, et dit, en allemand: 5
— Monsieur le Préfet, nous sommes très honorés de votre visite... Avoir pris cette peine vraiment...
Le fonctionnaire saisit et serra la main que tendait M. Oberlé. Mais il ne le regarda pas, et ne s'arrêta pas. n fixait, au coin de la cheminée, la mince appari- 10 tion en deuil. Et, colossal, il salua, par des mouvements répétés de tout le buste raidi.
— Monsieur le comte de Kassewitz, dit M. Oberlé, — car le préfet n'avait jamais été présenté à la maltresse de la maison. 15
Celle-ci fit ime légère inclination et ne répondit rien. M. de Kassewitz se redressa, attendit ime seconde, puis salua Lucienne qui avait rougi, et qui soiiriait.
— Je me rappelle avoir vu mademoiselle chez Son Excellence le statthalter, répondit-fl. 20
n s'assit sur le canapé. Puis, s'adressant à l'industriel, qui avait pris place à côté de lui, il demanda:
— Est-ce que monsieur votre fils est absent?
M. Oberlé, anxieux, écoutait depuis une minute.
H put répondre: 25
— Le voici, monsieur le préfet.
En effet, le jeime homme entrait. La première personne qu'il aperçut, ce fut sa mère. Cela le fit hésiter. Rapidement, il se détourna vers le canapé, serra la main que tendait le visiteur, et, grave, avec moins d'embarras 30 que son père, et plus de sang-froid, dit en français:
— Je reviens de faire une promenade, monsieur le
préfet. J'ai dû œurir pwur ne pas être en retard, car j'avais promis à mon père d'être là quand vous viendriez.
— Trop aimable, dit en riant le fonctionnaire! Nous 5 parlions aQemand avec monsieur votre père; mais je puis
soutenir une conversation dans une autre langue que notre langue nationale.
Il continua, en français, appuyant sur les premières syllabes des mots:
10 — J'ai admiré, monsiem* Oberlé, votre parc, et même tout ce petit pays d'Alsheim. C'est fort joli... Vous êtes entourés, je crois, d'une population assez réfractaire, et à peu près invisible, en tout cas, car, tout à l'heure, en traversant le village, c'est à peine si j'ai aper-
15 çu âme qui vive?
— Ils sont aux champs, dit madame Oberlé.
— Quel est donc le maire?
— M. Bastian.
— Oui, je me souviens, une famille, parait-il, tout à 20 fait arriérée...
Il interrogeait du regard, portant, d'un mouvement rapide, militaire, sa lourde tête du côté des deux femmes et de Jean. Trois réponses lui vinrent à la fois.
— Arriérés, oui, dit Lucienne, ils le sont, mais braves 25 gens.
— Ce sont simplement d'anciennes gens, dit madame Oberlé.
Jean dit:
— Surtout très dignes.
30 — Oui, je sais ce que cela veut dire...
Le préfet fit un geste évasif .
— Enfin... poiurvu qu'on aille droit!,..
Le père sauva la situation.
— Nous avons peu de choses curieuses à vous montrer, monsieiu: le préfet, mais peut-être seriez-vous intéressé par mon usine. Vous conviendrait-il de la visiter? 5
— Oui, vraiment.
La conversation, ainsi détournée, devint aussitôt moins contrainte. Lucienne s'anima; madame Oberlé, interrogée par son mari, répondit; Jean parla aussi. Le fonctionnaire se félicitait d'être venu. 10
Sur un signe de son père, Lucienne se leva pour sonner le valet de chambre et demander des rafraîchissements. Mais elle n'eut pas le temps de faire im pas.
La porte s'ouvrit, et Victor, le domestique qui n'était pas à son poste tout à l'heiure, apparut, très rouge, em- 15 barrasse et baissant les yeux. Sur son bras gauche s'appuyait, se tenant aussi droit que possible, l'aïeul, M. PhiHppe Oberlé.
Les cinq personnes qui causaient étaient debout. Le domestique s'arrêta à la porte, et se retira. Le vieillard 20 entra seul, appuyé sm* sa canne. M. Philippe Oberlé avait mis ses beaux habits du temps qu'il était valide. H portait la redingote que fleurissait le ruban de la Légion d'honneiu". L'intense émotion l'avait transfiguré. On l'eût dit de vingt années plus jeime. Il 25 s'avançait à petits pas, le corps im peu plié en avant, mais la tête ferme et haute, et il regardait un seul homme, le fonctionnaire allemand debout à côté du canapé. Sa lourde mâchoire tremblait, et se crispait comme s'il eût articulé des mots qu'on n'entendait pas. 30
Quand M. Philippe Oberlé fut à trois pas de M. de Kassewitz, il s'arrêta. Alors, de sa main gauche qui
était libre, il prit dans la poche de sa redingote et il tendit au comte de Kassewitz son ardoise, sur laquelle deux lignes étaient écrites. Celui-ci se pencha, puis se redressa superbement:
5 — Monsieur!
Déjà M. Joseph Oberlé lisait ces mots tracés avec ime décision singulière: «Je sius ici chez moi, monsieur!»
Les yeux du vieil Alsacien ajoutaient: «Sortez de ma maison!» Et ils ne se baissaient point. Et ils ne lâ-
10 chaient point Tennemi.
— C'est trop fort! dit M. Joseph Oberlé. Comment, mon père, vous descendez pour insulter mes invités!... Vous excuserez, monsieur; mon père est vieux, exalté, im peu troublé par l'âge...
15 — Si vous étiez plus jeime, monsieur, dit à son tour M. de Kassewitz, nous irions plus loin... Et vous ferez bien de vous rappeler que vous êtes chez moi aussi, en Allemagne, en terre allemande, et qu'il n'est pas bon, même à votre âge, d'y injurier l'autorité...
2o — Mon père! dit madame Oberlé, en se précipitant vers le vieillard pour le soutenir... je vous en prie... Vous vous faites mal... C'est une émotion trop forte...
Un phénomène anormal se produisait, en effet. M. Philippe Oberlé, dans la violente colère qui l'agitait,
25 avait trouvé la force de se redresser presque entièrement. Il paraissait gigantesque. Il était de la même taille que M. de Kassewitz. Les veines de ses tempes se gonflaient; ses joues se coloraient de sang; ses yeux revivaient. Et, en même temps, toute cette chair à demi morte
30 tremblait et épuisait en mouvements involontaires sa vie factice et fragile. Il fit signe à madame Oberlé de s'écarter, et de ne pas le soutenir.
LES OB£RLÊ 105
Lucienne, pâle, leva les épaules, s'approcha de M. de Kassewitz:
— Ce n'est qu'un acte de nos tragédies de famille, monsieur. N'y prenez pas garde, et venez à l'usine avec nous.
Elle passa, d'un air de défi, entre M. Philippe Oberlé s et le fonctionnaire qui répondit seul:
— L'injure qu'on me fait, je ne vous en rends pas' responsable, mademoiselle... Je comprends la situation, je comprends.
La voix s'échappait avec peine de la gorge serrée. lo Furieux, dominant d'ime demi-tête tous ceux qui étaient là, sauf M. Philippe Oberlé, M. de Kassewitz toiuna sur ses talons, et s'avança vers la porte.
Lucienne était déjà dehors. Madame Oberlé, aussi malade d'émotion que ce vieillard qui refusait son secours, 15 courut jusqu'au vestibule, et remonta dans sa chambre, . où elle éclata en sanglots.
Dans le salon, Jean restait seul avec le vieux chef, qui venait de chasser l'étranger. H s'approcha:
— Grand-père, qu'est-ce que vous avez fait! 20 H voulait dire: «C'est un terrible affront. Mon père
ne le pardonnera pas. La famille est brisée complètement.» Il aurait dit cela. Mais il leva les yeux vers ce vieux lutteur. H vit qu'à présent le grand-père le fixait, lui; que la colère atteignait son paroxysme; que 25 la poitrine se soulevait; que la figure se tordait. Et tout à coup une voix extraordinaire, ime voix rauque, puissante et rouillée, cria.
— Va-t'en! Va-t'en! Va-t'en! Va-t'en!
La voix monta jusqu'aux notes aiguës. Puis elle se 30 brisa. Et, la bouche encore ouverte, le vieillard chancela, et s'abattit sur le parquet.
La voix avait retenti jusque dans les profondeurs de la maison. Dans le salon, madame Oberlé accourut d'abord, puis Victor, puis la vieille Salomé, puis le cocher et le jardinier. Us trouvèrent M. Philippe Oberlé, qui S respirait avec peine, et se trouvait dans im état de complet abattement. L'eflEort, Fémotion, l'indignation, avaient épuisé les forces de l'infirme. On le releva, on l'assit dans im fauteuil. On apporta du vinaigre, des sels, de l'éther.
10 — Je pensais bien que mohsieur aurait une attaque, disait Victor; depuis ce matin il était hors de lui. Ah! le voilà qui remue im peu les yeux... H a les mains moins froides.
Au fond du parc, ime acclamation s'éleva:
iS — Vive Monsieur le préfet!
Elle entra, avec la brise tiède, dans le salon, oii jamais de tels mots n'avaient sonné avant ce jour. M. Philippe Oberlé ne sembla pas les entendre. Cependant, après quelques minutes encore, il fit signe qu'on l'emmenât
20 dans sa chambre.
Madame Oberlé remonta au premier. Une inquiétude nouvelle la torturait. «Qu'a voulu dire mon beau-père? se demandait-elle. Pourvu que Jean n'ait pas compris comme moi!...»
25 En haut de l'escalier, elle rencontra son fils qui sortait de la chambre de l'aïeul.
— Eh bien?
— Rien de grave, j'espère; il est mieux; il veut être seul.
— Et toi? interrogea la mère, angoissée, prenant son 30 fils par la main, et l'entraînant vers la chambre qu'il
habitait. Et toi?
— Conmient, moi?
Quand il eut fermé la porte derrière elle, elle se plaça devant lui, et, toute blanche de visage dans la lumière de la fenêtre, les yeux fixés sur les yeux de son enfant:
— Tu as bien œmpris, n'est-ce pas, ce qu'a voulu dire le grand-père? 5
— Oui.
Elle essaya de sourire, et ce fut navrant, cet effort d'ime âme angoissée.
— Oui, n'est-ce pas? il a crié: «Va-t'en!» C'est un mot qu'il a dit souvent à des étrangers. H s'adressait 10 à M. de Kassewitz... Tu ne le crois pas?
Jean secouait la tête.
— Cependant, mon chéri, fl ne pouvait s'adresser à : d'autres...
— Pardon, il s'adressait à moi. 15
— Tu es foui Vous êtes les meilleurs amis du monde, ton grand-père et toi...
— Justement.
— H n'a donc pas voulu te chasser du salon!
— Non. 20
— Alors?
— H m'ordonnait de quitter la maison.
— Jean!
— Et cependant, le pauvre honmie avait eu de la joie en m'y voyant entrer. 25
Jean cessa de regarder sa mère, parce que lés larmes avaient jailli des yeux de madame Oberlé, parce qu'elle s'était encore approchée de lui, et qu'elle lui avait pris les mains.
— Non, mon Jean, non, il n'a pu penser cela... Je 30 t'assure que tu as mal compris... En tout cas, toi, tu ne
le ferais pas?... Dis que tu ne le feras jamais?...
Elle attendit un moment la réponse qui ne vint pas.
— Jean, par pitié, réponds-moi!... Promets-moi de ne pas nous quitter?... Oh! vraiment, que serait la maison sans mon fils, à présent?... Moi qui n'ai plus que toi!...
S Tu ne me trouves donc pas assez malheureuse?... Jean, regarde-moi!...
H ne put résister tout à fait. Elle revit les yeux de son fils, qui la regardaient avec tendresse.
— Je vous aime de tout mon cœur, dit Jean.
10 — Je le sais! Mais ne pai^ pas!
— Je vous plains et je vous vénère.
— Ne pars pas!
Et, comme il ne disait plus rien, elle s'écarta.
— Tu ne veux rien promettre! Tu es dur, toi aussi I iS Tu ressembles...
Elle allait dire: «A ton père.» Jean pensa: «Je puis lui donner plusieurs semaines de paix, je dois les lui donner.» Et il dit, tâchant de sourire à son tour:
— Je vous promets, maman, d'être à la caserne Saint- . 20 Nicolas le 1^ octobre. Je vous le promets... Êtes-vous
contente?
Elle fit signe que non. Mais lui, la baisant au front, ne voulant rien dire de plus, il la quitta en hâte...
Le dîner sonna. Le repas fut le plus court et le moins 25 gai qu'eût éclairé le reflet des boiseries et des peintures
de couleur tendre. Très peu de mots furent échangés.
Vers la fin, au moment où le domestique venait de se
retirer, M. Oberlé se mit à dire, comme s'il continuait
une conversation:
30 — Je n'ai pas coutimie, vous le savez, ma chère, de
céder à la violence; elle m'exaspère, et c'est tout. Je
suis donc résolu à deux choses: d'abord à faire construire une seconde maison dans les chantiers, où je serai chez moi, puis à hâter le mariage de Lucienne avec le lieutenant von Famow. Et je viens de lui écrire, à lui-même, dans ce sens. 5
M. Oberlé regarda successivement, avec la même expression de défi, son fils et sa femme. H ajouta:
— H faut que ces jeunes gens puissent se revoir et se parler librement, comme des fiancés qu'ils sont...
— Oh! dit madame Oberlé, les choses... lo
— Qu'ils sont! reprit-il, de par ma volonté, et à dater de ce soir. Rien n'y changera rien... Je ne puis malheureusement les faire se rencontrer ici. Mon père inventerait un nouveau scandale, ou toi, — il désignait son fils, — ou vous, — et il désignait sa femme. 15
— Vous vous trompez, dit madame Oberlé. Je souffre cruellement de ce projet, mais je n'organiserai aucim scandale pour faire échouer ce que vous avez décidé.
— Alors, reprit M. Oberlé, vous avez l'occasion de prouver ce que vous dîtes. J'avais l'intention de ne rien 20 vous demander, et de conduire moi-même Lucienne à Strasbourg, chez ime tierce personne, qui aiurait, dans son salon, réimi les fiancés.
— Je n'ai jamais mérité cela!
— Acceptez-vous donc d'accompagner votre fille? 25 Elle réfléchit xm instant, ferma les yeux, et dit:
— Certainement.
H y eut une surprise dans la physionomie de son mari, de Jean et de Lucienne.
— J'en serai ravi. Il est beaucoup plus naturel que 30 vous vous chargiez de conduire votre fille. Mais quel lieu de rendez-vous avez-vous l'intention de choisir?
Madame Monique répondit:
— Ma maison d'Obemai.
Un mouvement de stupeur fit se redresser à la fois
le père et le fils. La maison d'Obemai? celle des Biehler?
5 Le fils, du moins, comprit le sacrifice que faisait la mère,
et il se leva, et la baisa tendrement. M. Oberlé dit
lui-même:
— C'est bien, Monique. C'est très bien. Et quelle époque vous conviendra?
10 — Le temps de prévenir M. de Famow. Vous fixerez vous-même l'heure et le jour. Écrivez-lui de nouveau, quand il vous aura répondu.
xn
Dix jours plus tard, Lucienne et sa mère venaient d'entrer dans la maison de famille où madame Oberlé 15 avait vécu toute son enfance.
Madame Oberlé était montée, en disant à la gardienne:
— '■ Vous recevrez un monsieur qui me demandera, tout à l'heure.
Dans la grande chambre du premier oii elle était en- 20 trée, une des rares pièces qui fussent encore meublées, eUe avait vu vivre et mourir ses parents. Les deux fenunes s'approchèrent de la fenêtre. Madame Oberlé s'appuya aux vitres et regarda, en bas, le jardin où elle avait joué, grandi, rêvé. Au delà du jardin, il y avait 25 la promenade établie sur les remparts de la ville, et, entre les marronniers plantés là, on découvrait la plaine bleue.
Lucienne, qui n'avait pas parlé depuis l'arrivée à Ober-
naî, vînt tout près de sa mère, et, de cette voix întellîgente qui prenait le cœur la première fois qu'on l'entendait, mais moins la seconde fois:
— Vous devez beaucoup souffrir, maman, dit-elle. Avec vos idées, ce que vous faites est presque héroïque. 5 Je vous suis reconnaissante.
Puis après un moment d'hésitation:
— Cependant, vous avez eu ime autre raison que celle d'obéir à mon père, quand vous avez accepté de venir id... id, recevoir M. de Famow? 10
Elle proniena les yeux autour de la chambre, et les ramena vers sa mère. Celle-d n'hésita pas.
— Oui, dit-elle.
— J'en étais sûre. Pouvez-vous me la dire?
— Tout à l'heure. 15
— Devant M. de Famow?
— Oui.
Une vive contrariété changea la physionomie de Ludenne, qui devint dure.
— Vous n'êtes cependant pas capable, quoique nous 20 ne nous entendions guère, de vouloir détourner de moi mon fiancé?
Deux larmes parurent au coin des paupières de madame Oberlé.
— Oh! Lucienne! 25
— Non... Je ne le crois pas... C'est une chose importante?
— Oui.
— Qui me concerne?
— Non, pas toi. 30 La jeune fille ouvrit la bouche pour continuer, puis
écouta, devint un peu pâle, et se tourna vers la porte.
Quelqu'un montait. Wilhelm von Famow, précédé par la femme de charge, aperçut, par l'ouverture de la porte, madame Oberlé, et, se rassemblant comme pour la parade militaire, traversant d'im pas rapide la chambre, 5 vint incliner, devant la mère d'abord, devant la jeime fille ensuite, sa tête hautaine.
Il était en habits civils, très élégant. L'émotion pâlissait et creusait son visage. Il dit en français, gravement:
10 — Je vous remercie, madame.
Puis il regarda Lucienne, et son œil bleu, sans sourire, eut une étincelle de joie orgueilleuse.
— Il ne faut pas me remercier, monsieur. Je n'ai aucune part dans ce qui arrive. Mon mari et ma fille
15 ont tout décidé.
Il s'inclina de nouveau.
— Je serais libre, je refuserais votre race, votre religion, votre armée, qui ne sont pas les miennes... Vous voyez que je vous parle franchement... Je tiens à vous
2o dire aussi que je n'ai contre vous aucime animosité injuste. Je crois même que vous êtes im très bon soldat, et im homme estimable. Je le crois si bien que je vais vous confier vme inquiétude dont je suis torturée... Elle hésita un instant, et reprit:
25 — Nous avons eu, à Alsheim, une scène terrible, quand le comte de Kassewitz est entré à la maison...
— Le comte de Kassewitz me l'a- rapportée, madame. H m'a même conseillé de renoncer à mademoiselle votre fille. Mais moi, je ne renonce pas. Pour me faire re-
30 noncer, il faudrait... Il se mit à rire:
— ... il faudrait un ordre de l'Empereur!
— Ce que vous ne savez pas, c'est que mon beaupère, pour la première fois depuis de longues années, dans Texaspération, dans l'excès de la douleur, a parlé. Il a crié à Jean: «Va-t'en ! Va-t'en!» J'ai entendu les mots. Je suis accourue. Eh bien! monsieur, ce qui m'a 5 le plus émue, ce n'est pas de voir M. Philippe Oberié sans connaissance, étendu siu- le tapis du salon: c'est l'expression de mon fils, et c'est la conviction qu'à ce moment il était résolu à obéir et à quitter l'Alsace.
— Oh! dit Famow, ce serait mauvais, cela! 10
— Oui, mauvais, reprit la mère. Quelle vieillesse pour moi, dans ma maison divisée, sans ma fille que vous allez m'enlever, sans mon fils qui serait parti!... Vous vous étonnez peut-être, que je vous révèle, à vous, une inquiétude de cette sorte?... 15
H fit im geste évasif . *
— C'est que, reprit la mère plus vivement, il n'y a que vous qui puissiez quelque chose...
— Et quelle chose exactement, madame?
— Mais, plusieurs... Jean m'a promis qu'il entrerait 20 au régiment. Vous pouvez lui ménager im accueil qui n'achève pas de le rebuter... Vous le connaissez de longue date... Vous pouvez l'empêcher de s'abandonner à ses idées noires, et de mettre à exécution im pareil projet, s'il était de nouveau tenté... 25
Le lieutenant, très troublé et qui avait froncé les sourcils, changea de visage aux derniers mots.
— Madame, dit-il, jusqu'au 1®' octobre vous avez la promesse de votre fils. Après, je m'en charge.
Puis, se parlant à lui-même, et repris par une pensée 30 qu'il n'exprimait pas tout entière:
— Oui, murmura-t-il, très mauvais... il ne faut pas.
Lucienne l'entendit.
— Tant pis! dit-elle. Je trahis im secret de mon frère. Mais il me pardonnera, quand il saura que c'est pour calmer maman que je l'ai trahi... Vous pouvez être
5 tranquille, maman: Jean ne quittera pas l'Alsace.
— Parce que?...
— H aime, lui aussi.
— Où .donc?
— A Alsheim.
10 — Et qui?
— Odile Bastian.
Madame Oberlé demanda, toute saisie:
— C'est vrai?
— Comme il est vrai que nous sommes id. H m'a 15 tout raconté.
La mère ferma les yeux, et, suffoquant, la poitrine haletante:
— Dieu soit loué!... H se lève donc un peu d'espoir pour moi!... Laissez-moi pleurer. J'en ai vraiment
20 besoin.
Elle désignait, de la main, la pièce qui, de l'autre côté du palier de l'escalier, était ouverte aussi.
Famow inclina son grand corps, en montrant à Lucienne qu'il la suivrait. Et la jeime fille passa, traversant 25 la chambre où ses aïeux avaient tant aimé leur Alsace. Madame Oberlé se détourna; assise tout près de la fenêtre, elle appuya le front contre les vitres. «Odile Bastian! Odile!» répétait la pauvre femme. «Pourquoi Jean ne m'a-t-il pas confié son projet? pensait-eÙe. H 30 forme ime compensation à l'autre... Il me rassure... Mon Jean ne nous quittera pas, puisque le plus fort des liens l'attache au pays...»
Wilhelm von Famow parlait, pendant ce temps, et mettait à profit Theure qu'il devinait devoir être courte, où il lui était permis de se faire connaître de Lucienne.
Il disait: tVous êtes une conquête glorieuse. Vous serez reine parmi les officiers de mon régiment... Il y s a déjà une femme d'origine française, mais née en Autriche, et elle est laide. H y a une Italienne, il y a des Allemandes et des Anglaises. Vous, mademoiselle, vous avez en vous seule ce qu'elles ont de dons dispersés et partagés: la beauté, l'esprit, l'éclat, la culture allemande lo et la spontanéité française... Dès que nous serons mariés je vous présenterai dans le monde de Berlin... Comment avez-vous pu grandir à Alsheim!...»
Elle avait l'âme plus orgueilleuse encore que tendre, et ces sortes d'adulations lui plaisaient. 15
A cette même heure, M. Ulrich était monté chez son neveu Jean.
Les jours approchaient, où le jeune homme allait entrer à la caserne. Il fallait le prévenir de l'insuccès de la démarche faite auprès du père d'Odile Bastian. 20 M. Ulrich, après avoir longtemps hésité, trouvant plus dur de détruire un amour jexme que de partir pour la guerre, lui avait tout dit.
— Pleure, mon petit, disait l'oncle. Pleure, mais ne te laisse pas abattre. Demain il faut que tu sois 25 vaillant. Songe que, dans trois semaines, tu seras à la caserne. H ne faut pas qu'ils te voient pleurer. Eh bien! l'année passera, tu reviendras parmi nous, et, qui sait?...
Jean passa la main sur ses yeux, et dit, résolvunent: 30
— Non, mon onde.
* — Quoi, non?
— Non, répéta Jean. Il est nécessaire que vous le sachiez, vous et un autre encore à qui je le dirai: je ne ferai pas mon service militaire id.
S — Où le feras-tu donc?
— En France.
— C'est sérieux?
— Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
— Et tu pars tout de suite?
10 — Non, après nion entrée au corps.
M. Ulrich leva les bras:
— Mais tu es fou! Quand ce sera le plus difficile et le plus dangereux! Tu es fou! Pourquoi après? Pourquoi?
— J'avais projeté de partir avant d'entrer au régiment, 15 dit posément le jeune homme. Mais maman a deviné
quelque chose. Elle m'a fait jurer que j'entrerais à la caserne. J'y entrerai donc. N'essayez pas de m'en détourner. C'est déraisonnable, mais j'ai promis. M. Ulrich haussa les épaules.
20 — Oui, la question de temps est un détail sérieux, mais ce n'est que cela. Le plus grave, c'est la résolution. Qui te l'a fait prendre? Est-ce parce que ton grand-père a crié: «Va-t'en!» que tu veux t'en aller?
— Non, il a pensé comme moi, voilà tout.
25 — Est-ce le refus de mon ami Bastian qui t'a déterminé?
— Pas davantage. S'il m'avait dit oui, j'aurais dû lui avouer ce que je vous dis ce soir: je ne vivrai ni en Allemagne, ni en Alsace.
— Alors, le mariage de ta sœur?
30 — Oui, à lui seul, ce coup-là aurait suffi à me chasser. Quelle serait ma vie maintenant, à Alsheim? Y avezvous pensé?
— Fais attention, Jean: tu abandonnes ainsi ton poste d'Alsacien!
— Non, je ne puis rien pour l'Alsace. Je ne pourrai plus gagner la confiance des Alsaciens, avec mon père compromis et ma sœur mariée à un Prussien. s
— On dira que tu as déserté!
— Qu'on vienne donc me le dire, quand je servirai dans mon régiment de France!
— Et ta mère, tu vas laisser ta mère, seule ici?...
— C'est la grande objection, allez, la seule grande. lo Je me la suis faite... Ma mère ne peut pas me demander, pourtant, d'avoir la vie sacrifiée et vaine qu'elle a eue... Oui, elle me pardonnera. Et puis...
Jean montra les Vosges dentelées et vertes.
— Et puis, il y a la chère France, comme vous dites. 15 C'est elle qui m'attire. C'est elle qui m'a parlé la première.
— Enfant! dit M. Ulrich.
n se planta devant le jeime homme demeuré assis et qui souriait presque.
— Faut-il qu'ime nation soit belle, mon petit, pour 20 qu'après trente ans elle fasse lever des amours comme
le tien!
— Écoutez, oncle Ulrich, dans quelques jours j'ai besoin de vous... Je vous ai prévenu de ma décision précisément pour que vous m'aidiez... 25
L'oncle alla vers sa bibliothèque, qui était près de la porte d'entrée, prit une carte d'état-major, et revint, en la dépliant, vers le canapé.
— Rasseyez-vous près de moi, mon oncle, et faisons de la géographie. 30
Il étendit sur ses genoux la carte de la frontière de la Basse- Alsace.
— J'ai résolu de m'en aller par id, dit-il. Il y aurait une petite enquête à faire.
L'oncle Ulrich hocha la tête en signe d'approbation, intéressé comme par un plan de chasse ou de bataille S prochaine.
— Bon endroit, fit-il, Grand-Fontaine, les Minières, n me semble que c'est là que la frontière est la plus proche de Strasbourg, en effet...
— Tu prendras le train?
lo — Oui.
— Jusqu'où?
— Jusqu'à Schirmeck, je pense?
— Non, c'est trop près de la frontière, et c'est ime station trop importante. A ta place, je descendrais à
15 la station d'avant, à Russ-Hersbach.
— Bien. Là, je prends ime voiture commandée à l'avance... Je monte jusqu'à Grand-Fontaine, je me jette dans la forêt.
— Nous nous jetons, tu veux dire?
20 — Vous venez?
Les deux honmies se regardèrent, fiers l'un de l'autre.
— Parbleu! continua M. Ulrich, ça t'étonne? C'est de mon métier. Je vais d'abord aller reconnaître le terrain, puis, quand j'aurai fait le bois, de manière à me
25 diriger même la nuit, je te dirai si le plan est bon, et,
à l'heure convenue, tu me trouveras.
M. Ulrich considéra encore ce beau Jean, qui allait
pour toujours quitter la terre des Oberlé, des Biehler,
de tous les ancêtres.
30 — Que c'est triste tout de même, dis, malgré le plaisir
du danger!... Au revoir, mon Jean!
Quelques heures s'écoulèrent, que Jean passa au bureau de l'usine, comme de coutume. Mais il avait l'âme si distraite que tout travail lui fut impossible.
Le dîner sonna. Jean redoutait de retrouver sa mère et Lucienne. Celle-ci, au moment où elle allait entrer 5 dans la salle à manger, retint son frère, et, dans le demijour, tendrement, l'embrassa en le serrant contre elle. Lucienne murmura:
— Je l'ai vu longuement, à Obemaî. Il me plaît beaucoup, parce que c'est im orgueilleux comme moi. Il m'a 10 promis de te protéger au régiment. Maman a été très bien. La pauvre femme me touchait. Elle n'en peut plus... Mon Jean, j'ai été obligé de la rassurer en lui révélant ton secret, et je lui ai dit que tu ne quitterais pas l'Alsace, parce que tu aimes Odile. Me pardonnes- 15 tu?
Le dîner fut très court. M. Oberlé, aussitôt après, emmena, dans la salle de billard, sa fille qu'il voulait interroger. La mère resta im moment à table, près de son fils qui était maintenant son voisin. Dès qu'elle 20 fut seule avec lui, la contrainte de son visage tomba comme un voile. La mère se tourna vers l'enfant, l'admira, lui soiuit, et dit:
— Mon bien-aimé, je n'en puis plusl Je suis brisée et il faut que je me retire. Mais je veux t'avouer que, 25 dans ma souffrance de tantôt, j'ai eu une joie. Figiu'etoi que je croyais, mais fermement, jusqu'à tantôt, que tu allais nous abandonner ...
Jean sursauta.
— Oh! je ne le crois plus! ne t'effare pas!... Je suis 30 rassurée... Ta sceiu* m'a dit en secret,... que j'aurais un jour une petite Alsacienne pour belle-fille... Cela.
me ferait tant de bîenl... Pourquoi trembles-tu comme tu fais?... Puisque je te dis, mon Jean, que jç suis complètement revenue de ma crainte... Je t'aime tant!
xm
Le dernier soir était venu. Jean devait prendre, à 5 Obemai, un train de nuit pour Strasbourg, afin d'être à la caserne Saint-Nicolas, le lendemain matin, à sept heures. Ses vêtements militaires commandés chez un tailleur de Strasbourg, comme il est d'usage pour les volontaires d'im an, l'attendaient, plies sur deux chaises, 10 dans la chambre que, depuis im mois, madame Oberlé était allée retenir en face de la caserne Saint-Nicolas, vers le milieu de la rue des Balayeurs, Après le dîner, il avait dit à sa mère:
— Laissez-moi aller me promener seul, afin de dire 15 adieu à la campagne d'Alsheim, que je ne reverrai pas d'ici longtemps?
Elle avait souri.
La nuit avait ime moiteur singulière. Pas un nuage. Un croissant de lune, des étoiles par milliers. Une atmos- 20 phère nacrée enveloppait les choses. Elle était chaude à respirer. «Comme elle est douce, mon Alsace!» murmura Jean. Et il songea ainsi un peu de temps, en marchant. Mais dès qu'il aperçut, gris au milieu des champs, le gros bosquet d'arbres où se cachait l'habitation de M. Xavier 25 Bastian, il perdit toute autre pensée. Parvenu à la hauteur de la ferme où François lui avait dit: «C'est par Grand-Fontaine qu'il fait bon passer la frontière,» il . entra dans l'avenue des cerisiers. Personne ne passait.
Jean ouvrit la porte, se glissa, -en marchant siir la bordure d'herbe, jusqu'à la fenêtre de la grande salle qui était éclairée, puis, tournant la maison, arriva devant la porte qui ouvrait du côté opposé au village d'Alsheim.
Il attendit im instant, pénétra dans le vestibule, et 5 ouvrit la porte de la grande pièce où se tenait, chaque soir, la famille Bastian.
Ils étaient tous les trois dans le rayon de la lampe, comme Jean l'avait imaginé. Le père lisait le journal; les deux femmes, de l'autre côté de la table brune en- 10 combrée de linge blanc déplié, brodaient des initiales sur des serviettes. La porte s'était ouverte sans autre bruit que celui du bourrelet frôlant le parquet. Cependant, tout était si calme autour de l'habitation et dans l'appartement, qu'ils tournèrent la tête, les yeux plissés, pour 15 voir qui entrait.
Il y eut im moment d'incertitude pour M. Bastian et d'hésitation chez Jean. Il avait fixé son regard, d'abord, sur le visage d'Odile. H avait vu que celle-ci avait souffert comme lui, et que, la première, la seule, elle reconnais- 20 sait celui qui entrait, et qu'elle devenait pâle, et que sa main levée, sa respiration, son regard s'arrêtaient.
La toile où cousait Odile lui glissa des mains sans qu'elle fît le moindre geste pour la relever.
Et ce fut peut-être à ce signe que M. Bastian reconnut 25 le visiteiu*. L'émotion le saisit tout de suite.
— Comment? demanda-t-il doucement, c'est toi, Jean? Personne ne t'a introduit?... Que viens-tu faire?
U posa lentement son journal sur la table, sans cesser de considérer, dans l'ombre de la pièce, le jeune homme 30 qui demeurait à la même place, à deux pas de la porte.
— Je viens vous dire adieu, dit Jean.
Mais la voix était si angoissée que M. Bastian comprît que quelque chose d'inconnu et de tragique était çntré chez lui. H se leva, en disant:
— En effet, c'est demain le 1®' octobre... Tu vas en- 5 trer à la caserne, mon pauvre garçon... Tu veux sans
doute me parler?
Déjà M. Bastian, lourd et prompt, s'était avancé,
avait tendu la main, et le jeime homme, l'attirant dans
le coin le plus sombre de l'appartement, reculant avec
10 lui, avait répondu tout bas, les yeux dans les yeux du
père d'Odile:
— Je pars, et je ne reviendrai jamais, monsieur Bastian. C'est pour cela que je me suis permis de venir.
Il sentit que la rude main de l'Alsacien tremblait. 15 Un dialogue secret, rapide, s'échangea.
— Qu'est-ce que tu veux dire? Tu reviendras dans un an?
— Non, je vais entrer au régiment, parce que je l'ai promis. Mais je le quitterai.
20 — Tu le quitteras?
— Après-demain.
— Où vas-tu?
— France.
— A jamais?
25 — Oui.
Un moment, le vieil Alsacien se détourna:
— Causez, les femmes, causez; nous avons ime petite affaire à traiter.
Haletant comme s'il avaijt couru:
30 — Prends garde à ce que tu vas faire... Sois prudent... Ne te fais pas prendre!...
Il posa les deux mains sur les épaules de Jean:
— Moî, vois-tu, je reste. C'est ma manière d'aimer l'Alsace. Pour toi, les circonstances sont différentes, mon pauvre enfant... Ne laisse rien deviner aux femmes. C'est trop grave... On ne sait rien chez toi?
— Non. S
— Garde ton secret, n ajouta, plus bas:
— Tu as voulu la revoir: je ne te gronde pas, puisque plus jamais vous ne vous reverrez...
Jean fit im signe de tête qui signifiait: «Oui, j'ai voulu lo la revoir.»
— Regarde-la un moment, et puis va-t'en... Reste là derrière mon épaule...
Et, par-dessus l'épaule de M. Bastian qui s'effaçait à demi, Jean put voir que les yeux d'Odile, troublés 15 d'abord, étaient devenus effrayés. Elle n'eut pas honte de soutenir son regard. Elle était imiquement occupée de ce dialogue qu'elle n'entendait pas, et son visage trahissait l'extrême souffrance de sa jeimesse.
La mère était plus pâle encore que sa fille. 20
— Adieu, mon enfant, dit tout bas M. Bastian. Je t'aimais bien, va... Je n'ai pas pu faire autrement que je n'ai fait... Mais je t'estime; je me souviendrai de toi...
Gagné par les larmes, le vieil Alsacien serra la main 25 de Jean, silencieusement, et la laissa retomber. Jean fit le court chemin qui le séparait de la porte... Il était tremblant... Une dernière fois, il se retourna:
— Au revoir, madame! dit-il.
H voulut dire au revoir à Odile, mais un sanglot l'em- 30 pécha de parler. Jean se jeta dans l'ombre du corridor... On l'entendit marcher vite...
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda madame Bastian. Xavier, tu nous caches quelque chose!
Le vieil Alsacien sanglotait. Elle devina. Toutes ses préventions tombèrent.
S — Odile, dit-elle, cours lui dire adieu!
Odile courait déjà; elle traversa la salle; elle rejoignit Jean près de Tangle de la maison.
— Je vous en supplie, dît-elle, pourquoi êtes-vous si malheureux?
lo D se retourna, décidé à ne point parler. Elle était tout près de lui. H ouvrit les bras. Elle s'y jeta.
— Ah! Dieu! dit-elle tout haut, vous partez! je le sens! vous partez!
Il lui baisa les cheveux, tendrement, pour la vie, et 15 s'enfuit.
A sept heiures moins un quart, Jean Oberlé longeait les écuries de l'ancienne caserne française de Saint- Nicolas, n arriva devant la grille qui sert d'entrfe, salua le sous-officier chef de poste, échangea quelques 20 mots avec lui, et s'avança vers un groupe d'une douzaine de jeimes gens, volontaires d'im an, qu'on apercevait à l'extrémité de la cour.
— Herr Sergeant, dit Jean, en abordant le sousK)fficier à l'air prétentieux et protecteur, recherché dans sa mise 25 et vulgaire de visage, qui l'attendait en avant du groupe des volontaires, je suis im des volontaires de l'année..
Le gradé lui demanda ses nom et prénoms, et les collationna avec les nom et prénoms portés sur la liste qu'il tenait à la main.
Quand il eut achevé, il prononça:
— Mettez-vous avec les autres.
Jean se tint sur la gauche du groupe, l'esprit bien loin de cette caserne Saint-Nicolas, tandis qu'autoiu: de lui, la même question était chuchotée plusieurs fois: 5 «Quel est celui-là? Un Alsacien, n'est-ce pas?»
Deux volontaires arrivèrent encore. L'heure sonna, et le sergent, précédant les quinze jeunes gens, entra par la grande porte qui s'ouvre au milieu de la caserne, et monta dans ime salle du second étage, où devait avoir 10. lieu la visite médicale. A huit heures, les volontaires étaient de nouveau réunis dans la cour, non plus groupés selon leur fantaisie, mais alignés siu: deux rangs et surveillés de plus près par le sergent. On attendait le colonel. 15^
— Attention! commanda le sergent. Fixe!
Lui-même se porta vivement à dix pas eti avant, et
s'arrêta la tête haute, les deux bras le long du corps, la main gauche tenant le sabre au-dessous de la garde.
Il venait d'apercevoir, arrivant d'im pas délibéré, un 20: officier enveloppé de son manteau gris. Le colonel s'arrêta devant la première ligne que formaient les jeunes gens, espoir de la réserve de l'armée allemande. C'était im homme très énergique, qui avait des jambes grêles, le buste gros, les cheveux presque noirs et des yeux gé- 2$: néralement terribles dans le service.
— Monsieur le colonel, dit le sergent, voici les volontaires d'un an.
Le colonel fronça aussitôt les sourcils, et dit, en fixant, l'une après l'autre, chacune de ces têtes jeunes avec la même sévérité: 30
— Vous êtes des privilégiés. Votre instruction vous
permet de ne faire qu^im an. Montrez-vous-en dignes. Soyez l'exemple des autres soldats. Pensez que vous serez plus tard leurs chefs. Et, pas d'infraction à la discipline! Pas de fantaisie dans Tuniforme! Pas ime
S minute de vêtements civils! Je pimirais ferme!
n porta deux doigts, rapidement, à sa casquette, et se détourna.
A peine avait-il disparu, qu'im lieutenant en premier, très bel homme, d'ime correction militaire et mondaine
10 parfaite, vint se placer devant le front des volontaires
rassemblés, et lut un ordre qui affectait chacun d'eux à
telle compagnie de tel escadron. Jean se trouvait dans
la troisième compagnie du deuxième escadron.
— Pas de chance, murmura son voisin: c'est la com-
15 pagnie de Gottfried Hamm, un vilain type.
Désormais, les quinze volontaires étaient vraiment «incorporés», ils avaient leur place marquée dans cette multitude ordonnée, leurs chefs responsables, le droit de demander des vêtements militaires à tel magasin et im
20 cheval à telle écurie. C'est à quoi ils s'occupèrent aussitôt. Jean et son camarade de hasard, fils d'im libraire de Leipsig, montèrent au dernier étage de la caserne, et pénétrèrent dans le magasin d'habillement, où ils reçurent leurs effets de grande et de petite tenue. La
25 séance fut longue: il était plus de midi lorsque Jean put s'échapper de la caserne, et déjeuner à la hâte.
Les volontaires, pour cette première journée, étaient dispensés de rentrer à une heure. Ils ne firent qu'après le pansage leur apparition dans la cour du quartier, tous
30 ensemble, superbes dans leurs uniformes flambants neufs. Un seul de ces jeunes gens demeura étranger au plaisir d'amour-propre que les autres éprouvaient. Il songeait
à un télégramme qu'il aurait dû trouver déjà chez lui, et dont les termes convenus flottèrent devant les yeux de Jean toute l'après-midi. Cela seul l'occupait. L'inquiétude de ne pas recevoir l'avis de départ de l'oncle Ulrich, et quelque chose comme im défi que sa jeunesse s lançait, pour le lendemain, à toute autorité aujourd'hui obéie, empêchèrent le jeune homme de sentir l'extrême fatigue de cette journée. Après les exercices d'assouplissement, le manège, le service d'écurie, à huit heures et demie du soir seulement, il fut libre et rentra immédia- lo tement rue des Balayeiurs.
Sur le seuil de la maison, la logeuse l'arrêta:
— Monsieur Oberlé, il est arrivé pour vous im télégramme.
Jean monta au premier, allmna sa bougie, et lut les 15 trois mots sans signature qu'il attendait: cTout va bien.»
Cela signifiait que tout était prêt pour le lendemain, que M. Ulrich avait fait le nécessaire. Désormais le sort en était donc jeté: Jean quitterait la caserne et l'Alsace le 2 octobre, dans quelques heures. 20
L'oncle Ulrich et Jean étaient tombés d'accord que le moyen à peu près infaillible de passer la frontière sans éveiller de soupçon, consistait à monter dans le train qui part de Strasbourg à midi dix, c'est-à-dire pendant le déjeuner des volontaires. 25
«J'ai fait le trajet, pour me rendre compte, avait dit M. Ulrich. Je suis sûr de mes chiffres. Tu arrives à Russ-Hersbach à ime heiu"e vingt et une minutes; une voiture nous monte en im quart d'heure à Schirmeck. Nous tournons à droite, et nous sommes à Grand-Fon- 30 taine trente minutes plus tard. Là, nous laissons la voiture, et, grâce à de bonnes jambes comme les tiennes
et les miennes, nous pouvons être en France à deux heures quarante-cinq minutes ou deux heures cinquante. Alors, je te quitte, et je reviens. »
Il importait de ne pas manquer le train de midi dix, S et cela serait facile, les volontaires se trouvant libres, d'ordinaire, à onze heures.
Jean finit par s'endormir, mais poxu* bien peu de temps. Avant quatre heures du matin, il repassait la grille de la caserne Saint-Nicolas.
10 Le peu de repos qu'il avait pris lui avait rendu toute sa vigueur de volonté. Comme la plupart des énergiques, Jean se troublait à l'avance; mais, devant la nécessité d'agir, il retrouvait la pleine possession de soi-même. Durant le pansage des chevaux, puis au manège, puis
15 à l'exercice jusqu'à près de onze heures, il fut parfaitement calme. Il se sentait déjà détaché de cet ensemble; il observait, avec xme curiosité à demi amusée, les scènes et les figures que plus jamais il ne reverrait. Vers onze heures, il aperçut, à la tête d'im peloton de
20 hussards, superbe de jeunesse, de raideur militaire et de volonté disciplinée, le baron de Famow rentrant à la caserne. Jean songea: «Voilà celui qui sera le mari de ma sœur. Nous ne nous rencontrerons plus. En cas de guerre, U sera mon ennemi.»
25 L'exercice d'assouplissement prolongé par le zèle de l'instructeur dura encore trente minutes. A onze heures et demie, Jean, inquiet, sachant qu'il avait à peine lé temps de se rendre à la gare pour le train de midi dix, remontait en toute Jiâte l'escalier qui conduisait à la
30 chambre de son brosseur, lorsqu'un des hommes de la compagnie lui cria:
— Revue d'uniformes de service pour la 3® du 2, à
LES OBESLÉ 129
midi! C'est le capitaine qui Ta fait dire. Vous n'avez pas le temps de sortir!
Jean continua de monter sans même accorder un moment d'attention à cet obstacle qui se dressait devant lui. H était décidé. Il allait partir. li allait trouver, 5; à Russ-Hersbach, son oncle Ulrich qui l'attendrait avec une voiture à l'arrivée du train. Jean ne pensait qu*à une chose: sortir et courir à la gare. H reprit en hâte sa tenue de ville et ses bottes vernies, descendit dans la cour, et, se mêlant à un groupe de volontaires qui ap- 10 partenaient à d'autres compagnies et n'avaient aucune raison de rester à la caserne, franchit la grille sans difficulté.
Lorsqu'il fut dans la rue, à quelques mètres du poste^ sur le trottoir de la rue des Balayeurs, il se mit à courir. 15 L'horloge, en arrière, disait midi moins dix-sept minutes. Le temps de monter dans sa chambre et de remplacer l'uniforme par des vêtements dvOs, n'était-ce pas trop déjà? Serait-il possible de prendre le train de midi dix? Car il y avait toute la ville à traverser. Et, a> d'autre part, c'eût été ime grave imprudence d'essayer de passer la frontière en imiforme. Jean rélfléchit, tout en coiurant, qu'il pouvait aisément emporter une valise, et qu'U changerait de costmne soit dans le train, soit à Russ-Hersbach. En pénétrant dans le couloir, il aj^ida 25 la logeuse, et, essoufflé:
— J'ai une course très pressée, dit-il. Veuillez arrêter une voiture de place. Je redescends.
Trois minutes plus tard, il avait enfermé dans une valise le pantalon, la jaquette, le diapeaxL qu il avait eu jo la précaution de préparer et de dii^ser dès le matin sur son lit, et il sautait dans un fiacre, en ayant soin dé don-
ner seulement comme adresse: «Rue de la Mésange.» Mais au plus prochain détour, il conunanda:
— Cocher, à la gare, et à toute vitesse.
H arriva à la dernière minute, prit un billet pour Russ- 5 Hersbach, et monta dans un compartiment de première, avec deux autres voyagexurs.
A la même heure exactement, le capitaine qui passait, dans la cour, la revue des eflFets de service, ayant aperçu Tun des deux volontaires affectés à sa compagnie, deman- 10 dait au wachtmeister:
— Où est l'autre?
— Je ne l'ai pas vu, monsieur le capitaine, répondit Hamm.
Et, se toiunant vers le camarade d'Oberlé:
15 — Vous savez où il est?
— Il est sorti après l'exercice, monsieur le wachtmeister, et n'est pas revenu.
— Pour une fois, grommela le capitaine, je ne pimirai pas; il n'a pas compris, sans doute; mais vous lui ferez
20 l'observation, de ma part, quand il rentrera, Hamm, et vous n'y manquerez pas.
L'incident n'eut donc pas de suites immédiates. Mais, quand les honmies eurent été réunis de nouveau pour le pansage, qui avait lieu chaque après-midi de une heure
25 à deux, l'absence de Jean ne put pas ne pas être remarquée.
— Oberlé n'est donc pas rentré? fit Hamm.
Le même camarade répondit:
— H comrait en sortant de la caserne et en se dirigeant 30 vers sa chambre.
— L'avez-vous vu au restaurant?
— Il n'a pas déjeuné avec nous.
— Cela suffit, dit le wachtmeister.
Hamm se détourna rapidement. H eut une moue, qui montrait qu'il jugeait grave la situation. Il la jugeait grave pour Oberlé, mais sérieuse également pour lui- 5 'même. Ni le capitaine, ni le lieutenant n'étaient à ce moment à la caserne. S'il y avait ime histoire, par hasard, le capitaine ne manquerait pas de dire: cPoiu:quoi ne m'avez-vous pas prévenu?»
H fallait aller aux renseignements. Ce n'était pas 10 difficile. La rue des Balayeurs s'ouvrait en face de la grille. Hamm obliqua vers la porte de la caserne, et se rendit chez la logeuse de Jean. H reçut cette réponse:
— Parti en voiture, avant midi, avec ime valise.
— Quelle adresse a-t-il donnée? 15
— Rue de la Mésange.
— Pas de numéro?
— En tout cas, je n'ai pas entendu. Je ne sais pas. Le soupçon se précisa dans l'esprit de Hamm. Le
wachtmeister n'avait plus à hésiter. Il courut chez le 20 capitaine, qui logeait dans les nouveaux quartiers.
Le capitaine n 'était pas chez lui.
Désappointé, et le sang échaufiFé par la marche qu'O venait de faire, Hamm rentrait à la caserne, lorsqu'il pensa que tout près habitait le lieutenant Famow. Celui- 25 ci n'appartenait pas au 2® escadron. Mais Hamm connaissait les fiançailles de l'officier. On en avait parlé entre gradés. Il monta au premier, dans la superbe maison construite en blocs de pierre réguliers et saillants. Et l'ordonnance, interrogée, répondit: jo
— Monsieur le lieutenant s'habille.
Le lieutenant von Famow s'habillait> en effet> pour
132 LES OBESLÉ
faire quelques visites. En culotte et en chemise, penché au-dessus d'une table-toilette à glace biseautée, tout un service de brosses et les ustensiles de son onglier étalés autour de lui, il se lavait le visage. La pièce sentait l'eau 5 de Cologne. Il tourna vers le maréchal des logis sa face toute trempée d'eau, et dit, en saisissant une serviette:
— C'est vous, Hanam? Qu'y a-t-il?
— Monsieur le lieutenant, je me suis permis d'entrer, M parce que je ne trouve pas chez lui mon capitaine, et que
le volontaire Oberlé...
— Oberlé? Qu'a-t-il fait? interrompit Famow, qui eut ime secousse nerveuse.
— B n'a pas reparu depuis onze heures et demie.
iS Famow, qui s!épongeait la figure, jeta la serviette siu: hi taMe, violemment, et s'approcha du sous-ofl5cier. Il se souvenait des craintes de madame Oberlé. Et Hamm pensa: fil a la même idée que moi.»
— Comment! pas reparu? Avez-vous été rue des 20 Balajeurs?
— Oui, monsieiu: le lieutenant: il a quitté la maison en viMture à midi moins dix.
Le jeune lieutenant sentit le froid de la mort lui toucher le cœur. Il était blême, mais pas un muscle de son visage 25 ne bougeait, quand il dit:
— Vous n'avez qu'ime chose à faire, Hamm: c'est de prévenir votre commandant. Il s'informera... et fera... ce qui est piescrit en pareil cas.
Farnow eut même la force de consulter du regard la 30 pendule de Saxe fleuri qui ornait son bureau, et d'ajouter:
— Une heure quarante. Il faut vous hâter.
Le wachtmebter salua, et se retira.
L'offider courut aussitôt dans, le cabinet de travail contigu, et demanda la communication avec un des iigents de surveillance de la gare de Strasbourg. Une dizaine de minutes plus tard, il était appelé, à son tour, par la sonnerie du téléphone, et apprenait qu'un volon- 5 taire du 9* hussards, en tenue, arrivé au dernier moment avec ime valise, avait pris un billet de première classe pour la station de Russ-Hersbach.
— Non! cela est impossible! s'écria Famow, en se laissant tomber sur le divan de son cabinet. Il y a 10 erreur... Russ-Hersbach, c'est presque la frontière, et Jean ne peut pas déserter, parce qu'il aime... H est à Alsheim... Il a, en tout cas, voulu revoir Odile... Je vais le savoir!
Il frappa du poing son bureau d'acajou: 15
— Hermann!
L'ordonnance, im large Germain, calme, entr'ouvrit la porte.
— Selle mon cheval et le tien! Tout de suite! Famow fut rapidement prêt, descendit, trouva les 20
deux chevaux dans la rue, traversa Strasboxurg, et se mit à trotter à grande allure sur la route.
D faisait chaud, sur la longue route sans ombre. Le ciel, au-dessus des champs, était trouble et cuivré; à l'horizon, derrière les Vosges, il y avait des sommets de 25 nuages immobiles et tout pleins de rayons. Les chevaux en sueur allaient toujours à grande allure.
Famow sentait grandir en lui l'angoisse à mesure qu'il approchait. «Et si je ne le trouvais pas?... S'il avait, en effet...» 30
Obemai fut laissé à droite. Un chemin de traverse pointait sur Alsheim. Bientôt le toit des Oberié apparut
et grandit dans la verdure, f Lucienne! Lucienne! Lucienne!»
Dans -la maison qu'assoupit la chaleur orageuse de cette journée d'automne, M. Joseph Oberlé, assis dans 5 l'ombre d'im rideau, sommeille à demi, ayant sur les genoux quelques lettres et un numéro de la Strasshurger Post. A l'extrémité de la pièce, et dans l'ombre aussi, Lucienne, penchée sur un petit bureau, écrit.
— Monsieur? Monsieur Oberlé?
10 L'industriel sursauta, et, se redressant prestement, ouvrit la porte, entr'ouverte seulement, et rejoignit, dans le vestibule, le concierge qui accourait.
— Pourquoi m'appelez-vous? Vous savez que je n'aime pas...
15 n causa ime minute avec l'homme, et rentra épanoui.
— Ma Lucienne, M. de Famow t'attend à la grille du parc.
Elle était déjà debout, toute rose.
— Lui? Pourquoi n'entre-t-il pas?
20 — H paraît qu'il est à cheval, très pressé... Va le
chercher de ma part, ma chérie, ramène-le... Dis-lui
qu'il n'y aura aucun scandale: je me charge d'empêcher
toute nouvelle scène.
Elle se regarda dans la glace, et releva ses cheveux.
25 II répéta:
— Va, mon trésor, c'est toi qu'on demande. Si vous ne revenez pas tout de suite, j'irai vous trouver.
Elle passa en saluant. Deux marches à la fois, elle descendit le perron. Elle marchait vite dans l'avenue, 30 heureuse, un peu troublée, les lèvres entr'ouvertes, les yeux cherchant Famow.
Au bout de l'avenue seulement, elle vît les deux chevaux tout fumants de sueur qui étaient restés sur la route, tenus en bride par Tordonnance et, presque en même temps, l'officier qui s'avançait.
— Bonjour, Wilhelm! Quelle bonne surprise! 5 H se découvre, il prend la main qui se tend, mais, au
lieu de la baiser, il attire Lucienne du côté des chantiers tout voisins. Les lèvres aiguës de Lucienne s'obstinent à sourire; elles sont braves; elles font bonne contenance, tandis que le cœur est déjà serré par l'angoisse. 10
— Vous m'enlevez donc? Qu'est-ce que c'est que ce farouche .ami, qui ne dit pas même bonjour? Vous, si correct...
— Venez... Tenez, id, nous ne serons pas vus...
Us sont dans ime sorte de retraite que forment trois 15 piles inégales de planches. Famow lâche la main de Lucienne.
— Jean est-il id? Faites bien attention: est-il à Alsheim?
Toute l'angoisse et toute l'impérieuse jeimesse qui 20 voulait commander au malheiu: étaient dans les yeux de Famow, et guettaient la réponse.
— Mais non, dit simplement Ludenne.
— Vous l'attendez, au moins?
— Pas plus. 25
— Alors, nous sommes perdus, mademoiselle! Perdus!
— «Mademoiselle»?
— Oui. S'il n'est pas id, c'est qu'il a déserté.
— Ah!
La jeime fille se renversa en arrière, comme si elle 30 tombait, et s'appuya aux planches, les bras écartés, les yeux hagards.
— Déserté?... Perdus?... Vous voyez bien que vous me tuez, avec des mots pareils... Est-ce que vraiment, Jean?... Vous êtes sûr?...
— Puisqu'il n'est pas id, oui, je suis sûr... H a pris 5 son billet pour Russ-Hersbach, comprenez-vous, Russ-
Hersbach... H a dû déjà franchir la frontière... Je vous
dis qu'il a quitté Strasboiurg voilà plus de trois heures...
H fut secoué par im rire de souffrance et de colère.
— Vous ne vous souvenez donc pas? Il avait juré à lo votre mère qu'il entrerait à la caserne. H y est entré
en effet. Mais la promesse expirait aujovurd'hui. Et il a déserté... Et à présent...
— Oui... à présent?
Lucienne ne demandait pas d'autre preuve. Elle 15 croyait déjà. Sa poitrine haletait. Ses mains cessèrent de serrer les planches qu'elle avait saisies, et se joignirent, suppliantes. Elle fut obligée de répéter la question à Famow immobile de douleur.
— A présent qu'allez-vous faire, Wilhehn?
20 Famow, le visage contracté, droit devant elle, dans son uniforme poussiéreux, dit d'ime voix faible:
— : Vous quitter!...
— Me quitter parce que mon frère déserte?
— Oui.
25 — Mais c'est insensé ce que vous dites!
— C'est mon devoir de soldat.
— Mais vous ne m'aimez donc pas?
— Oh! si, je vous aime!... Seulement l'honneur ne me permet plus de vous épouser... Je ne peux pas être le
30 beau-frère d'un déserteur, moi officier, moi Famow!
— Alors cessez d'être officier et continuez de m'aimer! cria Lucienne, levant les bras vers l'immobile statue
bleue. Wîlhelm, l'honneur vrai œnsîste à aimer Lucienne Oberlé; à ne pas l'aban4onner; à ne pas manquer à la parole qu'on lui a donnée... Laissez mon frère; qu'il aille où il voudra; mais ne brisez pas nos deux vies!
Famow pouvait à peine parler. Il se tut un moment. 5 L'effort de sa volonté gonflait tous les muscles de son cou quand il dit:
— C'est bien pis. Vous devez savoir toute la vérité. Lucienne: je suis obligé de le dénoncer.
— Dénoncer Jean! Vous ne ferez pas cela! cria Lu- 10 cienne, avec \m geste de recul. Je vous le défends!
— Je le ferai tout à l'heure. La loi militaire m'y obHge.
— Ce n'est pas vrai. Ces cruautés-là n'y sont pas!
— Je vais vous le faire dire... Hermann!
L'homme se montra, à dix pas de Famow et de Lu- 15 cienne, à l'entrée de l'allée, stupéfait et les traits encore tuméfiés par la course.
— Écoute-moi bien. Rappelle-toi l'article du règlement. Que commande-t-il, quand on a connaissance d'im projet de désertion? zo
Le soldat réfléchit une seconde, et récita:
«Celui qui aurait connaissance, d'ime manière digne de foi, d'un projet de désertion, à im moment où il serait encore possible de l'empêcher, et qui n'en prévient pas ses supérieurs, est puni d'emprisonnement jusqu'à dix 25 mois, en campagne jusqu'à trois ans.»
— Vite aux chevaux! dit Famow, nous partons!
Et, se retournant:
— Adieu, Lucienne.
Elle courut à lui; elle lui saisit le bras: 30
— Non, non, cria-t-elle, vous ne partirez pas! Je ne veux pas!
n regarda un instant ce visage en larmes, où l'ardent amour et la douleur se mêlaient. Elle répéta:
— Je ne veux pas, entends-tu?
Alors Famow l'enveloppa de ses bras, la souleva de
S terre, la serra contre sa poitrine, et, avec passion, baisa
ces yeux qu'il ne voulait plus voir. Et ce fut à la violence
désespérée de ce baiser, que Lucienne comprit que c'était
bien im adieu.
Il la repoussa brusquement, gagna la grille, sauta en 10 selle, et partit au galop dans la direction d'Obemai.
La nuit venait. Jean n'était point encore sorti des forêts allemandes. Jean dormait, épuisé de fatigue, couché sur la .mousse et sur les aiguilles de sapin, et M. Ulrich veillait, attentif au danger possible, encore
15 ému de celui auquel il venait d'échapper. Les deux hommes occupaient la partie basse d'im étroit espace laissé par des bûcherons entre deux piles de fagots. On avait éclairci une sapinière. Les branches encore vertes rendaient plus sûr l'abri de l'angle aigu qu'ils for-
20 maient. Tout autour, les futaies inclinées de la montagne ouvraient leiurs larges plis au vent d'orage qui soufflait. Aucim autre bruit ne montait jusqu'à ces hauteurs.
Il y avait deux heures environ que M. Ulrich et son neveu avaient dû se réfugier là.
25 Lorsque le train était arrivé à la station de Russ-Hersbach, l'oncle Ulrich avait tout de suite compris et dit que le moment était passé, pour Jean, de quitter son
uniforme. H avait jeté la valise au cocher du landau de louage commandé depuis trois joiu's.
— Menez vos chevaux bon train, cocher 1
Les chevaux avaient pris la route qui traverse le pauvre village, atteint la ville de Schirmeck, et quitté là la vallée s principale, pour monter, à droite, par Tétroite et sinueuse vallée qui conduit à Grand-Fontaine. Aucim s)maptôme ne révélait une défiance particulière; mais le nombre des témoins augmentait. Et cela était grave. Bien que Jean fût appuyé contre le siège du cocher, et caché en lo grande partie par les rideaux du landau et par une couverture que M. Ulrich avait jetée sur la txmique trop éclatante de son neveu, l'uniforme du 9® hussards avait été certainement aperçu par les deux gendarmes croisés dans les rues de Schirmeck, par les ouvriers de la carrière de 15 pierre que le chemin longe au sortir de la ville, par le douanier qui fiunait et avait continué de fmner si tranquillement sa pipe, assis sous les arbres de Grand-Fontaine.
Il était deux heures quinze minutes lorsque les chevaux s'étaient arrêtés au centre du village. Les voyageurs 20 étaient descendus de voitiure, les chemins n'étant plus carrossables.
— Allez nous attendre à l'auberge, avait dit M. Ulrich. Nous ferons notre promenade, et, dans ime heure, nous reviendrons... Doublez la ration d'avoine pour les che- 25 vaux, et prenez ime bouteille de vin à mon compte.
Aussitôt, M. Ulrich et Jean s'étaient dirigés par l'étroit sentier, bordé de maisons, de jardins et de haies, qui imit Grand-Fontaine au dernier village de la haute vallée, celui des Minières. 30
A peine avaient-ils fait deux cents mètres, qu'ils aperçurent le garde forestier de la Mathiskopf qui descendait
vers eux. L'homme sortait de sa maison, en haut des Minières, et gagnait le sentier où il devait nécessairement rencontrer les deux voyageurs.
M. Ulrich eut peur.
5 — Jean, dit-il, voilà un uniforme que je préfère rencontrer plus tard. Prenons par la forêt!
La forêt était à gauche. C'étaient des sapinières où les abris ne manqueraient pas.
Jean et son onde franchirent la haie, quelques mètres 10 de prairie, et entrèrent dans l'ombre des sapins.
H était temps. L'alarme venait d'être donnée pax le gouvernement miUtaire de Strasbourg; on avait téléphoné au poste de douane de Grand-Fontaine, et à tous ceux des environs, d'empêcher la désertion du volontaire 15 Oberlé. Jean et M. Ulrich remarquèrent promptement des allées et venues inquiétantes. Dans la tranquille vallée, il y eut bientôt des douaniers et des gendarmes en vue. Ils se jetèrent dans la forêt de la Mathiskopf .
Et la fuite commença.
20 M. Ulrich et Jean ne furent pas rejoints, mais ils furent aperçus; ils furent traqués, de futaie en futaie, pendant plus d'une hem*e, et empêchés de gagner la frontière, car il aurait fallu traverser à découvert le fond de la vallée. L'idée qu'avait eue M. Ulrich de grimper au sommet 25 d'une des piles de bois et de se laisser couler, avec Jean, dans la fente laissée entre les fagots amoncelés, avait sauvé les deux fugitifs. Les gendarmes, ayant rôdé quelque temps dans la sapinière, s'étaient éloignés.
Jean s'était endormi, et la nuit venait. Le vent amon- 30 celait les nuages, et hâtait l'ombre. M. Ulrich se leva, et, prudemment, monta jusqu'au sommet de la tranchée verte.
— Eh bien! oncle Ulrich, demanda Jean qui s'éveillait, que voyez-vous?
— Aucun casque de gendarme, aucun bonnet de douanier, souffla M. Ulrich en se penchant. Je les crois dépistés. Mais avec eux, il faut toujours se défier. s
— La vallée des Minières?
— A l'air abandonnée, mon ami. Personne dans les deux chemins, ni dans les prés autour du village. Te sens-tu vaillant? L'heure est venue, mon enfant. . .
Il ajouta, après un petit intervalle, où il feignit d'écouter: lo
— Monte, pour que nous fassions le plan de bataille. Quand il eut près de son épaule la tête de Jean, dépassant les branches des fagots et tournée vers l'ouest:
— Tu vois, dit M. Ulrich, le village des Minières en bas? 15
— Oui.
— Malgré la nuit et la brume, tu peux te rendre compte que, de l'autre côté, la montagne est moitié sapins et moitié hêtres.
— Je devine. 20
— Nous allons faire im demi-cercle pour éviter les jardins et les prés des Minières, et quand nous serons là-bas, juste en face, tu n'auras pas deux cents mètres à descendre, et tu seras en France... C'est l'endroit que j'ai reconnu pour toi. Il y a précisément devant nous, 25 sur l'autre pente, une grande pointe de prairie française. . . J'y ai même vu une ancienne ferme abandonnée. . . Je vais partir devant...
— Pardon, moi devant.
— Non, je t'assure, mon petit, que le danger est égal 30 en arrière. Et il faut bien que je te serve de guide... Je te précède donc, nous évitons les sentiers, et je te con-
duis, prudemment, jusqu'à un point où tu n'auras qu'une chose à faire: prendre ta course et traverser une route, puis quelques mètres de taillis, en droit ligne. Au delà du taillis, l'herbe est française... Viens.
5 Us se glissèrent sous lé couvert des grands sapins, qui conmiençaient près de là. Toutes les minutes, M. Ulrich s'arrêtait pour écouter. Il se retournait aussi, fréquemment, et, derrière lui, il ne manquait point d'apercevoir la haute silhouette de Jean, dont il ne voyait plus le visage.
10 Les deux compagnons descendirent jusqu'à la lisière dés prés des Minières, et remontèrent un dernier contrefort des Vosges, mais sans quitter le couvert.
Lorsque M. Ulrich fut arrivé au sommet, il s'arrêta, huma le vent qui venait d'en face, et, malgré le danger
15 qu'il y avait à parler, murmura:
— Sens-tu les chaxmies de France?
H y avait une plaine en avant, mais invisible. On ne pouvait qu'entrevoir des fimiées inmaobiles qui étaient les bois descendants, et d'autres fimiées rapides, au- 20 dessus, qui étaient les nuages.
M. Ulrich se mit à descendre avec plus de précaution encore, l'oreille attentive. Un hibou s'envola. Il y eut trente pas à faire dans de mauvais bmssons qui s'accrochaient aux vêtements. Et tout à coup, en avant, 25 une voix cria dans la futaie:
— Hdtl
M. Ulrich se baissa, mit la main sur l'épaule de Jean, et, rapidement:
— Ne bouge pas! Moi, je vais les attirer du côté 30 des Minières. Dès qu'ils seront après moi, tu te lèveras,
et tu franchiras le chemin, puis le petit taillis. Cours droit devant toi! Adieu!
H se releva, fit quelques pas avec précaution, puis, à travers la futaie, partit au trot.
La voix, qui s'était rapprochée, cria de nouveau et deux fois de suite:
— Hait! Hait! S Un coup de feu raya l'ombre. Quand le bruit eut cessé
de sonner sous les branches, on entendit la voix de M. Ulrich, déjà loin, qui répondait:
— Raté!
En même temps, Jean Oberlé s'élança du côté de la lo frontière. Tête baissée, sans rien voir, les coudes levés, la poitrine fouettée par les branches, il courait de toutes ses forces. Il dut passer à peu de distance d'un honmie embusqué. Les feuilles s'agitèrent. Un appel de sifflet retentit. Jean précipita sa course. H déboucha inopiné- 15 ment sur la route. Aussitôt un second coup de carabine éclata. Jean roula au bord du taillis. Des clameurs, en même temps, s'élevèrent:
— Le voilà! Le voilà! Venez!
Jean se releva aussitôt. H crut avoir butté contre ime 20 ornière. Il sauta dans le taillis. Mais ses jambes étaient faibles. H sentait grandir l'angoisse d'ime défaillance inévitable. Les cris de ceux qui le poursuivaient lui sonnaient dans le dos. Les arbres tournaient. Enfin, il eut une sensation de lumière, de vent froid, d'espace 25 libre, et il ne vit plus rien.
Tard dans la nuit, il s'éveille de son évanouissement. La forêt est secouée par l'orage. H est dans ime chambre de ferme abandonnée, sans meuble, éclairée par une petite lanterne. On l'a couché sur des branches vertes. 30 Un homme se penche au-dessus de lui. Jean le regarde.
144 LES OBESLÉ
n reconnut un douanier fiançais. La première impression d'efiFroi se dissipe. La figure est avenante.
— A-t-on tiré d'autres œups? demande-t-il.
L'homme répond:
5 — Non, pas d'autre.
— Tant mieux. L'onde Ulrich est sauvé;... il m'avait accompagné jxisqu'à la frontière... Vous voyez, j'étais au régiment;... je viens pour être soldat chez nous...
H voit que sa timique a été enlevée; qu'il y a du sang 10 siu* sa chemise... H respire mal.
— Qu'est-ce que j'ai?
Le douanier, un homme à grosses moustaches roulées, qui pleiu'erait s'il n'avait pas honte, répond:
— L'épaule traversée, mon ami. Ça guérira... Heu- 15 reusement que nous faisions notre ronde par ici, quand
vous êtes tombé dans le pré. Mon camarade est allé en bas, chercher le médecin. Au petit joiu", ils seront montés... Ne vous faites pas de chagrin... Qui êtes-vous? Dans le demi-rêve, Jean Oberlé répond:
20 — L'Alsace...
A peine s'il peut parler. La pluie d'orage s'est mise à tomber. Elle martelle les toits, les planches des portes, les feuillages, les roches, toute la forêt qui enveloppe la maison. Les dmes se tordent et roulent comme des
2$ chevelures d'algues dans les eaux de la mer. Un murmure immense, où des millions de voix sont unies, monte le long des Vosges et s'élève dans la nuit. Le blessé écoute. Qu'a-t-il compris? D est faible. Il sourit.
— C'est la France qui chante! murmure-t-il.
30 Et il retombe, les yeux clos, en attendant l'aube.
VOCABULARY
VOCABULARY
Front this Vocabulary are omitted most words belonging to very elementary grammar or so much alike in French and in English as to ofFer no difficulty to students advanced enough to rea3 the text.
à, to, at, in, from, by; — bas ...!
Down with ...I abaisser, s' — , to lower, drop,
droop.
abandonner, to leave, hand
over, give up, forsake.
abatage, m, felling.
abattement, m. prostration, abattre, to cast down, fell;
s* — , fall heavily.
abbaye,/, abbey.
abbesse, /. abbess (Lady Su-
perior of a nunnery), abîme, m. abyss, chasm.
abondanunent, abundantly. ab^d; d* — , first, first of ail;
at first.
aborder, to go up to.
aboutir à, to lead to.
abréger, to abridge, eut short.
abri, m. shelter; à 1* — de, in
shelter from.
absolu, absolute, complète, absorbé, engrossed.
absenter (s'), to be away.
acajou, m. mahogany.
accabler, to overwhelm.
accélérer, to accelerate, in-
crease (speed).
accent, m. accent, tone, touch.
acceptable, bearable.
accepter, to accept; — de,
consent to.
accès, m. fit.
accessible â, accessible to.
achever, to complète, finish.
acclamation, /. cheers.
accompagner, to accompany.
acconipli, accomplished.
accorder, to grant.
accourir, to run up.
accrocher, s* — (à), to catch (in),
accueil, m, welcome, greeting; faire — à, to greet, welcome.
accueillir, to greet.
accuser, to accuse, charge.
acharnement, m. fury.
achat, m. purchase.
acheter, to buy.
achever (de), to finish, complète ( ... ~ing).
acier, steel; bleu d' — , steelblue.
acquérir, to acquire.