‹ Les Oberlé (volume 4)Chapitre 11 sur 50 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

blables, sans nous intéresser, d'une manière qui ne saurait être uniquement d'un artiste ou d'un dilettante, à leurs misères, à leurs souffrances, et à leurs besoins ? Nous ne rions bien souvent que de ce que nous ne comprenons pas, et l'indifférence au fond des choses n'est souvent qu'une excuse qu'on se donne pour ne pas les approfondir. «En se jetant dans le peuple», selon le mot de La Bruyère, il était donc inévitable que le naturalisme y fît des «découvertes». Heureux, si seulement il en avait senti l'importance ! mais peutêtre, en ce cas, vous eût-il ravi la joie de les faire à votre tour, et à moi, monsieur, celle de vous en adresser aujourd'hui mon sincère compliment.

Vous nous donnerez d'autres chefs-d'œuvre, d'autres Donatienne et autres Oberlé, mais déjà l'honneur vous est acquis, d'avoir, depuis vingt ans, autant ou plus que personne, aidé à préciser les caractères du « roman social » . Balzac, seul, avant vous, s'y était vraiment essayé, car je n'appelle de ce nom de « roman social » ni les Mystères de Paris ni le Compagnon du Tour de France, ni les Misérables, Vous avez repris l'œuvre au point où il l'avait laissée. Vous avez été frappé de l'ignorance de leurs semblables où vivaient beaucoup de nos auteurs parisiens, et naturellement, la foule qui faisait avec eux ses délices de leur éternelle histoire d'amour. Vous vous êtes rendu compte que la curiosité du plaisir ou de la souffrance des autres n'était que de l'indiscrétion, et même de la perversité, si nous n'y cherchions pas des raisons et des moyens de nouer ou de resserrer les liens de la solidarité qui

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nous attache à eux. Vous avez vu que, sans confondre ni brouiller ensemble ces deux choses distinctes, Part et la morale, il ne fallait pas cependant les opposer l'une à Pautre ni subordonner la réalité de la seconde, et son rôle dans la vie commune, aux exigences prétendues supérieures et souveraines du premier. Ce n'est pas notre faute, s'il y a des consciences délicates, s'il y en a même de subtiles, qui ne prennent pas légèrement la vie, et pour qui la grande affaire est justement de savoir comment on doit la vivre ! Telle Henriette Madiot et tel Jean Oberlé. Leur existence pose la question morale, si je puis ainsi dire, et vous avez prouvé victorieusement, monsieur, que leur « moralité * ne l'excluait pas du domaine de l'art.

Je dirais volontiers que d'autres existences, parmi celles que vous nous avez retracées, celle de Donatienne, par exemple, et celle du fermier de la Fromentière, posent la question sociale. . . Mais vous trouveriez certainement l'expression trop ambitieuse. Je me borne donc à dire que vous n'avez point fait l'inutile gageure d'écrire des romans sans amour, mais l'amour ou ses contrefaçons n'occupent dans vos récits ni toute la place, ni toujours la première. Votre conception du roman est plus large. Vous savez que d'autres sentiments concourent à la complication et, par suite, au drame de la vie. Il y a aussi d'autres souffrances, et qui ne sont pas moins dignes de pitié. Et quand on a ainsi fait le tour des misères de l'humanité, si l'on n'a pas toujours, en touchant la

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source du mal, indiqué le remède, on a du moins éveillé l'attention paresseuse de quelques-uns de ses lecteurs; inquiété dans sa sécurité l'égoïsme satisfait des autres ; ému, dans ce qu'elle a de plus généreux, la sensibilité de tous et accru le domaine de son art. C'est ce que j'appelle du nom de roman social.

On n'a point d'ailleurs à craindre avec vous, monsieur, qu'il dégénère ou qu'il se dénature en prédication de morale. Vous êtes pour cela trop artiste! Vous n'inventez pas des personnages ou des « sujets » pour les faire servir à la démonstration de vos idées, et, au contraire, visiblement, ce sont vos sujets et vos personnages qui s'imposent à vous. C'est le drame inaperçu de leur vie qui vous attire d'abord; c'est ensuite ce que vous découvrez d'émotion cachée dans le secret de ce drame; et enfin c'est le désir de nous communiquer cette émotion. Vous aimez encore en eux ce que vous y savez voir d'affinités secrètes avec le sol ou le ciel natal, et c'est de vos paysages qu'on pourrait dire, en détournant de son sens un mot célèbre, et d'ailleurs généralement mal compris, qu'ils sont vraiment des «états d'âme». Si quelqu'un en doutait, ou ne m'entendait pas, qu'il gravisse avec vous la colline de Sainte-Odile, et, de là, qu'il contemple le panorama de l'Alsace. « Trois cents villages de leur patrie étaient au-dessous d'eux, dispersés dans le vert des moissons jeunes. Ils s'endormaient au son des cloches. Chacun d'eux n'était qu'un point rose. Le fleuve presque à l'horizon mettait sa barre d'argent bruni * . . . » Vous êtes peintre et vous êtes poète:

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