LA PREMIÈRE RÉUNION DE FAMILLE
Jean se dirigea très lentement vers cette cloche qui appelait. Tout lui était joie en ce moment. Il reprenait possession d'un monde qui, après des années, venait de lui être rouvert et désigné comme le lieu 5 d'habitation, de travail et de bonheur. Ces mots se jouaient dans son esprit troublé délicieusement; ils y passaient et s'y poursuivaient comme une troupe de dauphins, voyageurs de surface, et d'autres les accompagnaient: vie de famille, confortable, autorité so-
10 ciale, embellissements, agrandissements. La maison se nommait la maison paternelle. Il la regardait avec tendresse en suivant l'allée près du torrent; il monta avec respect les degrés du perron, se souvenant qu'elle avait été bâtie par l'aïeul, auquel elle apparte-
15 nait encore, ainsi que tout le domaine, d'ailleurs, sauf la scierie et le chantier.
Après avoir suivi le vestibule qui traversait la maison, d'une façade à l'autre, il ouvrit la dernière porte à gauche.
20 Les quatre convives habituels que Jean allait rencontrer là ne répondaient guère à cette image de joie; ils s'asseyaient invariablement chacun à la même place, autour de la table carrée, selon l'ordre établi par des affinités et des antipathies profondes.
La première à gauche de la fenêtre, était madame Monique Oberlé. Longue et mince, avec un visage qui avait été plein et frais, qui était à présent pâle, tout plissé et réduit, elle donnait Pimpression d'un être habitué à n'entendre qu'un seul mot autour 5 d'elle: «Vous avez tort!» Ses yeux de myope, très doux, effleuraient les hôtes qu'on lui présentait d'un sourire toujours prêt à se retirer et à s'effacer. Ils ne se posaient que quand ils avaient erré un peu de temps, quand rien ne les avait repoussés ou mécon- 10 nus. Alors, ils laissaient voir une intelligence claire, un cœur très bon, devenu un peu sauvage et triste, capable encore d'illusion et d'accès de jeunesse.
Nulle n'avait eu une enfance plus insouciante, ni qui semblât moins bien faite que la sienne pour la 15 préparer au rôle qu'elle avait eu plus tard. Elle était demeurée naïve; elle avait gardé, dans son existence très retirée à Alsheim, les effarements faciles, mais aussi la sincérité, la hardiesse secrète de son affection de jeune fille pour le pays et pour les gens du pays. 20 Elle avait donc souffert plus qu'une autre n'eût fait à sa place, en voyant son mari se rapprocher du parti allemand d'Alsace et y entrer enfin. Elle avait souffert dans sa fierté d'Alsacienne et plus encore dans son amour maternel. Pour la même cause qui la séparait 25 moralement de son mari, on éloignait d'elle ses enfants. Les rides de son visage, fané avant l'âge, auraient pu porter chacune un nom, celui de la douleur qui les avait creusées, ride de la bonté méprisée, ride des prévenances inutiles, ride de la patrie alsacienne 30
injuriée, de la séparation d'avec Jean et Lucienne, de Pinutilité de ce trésor d'amour qu'elle avait amassé pour eux tout le long de sa vie de jeune fille et de jeune femme.
5 L'amertume avait été d'autant plus vive que madame Oberlé ne se faisait aucune illusion sur les motifs
• véritables qui guidaient son mari. Celui-ci l'avait bien deviné. Il était humilié par ce témoin auquel il n'en imposait pas, et qu'il ne pouvait s'empêcher
10 d'estimer. Elle personnifiait pour lui la cause même qu'il avait abandonnée. Cependant madame Oberlé comprenait que son mari ne détestait en elle que sa clairvoyance et son jugement. Elle espérait n'avoir pas toujours tort. Maintenant que les enfants étaient
15 grands, elle pensait qu'il y aurait des décisions de suprême importance à prendre à leur sujet, et que, par sa longue patience et par de nombreuses concessions, elle aurait peut-être gagné le droit de parler alors et de se faire écouter.
20 Près d'elle et à sa droite, s'était toujours assis le grand-père, M. Philippe Oberlé. Depuis plusieurs années, cinq minutes avant l'heure des repas, la porte de la salle à manger s'ouvrait, le vieillard entrait, appuyé sur le bras de son valet de chambre, tâchant
25 de marcher droit, le ruban rouge à la boutonnière, la tête lasse et penchée, les paupières presque closes, la face gonflée et exsangue. On l'installait dans un fauteuil "à oreilles, et il attendait, le corps appuyé au dossier. Quand les convives arrivaient à leur tour,
30 M. Joseph Oberlé lui serrait la main; Lucienne lui
jetait un baiser avec beaucoup de mots sonores, dits d'une voix fraîche ; madame Oberlé se penchait, et, sur le front du vieillard, appuyait ses lèvres fidèles. Il la remerciait en la regardant s'asseoir. Il ne regardait pas les autres. Alors, il faisait, seul avec elle, le signe 5 de la croix, étant fils de la vieille Alsace qui priait. Et, servi par cette voisine silencieusement charitable, et qui prévenait ses désirs, il commençait à manger, lentement, ayant peine à mouvoir le ressort détendu de ses muscles. Sa tête songeuse demeurait appuyée 10 au fauteuil. Elle veillait dans un corps presque anéanti. Il ne parlait pas, mais il se souvenait. Quelquefois, il tirait de sa poche une ardoise d'écolier et un crayon, et il écrivait, deux ou trois mots qu'il faisait lire à sa voisine: rectification, date oubliée, approbation, refus 15 de s'associer aux paroles qu'on prononçait de l'autre côté de la table. Le plus souvent, on reconnaissait qu'il était intéressé ou ému, au battement de ses paupières appesanties. Ce n'était qu'un instant. La nuit se refaisait autour de sa pensée inhabile à se mani- 20 fester. Et, malgré l'habitude qu'ils en avaient, le spectacle de cette douleur et de cette ruine pesait sur chacun des membres de la famille assemblée. M. Joseph Oberlé conservait, cependant, l'habitude — et c'était là / une pensée touchante de cet homme égoïste — de rendre 25 compte des affaires de l'usine, chaque soir, au vieux chef. Hors de là, il n'était qu'une ombre, qu'une âme muette et présente, qui jugeait sa maison, mais ne disait que rarement son arrêt.
Son fils, sur une question capitale, était en désaccord 30
avec lui. Placé à table juste en face de son père, M. Joseph Oberlé pouvait bien affecter de ne s'adresser, tout le temps du repas, qu'à sa femme et à sa fille; il n'était pas homme à écarter les sujets douloureux. 5 Comme tous ceux qui ont eu dans leur vie une grande décision à prendre, et qui ne Pont pas prise sans un trouble profond de la conscience, il revenait indéfiniment sur la question allemande. Il éprouvait le besoin de se glorifier de ce qu'il avait fait, comme les généraux
îo vaincus d'expliquer la bataille et la nécessité où ils se sont trouvés d'agir de telle et telle façon. Toutes les ressources de son esprit, qui était fécond, s'exerçaient sur ce cas de conscience qu'il déclarait depuis longtemps résolu, et qui n'éveillait plus de discussion, ni
15 de la part de l'aïeul malade, ni de celle de la femme opprimée et décidée au silence.
Lucienne seule approuvait et soutenait son père. Elle le faisait avec la décision de la jeunesse qui juge sans ménagement la douleur des anciens, les
20 souvenirs et tout le charme du passé, sans comprendre, et comme si c'étaient des choses mortes, livrées à la seule raison. Elle avait vingt ans, beaucoup d'orgueil et de bonne foi en même temps, une confiance naïve en soi, une nature impétueuse, et une réputation de
25 beauté qui n'était qu'à moitié justifiée. Élancée comme sa mère et, comme elle, grande et bien faite, elle tenait de son père des traits plus larges, plus conformes au type habituel de l'Alsace, et une tendance à épaissir. Toutes les lignes de son corps étaient déjà for*
30 mées et épanouies. Lucienne Oberlé donnait, à ceux
qui la voyaient pour la première fois, l'impression d'une jeune femme plutôt que celle d'une jeune fille. ^ Elle avait une physionomie extrêmement mobile et ou- ^ verte. Quand elle écoutait, ses yeux, moins grands et
d'un vert plus clair que ceux de son frère, ses yeux S et sa bouche également aigus quand elle souriait, suivaient la conversation et disaient sa pensée. Elle rêvait peu. Un autre charme encore que la vivacité de son esprit expliquait ses succès mondains : l'éclat incomparable de son teint, de ses lèvres rouges, la 10 splendeur de sa chevelure d'un blond pâle, mêlée de mèches ardentes, et de masse si opulente et si lourde qu'elle brisait les peignes d'écaillé, échappait aux épingles, et, pesant en arrière, obligeant à se relever le front qu'elle enveloppait de lumière, creusant un 15 pli dans la nuque qu'elle couvrait d'un reflet doré, donnait à Lucienne Oberlé le port de tête d'une jeune déesse fière. Son oncle Ulrich lui disait en riant : « Quand je t'embrasse, je crois embrasser une ^ | / ^^pêche de vigne.» Elle marchait bien; elle jouait bien 20
au tennis ; elle nageait dans la perfection, et, plus * '
d'une fois, les journaux de Baden-Baden avaient imprimé les initiales de son nom dans les articles oîi ils célébraient «nos meilleures patineuses».
Cette éducation physique l'avait déjà éloignée 25 moralement de sa mère, qui n'avait jamais été qu'une promeneuse intrépide, devenue une médiocre marcheuse. Mais d'autres causes avaient agi et les avaient plus profondément et plus irrévocablement séparées l'une de l'autre. C'était sans doute l'instruc- 30
tion tout allemande de la pension Miïndner, plus scientifique, plus solennelle, plus pédante, plus éparpillée et beaucoup moins pieuse que celle qu'avait reçue sa mère. Mais c'étaient surtout les relations et le milieu. 5 Lucienne, ambitieuse comme son père, portée comme lui vers le succès, entièrement soustraite à l'influence maternelle, confiée pendant sept ans à des maîtresses
/ allemandes, reçue dans des familles allemandes, vivant
. — 4îarmi des élèves en majorité allemandes, flattée un
io peu par tout le monde, ici, à cause du charme de sa nature, là pour des motifs politiques et de prosélytisme inconscient, avait pris des habitudes d'esprit bien différentes de celles de l'Alsace d'autrefois. Rentrée chez elle, elle ne comprenait plus le passé de
iS sa race et de sa famille. Pour elle, ceux qui défendaient l'ancien état de choses ou qui le regrettaient, sa mère, son grand-père, son oncle Ulrich, étaient les représentants d'une époque finie, d'une opinion déraisonnable et puérile. Tout de suite elle s'était mise
20 du côté du père, contre les autres. Et elle en souffrait. Elle s'attristait de rencontrer, si près de soi, des personnes de cette espèce que toute la pension Munder et toutes ses relations mondaines de Baden-Baden et de Strasbourg considéraient comme arriérée. Depuis
25 deux ans, elle vivait dans une atmosphère de contradiction. Elle éprouvait pour sa famille des sentiments qui se combattaient, pour sa mère, par exemple, une tendresse véritable et une commisération grande d'appartenir à un monde condamné et comme à un autre
3° siècle. Les cpnfidents lui manquaient. Jean, son
frère, en serait-il un ? Inquiète de le voir arriver, presque étrangère à lui, désireuse d'affection, excédée par les luttes familiales, et espérant bien que Jean se rangerait du côté qu'elle avait choisi, qu'il serait un appui et un argument nouveau, elle avait hâte et peur 5 de cette rencontre. Son père venait de lui dire la conversation qu'il avait eue avec Jean. Elle avait dit, crié plutôt : « Merci de me donner mon frère ! »
Ils étaient tous quatre à table, quand le jeune homme entra dans la salle à manger. 10
Les deux femmes, qui étaient l'une en face de l'autre et dans la lumière de la fenêtre, tournèrent la tête, l'une doucement avec un sourire qui disait : «Que je suis fière de mon enfant!» l'autre renversée sur le dossier de sa chaise, les lèvres entr'ouvertes, 15 les yeux tendres comme si c'avait été son fiancé qui entrait, désireuse et sûre de lui plaire, disant tout haut : « Viens te mettre ici, près de moi, au bout de la table. Je me suis faite belle pour te faire honneur, regarde ! » et, tout bas, en l'embrassant : « Mon Dieu, 20 que c'est donc bon d'avoir quelqu'un de jeune à qui dire bonjour ! » Elle savait être agréable à regarder, elle avait aussi un plaisir véritable à retrouver ce frère qu'elle n'avait pu qu'entrevoir, la veille, avant de prendre le train pour Strasbourg. Jean la remercia 25 d'un coup d'œil ami et heureux, et s'assit au bout de la table, entre Lucienne et sa mère. M. Joseph Oberlé, qui achevait d'écrire une note sur son carnet, tira ses deux favoris, et dit :
— Vous voyez bien Jean Oberlé ici présent, vous, 30
mon père, vous, Monique, toi, Lucienne, eh bien ! j'ai une nouvelle à vous annoncer à son sujet. Je lui ai permis d'habiter définitivement Alsheim, de devenir industriel et marchand de bois.
5 Trois visages se colorèrent à la fois.
— Est-ce possible? dit Lucienne, qui ne voulait pas avoir Pair, devant sa mère, d'être avertie de l'événement. Il n'achèvera pas son stage de référendaire?
io — Non.
— Après son volontariat, il reviendra ici pour toujours ?
— Oui, pour toujours avec nous.
Le second moment de l'émotion est quelquefois 15 plus énervant que le premier. Les paupières de Lucienne battirent plus vite, et se mouillèrent. Elle riait en même temps, ses lèvres rouges toutes frémissantes de mots tendres.
— Ma foi, dit-elle, tant mieux! Je ne sais pas si 20 c'est ton intérêt, Jean, mais pour nous, tant mieux!
Elle était vraiment jolie en cette minute, penchée vers son frère, vibrant d'une joie qui n'était pas feinte.
— Je vous remercie, fit madame Oberlé, en regar- 25 dant gravement son mari pour essayer de deviner à
quelle raison il avait obéi; je vous remercie, Joseph: je n'aurais pas osé vous le demander.
— Mais, vous voyez, ma chère, répondit l'industriel en s'inclinant, vous voyez, quand les projets
30 sont raisonnables, je les accepte.
Pendant quelques minutes, dans la salle à manger, *~ chacune des quatre personnes qui se réunissaient là tous les jours eut son rêve différent; chacune eut la vision des conséquences possibles ou probables qu'aurait Pévénement relativement à elle même. 5 Quelque chose s'écroulait, des habitudes, des projets, un régime accepté ou subi depuis des années. C'était comme un désordre et une déroute mêlée à la joie de la nouvelle.
La plus jeune de tous reprit la première sa liberté 10 d'esprit. Lucienne dit:
— Est-ce que nous n'allons pas déjeuner, parce que Jean déjeune avec nous ? Mon cher, nous ressemblons en ce moment à ce que nous étions avant ton arrivée, non pas tous les jours, mais quelque- 15 fois: des êtres muets qui ne pensent que pour euxmêmes. . . . C'est tout à fait contraire au charme des réunions. . . . Nous n'allons pas recommencer, dis?
Elle se mit à rire, comme si désormais les mésin- 20 telîigences avaient disparu. Elle plaisanta avec esprit sur les repas silencieux, sur les soirées d'Alsheim qui se terminaient à neuf heures, les visites rares, l'importance d'une invitation reçue de Strasbourg. Et tout le monde l'encourageait tacitement à 25 médire de ce passé, aboli par la résolution de cet homme pleinement heureux, maître de lui-même, qui observait et étudiait sa sœur avec une admiration étonnée,
— A présent, conclut-elle, tout va changer. D'ici 30
le mois d'octobre, nous serons cinq au lieu de quatre, sous le toit d'Alsheim. Ensuite, tu feras bien ton volontariat, mais ça ne dure qu'un an, et, d'ailleurs, tu auras des permissions?
5 — Tous les dimanches.
— Il y a déjà trois mois que j'ai parlé à ton colonel, dit M. Oberlé. Tu seras recommandé à plusieurs de tes chefs.
Lucienne lança étourdiment :
10 — Tu pourras nous en amener quelques-uns ici! Ce serait amusant!
Jean ne répondit pas. Lucienne riait encore, quand le grand-père cessa de manger, et péniblement, tourna vers sa petite-fille sa tête blanche et triste. 15 Les yeux du vieil Alsacien devaient avoir un langage bien facile à traduire, car la jeune fille cessa de sourire, fit un geste léger d'impatience comme si elle disait: «Ma foi! je n'ai pas fait attention que vous étiez là!» Aucun des convives n'osait lever la tête 20 dans la direction de J'aïeul. M. Philippe Oberlé continuait de fixer, de son regard implacable comme un remords, sa petite-fille coupable d'une parole étourdie et fâcheuse.
Dix minutes plus tard, dans les allées du parc, 25 Lucienne rejoignait son frère ; en l'entendant venir derrière lui, il se retourna. Elle ne riait plus.
— Tu as vu ? dit-elle. C'est intolérable !
— Sans doute, ma petite, répondit-il, mais il faut savoir supporter. . . .
30 — Il n'y a pas de petite, interrompit-elle vivement,
il y a une grande, au contraire, et qui a besoin de s'expliquer nettement avec toi.
— Tu peux me parler, Lucienne, tu peux être sûre....
— De ta discrétion ? Je te remercie, je n'en ai pas besoin ce matin. Je te répète que c'est intolérable. 5 On ne peut rien dire ici de PAllemagne ou des Allemands, si ce n'est du mal. Dès qu'un mot d'éloge ou seulement de justice est prononcé à leur endroit, maman se mord les lèvres et grand-père me fait des hontes publiques, devant les domestiques, comme tout 10 à l'heure.
Elle marchait nerveusement, et, de la main droite, tordait une chaîne d'or qu'elle portait sur son corsage.
— Si tu savais, mon pauvre Jean, ce que j'ai souffert de ce défaut de liberté de la maison, de trouver nos 15 parents si différents de l'éducation qu'ils nous ont donnée ! Car enfin, pourquoi me l'ont-ils donnée ?
— Notre éducation, Lucienne, ce n'est que mon père qui l'a voulue.
— Lui seul est intelligent! 20
— Oh? comment peux-tu parler ainsi de ta mère?
— Comprends bien, reprit-elle sans embarras, je ne suis pas de celles qui taisent la moitié de leur pensée et qui rendent l'autre méconnaissable à force de la fleurir. J'aime beaucoup maman, plus que tu ne le 25 crois, mais je la juge. Mon père, lui, a beaucoup mieux compris la situation qui nous est faite en Alsace, il a été éclairé par ses relations, qui sont très étendues et de toute sorte, par son intérêt commercial
et par son ambition. . . .
Et, comme Jean faisait un mouvement d'interrogation:
En bien! il n'y a pas de doute: notre père est
ambitieux. Il avait tout ce qu'il faut pour parvenir:
5 une volonté de fer vis-à-vis de ses inférieurs, beaucoup
de souplesse avec les autres, de la fortune, une facilité
d'esprit qui le rend supérieur à tout ce que nous
voyons ici d'industriels ou de fonctionnaires alle-
l' r mands. Je te prédis que maintenant qu'il est en
10 grâce auprès du Statthalter, tu ne tarderas pas à le
voir candidat à la députation, et il sera nommé,
parce qu'il sera très appuyé par le gouvernement et
qu'il y mettra le prix. ... Je devine bien que je te
trouble. Tu en verras bien d'autres. Ce qu'il faut
15 que tu saches, mon cher Jean, — elle insista sur le
mot «cher,» — c'est que la maison de famille n'est
pas drôle. Nous sommes divisés irrémédiablement.
Jean et Lucienne se turent un moment, puis ils tournèrent et prirent l'allée qui ramenait vers la 20 maison.
• — Irrémédiablement? Tu crois?
— Il faudrait être un enfant pour en douter. Mon père ne changera pas et ne redeviendra pas Français, parce que ce serait renoncer à tout avenir et à beau- 25 coup d'avantages commerciaux; maman ne changera pas, parce qu'elle est femme et que, devenir Allemande, ce serait abandonner un sentiment qu'elle croit très noble; tu n'as pas la prétention de convertir grand-père ? Alors ? . . .
30 Elle s'arrêta, et se plaça en face de Jean.
— Alors, mon cher, puisque tu ne peux pas amener la paix par la douceur, amène-la par la force. Ne crois pas que tu pourras rester neutre. Joins-toi à moi et à mon père, même si tu ne penses pas en toutes choses comme nous. Quand maman com- 5 prendra que ses deux enfants lui donnent tort, elle recommandera au grand-père de s'abstenir de démonstrations comme celles de ce matin. Nous dominerons. C'est tout ce que nous pouvons espérer. Veux-tu? . . . Papa m'a dit, rapidement, ce matin, 10 que tu n'avais pas une tendresse vive pour les Allemands. Mais tu n'as pas d'animosité contre eux?
— Non.
— Je ne demande que de la tolérance et des égards pour eux, c'est-à-dire pour nous qui les voyons. Tu 15 ne quitteras pas le salon quand l'un d'eux viendra nous voir?
— Évidemment. Mais, vois-tu, Lucienne, même si j'agis d'une autre manière que maman, je ne pourrai pas la blâmer. Je lui trouve des raisons touchantes 20 d'être ce qu'elle est.
— Touchantes ?
—Oui.
— Moi, je les trouve déraisonnables.
Les yeux verts de Jean, les yeux plus clairs de 25 Lucienne s'interrogèrent un instant. Les deux jeunes gens, graves tous deux, avec une expression d'étonnement et de défi, se mesuraient. Cette première rencontre mettait aux prises la violence paternelle, dont Lucienne avait hérité, et l'inflexible volonté que la 30
S 2 LES OBERLÉ
mère avait transmise à son fils. Ce fut Lucienne qui rompit le silence.
Elle prit la main de Jean, elle leva vers lui son visage éclatant de vie et de jeunesse.
S — Crois-moi, soyons bien francs Pun envers l'autre. Tu verras que* j'ai de grands défauts, je suis une orgueilleuse, une individualiste très peu capable de sacrifices, une coquette parfois, mais je n'ai pas de détours. Je te dirai tout ce qu'il y a de grave dans
10 ma vie, tout ce que je serai résolue à faire. ... Je n'ai personne ici à qui me confier entièrement. Tu ne peux pas savoir ce que j'en ai souffert. ... Tu veux bien?
— Oh! oui.
15 — Tu me diras ta pensée, mais surtout je t'aurai parlé. Je n'étoufferai pas, comme j'ai souvent fait, dans cette maison. . . . J'aurai bien des choses à te dire. ... Ce sera un moyen de rattraper l'intimité qui nous a manqué, et de nous faire un peu de frater-
20 nité tardive. ... A quoi penses-tu ?
— A cette pauvre maison.
Lucienne leva les yeux au-dessus du toit d'ardoise, qui se dressait en avant. Elle voulait laisser entendre: «Si tu savais combien elle est triste, en
25 effet!» Puis elle embrassa son frère, et dit, en se séparant de lui:
— Je ne suis pas si mauvaise que tu peux le penser, frérot, ni si ingrate envers maman. Je vais la retrouver pour causer avec elle de ton retour. Elle a
30 sûrement besoin d'en dire son bonheur à quelqu'un. . . .
Lucienne se sépara de son frère, se détourna encore pour lui sourire, et, prenant sa marche de déesse, abandonnée et savante, elle franchit les cinquante pas qui la séparaient, du perron et disparut
Jean Pavait quittée comme il avait quitté l'Alsace, sans pouvoir l'oublier. Il avait pensé: «Si elle se marie dans Pintervalle, ce sera la preuve qu'elle n'a jamais songé à moi, et je ne la pleurerai pas.» Elle 5 ne s'était pas mariée. Rien n'indiquait qu'elle fût fiancée. Et, sûrement, il allait la revoir.
« Comment vais-je aborder M. Bastian ? Comment me recevra-t-il ? Bah ! j'arrive, je suis censé ignorer tant de choses!»
io Jean continua son chemin jusqu'à une porte rustique, dépeinte et à demi pourrie, qui s'élevait entre deux poteaux, Il se souvint qu'il suffisait, pour entrer, de passer la main à travers la haie et de lever un crochet de fer. Il ouvrit la porte, tourna autour
15 de plusieurs massifs d'arbustes bordés de buis, et arriva près de la maison. Des celliers, des pressoirs, des granges, un rucher continuaient la demeure du maître, 011 se reconnaissaient l'abondance, la bonhomie et la simplicité de la vieille Alsace bourgeoise.
20 Jean, un instant retardé par l'invincible attrait de ces lieux jadis familiers pour lui, regardait encore le toit, une fenêtre au balcon de laquelle des lierres poussaient lorsque, sur le seuil, un homme de haute taille parut, et, reconnaissant le visiteur, eut un geste
25 de surprise. C'était M. Xavier Bastian. Aucun homme de soixante ans, dans l'arrondissement, n'était plus robuste ni plus jeune d'humeur. Il avait des épaules larges, une tête massive, aussi large du bas que du haut, les cheveux tout blancs, les joues et
30 le dessus des lèvres rasés, le nez gros, les yeux fins et
gris, la bouche ramassée, et, dans la physionomie, cette sorte de fierté avenante de ceux qui n'ont jamais eu peur de rien. Il portait la redingote longue à laquelle sont restés fidèles quelques notables Alsaciens. 5
En apercevant Jean Oberlé, qu'il avait fait sauter sur ses genoux, il eut donc un geste de surprise.
— C'est toi, mon petit ? dit-il, quel événement faut-il donc pour que tu viennes ?
— Aucun, monsieur Bastian, si ce n'est que 10 j'arrive.
Il tendit la main au vieil Alsacien. Celui-ci la prit, la serra, et tout à coup perdit cette gaité qu'il avait mise dans son accueil, car il pensait : « Voilà dix ans que ton père n'est entré ici, dix ans que ta 1$ famille et la mienne sont ennemies.» Il dit seulement, se répondant à lui-même et résolvant une objection :
— Entre tout de même, il n'y a pas de mal, pour une fois. ... 20
Mais le contentement de la première rencontre était tombé, il ne reparut plus.
Il pensait, avec un sentiment mêlé de regret et de réprobation : « Comme ton père y entrait, lorsqu'il en était digne.» 25
Dans le corridor, à gauche, il ouvrit une porte, et tous deux pénétrèrent dans la « salle,» qui était à la fois la salle à manger et la pièce de réception de ce riche bourgeois, héritier des terres et de la tradition d'une longue série d'ancêtres. Aux deux tiers de 30
l'appartement, entre le poêle et la table, une femme d'une cinquantaine d'années était assise, vêtue de noir, un peu forte, ayant des traits réguliers et épaissis, des bandeaux de cheveux gris, le front bien fait S et presque sans rides, de beaux sourcils allongés et des yeux sombres comme si elle avait été du Midi, et calmes, et dignes, qu'elle leva d'abord sur Jean et qu'elle reporta aussitôt sur son mari, comme pour demander: «A quel titre vient-il chez nous?»
10 Elle cousait l'ourlet d'un drap de toile écrue, qui s'affaissait autour d'elle en cassures descendantes. En voyant entrer Jean, elle avait laissé tomber l'étoffe. Elle demeurait muette de surprise, ne comprenant pas que son mari amenât chez elle le fils élevé en
i5 Allemagne d'un père renégat de l'Alsace. Pendant la guerre, autrefois, elle avait eu trois frères tués au service de la France.
— Je l'ai rencontré qui venait me voir, fit pour s'excuser M. Bastian, et je l'ai prié d'entrer, Marie. . . .
20 — Bonjour, madame, dit le jeune homme, que l'étonnement et la froideur de ce premier regard de madame Bastian avaient froissé, et qui s'était arrêté au milieu de la grande salle. ... Ce sont de vieux souvenirs qui m'ont amené. . . .
25 — Bonjour, Jean.