V. Ces mots moururent, avant d'avoir atteint les
murs tapissés de vieilles pivoines. On les entendit
à peine. Le silence qui suivit fut si cruel que Jean
pâlit, et que M. Bastian, qui, un peu en arrière de
30 Jean, grondait doucement ces beaux yeux sévères
de l'Alsacienne qui ne se baissaient pas, intervint en disant :
— Je ne t'ai pas raconté, Marie, que j'ai vu, ce matin, notre ami Ulrich. Il m'a parlé du retour de ce garçon à Alsheim. ... Il m'a assuré que nous 5 devions nous féliciter de voir son neveu se fixer dans le pays. Il me l'a représenté comme un des nôtres.
Les lèvres silencieuses de l'Alsacienne eurent un sourire d'incrédulité, qui mourut aussi, comme les 10 mots ! Et madame Bastian se remit à coudre.
Jean se détourna, et, pâle, plus malheureux encore qu'irrité, dit à demi-voix à M. Bastian :
— Je savais nos deux familles divisées, mais pas au point où je le vois. . . . Vous m'excuserez d'être i5 venu. . . .
— Reste, mon petit, reste. ... Je t'expliquerai. . . . Tu peux croire que, contre toi, nous n'avons rien, aucune animosité, ni l'un ni l'autre.
Le vieillard posa la main sur le bras de Jean, 20 amicalement :
— Je ne veux pas que tu t'en ailles comme ça. Le souvenir me pèserait. ... Je ne veux pas. . . .
— Non, monsieur Bastian, je suis de trop ici, je ne puis pas rester, pas un instant. 25
Il s'avançait pour sortir. La main solide du vieux maire d'Alsheim se serra autour du poignet qu'elle tenait. La voix s'éleva et devint rude :
— Tout à l'heure ! Mais ne refuse pas au moins
la politesse que je fais à tous ceux qui entrent ici. 30
6o LES OBERLÉ
Accepte de boire avec moi, Jean Oberlé, ou bien je te méconnaîtrai, à mon tour, et nous ne nous saluerons même plus !
Jean vit que le vieux maire d'Alsheim serait blessé 5 par un refus, et que l'offre était un moyen de se montrer cordial, sans désavouer en paroles, ni sans doute au fond de la pensée, la mère qui continuait d'ignorer Phôte parce que l'hôte était le fils de Joseph Oberlé. 10 — Soit ! dit-il.
Aussitôt, M, Bastian appela :
— Odile !
Les mains qui soutenaient la toile, près du poêle de faïence, se reposèrent sur les plis de la robe noire,
i5 et, pendant une demi-minute, il y eut trois âmes humaines qui, avec des pensées bien différentes, attendaient celle qui allait apparaître au fond de la salle. Elle vint, elle sortit de Pombre et s'avança dans la lumière, tandis que Jean se raidissait contre
20 l'émotion, et se disait : « Que j'ai bien fait de me souvenir d'elle ! »
— Donne-moi de la plus vieille eau-de-vie que j'aie ici, demanda le père.
Odile Bastian avait d'abord souri à son père, puis 25 elle avait, d'un mouvement de ses sourcils bruns, montré son étonnement, sans déplaisir, en reconnaissant près de lui Jean Oberlé, puis le sourire s'était effacé, quand elle avait vu sa mère, muette et comme étrangère à ce qui se disait et se passait près d'elle. 3° Alors sa poitrine s'était soulevée, les mots qu'elle
LES OBERLÉ 6l
allait répondre s'étaient arrêtés avant d'arriver à ses lèvres, et Odile Bastian, trop sensée pour ne pas deviner l'affront, trop femme pour en souligner la peine secrète, avait simplement et silencieusement obéi. 5
Elle était bien la même jeune fille, plus épanouie, qui vivait dans le souvenir de Jean depuis des années. On ne pouvait pas dire qu'elle fût d'une beauté régulière. Et cependant elle était belle, d'une beauté forte et lumineuse. Elle ressemblait aux statues de 10 l'Alsace qu'on voit dans les monuments et dans les images du souvenir français, à ces filles nées d'un sang riche et guerrier, qui s'indignent et qui bravent, tandis que, près d'elles, pleure la Lorraine plus frêle. Elle en avait la haute taille, les pommettes larges 15 qu'une courbe sans dépression reliait au menton solide et d'un rose égal. Il lui • manquait, il est vrai, les coques de ruban noir faisant deux ailes autour de la tête; mais la chevelure n'en paraissait que plus originale et plus rare, des cheveux couleur de blé mûri 20 d'une teinte parfaitement uniforme et mate, qu'elle abaissait légèrement en bandeaux sur ses tempes, et qu'elle tordait ensuite et relevait. De cette même couleur sans éclat étaient les sourcils longs et fins, les cils, et les yeux mêmes, un peu écartés, bu vivait 25 une âme en repos, passionnée et profonde.
En une minute, M. Bastian eut devant lui, sur un guéridon deux verres de cristal taillé et une bouteille pansue et toute noire.
— Elle est vieille de cinquante ans, dit-il en ver- 30
sant un doigt de liqueur dans chacun des verres. Il ajouta sérieusement :
— Je bois à ta santé, Jean Oberlé, à ton retour à Alsheim !
S Mais Jean, sans répondre directement, et dans le silence de tous, regardant Odile qui s'était reculée et qui regardait aussi et étudiait son ancien camarade de jeunesse, dit à haute voix :
— Moi, je bois à la terre d'Alsace !
io Au ton des paroles, au geste de la main levant la petite coupe diamantée, au regard fixé au fond de la salle, quelqu'un avait compris que la terre d'Alsace était ici personnifiée et présente. La grande et belle fille des Bastian demeura immobile, mais ses yeux
15 eurent une lueur vive, comme quand les blés, sous un souffle de vent, ondulent au soleil. Et, sans qu'elle détournât la tête, sans qu'elle cessât de regarder devant elle, ses paupières, lentement, s'abaissèrent et se fermèrent en disant merci.
20 Et ce fut tout.
Madame Bastian ne s'était pas même redressée. Odile n'avait pas dit une parole. Jean salua, et sortit.
Le vieux maire d' Alsheim le rejoignit dehors.
25 — Quel étrange pays est donc devenu celui-ci ! dit le jeune homme d'un ton de colère. Parce que vous n'avez pas les mêmes opinions que mon père, vous ne pouvez pas me recevoir, et, quand je sors de chez vous, c'est après avoir subi l'injure d'un silence qui
30 m'a été dur, je vous en réponds I
M. Bastian l'entraîna.
Ils prirent une allée, qui côtoyait un potager, puis traversait un petit bois.
— Tu ne comprends pas, mon petit, dit M. Bastian, de sa voix qui était ferme, mais sans aucune dureté, 5 parce que tu n'as vraiment jamais vécu parmi nous. Cela n'a pas changé: ce que tu vois date d'il y a trente ans. . . .
— Autrefois, continua M. Bastian, notre Alsace n'était qu'une famille. Les petits et les grands se 10 connaissaient les uns les autres, et vivaient de bonne amitié. J'ai été, je suis de ce temps-là. Il n'y avait point, dans le monde, un pays ou il y eût moins de morgue et plus de bonhomie; et tu sais bien qu'aujourd'hui encore, je ne fais pas de différence entre un 15 riche et un pauvre, entre un bourgeois de Strasbourg
et un schlitteur de la montagne. . . . Mais ce qui est fait est fait : nous avons été arrachés, malgré nous, à la France, et traités brutalement parce que nous ne disions pas oui. . . . Nous ne pouvons pas nous ré- 20 volter. . . . Nous ne pouvons pas chasser les maîtres qui ne comprennent rien à notre vie et à nos cœurs. . . . Alors, nous ne les recevons pas dans notre intimité, ni eux, ni ceux d'entre nous qui ont pris le parti du plus fort. ... 25
Il s'arrêta un instant de parler, ne voulant pas dire toute sa pensée là-dessus, et reprit, en saisissant la main de Jean :
— Tu es bien en colère contre ma femme, à cause de l'accueil qu'elle t'a fait. . . . Mais ce n'est pas toi 30
qui es en cause, ni elle. . . . Jusqu'à ce que le doute qui pèse sur toi soit levé, tu es celui qui a été élevé par l'Allemagne, et la femme que tu viens de voir, c'est le pays. . . . Réfléchis. ... Il ne faut pas lui
5 en vouloir. . . . Nous n'avons pas tous été fidèles à l'Alsace, nous les hommes, et les meilleurs d'entre nous, à la fin, font des compromis, et, plus ou moins, reconnaissent le maître nouveau. Pas nos femmes. . . . Ah! Jean Oberlé, je ne me sens pas le courage
10 de les désavouer, même quand il s'agit de toi que j'aime bien: elles ne font point une injure comme une autre, nos Alsaciennes qui ne vous reçoivent pas; elles défendent leur pays: elles continuent la guerre. . . .
i5 Le vieux avait des larmes dans ses yeux tout plissés et rouges. . . .
— Vous me connaîtrez plus tard, dit Jean.
Ils étaient arrivés à la limite du petit parc; M. Bastian serra la main du jeune homme, et se tint
20 longtemps à la limite du bois, le regardant s'éloigner et diminuer dans la plaine. Jean était troublé jusqu'au fond de l'âme. Entre lui et chaque famille de ce vieux pays il sentait qu'il allait trouver son père. Il souffrait d'être né dans la maison vers laquelle il
25 marchait. Comme la seule chose douce de cette première journée, il voyait l'image d'Odile, dont les yeux se fermaient lentement, lentement