‹ Les Oberlé (volume 4)Chapitre 27 sur 50 · DANS LA FORÊT DES MINIÈRES · texte numérisé non relu

DANS LA FORÊT DES MINIÈRES

La nuit venait. Jean n'était point encore sorti des forêts allemandes. Jean dormait, épuisé de fatigue, couché sur la mousse et sur les aiguilles de sapin, et M. Ulrich veillait, attentif au danger possible, encore 5 ému de celui auquel il venait d'échapper. Les deux hommes occupaient la partie basse d'un étroit espace laissé par des bûcherons entre deux piles de fagots. Les branches encore vertes rendaient plus sûr l'abri de l'angle aigu qu'ils formaient.

10 II y avait deux heures environ que M. Ulrich et son neveu avaient dû se réfugier là.

Lorsque le train était arrivé à la station, l'oncle Ulrich avait tout de suite compris et dit que le moment était passé, pour Jean, de quitter son uniforme. Avec iS un juron, il avait jeté la valise au cocher.

— Voilà un bagage inutile ! avait-il grommelé. Menez vos chevaux bon train, cocher!

Les chevaux avaient pris la route qui traverse le pauvre village, atteint la ville de Schirmeck, et monté à 20 droite, par l'étroite et sinueuse vallée qui conduit à Grand-Fontaine. Aucun symptôme ne révélait une défiance particulière ; mais le nombre des témoins connus de la prétendue promenade augmentait. Et cela était grave. Bien que Jean fût appuyé contre le siège du co-

cher, et caché en grande partie par les rideaux du break et par une couverture que M. Ulrich avait jetée sur la tunique trop éclatante de son neveu, l'uniforme du 9 e hussards avait été certainement aperçu par les deux gendarmes croisés dans les rues de Schirmeck, par le 5 douanier qui fumait si tranquillement sa pipe, assis à gauche du pont de Grand-Fontaine. M. Ulrich se disait, de plus, à chaque instant: «L'alarme va être donnée; elle l'est peut-être, et quelqu'un des innombrables agents de l'État va s'avancer, nous interroger 10 et nous faire suivre, quoi que nous répondions.» Il ne communiquait point ses craintes à Jean, que le sentiment de l'aventure exaltait

La voiture montait vite le long du torrent, et s'engageait entre les maisons de Grand-Fontaine. Il était 15 deux heures quinze minutes lorsque les chevaux s'étaient arrêtés au centre du village. Les voyageurs étaient descendus de voiture, les chemins n'étant plus carrossables.

Aussitôt, M. Ulrich et Jean, laissant à droite le 20 chemin, s'étaient dirigés tout à fait à gauche, par l'étroit sentier qui unit Grand-Fontaine au dernier village de la haute vallée, celui des Minières.

A peine avaient-ils fait deux cents mètres, qu'ils aperçurent un garde forestier qui descendait vers eux 25 et gagnait le sentier oîi il devait nécessairement rencontrer les deux voyageurs.

M. Ulrich eut peur.

— Jean, dit-il, prenons par la forêt !

Jean et son oncle franchirent la haie, et entrèrent 30 dans l'ombre des sapins.

Il était temps. L'alarme venait d'être donnée par le gouvernement militaire de Strasbourg; on avait téléphoné au poste de douane de Grand-Fontaine, et à tous ceux des environs, d'empêcher la désertion du

S volontaire Oberlé. Jean et M. Ulrich, — celui-ci avec sa vieille lunette, — remarquèrent promptement des allées et venues inquiétantes. Dans la tranquille vallée, il y eut bientôt des douaniers et des gendarmes en vue. Ils se jetèrent, eux aussi, dans la forêt.

10 Et la fuite commença.

M. Ulrich et Jean ne furent pas rejoints, mais ils furent aperçus; ils furent traqués, de futaie en futaie, pendant plus d'une heure, et empêchés de gagner la frontière, car il aurait fallu traverser à découvert le

15 fond de la vallée. L'idée qu'avait eue M. Ulrich de

grimper au sommet d'une des piles de bois et de se

laisser couler, avec Jean, dans la fente laissée entre

les fagots amoncelés, avait sauvé les deux fugitifs.

Jean s'était endormi, et la nuit venait. M. Ulrich

20 se leva, et, prudemment, monta jusqu'au sommet de la tranchée verte.

— Eh bien ! oncle Ulrich, demanda Jean qui s'éveillait, que voyez-vous?

— Aucun gendarme, aucun douanier, souffla M. Ul- 25 rich en se penchant. Je les crois dépistés. Mais avec

eux, il faut toujours se défier. Te sens-tu vaillant, mon petit?

— Si nous sommes poursuivis, vous allez le voir !

— Nous ne le serons pas. Mais l'heure est venue, 30 mon enfant. . . .

Il ajouta, après un petit intervalle, ou il feignit d'écouter:

— Monte, pour que nous fassions le plan de bataille. Quand il eut près de son épaule la tête de Jean :

— Tu vois, dit M. Ulrich, le village des Minières 5 en bas?

— Oui.

— Malgré la nuit et la brume, tu peux te rendre compte que, de Pautre côté, la montagne est moitié sapins et moitié hêtres. 10

— Je devine.

— Nous allons faire un demi-cercle pour éviter les jardins et les prés des Minières, et quand nous serons là-bas, juste en face, tu n'auras pas deux cents mètres

à descendre, et tu seras en France. ... 15

Jean ne répondit rien.

— Je vais partir devant . . .

— Pardon, moi devant.

— Non, je t'assure, mon petit, que le danger est égal en arrière. Et il faut bien que je te serve de 20 guide. ... Je te précède donc, nous évitons les sentiers, et je te conduis, prudemment, jusqu'à un point oïi tu n'auras qu'une chose à faire : prendre ta course

et traverser une route, puis quelques mètres de taillis, en droite ligne. Au delà du taillis, l'herbe est fran- 25

ÇcllSc* • • •

Dans l'ombre, M. Ulrich embrassa Jean. Il ne voulut pas prolonger l'adieu, de peur de s'émouvoir lui-même, en ce moment ou il fallait être parfaitement maître de sol 30

— Viens, dit-il.

Les deux compagnons se glissèrent sous le couvert

des grands sapins, qui commençaient près de là. Ils

descendirent en tournant jusqu'à la lisière des prés,

5 et remontèrent un dernier contrefort des Vosges,

mais sans quitter le couvert.

M. Ulrich se mit à descendre avec plus de précaution encore, l'oreille attentive. Il y eut trente pas à faire dans de mauvais buissons qui s'accrochaient aux 10 vêtements. Et tout à coup, en avant, une voix cria dans la futaie :

— Hait!

M. Ulrich se baissa, mit la main sur l'épaule de Jean, et, rapidement :

15 — Ne bouge pas! Moi je vais les attirer du côté des Minières. Dès qu'ils seront après moi, tu te lèveras, et tu franchiras le chemin, puis le petit taillis. Cours droit devant toi ! Adieu !

Il se releva, fit quelques pas avec précaution, puis, 20 à travers la futaie, partit au trot.

La Voix, qui s'était rapprochée, cria de nouveau et deux fois de suite :

— Haïti Haïti

Un coup de feu raya l'ombre. Quand le bruit eut 25 cessé de sonner sous les branches, on entendit la voix de M. Ulrich, déjà loin, qui répondait :

— Raté !

En même temps, Jean Oberlé s'élança du côté de la

frontière. Tête baissée, sans rien voir, les coudes

30 levés, la poitrine fouettée par les branches, il courait

de toutes ses forces. Il dut passer à peu de distance d'un homme embusqué. Les feuilles s'agitèrent. Un appel de sifflet retentit. Jean précipita sa course. Il déboucha inopinément sur la route. Aussitôt un second coup de carabine éclata. Jean roula au bord 5 du taillis ! Des clameurs, en même temps, s'élevèrent :

— Le voilà ! Le voilà ! Venez !

Jean se releva aussitôt. Il crut avoir butté contre une ornière. Il sauta dans le taillis. Mais ses jam- 10 bes étaient faibles. Il sentait grandir l'angoisse d'une défaillance inévitable. Les cris de ceux qui le poursuivaient lui sonnaient dans le dos. Les arbres tournaient. Enfin, il eut une sensation de lumière, de vent froid, d'espace libre, et il ne vit 15 plus rien.

Tard dans la nuit, il s'éveille de son évanouissement. La forêt est secouée par un orage. Il est dans une chambre de ferme abandonnée, sans meuble, éclairée par une petite lanterne. On l'a couché sur des bran- 20 ches vertes. Un homme se penche au-dessus de lui. Jean le regarde. Il reconnaît un douanier français. La première impression d'effroi se dissipe. La figure est avenante.

— A-t-on tiré d'autres coups ? demande-t-il. 25 L'homme répond:

— Non, pas d'autre.

— Tant mieux. L'oncle Ulrich est sauvé; ... il m'avait accompagné jusqu'à la frontière. . . . Vous

voyez, j'étais au régiment; . . . je viens pour être soldat chez nous. . . .

Il voit que sa tunique a été enlevée; qu'il y a du sang sur sa chemise. ... Il respire mal.

5 — Qu'est-ce que j'ai?

Le douanier, qui pleurerait s'il n'avait pas honte, répond :

— L'épaule traversée, mon ami. Ça guérira. . . . Heureusement que nous faisions notre ronde par ici, 10 quand vous êtes tombé dans le pré. Mon camarade est allé en bas, chercher le médecin. Au petit jour, ils seront montés. ... Ne vous faites pas de chagrin .... Qui êtes-vous?

Dans le demi-rêve, Jean Oberlé répond:

15 — L'Alsace. . . .

A peine s'il peut parler. La pluie d'orage s'est mise à tomber. Elle martelle les toits, les planches des portes, les feuillages, les roches, toute la forêt qui enveloppe la maison. Les cimes se tordent et roulent 20 comme des chevelures d'algues dans les eaux de la mer. Un murmure immense, 011 des millions de voix sont unies, monte le long des Vosges et s'élève dans la nuit. Le blessé écoute. Qu'a-t-il compris? Il est faible. Il sourit.

2 5 — C'est la France qui chante ! murmure-t-il.

Et il retombe, les yeux clos, en attendant l'aube.

The heavy figures indicate the pages; the îighi figures ihe Unes

Introduction iii. — Sources of information concerning René Bazin's life and works are not abondant. The following are the only ones available in this country :

Contemporary Review, Vol. 79, p. 264, by E. Gosse.

Études sur la Littérature Française, Troisième Série (1895) PP* 169-192, by R. Doumic

Le Correspondant (1899), tome 195, p. 580, by Henri Chantavoine.

Le Correspondant (1899), tome 195, pp. 37-54 — Le Roman populaire — by René Bazin.

Réponse de M. Ferdinand Brunetière to the Discours de Réception de M. René Bazin, Paris, Calmann-Lévy, 1904.

Introduction x. — le Cid was first played in 1636.

Introduction xi. — Hernani was first played in 1830.

Se portant . . . des blessures mortelles, inflicting upon each other tnortal wounds.

Introduction xiii. — In vit us invitam. The passage reads : Berenicen ab urbe dimisit (Titus) invitus invitam. (Suet Tit. 7.) Titus unwilling(ly) dismissed the unwilling Bérénice etc.

Introduction xiv. — Sens équivoque, double meaning.

Introduction xv. — Flaubert (1821-1880), a Romanticist by nature, but a Realist in his conception of art and of life.

Introduction xvL — Les Mystères de Paris (1842), by Eugène Sue (1804-59).

Le Compagnon du Tour de France (1840), by George Sand (1804-76).

Les Misérables (1862), by Victor Hugo (1802-85).

Introduction xvii. — Henriette Madiot, the heroine of Dt toute son Ame,

La Fromentière, the name of the farm which is the scène of La Terre qui meurt.

1« 3. Vosges (pro. vâge) A range of mountains forming the eastern border of France, between it and Alsace.

5. Péchancrure des futaies. = the break in theforest. Note that the ending aie indicates a place abounding in plants or trees; e. g. roseraie, châtaigneraie , cerisaie. *H. & D. par. 121.

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