‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existence (volume 2)Chapitre 10 sur 81 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Érection de Tévêché de Bytown

Promotion du P. Guignes à l'épiscopat.

Depviis son arrivée, le P. Guigues avait pris la haute direction de toutes les œuvres, et avait su leur donner une vigoureuse impulsion. Son entente parfaite des affaires, jointe à un talent vraiment remarquable d'organisateur et d'administrateur, fixèrent sur sa personne les regards des évêques du Canada, frappés de cet ensemble de qualités de premier ordre qu'ils découvraient en lui.

D'autre part, les progrès rapides de la religion, grâce au ministère des Oblats, dans les vastes régions où elle était ignorée auparavant, exigeaient la création immédiate d'un siège épiscopal, A cause de son importance croissante, la ville de Bytown parut devoir être le chcf-licu de cette circonscription ecclésiastique, qui, formée de fragments considérables des diocèses de Montréal, Kingston et Toronto, ne serait limitée, au nord, que par les rivages de la baie d'Hudson, et embrasserait une surface égale à celle de la France.

— Ce nouveau diocèse, écrivait, le 7 octobre 1846, Mgr Bourget à Mgr de Mazenod, n'aura pas moins de sept à huit cents lieues d'étendue : champ immense ouvert au zèle de vos enfants.

Mais l'évêché de Bytown étant ainsi au centre même des missions des Oblats, et, de longtemps, ne pouvant avoir d'autre clergé que celui que la Congrégation serait en mesure de lui fournir, quoi de plus naturel que le futur évêque fût un Oblat ?... Dans cette hypothèse, qui méritait mieux cette distinction que le P. Guigues ?

Unanimement les évêques du Canada résolurent de le désigner au Saint-Siège, et, en même temps, chargèrent Mgr Bourget d'aller en Europe, pour mener à bonne fin cette importante négociation.

Avant de j^oursuivre sa démarche jusqu'à Rome, leur délégué chercha à obtenir l'acquiescement du Supérieur général. Celui-ci refusa, d'abord, comme plusieurs fois déjà, en France, il avait résisté aux instances du Ministre des Cultes qui, à diverses reprises, l'avait sollicité

AU CAXADA

de lui })résentcr qvielques-uns de ses Religieux pour l'épiscopat. Mais, \u le bien qui devait en résulter pour l'église d'Amérique, il consentit à faire une exception à la ligne de conduite qu'il s'était tracée, sous ce rapport.

Ce qui, alors, paraissait ne devoir être qu'une dérogation, allait se niultiplier, dans la suite, et devenir une nécessité, avec le développement incessant des œuvres et le nombre toujours croissant des missions

Mgr Guigues.

étrangères, confiées à la Congrégation, dans toutes les parties du monde.

Quand, de nos jours, on jette un regard d'ensemble sur ses travaux, simplement pendant trois quarts de siècle, on ne peut s'empêcher d'être frappé du chiffre considérable de diocèses qu'elle a fondés et constitués de toutes pièces.

Mais, à l'imitation de saint Paul, elle a concilié l'activité la plus débordante avec l'humilité, dont elle ne voulait, à aucun prix, s'écarter.

A l'origine de l'Eglise, le grand Apôtre établissait des chrétientés

ÉRECTIOX DE l'ÉVÊCHÉ DE BYTOWX 93

en Asie Mineure, en Grèce, en Macédoine, en Crète, etc., etc. Puis, lorsque, par ses soins et par son inlassable dévouement, elles s'étaient fortifiées, au point de pouvoir se suffire, il les confiait à un homme sorti de leur sein, qui devenait, à son tour, leur pasteur et leur père.

De même, si la Congrégation accepta l'épiscopat pour quelques-uns de ses enfants, ce ne fut que dans l'intérêt des diocèses en formation.

Si, du moins, pour tant d'œuvres étonnantes qu'elle a accomplies sur tant de différents théâtres, elle avait rencontré la reconnaissance, elle aurait eu, sur terre, quelque dédommagement à ses sacrifices et à ses peines ! Mais, que de fois, par suite de l'ingratitude humaine, s'est réalisée, pour elle, la remarque du poète :

Sic, vos, non vobis nidificatis, aves !...

§ 2 La création d'un diocèse.

Préconisé, le 9 juillet 1847, Mgr Guigues fut sacré, le 30 juillet 1848, à Bytown, par Mgr Gaulin, évêque de Kingston, assisté de Mgr Phélan, son coadjuteur, et de Mgr Bourget.

En cette circonstance, Mgr de Mazenod lui écrivit la lettre suivante, si touchante par les épanchements de son affection paternelle :

— C'est en descendant de l'autel, très cher fils, frère et ami, où je viens d'offrir le Saint Sacrifice, en union de celui que tu offres toi-même en qualité de Pontife, et pour attirer sur ta personne, ton diocèse et ton ministère les bénédictions de Dieu, que je te trace ces lignes. Je ne veux pas renvoyer à demain, pour t'exprimer les sentiments dont mon cœur est rempli, transporté, comme je le suis, par la pensée auprès de toi, dans ce moment solennel où l'Esprit-Saint opère dans ton âme de si grandes merveilles. Cette belle journée doit tellement t'être consacrée, que je ne m'occupe que de toi, soit devant Dieu, soit devant les hommes... J'estime nos bons Pères bien heureux de pouvoir t'embrasser, en ce jour. Oh ! comme je t'aurais pressé sur mon cœur, toi, mon cher fils, que j'ai reçu si jeune dans notre famille religieuse ; toi que j'ai vu croître en âge, en science et en vertu ; toi que j'ai choisi pour être un autre moi-même ; toi en qui j'ai mis toute ma confiance pour gouverner la portion considérable de cette famille que j'envoyais si loin de moi pour le service de l'Église, la gloire de Dieu et le salut des âmes. Je te préparais ainsi, sans le savoir, les voies à la sublime dignité à laquelle la volonté de Dieu t'a appelé. Ne crains rien, cher ami : un évêque missionnaire qui veut être fidèle à sa vocation, en conserver l'esprit, et même, autant que possible, les pratiques régulières qui lui ont été si utiles dans le cours de

sa vie apostolique, cet évêque est en possession du bonum opus qu'il n'a pas convoité, mais dont il tirera le profit que surent en retirer les premiers évoques de l'Église, à qui l'apôtre saint Paul prêchait d'exemple et de parole. Tu vas prouver comment ta nouvelle dignité, dont tu ne seras pas ébloui, ne changera rien à la simplicité de tes goûts, ni à ta conduite envers ceux qui demeurent tes frères, tout en se prosternant devant le caractère sacré dont tu es revêtu...

Quelques semaines plus tard, il lui écrivait encore : — Ton diocèse et tes ouailles ne te détourneront pas de ta première vocation, mais t'y établiront, au contraire, d'une manière plus parfaite. Tu peux bien te dire que tu es aujourd'hui, de droit divin, le premier Missionnaire de cette vaste contrée dont tu es le pasteur.

En prenant possession de son siège, Mgr Guignes n'ignorait pas qu'il avait tout à créer. Pour cette œuvre immense, il comptait sur le concours de la Congrégation, le seul assuré, alors. Ce concours lui fut très largement accordé, avec une générosité et un désintéressement, dont on a peine actuellement à se faire une idée exacte, en présence des magnifiques résultats obtenus.

On se tromperait, si l'on supposait que la Congrégation escomptât quelque avantage matériel, de l'élévation de l'un de ses enfants sur le siège épiscopal de cette ville naissante, qui allait devenir, après quelques années, la capitale du Canada, réuni en Confédération.

La population du nouveau diocèse, en partie protestante, était disséminée dans des missions, ou paroisses, vastes comme des provinces. L'exercice du saint ministère exigeait donc, vu cette situation spéciale, des fatigues inultipliées et un dévouement incessant.

En outre, afin d'aider plus puissamment le nouvel évêque, le Supérieur général lui abandonna entièrement les ressources des Oblats dans les limites de sa juridiction. Tout ce qu'ils réussissaient à se procurer par leurs relations personnelles, ou à économiser sur leur faible rétribution, passait donc au profit des églises à établir.

C'est comme si, dans un diocèse, les curés, vicaires et prêtres employés à un degré quelconque, versaient leur traitement intégral et les dons de toute nature qui pourraient leur être faits, même les honoraires de Messes, dans les mains de l'évêque, et que celui-ci, après avoir remis le strict indispensable à chacun pour le vivre et le couvert, disposât du surplus, en pleine liberté, pour l'utilité générale du diocèse : chapelles à construire, écoles à bâtir et à doter, orphelinats, ouvroirs, hôpitaux, bonnes œuvres de tout genre, etc., etc.

On peut essayer de soumettre à ce régime des religieux liés par le

ÉRECTION DE l'ÉVÊCHÉ DE BYTOWN

vœu de pauvreté et d'obéissance ; mais jamais des séculiers ne l'accepteraient. Mgr Phélan, administrateur de Bytown, n'avait même pas osé proposer aux Oblats une mesure aussi draconienne, quand il les invita à travailler dans cette partie du diocèse de Kingston. Mgr Guignes la leur imposa, de sorte que, loin de retirer un bénéfice quelconque de l'élévation d'un de leurs confrères sur le siège épiscopal, ils furent, dès ce moment, dans une situation bien inférieure à celle qu'ils avaient eue sous son prédécesseur.

Nous doutons que beaucoup d'Instituts eussent souscrit à un contrat aussi léonin, oij tous les avantages étaient pour le diocèse, et toutes les charges pour la Congrégation.

Celle-ci était exposée, après tant de labeurs surhumains, de fatigues inouïes et de sacrifices pécuniaires de tout genre, à ne posséder, à la mort du prélat, ni un pouce de terrain, ni un pan de mur, ni le moindre toit pour s'abriter, dans un diocèse qu'elle aurait créé complètement. Saint Paul lui-même aurait jugé ces conditions plus qu'onéreuses : Quîs militât suis stipendiis uvquam ? (I Cor., ix, 7).

Il serait difficile d'apprécier, à cette heure, tout ce que Mgr Guignes dut à un concours aussi désintéressé.

Au commencement de son épiscoj^at, il ne trouvait, dans son diocèse, outre la cathédrale inachevée, que deux petites églises qu'il fallait rebâtir, et quelques misérables chapelles en bois, dénuées presque de tout. A la lumière des réflexions antérieures, on comprend qu'il ait pu l'enrichir

Le P. Tabaret.

de soixante-sept églises, de quarante-huit chapelles, et d'un nombre proportionné d'écoles. Par leurs fatigues incalculables et leurs sacrifices répétés, les Oblats constituèrent ces centres d'évangélisation ; puis, à mesure qu'ils curent formé un clergé séculier, ils lui cédèrent leurs propres résidences, devenues des paroisses prospères.

Situation singulière (pour ne pas dire anormale) de la Congrégation, dans un diocèse qu'elle créait de toutes pièces i...

Une douzaine d'années seulement après leur arrivée, les Oblats y possédèrent un établissement : le collège d'Ottawa, que leur céda Mgr Guigues. Mais il était loin de valoir, alors, ce qu'il devint, dans la suite, par leur sage administration, leur dévouement sans bornes, d'énormes sacrifices pécuniaires, et le génie d'organisation du P. Tabaret.

Cette cession elle-même fut une bonne affaire pour le diocèse, car. au moment où le collège passa complètement dans leurs mains, il représentait plutôt une lourde charge qu'un avantage quelconque. En outre, le prix de l'immeuble, si modeste encore, égalait à ^Deine la forte somme avancée par la Congrégation, dix ans auparavant, pour la construction de la cathédrale. C'était donc, moins un don gracieux, ou une reconnaissance, si insignifiante fût-elle, des innombrables services rendus, (qu'une simple restitution opérée sous couleur d'un échange. Là encore se manifestait cette habileté proverbiale de Mgr Guigues pour les transactions.

Quant aux sommes, autrement grandes, employées par la Congrégation à la fondation des paroisses, abandonnées ensuite au clergé séculier, il n'en fut fait aucune mention, et elles restèrent définitivement acquises an diocèse.

"Le collège d'Ottawa, future Tfniversilé.

Conçu pour procurer une éducation très soignée aux jeunes gens de la haute classe et aux aspirants au sacerdoce, ce collège qui, dans les desseins de la Providence, était appelé à un si brillant avenir, commença modestement, conniie les œuvres de Dieu. Les Oblats naturellement en furent les professeurs et les directeurs ; ils le sont encore, à cette heure.

Ouvert, le 26 octobre 1848, dans une bâtisse en bois, près de la cathédrale, il compta, dès le début, quatre-vingts élèves, parmi lesquels le successeur de Mgr Guigues, Joseph-Thomas Duhamel, alors âgé de neuf ans.

Le nombre des étudiants continuant à augmenter, cet édifice fut remplacé par im autre plus convenable, à l'angle de la Church street et de la Sussex street. En 1853, le P. Tabaret en prit la direction, et c'est

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