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CHAPITRE VI Le Saguenay

A la grande baie des Ha !-Jia !

Ayant appris le bien considérable opéré par les Oblats dans les diocèses de Montréal et de Toronto, Mgr Signay, archevêque de Québec, désirait, depuis longtemps, procurer à ses ouailles les mêmes avantages.

Quelques jours après son arrivée en Amérique, le P. Guigues, accompagné du P. Honorât, se rendit donc, le 13 août 1844, à Québec, pour y traiter cette affaire. Comme toujours, les Oblats manifestèrent leur prédilection pour les âmes les plus abandonnées, et ce fut à celles-là, d'abord, qu'ils voulurent prodiguer les bienfaits de leur ministère.

La partie septentrionale de ce diocèse étant, elle aussi, couverte de forêts, les chantiers se multipliaient, le long du Saguenay, large et profonde rivière qui se jette dans le Saint-Laurent, près du joli village de Tadousac, actuellement charmante station balnéaire, à plus de deux cents kilomètres au nord-est de Québec.

Pour assurer les secours spirituels aux ouvriers de ces chantiers, et, en même temps, évangéliser les tribus sauvages errantes au delà, on convint d'établir une communauté de Missionnaires sur les bords

de la grande baie des Ha !-Ha ! à peu près à mi-chemin entre l'embouchure du Saguenay et le lac Saint-Jean, d'où il sort-.

Par le pittoresque dvi pays tourmenté qu'il traverse, le Saguenay est une des merveilles naturelles les plus saisissantes. Son lit ressemble plutôt à un gouffre d'une longueur démesurée, taillé dans le granit sur une profondeur de plusieurs centaines de mètres. Des masses énormes le dominent, entassées au hasard, les unes sur les autres, par un des cataclysmes les plus gigantesques des temps préhistoriques.

Le cap Éternité.

Pendant soixante kilomètres se déroule ce tableau étrange et terrifiant. Trajet interminable ! L'oeil fatigué n'aperçoit aucune trace de végétation. Partout, un silence de mort, à peine interrompu, à rares intervalles, par la voix perçante d'un oiseau de proie, volant très haut et disparaissant au plus vite derrière ces noires murailles cyclopéennes, dont l'étendue confond l'imagination.

A l'aspect de ces horribles amoncellements de rocs dénudés, entre lesquels on navigue si longtemps, on se sent oppressé... angoissé. Instinctivement on cherche, de côté et d'autre, quelque échancrure qui découvrirait un peu de verdure, un bouquet de fleurs, un arbre, des champs. Mais, en vain !

Cette éclaircie consolante est refusée. Au contraire, les flots s'assombrissent de plus en plus, et l'on se trouve devant deux colossales falaises, se dressant verticalement à plus de six cents mètres. On frissonne... Ne vont-elles pas nous écraser? Tout, jusqu'à leur nom, est de nature à inspirer des pensées graves. Ce sont les caps Trinité et Eternité !...

Entre eux se creuse une anse, VEternity Bay, où la rivière se glisse. L'écho y prend des proportions extraordinaires, changeant en roulement de tonnerre, mille fois répercuté, le plus léger bruit, et assimilant la détonation d'une arme à feu au fracas épouvantalîle d'un monde qui s'écroulerait.

On s'échappe, on fuit, on remonte le courant encore pendant plusieurs heures, et c'est a vie une satisfaction sans égale qu'on découvre, enfin, mu- vaste baie, découpée à travers des prairies verdoyantes, oh librement se jouent les rayons du soleil. Les premiers explorateurs l'appelèrent la baie des Ha !-Ha !

Spontanément, en effet, cette interjection jaillit des lèvres, au sortir de ce long spectacle de désolation. Le cœur, de nouveau, bat à l'aise, et l'on reprend vie.

Plus en amont, s'épanouit le lac Saint-Jean, belle nappe d'eau jjresque circulaire, d'une quarantaine de kilomètres de large, au centre d'une superbe \'allée si fertile qu'on la disait le grenier du Canada.

§ 2 Le P. Tlavien Durocher.

Au commencement d'octobre 1844, les Pères destinés à la fondation du Sagucnay quittèrent Longueuil. Dans la chapelle du séminaire de Québec, se fit la cérémonie, toujours si émouvante, du départ des Missionnaires. Mgr Turgeon, coadjuteur de l'archevêque, la présida.

Parmi les compagnons du P. Honorât, supérieur, notons l'un de ceux dont l'action serait des plus efficaces : le P. Flavien Durocher.

Né à Saint-Antoine, paroisse sur le Richelieu, un peu en aval de Saint-Hilaire et de Beloeil, il appartenait à une famille aisée et des plus vertueuses. Après son ordination sacerdotale, en 1823, vicaire à l'église Notre-Dame de Montréal, et aspirant à la vie religieuse, il insista pour entrer dans la Compagnie de Saint-Sul})ice, seule Congrégation existant, alors, au Canada. Ses vœux ayant été exaucés, on l'envoya, sur son désir, en 1829, à la mission du lac des Deux-Montagnes, où les Sulpiciens avaient transféré, à grands frais, quelques survivants des Iroquois et des Algonquins.

Spécialement chargé d'eux, il se livra, quatorze ans, à l'étude de leur langue. Il l'approfondit à tel point, qu'il composa et publia une grammaire et un dictionnaire algonquins, dont le pape Grégoire XVI agréa l'hommage.

Le peu de goût de ces sauvages pour la culture, leur amour inné pour la chasse, et, par suite, leur répugnance à rester dans une demeure fixe, en poussaient beaucoup à déserter, chaque année, les terres de la mission.

Pour leur être utile et affermir le bien déjà commencé dans leurs âmes, M. Durocher aurait souhaité, de temps en temps, rejoindre ces familles errantes. Ce ministère n'étant pas de ceux auxquels les Sulpieiens s'adonnent, jamais ses supérieurs ne l'autorisèrent. Aussi, dès que les Oblats de Marie abordèrent au Canada, songea-t-il à s'agréger à eux.

A Longueuil, il retrouva son ancien compagnon du lac des Deux- Montagnes, le P. Léonard, et son propre frère, le P. Eusèbe Durocher, dont nous avons déjà parlé plus haut.

L'esprit sacerdotal puisé si largement à Saint-Sulpice. pendant plus de quinze ans, et les vertus qu'il y avait pratiquées, lui facilitèrent les épreuves du noviciat. Il y sentit croître son amour pour Dieu et son zèle pour le salut des âmes les plus délaissées.

Comme les diverses langues des tribus que les Oblats se proposaient d'évangéliser, au nord du Saint-Laurent, avaient quelques analogies avec l'algonquin, possédé si parfaitement par le P. Flavien Durocher, sa place était toute marquée parmi ceux qui partaient pour le futur établissement du Sagvienay. Cinq ans plus tard, il en fut nommé supérieur, et il garda ces fonctions jusqu'à ce qu'il vînt, en cette même qualité, fonder hi maison de Saint-Sauveur, à Québec.

§ 3 Chez les Montagnats.

Que de fois, pendant des courses de plusieurs centaines de kilomètres, au nord et à l'est du lac Saint- Jean, les Pères ne durent-ils pas coucher, la nuit, à la belle étoile, sur la terre nue, sans aucun abri, exposés à la bise glaciale ou à la tempête, par un froid mortel de trente à quarante degrés centigrades ! Puis, que de cimes escarpées à gravir ! que de vastes champs de neige à traverser, sans monture d'aucune sorte, et simplement avec des raquettes aux pieds !

Dans les autres époques de l'année, au printemps, à la fonte des neiges, ou à l'automne, fatigues et dangers d'un autre genre : ils devaient

s'avancer dans des plaines ou des fondrières à demi submergées, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes.

Ces contrées, d'ailleurs, étaient, alors, presque complètement inconnues. Les meilleures cartes géographiques n'indiquaient, avec quelque exactitude, que le pourtour des côtes, et même, sous ce rapport, en plusieurs endroits, elles fourmillaient d'erreurs. Quant à ce qu'elles mentionnaient de l'intérieur : cours des rivières, profondeur des vallées, direction des chaînes de montagnes, leur altitude, leurs cols ou gorges, situation et dimensions d'une nudtitude de lacs : tout se réduisait à de pures hypothèses.

Là encore, les Missionnaires furent des découvreurs de terres ignorées, en même temps que les messagers de la Bonne Nouvelle et les pionniers de la civilisation. Mais leur vie, dans ces régions affreuses, à la recherche des brebis perdues, ne fut que l'exercice continu de la mortification la plus austère... un héroïque dévouement... un long martyre.

Les habitants s'appelaient les « Montagnais ». Ces tribus de la grande famille algonquine étaient répandues depuis le Saguenay jusqu'au détroit de Belle-Ile, qui sépare le Labrador de Terre-Neuve, et, au nord, jusqu'au rivage oriental de la baie d'Hudson.

A travers des régions si vastes, ces sauvages erraient à l'aventure. Ne se nourrissant que du produit de leur chasse et de leur pêche, ils ne se fixaient nulle part. Lorsque le gibier, gros ou petit, abondait dans lui endroit, ils y restaient davantage. Ensuite, ils couraient ailleurs, pour trouver leur subsistance.

Vie d'émotions et de surprises qui kur plaisait extrêmement 1 Ils n'en rêvaient point d'autres.

Toujours pleine de sollicitude pour les moindres des créatures, la Providence pourvoyait, à chaque saison, aux besoins de ces pauvres enfants des bois.

Pendant l'hiver, des troupeaux de caribous, ou rennes du Canada, s'offraient, comme d'eux-mêmes, à leurs traits, leur assurant une alimentation substantielle et copieuse. Quand la fonte des neiges rendait plus difficile la capture des quadrupèdes agiles, commençait la chasse des castors et des ours.

Aux beaux jours, on sortait de la forêt, pour s'installer sur les bords de l'océan. Là, on rencontrait, d'abord, d'invraisemblables quantités et variétés d'oiseaux aquatiques : canards, grosses outardes, huards, ou aigles de mer, becs-de-soie, pigeons, kakaoris, plongeons, moniaques, etc.

La pêche fournissait, avec non moins d'abondance, des saumons, truites, maquereaux, harengs, capelans, morues, en légions innombrables.

Puis, arrivaient des bandes serrées de marsouins et loups marins, poissons de deux à trois, et, quelquefois, quatre mètres, que les premiers froids faisaient émigrer des mers polaires dans celles des climats moins rigoureux. Montés sur de légers canots d'écorce, les sauvages s'élançaient hardiment à leur poursuite, malgré les vagues écumantes entr 'ou vertes pour les engloutir, et les glaces flottantes menaçant, à chaque instant, de briser leur frêle esquif. Ils ne craignaient même pas de s'attaquer aux colossales baleines, qui aussi fréquentent ces parages.

Y Dès la première année, le P. Durocher, s'étant familiarisé avec leur langue, composa, à l'usage des Missionnaires, une grammaire, un dictionnaire, un catéchisme et un examen de conscience, ouvrages d'autant plus nécessaires, que les rares sauvages qui avaient vu un prêtre précédemment, avaient dû se confesser par interprète. On devine ce que pouvaient être de pareilles confessions.

— N'aviez-vous pas quelque répugnance à avouer vos fautes, de la sorte ? leur demanda, un jour, le P. Durocher.

— Oui, Père, répondirent-ils ; mais tu comprends, nous ne déclarions pas tout, puisqu'un homme de notre nation aidait la Robe noire. Il aurait pu révéler nos secrets, et, dans cette crainte, nous préférions nous taire.

En ces missions si pénibles, le P. Durocher et ses compagnons renouvelèrent les merveilles de dévouement du P. Laverlochère et des autres Oblats, au nord de Témiskamingue et d'Abitibi.

Les sauvages qu'ils évangélisèrent, n'habitaient que dans de misérables cabanes enfumées, faites de quelques perches recouvertes d'écorce de bouleau. Quelques branches de sapin, sur la neige ou la glace, constituaient le pavé de ces maisons rudimentaires.

Quelle joie pour ces pauvres Montagnais d'entendre les Missionnaires prêcher dans leur langue ! Ils consolèrent leurs apôtres par leurs bonnes dispositions et leur docilité.

Un jour, le P. Durocher en vit arriver une foule qui n'avaient jamais eu de rapports avec un prêtre de Jésus-Christ.

— - Père, dirent-ils, nous venons de fort loin, afin de goûter le bonheur de jouir de ta présence. Nous ne regrettons pas la longueur de la marche. Eclaire-nous, car nous désirons prier comme toi, et être arrosés par l'eau qui purifie.

Ces Indiens avaient parcouru plusieurs centaines de kilomètres. On ne saurait exprimer avec quelle attention ils écoutèrent les explications catéchistiques. Tous assistèrent régulièrement aux réunions, et auraient voulu recevoir le Baptême. On dut, cependant, faire un choix, car, vers la fin de leur premier séjour, ils n'étaient pas également instruits.

La cérémonie imposante les émut profondément.

— Lorsque je versai sur le front des nouveaux chrétiens Tonde qui régénère, écrivait le P. Durocher, les yeux de tous se remplirent de larmes. Les élus pleuraient de bonheur, et les autres de tristesse, à la pensée d'être privés encore d'une si grande grâce. Mais ils auraient leur tour, la prochaine fois. Je fus touché moi-même. Dieu était là. Jamais je n'oublierai cette heure, ni ceux qui, à ce moment, furent l'objet des prédilections du Seigneur. Quelque chose de surnaturel se manifestait en eux, et leur figure s'illuminait d'un rayon céleste.

Pour ces Montagnais, le Missionnaire était tout : père, maître, juge, conciliateur, etc. Dans les différends qui s'élevaient entre eux, ils le choisissaient pour arbitre ; dans chaque arrangement à prendre, ils s'adressaient à lui. Le Messager de Dieu suppléait aussi à leur manque de prévoyance, et leur épargnait de dures souffrances, car, comme les autres sauvages, ils restaient toujours enfants, vivant au jour le jour, sans songer au lendemain.

En se convertissant, ils devinrent charitables. Quand quelques-uns réussissaient à la chasse ou à la pêche, ils partageaient leur butin avec les veuves, les orphelins et les indigents.

Si le Missionnaire célébrait la sainte Messe dans leur cabane, ils ne se possédaient pas de joie. L'un d'eux, ayant eu cette faveur, voulut, par reconnaissance, accompagner le Père fort loin. Celui-ci dut employer son autorité, pour lui persuader, enfin, de s'arrêter, et de retourner siu" ses pas. Le bon sauvage éclata, alors, en sanglots, et, tombant à genoux, demanda sa bénédiction.

Tandis qu'il retournait, il rencontra plusieurs groupes de sa tribu, qui accouraient vers lui.

— Où est le Père ? s'écrièrent -ils, car, nous aussi, nous voulons entendre sa voix, et purifier nos âmes.

— Là-bas ! Là-bas ! dans cette direction, répondit-il. Après trois jours de marche, a'ous le trouverez. Que vous êtes heureux d'aller le voir !... Ah ! dites-lui bien que, depuis qu'il a célébré la Messe dans ma cabane, ma pensée ne peut se séparer de lui. Qu'il est clément, le Grand Esprit qui a daigné descendre dans ma demeure !...

Et de grosses larmes coulaient de ses yeux !

§ 4 J^ers le Labrador.

Chaque été, plusieurs mois étaient consacrés à visiter les postes échelonnés le long de la côte septentrionale du Saint-Laurent, sur plus

de huit cents kilomètres : Tadousac, les Petites et Grandes Bergerounes, Bon Désir, Les Escoumains, Portnciif, Papinachois, la baie aux Outardes, etc., etc. Les Pères se rendaient également dans les îles voisines du littoral, entre autres aux Ilets Jérémie, à l'archipel des Sept-Iles, à l'île Mingan, au nord d'Anticosti. Ils poussèrent même leurs excursions jusqu'aux Blancs-Sablons, sur le détroit de Belle-Ile, en face de Terre- Neuve, soit à une distance d'un millier de kilomètres de leur point de départ.

Sur tout ce parcours, ils baptisèrent de nombreux adultes, et communièrent, pour la première fois, des gens âgés de seize à soixante-quinze ans. Les ennemis se réconciliaient ; on restituait les objets pillés dans les navires naufragés ; les danses et pratiques superstitieuses étaient abolies, ainsi que la coutume d'offrir, pendant les festins, des sacrifices aux mânes des ancêtres.

Le mouvement de conversion se communiquait de proche en proche, et les tribus encore infidèles, comme celle des Naskapis, par exemple, ébranlées par ce qu'elles entendaient, réclamaient spontanément des Missionnaires.

Chez les néophytes, se manifestait une extraordinaire ardeur pour la participation aux divins mystères. Un vieillard de soixante-dix ans parcourut deux cents kilomètres en canot d'écorce. avec sa femme, afin d'assister à deux missions. Les parents prenaient un soin extrême de l'éducation religieuse de leurs enfants, leur enseignant très exactement les prières et le catéchisme.

Une petite fille de sept à huit ans montra, un jour, tant de sagacité, que le P. Durochcr, émerveillé, lui demanda :

— Mais... quel est donc ton père ?

— Mon Père ?... C'est le Grand Esprit !

— Et ta mère ?

— C'est la Sainte Vierge !

Réponses charmantes de naïve candeur.

Régénérés par la grâce, ces sauvages non seulement supportaient avec résignation la souffrance, mais souriaient à la mort.

Sur le point de quitter une île éloignée de cent kilomètres de 'J'adousac, le Missionnaire alla visiter une femme mourante, encore à la fleur de l'âge, et qui, la veille, avait reçu le saint Viatique.

— Père, lui dit-elle, rayonnante, c'est la dernière fois que nous nous voyons ici-bas !... Je ne regrette pas ce monde !... Mon cœur, au contraire, tressaille d'allégresse !... Il me tarde d'être unie à Jésus pour toujours.

La confiance de ces Indiens en la Providence n'était pas moins admirable.

Racontant que plusieurs étaient morts de faim sur leurs terres de chasse, un septuagénaire disait :

— Moi, j'ai toujours été protégé d'une manière particulière. Comment le Grand-Esprit, qui nourrit les oiseaux, oublierait-il ceux que le sang de son Fils a rachetés ?...

— Sans doute ! mais il ne faut pas, cependant, tenter Dieu. Quel moyen emploies-tu pour éviter la disette ?

— Pas d'autre que l'abandon en la bonté céleste. Il nous est impossible de transporter, à des distances si considérables, les pro\asions nécessaires au soutien d'une famille, durant les longs mois d'hiver. Si les bêtes fauves nous manquent, tout nous manque. Mais nous espérons que le Grand Esprit nous en enverra, et II nous en envoie toujours.

Passionnés pour la musique, ces nouveaux chrétiens apprirent la messe royale, et ils l'exécutaient solennellement en langue montagnaise, les hommes et les femmes formant deux chœurs.

La mission se terminait par une communion générale.

Quand les Pères, après avoir évangélisé un endroit, se dirigeaient vers un autre, un cortège les accompagnait, au chant des cantiques. C'était une marche triomphale, souvent avec décharges multipliées de mousqueterie. A l'entrée du poste où l'on se rendait, le bruit redoublait, car les habitants du lieu tenaient, eux aussi, à exprimer leur contentement par la voix de la i^oudre.

Dans l'archipel des Sept-Iles, les Pères trouvèrent un pauvre infidèle de la tribu des Naskapis, venu, à diverses reprises, pour assister au catéchisme et recevoir le baptême, mais qui, jusqu'à cette fois, était malheureusement toujovu"s arrivé en retard. Sa désolation était extrême, et rien ne pouvait le consoler.

— Que sais-tu ? lui demanda un des Pères, à titre d'examen.

— Je sais compter les grains de la pnère.

Réciter le chapelet constituait toute sa science. Il la tenait de sa femme. Comme le savoir du professeur se bornait à cela, l'élève n'était pas allé plus loin.

On s'empressa de l'instruire des vérités essentielles de la foi ; mais, si le cœur était bon, la tête était dure, l'intelligence lente à saisir, et la mémoire prompte à oublier.

Après plusieurs jours d'un travail acharné, il demanda au Père :

— Ne me feras-tu pas miséricorde ?... Je n'ai plus rien à manger ; il faut que je m'en retourne.

— Je le regrette, tu n'as pas encore la science suffisante ; impossible de te baptiser.

L'infortuné soupire, baisse la tête, et se retire dans un morne silence.

Une heure plus tard, on le revoyait à la hutte qui servait de chapelle, murmurant le chapelet avec sa femme.

Le lendemain, dès l'aurore, les deux époux revenaient supplier Celle qu'on n'invoque jamais en vain.

Cette dévotion si persévérante envers la Sainte Vierge les sauva, l'un et l'autre.

Emu de tant de constance, le Père interrogea de nouveau le pauvre catéchumène.

La Mère de la divine Lumière avait soudainement éclairé cette âme, plongée jusque-là dans de si épaisses ténèbres.

Toutes les réponses furent d'une précision étonnante.

Ce jour même, l'onde baptismale coulait sur lui.

Dans son exaltation, le Xaskapi, à l'issue de la cérémonie, voulait embrasser tous les assistants, dont il se sentait, désormais, le frère, quoiqu'ils appartinssent à une autre tribu.

Beaucoup de ces sauvages s'attachèrent, dès lors, tellement à notre religion sainte, qu'ils auraient voulu un prêtre constamment parmi eux.

— Le Gardien de la prière (l'évêque) n'aura-t-il pas compassion de nous ? disaient-ils, en gémissant. Serons-nous donc toujours privés de la présence de Jésus dans le Sacrement de son amour ?

Quelque juste et touchante que fût leur requête, on ne pouvait encore la satisfaire, vu le petit nombre des ouvriers évangéliques et l'immensité des distances. On s'imagine difficilement au prix de quelles fatigues ces âmes étaient conquises !

— Si le bon Père Durocher continue à missionner avec moi, le long du golfe de Saint-Laurent, écrivait un de ses confrères à Mgr de Mazenod, il sera bientôt fini. Il a été très fatigué. Je crains toujours pour lui !... Il est d'une santé si compromise, et d'un caractère si délicat !... Rempli de prévenances pour les autres, mais sans ménagement pour lui !...

Dans leurs courses apostoliques, les hardis Missionnaires s'avancèrent jusqu'au Labrador. Plusieurs fois, ils risquèrent de faire naufrage sur ces côtes inhospitalières, hérissées d'écueils perfides, sur une mer orageuse, presque toujours agitée par les tempêtes et couverte d'épais brouillards. Une fois surtout, ils ne durent leur salut qu'à une sorte de miracle.

Leur frêle embarcation en écorce de bouleau ayant été heurtée par un bloc de glace, une large déchirure s'y produisit. Pour ne pas sombrer, il leur fallut tout jeter par-dessus bord : caisses, paquets, provi-

sions, et jusqu'à leur chapelle. Cela ne suffisant pas, ils allaient couler à pic, lorsque les glaces flottantes qui les entouraient, se réunirent, enserrant la petite nacelle. Le danger, quoique momentanément conjuré, n'en restait pas moins réel. Les énormes glaçons, soutenant l'esquif sur l'abîme, pouvaient, à chaque instant, le briser, ou l'emporter à la dérive, en plein océan. Dans l'un et l'autre cas, c'était la mort à brève échéance.

Peu à peu, les ombres du soir les enveloppèrent. Pour prendre un peu de repos pendant cette nuit trrrible, les Pères Durocher et Garin, grelottant de froid, se couchèrent sur une peau de phoque, étendue sur la glace. Ils errèrent ainsi à l'aventure, sans savoir où le courant les entraînait, et sans avoir la possibilité de s'y opposer, en aucune manière.

Ayant fait, à cette heure tragique, le sacrifice de leur vie, ils conservèrent le calme, et s'endormirent sous le regard de Dieu.

O merveille !... Le matin, ils se réveillèrent près du rivage. En toute hâte, ils réj^arèrent leur canot, d'une façon provisoire, le dégagèrent des glaces, et réussirent à atteindre la côte.

Ils étaient sauvés !... Humainement la chose n'était pas explicable... Visible apparaissait la protection du Ciel.

Quand des nouvelles de ce genre arrivaient en France, les phalanges d'adolescents qui peuplaient le noviciat et le scolasticat de la Congrégation, tressaillaient d'un saint enthousiasme.

— ■ Tous voudraient partir, écrivait d'eux Mgr de Mazenod au P. Léonard. Ils \iscnt aux missions les plus pénibles. Le récit de ce que nos Pères ont à souffrir, loin de les effrayer, les anime davantage. Avec quelle joie ils franchiraient les mers !

Dans une lettre au P. Guignes, il exprimait ses propres sentiments à ce sujet :

— Hier, en portant le Saint Sacrement à la procession générale, je m'entretenais, à cœur ouvert, avec notre bien-aimé Seigneur. Je lui parlais avec abandon de nos Missionnaires, si souvent exposés à perdre la vie pour son service... Je suis rentré plus consolé, plus raffermi, plus reconnaissant que jamais... Redoublons de confiance. C'est Dieu même qui nous conduit.

§ 5 La colonisation.

L'évangélisation des sauvages, disséminés sur une si vaste étendue, n'empêchait pas celle des groupements canadiens, le long des rives du Saguenay. La présence des Oblats contribua puissamment à multii^licr ces centres de population, vu la certitude qu'avaient les catholiques de trouver, là, désormais, les secours religieux. Par leur persévérance, les

Pères fondèrent en ces endroits plusieurs paroisses, et posèrent les bases d'un nouveau diocèse.

Ce fut, d'abord, à la baie des Ha !-Ha !, près de l'embouchure de la rivière du même nom, la paroisse de Saint-Alexis ; ensuite, de l'autre côté, celle de Saint -Alphonse de Liguori.

En 1846, commença l'établissement de Notre-Dame du Grand- Brûlé, devenu, plus tard, la paroisse de Notre-Dame de la Terrière, l'une des plus riches de la région. Le P. Honorât en est le créateur. Il fit abattre les arbres de la forêt vierge, tracer et percer les voies de communication, défricher le terrain, bâtir une jolie église et une école. De plus, il installa une scierie mécanique, un moulin pour moudre le blé, et dota la ville naissante de tovit ce qui lui était nécessaire pour vivre et prospérer. A ces améliorations il consacra plus de cent cinquante mille francs.

Dans les premiers temps, les Pères eurent à mettre i^ersonnellement la main à l'ouvrage, ne dédaignant pas d'être, tour à tour, bûcherons, charpentiers, maçons, laboureurs, comme ils étaient prédicateurs et apôtres.

Encouragés par cet exemple, et attirés par des avantages assurés, les colons affluèrent.

— Le nom du bon P. Honorât, écrivait le P. Arnaud, trente ans après, était sur toutes les lèvres et dans le cœur de tous les habitants qui le vénéraient comme un Père, Il n'y avait encore ni lois, ni magistrats... Quand la raison du plus fort tendait à dominer un peu, les faibles recouraient à la protection du Père Supérieur, comme ils l'appelaient. Ses décisions constituaient un jugement sans appel. Sa belle prestance, son air sévère en imposaient, et bientôt tout rentrait dans l'ordre. On le craignait et on l'aimait universellement.

— A moins d'y avoir été employé soi-même, remarque un autre de ses collaborateurs, on ne peut imaginer l'énorme tra%'ail réservé au Missionnaire chargé de veiller à la colonisation. Chaque jour, se présentent des familles, ayant vendu et dépensé tout ce qu'elles possédaient, pour couvrir les frais du voyage. Ces pauvres gens sont donc, là, sans demeure, sans provisions, souvent même sans outils. Il leur faut des semences, et ce n'est qu'après une année de privations et de misères, qu'ils se suffisent. Au Missionnaire d'être leur Providence.

Ce prodige de dévouement, les Pères l'accomplirent non seulement à Saint -Alexis, à Saint-Alphonse et à Notre-Dame de la Terrière ; mais à Chicoutimi, maintenant évêché, et dans beaucoup d'autres postes, tels que Saint-Martin, l'Anse Saint-Jean, le petit Saguenay, Sainte-Marguerite, Tadousac, etc., quoiqu'il n'y eût, alors, aucun chemin frayé, à l'exception de quelques sentiers presque impraticables, sur le versant des montagnes abruptes.

— L'équité veut que l'on reconnaisse le rôle prépondérant des Révérends Pères Oblats dans cette œuvre de colonisation, affirmait l'auteur d'une brochure parue vers cette époque (1).

Dans une lettre, du 3 août 1858, à Mgr de Mazenod, le P. Santoni, alors provincial du Canada, disait de même :

— Tout le monde confesse que le bien opéré par nous au Saguenay est immense.

Plus récemment, M. Claudio Jannet, professeur à l'Institut catholique de Paris, en témoignait encore dans une série d'articles publiés, à son retour d'un voyage en ces contrées, et intitulés : La race jrançaise dans VAmérique du Nord :

— La mémoire du P. Honorât, concluait-il, est restée en bénédiction, comme celle de l'initiateur de la colonisation qui a transformé si heureusement ce pays (2).

(1) Le Saguenay en 1851, in-S», Québec.

(2) Cf. Le Correspondant, du 10 juin 1881.

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