‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existence (volume 2)Chapitre 15 sur 81 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Au Sault-Saint-Louis (Caughnawagha)

Le P. Antoine.

De la puissante et sanguinaire nation des Iroquois, autrefois si redoutée et dominatrice des régions qui entourent le lac Champlain, subsistaient plusieurs milliers de survivants, à deux lieues en amont de Montréal, sur la rive droite du Saint -Laurent, auprès des rapides de Lachinc. A cet endroit, le fleuve, après avoir considérablement écarté ses bords pour former le beau lac Saint-Louis, large de treize à quatorze kilomètres et long d'une vingtaine, se resserre et glisse avec une vitesse vertigineuse. Ce spectacle est des plus impressionnants. De là le nom donné à ce site très agréable : Caughnawagha, dérivé du mot iroquois Kahnaxvake, qui signifie « rapide ». On l'appelait aussi le Sault-Saint-Louis.

Convertis au clu"istianisme depuis plusieurs générations, ces descendants des anciens maîtres de la contrée gardaient, cependant, en partie, les mœurs farouches de leurs ancêtres.

Le premier Oblat que 'obéissance envoya auprès d'eux, devait, dans la suite, comme supérieur de la maison de Montréal et provincial du Canada, acquérir une réputation qui lui attira l'estime et la confiance de tous : laïques et prêtres ; sentiments si universels et si profonds, qu'ils ne s'atténuèrent pas, malgré l'éloignement et la distance. Quand, trentesix ans plus tard, devenu assistant général, il résidait à Paris, très nombreuses étaient les visites qu'il recevait des Canadiens, de passage en France.

Un jour, une grande dame vint d'Amérique, uniquement pour le consulter.

Après une traversée à toute vapeur sur un luxueux paquebot, elle débarque au Havre, et, sans s'arrêter une minute, monte dans l'express pour Paris.

Aussitôt à la gare Saint-Lazare, affairée, impatiente, s'irritant du moindre retard, elle se précipite vers le premier employé qu'elle aperçoit sur le quai, au milieu d'une foule énorme de voyageurs allant et courant dans tous les sens.

— L'adresse du P. Antoine, s'il vous plaît. Je suis partie si promptement que je n'ai pas eu le temps de la prendre. Dites vite, je suis très pressée...

Interloqué, l'employé répond nonchalamment :

— Le P. Antoine ?... connais pas !

■ — Comment ? Vous ne connaissez pas le P. Antoine ?... C'est inadmissible ! Mais qui donc ne connaît pas le P. Antoine !... Au Canada, chacvui le connaît !

— Songez, IMadame, que Paris a trois millions d'habitants. Dans ces conditions, on peut être excusable de ne pas connaître un simple

individu.

— Qu'entends-jc ?... Le P. Antoine un simple individu !... Est-il permis de parler de la sorte !... Oh ! ces Français !... Ne pas connaître le P. Antoine !... Vraiment, je n'aurais jamais cru la chose possible !,.. Et Paris se prétend la Ville-Lumière !... En Amérique, nous sommes plus avancés !... Que ces vieux pays sont donc en retard !...

Petit, sec, nerveux, toujours en mouvement, l'œil encore vif, même quand il était plus que septuagénaire, le P. Antoine gardait un souvenir ineffaçable de ses commencements d'apostolat dans le Nouveau-Monde.

La plupart des histoires qu'il aimait à nous raconter, durant les récréations, à la maison générale de Paris, débutaient presque invariablement par cette phrase sacramentelle :

— Quand j'étais chez les Iroquois !...

C'est que (pour nous servir d'une expression peu académique) il en avait réellement vu « de toutes les couleurs » à Caughnawagha.

D'abord, il avait failli faire naufrage, avant d'arriver.

Devinant, sans doute, le bien que le zélé Missionnaire opérerait parmi ces sauvages, autrefois si féroces et encore si enclins à la colère, le démon essaya de l'ensevelir dans les flots de l'Atlantique.

Lorsque Mgr de Mazenod le croyait déjà à destination, il reçut de lui une lettre du 28 décembre 1850, datée de Plymouth, lui apprenant que, durant trois ou quatre semaines, une série d'ouragans avaient conduit le voyageur « à deux doigts du trépas ».

Dans la nuit du 21 au 22 novembre, la tourmente atteignit son paroxysme. Des vagues, hautes comme des montagnes, déferlaient à chaque instant contre le navire, et le secouaient comme un fétu de paille. L'une d'elles, plus grosse que les autres, en tombant de tout son poids sur le pont, l'entr'ouvrit sur une longueur d'une dizaine de mètres, arracha les canots suspendus à des crampons de fer, et les réduisit en miettes, envahit la cuisine, les cabines et la cale, brisa tous les tonneaux.

AU SAULT-SAINT-LOUIS (cAUGHNAWAGHA)

défonça une autre partie du pont, et entraîna deux matelots qui disparurent, sans qu'il fût possible de leur porter secours.

D'un bond, le P. Antoine s'élança de sa cabine jusque sur le pont supérieur, aux trois quarts démoli, tandis que le navire semblait couler à pic dans l'abîme béant.

Ayant aperçu le capitaine sur la dunette, il lui demanda, en tâchant de dominer les mugissements de la rafale :

Le P. Antoine.

— Y a-t-il encore quelques chances de salut ?

Un geste de désespoir fut la seule réponse.

Tous pensaient que leur dernière heure sonnait.

En ce moment terrible, le jeune P. Antoine, ordonné prêtre depuis quelques mois à peine, ne perdit pas la présence d'esprit. Il parcourut les divers groupes de passagers, tous plongés dans la consternation la plus profonde, les exhorta à la résignation chrétienne, les engagea à faire leur acte de contrition et à offrir à Dieu leur sacrifice ; puis, il leur donna l'absolution.

Pendant un jour et une nuit, on resta ainsi entre la vie et la mort.

Le lendemain, la tempête se calma un peu; le navire, à moitié submergé, se tenait à la surface comme par miracle, mais n'obéissait plus au gouvernail. Et l'on se trouvait presque sans provisions, les vagues ayant tout emporté ou avarié... Douleur plus poignante encore, on manquait absolument d'eau potable ! Qu'allait-on devenir, ainsi dénués, au milieu de l'océan, à deux on trois mille kilomètres de toute terre habitée ?...

Heureusement, la pluie tomba. On se hâta d'en recueillir le plus possible dans des seaux, des plats, des assiettes, des ustensiles de toute sorte. La quantité fut, cependant, tellement insuffisante, que le capitaine décréta de mettre tout son monde à la ration. Il en faisait distribuer à chacun deux verres par jour : juste assez pour ne pas mourir de soif.

Entre temps, les vents contraires repoussaient vers l'Europe le navire désemparé.

Durant un mois entier, ce furent des angoisses de tout genre, et sans cesse renaissantes. On distingua, enfin, les côtes de l'Angleterre, et, le soir du 21 décembre, on abordait à Plymouth.

Tant de souffrances et de périls n'avaient pas découragé le P. Antoine. 11 nen était que plus enflammé de zèle.

— Ah ! qu'il me tarde d'arriver au])rès des Iroquois, écrivait-il à Mgr de Mazenod. Ni les dangers, ni les privations extraordinaires que nous avons subies, n'ont affaibli en rien ce désir ardent que j'ai, depuis si longtemps, de me dévouer, corps et âme, au service de ces malheureux.

Les ouvriers employèrent six semaines d'un travail continu, pour réparer le navire. On repartit, le 15 février 1851 : mais on se vit bientôt rejeté vers les côtes du Portugal, et jusqu'aux Açores. Puis, s'éleva une formidable tempête qui ne dura pas moins de huit jours, et ne s'apaisa, quelques heures, que pour recommencer avec plus de force. Le 23 avril seulement, six mois après son départ de Marseille, le Missionnaire débarquait à New- York.

A propos de ce voyage si mouvementé, le vénéré Fondateur écrivait au P. Casimir Aubert :

— Quelle traversée ont faite ces pauvres enfants î... Quant au P. Antoine, ce n'est ni la vaillance, ni la présence d'esprit qui lui manquent, et moins encore le zèle et la bonne volonté. Il a été admirable !... C'est dommage d'enfouir un pareil sujet dans un village d'affreux sauvages !.,. J'espère qu'on ne l'y laissera pas.

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§ 2 Chez les Jroquois.

Durant la première moitié du xix^ siècle, plusieurs prêtres séculiers s'étaient succédé auprès d'eux, pour leur procurer les secours spirituels. Le dernier, M. Marcoux, leur pasteur très dévoué pendant plus de trente ans, sentant ses forces décliner, désirait voir, avant de mourir, sa mission confiée aux Oblats. Les Iroquois ne le souhaitaient pas moins, et ils adressèrent une curieuse supplique à Mgr de Mazenod, pour obtenir que l'un de ses Religieux devînt leur père.

Dès qu'ils surent que leur demande était agréée, ils ne se possédèrent plus de joie. A l'arrivée du P. Antoine, l'allégresse fut à son comble. Tout l'hiver, ils avaient prié pour lui. Ayant appris le danger couru, pendant le voyage sur l'océan, par celui qu'ils appelaient de leurs vœux, ils ne se lassaient pas de le contempler.

Dans leur impatience, une soixantaine étaient allés à sa rencontre, en canots, jusqu'à Montréal. Un cortège triomphal s'organisa à travers le fleuve.

Au débarcadère, la colonie entière attendait. Ce furent, de toutes parts, de grands saluts, de profondes révérences, d'énergiques serrements de mains. Plusieurs de ces sauvages savaient quelques mots de français, et leur visage exprimait combien ils étaient fiers de faire parade de leur science. Le P. Antoine ne savait encore que quelques mots d'iroquois, A défaut de paroles, les gestes traduisaient sa pensée. On se comprit, et chacun fut content de cette première entrevue.

Ces sentiments persévérèrent. Quatre mois après, le P. Antoine écrivait aux scolastiques de Marseille, le 10 septembre 1851 :

— Je suis loin de me déplaire au Sault-Saint-Louis. Le pays est magnifique. Le majestueux fleuve Saint-Laurent passe sous nos fenêtres. Nous habitons une vaste et belle maison bâtie sous le règne de Louis XIV. On ne saurait trouver de position plus ra\àssante. Le R. P. Tempier qui vient d'achever la visite canonique du Canada, vous en parlera longuement. Mettez-le sur cet article, et vous verrez. Il ne tarit pas. Il veut que, dans quelques années, nous ayons, là, une Communauté nombreuse, et même un noviciat. Si ce dessein se réalise, comme les sauvages seront contents ! Ils aiment beaucoup les Oblats. Pour quelle raison ? Malgré votre incontestable perspicacité, je gage que vous ne la devineriez pas. C'est que les Oblats sont des Robes noires portant sur leur poitrine la croix, comme leur petit Père. C'est ainsi qu'ils m'appellent affectueusement : le petit Père, Kenni Kaniseraah ! Quel mot harmonieux.

n'est-ce pas ? Vous le voyez, j'ai du suecès, car tout nouveau, tout beau ! Ils sont fous de moi... sans aucun mérite de ma part. Quoi qu'il en soit, je vous assure que le R. P. Tempier ne se fût pas présenté sans danger siu* leur territoire, s'il leur avait repris leur i^etit Père. Sans autre forme de procès, ils lui auraient fait faire le plongeon dans le Saint-Laurent. Voilà mes admirateurs... Doux agneaux !...

Un instant, en effet, on avait pensé à renvoyer à plus tard l'installation du P. Antoine, au Sault-Saint-Louis. A cette nouvelle, grand émoi parmi les sauvages. Caughnawagha est en révolution. Ambassades sur ambassades sont envoyées à l'évêché, et au Visiteur des Oblats, représentant du Supérieur général. Jamais, dans la ville épiscopale, on ne vit autant d'Iroquois. Et il ne leur suffisait pas d'y paraître : ils criaient, discutaient, gesticulaient, demandant à l'autorité diocésaine et au P. Tempier les motifs de ce retard offensant, inexplicable, inadmissible. Aucune raison ne pouvait les convaincre.

— Rien ne presse, leur disait -on, puisque M. Marcoux non seulement vit encore, mais jouit de la santé. Pendant tant d'années, il vous a évangélisés ; il parle si bien votre langue !... Quand il sera malade, le P. Antoine viendra l'aider ; puis, il le remplacera complètement, quand Dieu le retirera de ce monde.

— Non, non ! nous voulons le petit Père, dès maintenant.

— Mais songez donc que M. Marcoux a toujours été si dévoué pour vous. Il vous a bâti une belle et grande église en pierre ; il vous a procuré pour elle de riches cadeaux, de la part de personnages influents, même du Pape... Et, après tant de preuves d'attachement, vous auriez le triste courage de solliciter son départ ?...

Les considérations élevées du prélat, comme les arguments plus ]jratiques du P. Tempier, n'avaient aucune prise sur ces caractères indomptés. Ils n'y répondaient que par des plaintes, des murmures, des prières, des supplications véhémentes, des menaces même, car la patience, pas plus que la reconnaissance, n'était leur vertu dominante. Les nombreux services que leur avait rendus, pendant tant d'années, M. Marcoux, n'entraient plus, pour eux. en ligne de compte. A tout jîrix, il leur fallait le P. Antoine.

— C'est boa ! iiiiirent-ils par dire, eu grommelant. Puisque c'est à la mort seulement de M. Marcoux que nous pourrons avoir le petit Père, nous savons maintenant ce qu'il faut faire, pour l'avoir au plus tôt... Le Saint-Laurent est large et profond... Le Saint-Laurent est l'ami des Iroquois !...

Terribles paroissiens que ceux-là !...

Pour éviter un malheur et un crime, il fallut bien céder.

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