‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existence (volume 2)Chapitre 16 sur 81 · AU SAULT-SAINT-LOUIS (CAUCIINAWACIIIA · texte numérisé non relu

AU SAULT-SAINT-LOUIS (CAUCIINAWACIIIA

On installa donc k- P. Antoine, le 10 juillet 1851, tout en laissant M. Marcoux au Sault-Saint-Louis, pour qu'il y terminât ])aisil)l( ment ses jours, au milieu de ses fils ingrats.

— A présent qu'ils me tiennent, écrivait le P. Antoine, tout i-st calme... tout va bien. Mais je ne sais vraiment ce qui serait arrivé, si on avait persisté dans le refus... Ils s'en prenaient à tout le monde !... Voilà comment sont les sauvages ! De grands enfants, parfois peu commodes, et souvent fort difficiles à conduire. Néanmoins, je les affectionne beaucoup. Si la plupart sont capricieux, et quelques-uns même méchants, il en est aussi de moins répréhensibles.

La paix se conclut, à la suite d'une IMesse que le P. Tempicr célébra en grande pompe dans l'église des sauvages, et durant laquelle ils chantèrent tutta voce, en leur idiome, les plus beaux cantiques de leur recueil.

Cette année, la procession de la Fête-Dieu et celle de l'Assomption furent magnifiques. Tous les sauvages y assistaient, revêtus de leurs costumes les plus éclatants. Ils se disputaient l'honneur de ])orter sur leurs robustes épaules la statue de la Sainte Vierge.

— Rien de plus beau et de plus touchant, écrivait, à ce propos, le P. Antoine à ses confrères du scolasticat. Les petits Iroquois étaient habillés en Anges. Les chérubins du ciel ont dû être jaloux... Eh bien ! voyons ! A présent, quel est celui d'entre vous qui va venir apprendre leur langue avec moi ?... Pensez-y !... J'en attends plusieurs...

De son côté, le P. Baudrand écrivait, le 17 juin 1851 :

— Le P. Antoine plaît extrêmement à tout le monde : aux sauvages et à leur ancien curé. Il faut avouer que c'est un charmant petit Père et un excellent Reliçrieux.

Après un an entier passé au Sault-Saint-Louis. le P. Antoine en fut momentanément retiré, par délicatesse envers M. Marcoux, et ne s'y montra qu'à de longs intervalles. Pendant deux ou trois ans, il prit part aux missions données par ses confrères dans les diocèses de Montréal et de Québec. Il prêcha aussi avec succès de nombreuses retraites dans les séminaires, les collèges et les couvents du Canada.

Cela souriait tout juste aux Iroquois, qui, regrettant leur Kenni Kaniseraah, multipliaient les démarches, pour le ravoir. Une lettre du P. Baudrand, en date du 27 février 1853, nous met au courant de quelquesunes de leurs manœuvres :

— Les sauvages sont endiablés contre ce bon M. Marcoux... et quelques-uns, au point de choir dans l'hérésie, le schisme et l'apostasie... Un des leurs a été consacré ministre d'une des sectes les plus bizarres, et se fait passer pour Louis XVIL pontife et roi... Il \ient, de temps en

temps, prêcher... C'est à rendre fou celui qui serait doué du meilleur cerveau... Je plains le P. Antoine, s'il doit retourner dans cette caverne de fauves... Dernièrement, ces forcenés se sont battus dans l'église, pour empêcher une sauvagesse de se marier à un canadien...

A la suite de ces graves événements, Mgr Larocque, coadjuteur de l'évêque de Montréal, se transporta à Caughnawagha, pour une enquête. H fut très mal reçu, et même violemment insulté. Les clameurs, les vociférations, les menaces atteignirent un tel excès, qu'il dut s'esquiver au plus vite, sans avoir pu même obtenir d'être seulement écouté.

Provincial du Canada, le P. Santoni crut devoir en avertir Mgr de Mazenod. Deux mois après, la tranquillité ne revenant pas, il lui écri\'it encore, le 2 avril 1853 :

■ — Tout le village du Sault-Saint-Louis est en pleine insurrection contre le pauvre M. Marcoux, qui est tombé malade du train qu'on lui a fait. Les sauvages sont toujours sauvages, et, si je ne savais que l'épreuve engendre le mérite, je serais presque tenté de plaindre le sort du P. Antoine, destiné à remplacer M. Marcoux. Les sauvages voudraient que ce remplacement eût lieu immédiatement ; mais je crois qu'il y aurait des inconvénients sérieux à obtempérer aux demandes déraisonnables de ces irascibles Iroquois. Je ne sais encore comment la chose se dénouera.

Une autre lettre du P. Santoni, écrite au mois de juillet 1853, nous indique la conclusion de l'affaire :

— Le P. Antoine est retourné à son poste, où il est réclamé, à grands cris, par M. Marcoux, non moins que par les Iroquois. Ces pauvres sauvages sont tous détraqués, depuis quelque temps, et en révolte ouverte contre leur ancien pasteur.

Au mois de mai 1855, M. Marcoux rendait son âme à Dieu. L'ingratitude de ceux au bonheur desquels il se dépensa ; les déboires, les amertumes, les peines de tout genre dont ils abreuvèrent ses dernières années, contribuèrent, sans aucun doute, à abréger ses jours. Les Iroquois étaient de cette race de sauvages qui n'apprécient guère ce que l'on fait pour eux, et oublient vite les services reçus. De leur part, la Congrégation pouvait s'attendre à un pareil traitement. Elle se chargea, néanmoins, de cette mission ardue.

Le 15 juin 1855, le P. Antoine fut donc installé officiellement successeur de ^I. Marcoux. Cérémonie très solennelle. Revêtus de leurs plus beaux habits, les Iroquois témoignaient d'une jubilation extraordinaire. De bon cœur, le héros de cette fête dut se prêter à toutes leurs fantaisies liturgiques.

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Suivis de la nation entière, les sept grands chefs vinrent, avec un dais, le chercher, pour le mener pompeusement de sa maison à l'église splendidement ornée de tentures, de feuillage et de fleurs. Le cortège se déroula, au son joyeux du carillon des cloches sonnées à toute volée, au roulement des tambours, au grincement des tambourins, dominés par les sifflements des fifres, l'éclat des trompettes, les décharges de mousqueterie, et le grondement du canon qui unissait sa voix puissante à celles de toute cette population en délire. Au milieu de ce vacarme assourdissant, un chœur de sauvages et sauvagesses hurlaient, à gorge déployée, les litanies des saints.

Entré à l'église, le Père adressa à ses ouailles une allocution écoutée dans un religieux silence et avec les marques les plus évidentes de la plus complète satisfaction. Puis, la messe fut chantée, les Iroquois exécutant, dans leur propre idiome, le Kyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus et VAgnus Dei.

En racontant cette intronisation à Mgr de Mazenod, le P. Antoine disait :

— Pour le moment, tout va bien ; les choses ont pris une bonne tournure ; mais, quant à l'avenir, qui peut savoir ?.., videbimus infru !

— Ces sauvages, écrivait, de son côté, le P. Santoni, sont de vrais enfants, de grands enfants ; mais des enfants terribles.

Un an après, les tristes pressentiments du P. Antoine ne s'étaient pas réalisés encore. Il le mandait à Mgr de Mazenod, le 15 juin 1856 :

— Mes chers sauvages me paraissent bien attachés. Les grands chefs sont très soumis, et acceptent volontiers les conseils que je leur donne. Combien de temps durera cette belle harmonie ? Dieu le sait. Je n'épargnerai rien, pour qu'elle persévère le plus longtemps possible.

Depuis quelque temps, le P. Burtin, originaire du diocèse de Metz, aidait le P. Antoine. On lui adjoignit également un scolastique et un Frère convers, le Fr. Basile.

Très touchés de la piété de celui-ci, les Iroquois disaient de lui :

— Il est dévot comme une Robe noire !

Ces bonnes dispositions des sauvages se maintinrent. A la fin de 1858, le P. Antoine écrivait à Mgr de Mazenod :

■ — Au Sault-Saint-Louis, tout va bien. Les Quarante-Heures ont été célébrées ici avec une rare édification. Nos sauvages se sont approchés, en foule, du tribunal de la Pénitence, et plus de trois cents ont communié.

Le rapport officiel envoyé par le provincial du Canada au Supérieur Général, constatait la même tranquillité :

— Jusqu'ici, y était-il dit, le P. Antoine n'éprouve aucune des tracasseries qui affligèrent si vivement son prédécesseur.

Durant les années suivantes, il en fut ainsi. Par son tact et sa fermeté, le P. Antoine se rendait de plus en plus maître de la situation. Il sut conserver l'affection de ses ombrageux paroissiens, tout en accomplissant rigoureusement son devoir, et en ne leur ménageant ni les avertissements, ni, au besoin, les réprimandes. H ne laissait aucun scandale impuni.

— Dans ces difficiles conjonctures, affirmait de lui, plus tard, le P. Bvirtin, je l'ai \u s'acquitter de ses fonctions si délicates avec une prudence, imc vigueur et une activité surprenantes, que j'ai toujours admirées.

Même quand il dut se montrer intransigeant sur certains points, les sauvages n'essayèrent jamais de le peiner, ou de lui résister. On eut lieu, au contraire, d'être fort étonné de leur obéissance et de leur respect.

Un jour, en traversant la petite ville de Lachine, située en face de Cauglinawagha. sur la rive opposée du Saint-Laurent, le P. Antoine aperçut j)lusieurs de ses sauvages, qui, oublieux de leur serment de tempérance, étaient assis par terre, autour d'une bouteille de whisky, se préparant à savourer le délicieux nectar. En quelques pas rapides, le P. Antoine fond sur eux,, s'empare de la bouteille, et, avant que les buveurs aient eu le temps de revenir de leur surprise, en verse tout le contenu sur le sol.

Irrités, ils se lèvent, d'un bond, pour châtier l'insolent : mais, à la vue du P. Antoine, ils baissent la tête, et le laissent continuer son chemin, sans oser articuler la moindre plainte.

— C'est le Kenni Kaniseraah, se disent-ils entre eux. Nous voilà frais !... Gare à nous, quand nous rentrerons au village ! Il nous imposera une pénitence publique, et nous signalera aux yeux de tous, comme ayant manqué à nos engagements !

Telle était, d'ailleurs, la règle établie au Sault-Saint-Louis. Quand les chefs, chargés de veiller à l'observance des lois de la tempérance, découvraient une bouteille de liqueur alcoolique, ils s'en saisissaient et l'apportaient au P. Antoine, qui allait ostensiblement répandre dans les eaux du fleuve le liquide prohibé. Les délinquants étaient ensuite punis selon la gravité de leur faute.

Pas plus que les sauvages, les sauvagesses n'étaient à l'abri de ses justes sévérités.

Sept jeunes filles, ou jeunes femmes, s'avisèrent de parcourir, la nuit, les reus en chantant et criant, malgré les défenses réitérées du pasteur à ce sujet. Les paroles étant restées inutiles, le P. Antoine, pour couper court à ce désordre, appela, de Montréal, un des principaux officiers de

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police, dans le but de les appréhender et de les jeter en prison. Deux d'entre elles réussirent à s'échapper. Comme les agents ne cessaient de les poursuivre, elles vinrent, en pleurant, supplier le P. Antoine d'interposer sa médiation. II y consentit, mais à la condition qu'elles prononceraient une amende honorable, et que, à titre de pénitence publique, elles demeureraient, pendant un certain temps, devant la porte de l'église, dans une humble posture, durant les offices. La sentence fut ponctuellement exécutée.

Un autre danger était celui des danses, pour lesquelles les sauvages avaient une très grande inclination. Le P. Antoine réussit à les extirper, même à l'occasion des noces. Si une violation se produisait, les coupables étaient exclus de l'église, et le Missionnaire refusait de mettre les pieds dans leur maison, jusqu'à pleine et entière réparation du scandale. Aussi les manquements devinrent de plus en plus rares.

Deux associations pieuses furent instituées, et il en résulta un très grand bien. L'une, celle de la tempérance, ou de Saint-Jean-Baptiste, pour les hommes et les jeunes gens ; l'autre, celle de la Sainte-Famille, pour les femmes. Chacune avait ses dignitaires, appelés chefs, ou chef esses, suivant le cas. Les fonctions de celles-ci consistaient à veiller spécialement sur les jeunes filles. Conscientes de leur responsabilité, elles s'acquittaient de leur rôle avec une scrupuleuse attention. Parfois, elles avaient la main plutôt lourde. Personne ne songeait à s'en plaindre, pas même les étourdies, que nul n'eût osé soutenir dans leurs récriminations.

L'exclusion de l'église était pour les Iroquois une peine fort sensible, car ils se plaisaient extrêmement à l'assistance aux offices, que l'on célébrait, en général, avec un grand apparat, et durant lesquels ils chantaient tous, avec entrain, car ils aimaient aussi passionnément la musique que les cérémonies du culte. La plupart venaient à l'église, non seulement les dimanches et fêtes, mais, chaque jour, matin et soir, pour les prières récitées en commun, à haute voix.

Leur religion n'était pas uniquement extérieure. Très peu ne se confessaient pas à Pâques. Beaucoup communiaient aux principales fêtes, et même les simples dimanches.

Ainsi ces sauvages, autrefois si farouches, et récemment encore si intraitables, progressaient dans la vie chrétienne, grâce à l'ascendant du prêtre et à l'efficacité des sacrements.

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