CHAPITRE 1er
Situation politique et religieuse du Nord-Ouest Américain à l'arrivée des Oblats
ha Compagnie Je la baie J'NuJson.
Très au delà de l'Ontario, une région immense, se prolongeant à l'ouest jusqu'aux Montagnes Rocheuses, s'avance au nord vers l'Océan Glacial arctique. D'une superficie comprenant sept à huit fois celle de la France, elle est parsemée d'une multitude de lacs, dont quelques-uns, par leurs dimensions, ressemblent à des mers intérieures. La surface du lac Athabaska, par exemple, vaut vingt fois celle du lac de Genève ; celle du lac Winnipeg, quarante-trois fois. Le grand lac des Esclaves, long de cinq cent cinquante kilomètres (distance supérieure à celle de Marseille à Dijon) et large d'une centaine, est ])his vaste encore. Quoique sa surface dépasse quarante-cinq fois celle du plus beau lac de la Suisse, elle est, pourtant, inférieure à celle du grand lac des Ours.
Non moins extraordinaires sont les rivières et les fleuves.
Dans la partie méridionale, notons la Saskatchewan. Composée de deux ))ranches également importantes, qui se rejoignent un peu en aval de Prince-Albert, elle se jette dans le lac Winnipeg, après un parcours de deux mille kilomètres (1). Déversoir de ce même lac, dont elle porte les eaux dans la baie d'IIudson, la rivière Nelson paraît la eonti-
(1) Il serait plus correct d'écrire Siskatchewan, abréviation des mots dont se servaient les Cris, premiers habitants de ces contrées : Kisi.shd-lc.'icican (rivière au cours rapide). Mais l'autre orthographe a définitivement prévalu, l'usage ayant, en ce cas, comme en beaucouj) d'autres, voilé l'origine élymologiquc. La branche septentrionale de la Saskatclicwan s'appelle aussi rivière Uu l'as, ainsi que la nomma, en souvenir de sa mère, Marie-Anne de Tlsic du Pas, le chevalier de La Vérendrye, qui la découvrit, en 1748.
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nuation de la Saskatchewan, dont le cours total compterait, dans cette hypothèse, deux mille sept cents kilomètres.
Au sud, la rivière Rouge, venant des hauts plateaux des États-Unis, débouche, après une course de liuit cents kilomètres, dans le lac Winnipeg.
De l'ouest à l'est, coule, pendant seize cents kilomètres, la rivière Churchill, ou Missinippi, constituée, en majeure partie, par une série presque ininterrompue de lacs. Un de ses affluents de gauche l'enrichit des eaux du lac Caribou, ou des Rennes, très considérable aussi.
Plus au nord, la rivière Athabaska, dont la source n'est pas éloignée de celle de la Saskatchewan, passe entre le lac La Biche et le petit lac des Esclaves, dont elle reçoit l'émissaire, et se dirige vers le lac Athabaska, qu'elle atteint après un parcours de douze cents kilomètres. On la regarde comme la branche méridionale du Mackenzie.
La branche septentrionale de celui-ci est la rixière La Paix, Peace River, parfois large de trois à quatre kilomètres, et longue de dix-sept cents. Après avoir marié ses eaux à celles de l'Athabaska, au delà du lac du même nom, elle s'appelle, durant plus de quatre cents kilomètres, rivière des Escla^'es, Slave River.
Vrai roi des fleuves du Nord-Ouest Américain, et l'un des plus importants du monde, le Mackenzie, formé de ces deux puissantes branches, sort du grand lac des Esclaves, et roule majestueusement, vers l'Océan Glacial arctique, ses eaux grossies de celles de la rivière aux Liards, à elle seule plus considérable que le Rhône. Dans son ensemble, il se développe sur une longueur de plus de (piatre mille kilomètres, et détermine, par les divers bras de son estuaire, une foule d'îles, sur lesquelles s'attroupent les morses et les phoques, tandis que. non loin du ri\age, en été, s'ébattent les baleines et les cachalots.
Innombrables, les rivières et lacs de l'immense Nord-Ouest le dotent d'un gigantesque réseau naturel de communication, de sorte qu'on peut le parcourir en tous sens, à travers d'énormes distances, toujours par la voie fluviale, à condition, cependant, de se condamner à des portages multiples. Si l'on rencontre, parfois, en effet, des fleuves larges de sept à huit kilomètres, à la pente presque insensible, on trouve aussi des rivières d'une effrayante déclivité. Leurs flots courroucés chevauchent, alors, les uns sur les autres, et se précipitent, avec la rapidité de la flèche, entre leurs ri\es resserrées, ou sur les gros blocs de rochers i\\\\ encombrent leur lit.
Non seulement ces fleuves, rivières et lacs constituent, en toute saison, malgré l'amoncellement des obstacles, de grandes artères de communication, mais c'étaient, il y a une soixantaine d'années, les seules routes praticables, car, sur les trois quarts du pays, croissaient d'impénétrables forêts coupées de marais mouvants.
Extrêmement rigoureux est le climat.
Au lac Athabaska, le thermomètre descend à quarante degrés centigrades au-dessous de zéro, et, quelquefois, à quarante-cinq ; près du grand lac des Ours, à quarante-huit, cinquante et cinquante-six ; sur les rives de l'Océan Arctique, à plus de soixante. On se demande comment des êtres humains peuvent vi\rc dans un tel milieu.
Vers la mi-septembre-, il neige déjà dans les environs d'Athabaska, et le lac se couvre de glace, dejouis la première semaine de novembre jusqu'à la fin de mai. ou au commencement de juin.
Sur le grand lac des Esclaves, la glace apparaît vers le mois d'octobre, et ne fond que vers le 15 juin ; mais la navigation n'y est pas sûre, avant le mois de juillet, à cause des lourds glaçons qui demeurent à sa surface, et que le vent pousse dans toutes les directions. En plein été, on y rencontre encore des banquises errantes.
Quant au grand lac des Ours, il est pris par les glaces pendant près de onze mois, ou mieux, il en est embarrassé presque constamment, car. si la débâcle survient à la mi-juillet, elle se prolonge jusqu'en août, et n'est pas terminée, lorsque se forment les nouvelles glaces d'automne.
On se tromperait, toutefois, en jugeant stérile et pauvre ce pays qu'un blanc linceul de neige couvre si longtemps, chaque année. Une plaine d'une étonnante fertilité s'étend, à perte de vue, depuis le bassin de la rivière Rouge, jusqu'aux Montagnes Rocheuses, sur plus de seize cents kilomètres de long et huit à neuf cents de large. Cette zone renferme près de cent millions d'hectares d'excellentes terres : océan de verdure allant de tous côtés jusqu'à l'horizon, et au-dessus duquel s'élèvent, comme des îles, quelques rares bouquets d'arbres.
Même les ]:)arties plus septentrionales ne sont pas réfractaires à la culture, comme- l'ont démontré des expériences subséquentes, dues en grande partie aux Oblats. Depuis longtemps, on y avait deviné une source inéimisable de richesses, dans la multitude- d'animaux à fourrures ([ui y pullulent : martres, loutres, civettes, lynx, castors, ours noirs, jaunes, gris et blancs, rats musqués, blaireaux, hermines, renards de toutes couleurs, etc. La i)eau de- epu-lepies-uns ek- ceux-ci monte à des prix fabuleux. On la vend facilement jusqu'à mille francs, en Europe.
Pour le ceniimeree très rénumérateur des pelleteries se fe)rmèrent des Compagnies diverses. Par une- e-harte de 1670, Charles II, roi d'Angleterre, en concéda le monopole- exclusif à l'une d'elles, dont le prince Rupert, son cousin, était l'un des principaux actionnaires. Il l'établit en corps politique, sous le nom de Compagnie de la Baie d'Hudson.
Si élastiepies étaient les termes de la charte royale-, ejue- cette Compa-
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gnie prétendit ensuite avoir non seulement le monopole commercial, mais aussi la propriété absolue de l'immense territoire s'étendant, depuis les rivages de la baie d'Hudson, jusqu'aux sources lointaines des fleuves et rivières innombrables qui y déversent leurs eaux. Elle l'administrait en pleine souveraineté, et maintint cette prétention jusqu'en 1870. Après deux siècles de jouissance, elle vendit, alors, ses droits seigneuriaux au Gouvernement du Canada, pour la somme coquette de trente-sept millions et demi de francs, plus la concession d'un vingtième des terres situées dans la zone fertile (1).
Au temps de la domination française, cependant, des marchands de Québec et de Montréal avaient formé, de leur côté, pour le commerce des pelleteries, une Société qui, après diverses vicissitudes, prit le nom de Compagnie du Nord-Ouest. Ses employés s'avancèrent jusqu'aux Montagnes Rocheuses. Ils créèrent des postes sur la Saskatchewan, sur les fleuves Nelson et Churchill, et parvinrent même jusqu'au voisinage de l'Athabaska (2).
Ces deux Compagnies rivales subsistèrent, même après l'annexion du Canada à la Grande-Bretagne. Elles avaient chacune plusieurs milliers d'agents de diverses catégories : commis traiteurs, comptables, interprètes, pilotes, rameurs pour les canots, etc.
Egalement riches et puissantes, elles se firent une concurrence qui, plus d'une fois, amena des rixes sanglantes et de véritables batailles rangées. Leurs hommes cherchaient à s'arracher, les uns aux autres, les pelleteries apportées par les sauvages. Ils se jorécipitaient sur elles, et se les disputaient, sous les yeux des chasseurs, qui attendaient, impassibles, le dénouement du combat.
Les ballots de fourrures restaient aux mains des vainqueurs, qui s'empressaient de charger sur leur dos les précieux colis, et de se diriger vers leurs postes respectifs, tandis que les Indiens marchaient derrière eux, comme des gentlemen, faisant porter leurs bagages par des serviteurs.
Cet état de guerre continua jusqu'en 1821.
Sous l'influence de sir .John Franklin, affligé de ces querelles toujours
(1) Cf. B. Willson, The Great Company, in-S", Toronto, 1899. G. Bryce, Hislorij of thc Iliidaoïvs Bny Company, in-S", Toronto, 1900.
(2) Cf. Masson. Les Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest. Récits de voyage et rapports inédits, 2 in-8o, Québec, 1889-1890. Bancroft, Works on tfie Western liulj oj North America (Pacific States) from Alaska to Mexico. 39 in-8o, San Francisco, 188.S- 1890. t. XXVII. ch. XVIII. The North-Wesi Company, p. 551-585. Il dit qu'on rap])elait aussi The Xorth-West Company of Montréal, ou encore Canada Compa)iy, pour la distinguer de la Compagnie de la Baie d'Hudson, plus anglaise.
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renaissantes, les deux Compagnies qui, jusqu'à cette époque, avaient tâché de se nuire réciproquement le plus possible, se fondirent, alors, en une seule, sous la raison commerciale d'Honorable Compagnie de la Baie d'Hudson. La plus jeune des deux perdait dans cette transaction son nom spécial, mais elle conservait ses membres et garantissait ses intérêts (1).
A partir de ce moment, la Compagnie de la Baie d'Hudson, reconstituée sur une base plus large et plus solide, divisa les vastes teriitoires du Nord-Ouest, en quatre départements, comprenant trente-trois districts et cent cinqviante-deux postes, ou forts.
Séparés par des distances de cent à deux cents kilomètres et même davantage, ces postes s'échelonnaient le long des grands cours d'eau, principales artères de communication. On les trouvait aussi aux confluents des rivières et à leurs embouchures, comme sur les lacs les plus importants.
A des époques déterminées, les sauvages y venaient de très loin, pour y échanger les fourrures des animaux tués à la chasse, contre ce dont ils avaient besoin : provisions, vêtements, tabac, poudre, couvertures de laine, fichus coloriés, etc. Aucune monnaie métallique, ou fiduciaire, n'ayant cours dans le Nord-Ouest, tout s'y payait en nature.
Ces pelleteries étaient ensuite centralisées aux factoreries, ou entrepôts généraux, d'York et de Moose, situées sur les rives de la baie d'Hudson. De là. on les expédiait en Angleterre.
Quoique désignés sous le nom de « forts », les postes, comptoirs et factoreries n'avaient ni remparts, ni fossés, ni rien de l'aspect belliqueux présenté par de vraies citadelles. Seule une enceinte de pieux, hauts de cinq à six mètres, et pressés les uns contre les autres, les entourait. Cette palissade paraissait suffisante, pour les mettre à l'abri d'une siu-prise, dans le cas, peu probable, où les naturels auraient eu l'intention de s'emparer, par la violence, des objets accumulés dans les magasins.
A l'intérieur de cette enceinte protectrice, s'élevaient trois ou quatre maisons, ordinairement en bois. L'une servait d'habitation pour les employés, et les autres, d'entrepôts, soit pour les fourrures, soit pour les marchandises destinées aux échanges.
Deux fois Tan. ces solitudes s'animaient, à l'arrivée des sauvages. Au mois de septembre, avant les grandes chasses, ils s'y rendaient pour se munir de ce qui était nécessaire à lem-s longues expéditions à travers la forêt : et, en mai, après le dégel, ils revenaient pour apporter leurs
(1) Cf. BaiKToft. Op. cit., t. XXVIII, ch. xiv, Union nf tlie \nrifi-]ycsl and the Hudson's buy Conijniny, and the subséquent charters, p. 20(;-3l(i ; 460-.>07.