L ILE-A-LA-CROSSE
les courses apostoliques vers les sauvages des régions lointaines, à travers les champs de neige illimités.
Afin d'éviter à son compagnon malade les fatigues du jeûne, il célébrait la grand'mcsse, le dimanche. M. Laflèche, tout en boitant, servait à l'autel, entre temps, occupait le lutrin, et cumulait même, dans cette unique salle transformée en chapelle, les fonctions si honorables de chantre et de cuisinier. Il lui arrivait, parfois, d'être à côté de la marmite, quand il répondait : Et cum spiritu tuo au Dominus vobiscum. Plus d'un eût ri, à ce spectacle ; mais les sauvages qui assistaient au Saint Sacrifice, ne bronchaient pas. La chose leur paraissait si naturelle. Le contraire plutôt les eût étonnés.
Ce n'était pas assez pour les Missionnaires d'avoir bâti eux-mêmes leur maison : il leur fallait pourvoir à leur propre subsistance.
Dans les alentours, ils essayèrent de créer un petit jardin potager. Ils défrichèrent le sol et y plantèrent des pommes de terre, espérant que la récolte future les dédommagerait de l'absence totale de pain, dont la privation n'était pas la moindre de leurs souffrances. La farine coûtant, dans ces contrées inhospitalières, une somme exorbitante, ils la conservaient précieusement pour les hosties.
Mais les pommes de terre ne suffiraient pas. A l'exeiîiplc des sauvages, ils demandèrent donc au lac un supplément pour la nourriture quotidienne. Heureusement les nombreux poissons qui s'ébattent dans ses eaux, avaient le bon esprit de se laisser assez facilement capturer.
En hiver, cependant, l'opération n'allait pas sans difficulté. On commençait par creuser de larges trous dans l'épaisse couche de glace qui le recouvrait entièrement, comme d'une voûte très solide. A travers ces ouvertures, on lançait, le soir, des filets ; puis, chaque matin, par des froids de trente-cinq à quarante degrés et plus encore, on les retirait, povir s'emparer des poissons qui avaient eu la gentillesse de s'y accrocher.
— Telle est ici notre manière de vivre, écrivait le P. Taché à l'un de ses confrères. On pâtit bien un peu, au début ; mais l'habitude adoucit ce tourment.
Grâce à la générosité d'une sainte âme, il leur fut possible, l'année suivante, d'acheter une vache, mais si émaciée, si efflanquée, qu'on l'eût prise incontestablement pour la descendante, en ligne directe, de l'une des sept vaches maigres que Pharaon aperçut dans son rêve.
— N'importe, écrivait le P. Taché. Telle qu'elle est, elle fut la bienvenue. Elle nous donne quelques bols de lait, et nous fournit vm peu de beurre pour effleurer la surface de nos galettes de patates.... Maintenant, nous voilà riches !... Nous n'avons pas d'argent, je le confesse ;
178 DANS LE XORD-OUEST AMÉRICAIX
mais qu'en ferions-nous ? Il n'a pas cours dans le pays,.. Nous avons mieux que cela : nous possédons la paix, le contentement, la suprême consolation de nous dévouer pour Dieu et pour les âmes délaissées. Aussi notre cœur, comme celui de saint Paul, surabonde de joie dans nos tribulations. N'est-ce pas. là, le vrai bonheur sur la terre ? Que faut-il de plus pour satisfaire les plus ambitieux ?...
A la nouvelle de tant de souffrances si vaillamment supportées, Mgr de Mazenod ne pouvait contenir son émotion. Il écrivait à Mgr Guigues, provincial du Canada :
- — Ne négligez pas ce camp avancé de notre Congrégation, et ces membres de notre famille religieuse qui lui font tant d'honneur, dans ces missions reculées. Ils sont l'objet de ma sollicitude journalière. Leurs besoins sont si grands !... C'est un devoir pour nous tous de nous oublier nous-mêmes, pour les aider.
Les secours envoyés de France permirent, en effet, aux Missionnaires de construire, un peu après, une seconde maison pour leur habitation personnelle. La première fut, alors, complètement transformée en chapelle, et affectée exclusivement aux exercices du culte divin.
§ ^ Premiers résultats.
Malgré leurs vices nombreux et leur excessive grossièreté, les Montagnais et les Cris se montrèrent, plus que les Sauteux. disposés à entendre la parole évangélique.
Chaque jour, pendant quils résidaient auprès du fort, ils assistaient au catéchisme. Peu à peu les vérités du salut entrèrent dans ces esprits jusque-là plongés dans la matière. Le chant des cantiques leur plaisait beaucoup. C'était un moyen puissant de continuer l'enseignement oral, et de le graver dans la mémoire, d'une façon durable.
Les pensées salutaires du jugement et des sanctions éternelles qui le suivent, produisaient sur leur âme une impression profonde. Insensiblement, elles corrigeaient leurs habitudes mauvaises. Plus tard, ces hommes s'attacheront sincèrement à la religion, et se conformeront à toutes les obligations qu'elle impose.
Mais plusieurs années s'écouleront, avant que le P. Taché puisse écrire :
— Qu'il est beau le spectacle offert aujourd'hui par les forêts avoisinantes ! Sillonnées en tous sens par leurs habitants, naguère sauvages barbares, et maintenant pour la plupart clirétiens fervents, elles les voient