‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existence (volume 2)Chapitre 37 sur 81 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Dans le centre de l'Alberta.

Au lac La Biche.

La province actuelle de l'Alberta, prise sur les territoires du Nord- Ouest, mesure plus de quatorze cents kilomètres de longueur du nord au sud, et six cent cinquante de largeur, en moyenne, de l'est à l'ouest. Sa superficie de soixante millions d'hectares, plus grande que celle de la France, est double de celle de l'Italie, ou de l'Angleterre et de l'Irlande.

Sa capitale, Edmonton, à plus de treize cents kilomètres au nord-ouest de Winnipeg, est maintenant une belle ville, aux larges avenues, aux bâtisses régulières, aux monuments remarquables, et dont la population, de cent mille habitants en\'iron, augmente sans cesse.

Construite sur la rive septentrionale de la Saskatchewan du nord, qui, en cet endroit, n'a pas moins de deux cents mètres de largeur, avec des berges hautes de plus de soixante mètres, elle est complétée, sur la rive opposée, par la ville de Strathcona, ou Edmonton du sud.

Mais, à l'époque dont nous écrivons l'histoire, elle n'existait pas. A sa place, s'élevait simplement un poste de la compagnie de la baie d'Hudson, appelé le fort des Prairies.

Dans ces régions, Cris, Pieds-Xoirs, Gens-du-Sang, Piéganes, Sarcis, infatigables chasseurs, erraient à ^a^'enture, constamment en guerre, les uns contre les autres.

Deux cents kilomètres au nord-est d'Edmonton, sous le cinquantecinquième degré de latitude, on rencontre le lac La Biche, Red deer lake. Ce n'est pas un des plus grands de la province, quoiqu'il ait de quarante à cinquante kilomètres de long, sur huit à dix de large ; mais un des plus pittoresques, avec sa ceinture varice de golfes en miniature, de promontoires, de collines et de vallées. Quelques îles verdoyantes, émergeant de la surface, agrémentent le tableau.

Quand, après la disparition des neiges, les voyageurs, ayant traversé bois et marécages, rivières impétueuses et torrents écumants, aperçoivent

ses bords, ils ne peuvent retenir un cri d'admiration. Mais, dès le mois de novembre, le lac se revêt d'une couche solide de glace, et la conserve jusque vers le milieu de mai. Le thermomètre marque, durant l'hiver, ordinairement de vingt-cinq à trente degrés centigrades au-dessous de zéro, et descend, parfois, jusqu'à quarante ou quarante-cinq.

Le 5 octobre 1853, y arrivait un Oblat zélé, le P. Rémas, dans l'intention d'y fonder une mission. Durant plusieurs mois, il n'eut pour demeure qu'une petite hutte de trois ou quatre mètres de longueur, et deux mètres de haut. Pas de meuble : ni chaise, ni table, ni lit. 11 couchait sur le sol. Ce qu'il eut à souffrir, dans cet humble réduit, est indescriptible.

Voleurs par nature, les Cris non seulement n'aidaient, en aucune manière, le Missionnaire à améliorer sa triste situation, mais ils tentaient de le piller, le plus possible. Et. comme, même pour des bandits de profession, il est difficile de dépouiller un homme dénué de tout, ils l'accablaient de sarcasmes et d'outrages :

— De notre part, rien pour rien, lui disaient-ils. Si tu veux que nous te rendions quelques ser\dces, tu dois amplement nous payer ; mais, toi, fais gratuitement ce que nous te demandons.

Orgueilleux à l'excès, méprisants et ergoteurs, ces sauvages, malgré leur ignorance et leur grossièreté, se croyaient très instruits. Quand le prêtre leur prêchait, ils ne consentaient à l'écouter, qu'à la condition d'éplucher toutes ses paroles, de les soumettre à leur jugement personnel extrêmement borné, de les commenter d'après leurs idées préconçues, de les noyer dans leur fatras de superstitions ridicules, de sorte qu'à la fin il n'en restait plus rien de reconnaissable. Leur immoralité ne le cédait en rien à celle des Montagnais, au contraire.

Isolement à des distances énormes de tout paj^s civilisé ; la faim, le froid, la misère ; les déceptions ; l'inutilité apparente de l'abnégation quotidienne, du dévouement et de l'héroïsme !... il faut \Taiment bien aimer Dieu et les âmes, pour persévérer sans défaillance, des années entières, dans de telles conditions !.,.

Le P. Rémas était un de ces vaillants, capables de tout endurer par vertu. Il ne se découragea point, et, à force de patience, acquit une certaine influence sur ces esprits insensibles.

Désireux de construire une chapelle, il en posa la première pierre, au mois de mai 1854. Mgr Taché présida la cérémonie, et, pour exciter le zèle des néophjrtes, abattit, lui-même, de ses propres mains, un des arbres destinés à l'édifice projeté.

Un établissement était d'autant plus nécessaire au lac La Biche, que les Anglicans, protégés par plusieurs agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, méditaient d'y implanter leurs erreurs.

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A défaut de ministres attitrés, qu'ils n'avaient pas encore en nombre suffisant, pour les installer dans les divers postes à leur convenance, ils envoyèrent au lac La Biche et ailleurs, d'abord, des métis de leur secte, avec des secours abondants, pour séduire les sauvages.

Ensuite arriveraient de faux pasteurs, non moins fournis d'argent ; prédicants « aux doigts dorés », comme les appelait l'évêque. Le zèle des Missionnaires semblait avoir excité celui des Sociétés protestantes.

— Que la Sainte Vierge s'en mêle ! écrivait le P. Rémas, car les vêtements, le tabac et les louis d'or promis aux sauvages pour les entraîner dans l'hérésie, impressionnent plus leur cœur que les discours par lesquels on leur dit qu'il faut renoncer au vol, à la polygamie et aux vices affreux dans lesquels ils sont plongés... Aussi répètent-ils que notre religion est trop exigeante, et ne rapporte rien, tandis que celle des ministres qui permettent de garder plusieurs femmes, est très commode et rémunératrice.

Pour renverser les obstacles accumulés par le démon, la mission fut dédiée à Notre-Dame des Victoires.

— Espérons, disait Mgr Taché, que la glorieuse Reine du ciel triomphera, cette fois encore, de son ennemi.

Comme signe de prise de possession officielle de ce beau pays par le catholicisme, on érigea une grande croix, sur une île, au milieu du lac.

Émule des saints de la Thébaïde, le bon P. Rémas pratiquait des mortifications de tout genre. N'ayant pas encore de Frère convers, et devant être lui-même son cuisinier, il jetait pêle-mêle dans une marmite, le lundi matin, les pauvres aliments qu'il avait pu trouver.

Ce mélange, peu ragoûtant, une fois à peu près cuit, servait jusqu'à la fin de la semaine. En cela, comme en d'autres points, il imitait le saint Curé d'Ars, avec, en plus, le terrible froid de l'Amérique septentrionale à supporter, dans une masure branlante, ouverte à tous les vents.

Pour se procurer de l'eau potable, il brisait, à coups de pic, la glace épaisse du lac.

Si pénible à ses débuts, l'établissement du lac La Biche devait acquérir, plus tard, avec un développement appréciable, une importance toute spéciale pour les missions du Nord-Ouest. Deux routes fluviales le mettaient en communication relativement facile avec l'Ilc-à-la-Crosse et le lac Athabaska.

La première était la rivière aux Castors, Beaver river, dont une des sources est dans le voisinage de la résidence du lac La Biche, et qui

débouche dans le lac de l'Ile-à-la-Crosse, en face de la maison des Missionnaires. Une semaine de navigation en canot d'écorce suffisait pour s'y rendre.

La seconde route était la ri\'ière Athabaska elle-même, qui, par l'un de ses affluents de droite, reçoit les eaux du lac La Biche. On pouvait ainsi, à peu près dans le même laps de temps, se transporter de là à la mission de la Nativité, et, en traversant le lac Athabaska, poursuivre jusqu'à Notre-Dame des Sept-Douleurs.

Sur cette voie, cependant, se rencontraient de sérieux ol^stacles.

Près de son confluent avec l'émissaire du lac La Biche, l'Athabaska est déjà aussi large que la Seine, à Paris. Elle serait donc parfaitement navigable, sans les nombreux et terribles rapides occasionnés par la déclivité du terrain. Ils se succèdent, sur une longueur de cent cinquante kilomètres, du cinquante-sixième au cinquante-septième degré de latitude nord, parmi des rives légèrement mamelonnées, couvertes de sapins (épinettes), de trembles et de peupliers-liards.

On redoutait particulièrement ces parages, depuis que plusieurs barques de la Compagnie de la baie d'Hudson y avaient fait naufrage, entraînant, avec la perte des marchandises, la mort des hommes qu'elles portaient. A la suite de cette catastrophe, la Compagnie avait abandonné cette route, pour lui en substituer une autre plus longue et plus coûteuse.

Les Oblats songèrent, les premiers, à la reprendre. Ils voulurent examiner par eux-mêmes, si la crainte causée par un accident aussi regrettable, n'avait pas grossi démesurément les difficultés.

Mgr Taché et ses collaborateurs tentèrent de descendre, en canot, l'émissaire du lac La Biche et la rivière Athabaska, jusqu'au lac du même nom. Si le voyage ne fut pas sans incidents, il ne manqua pas d'un certain charme. Les audacieux apôtres constatèrent avec plaisir qu'il y avait beaucoup d'exagération, dans les récits effrayants qui se propageaient de bouche en bouche. En somme, excepté à l'endroit appelé le « Grand Ra])ide ». et qu'on réussissait assez facilement à tourner et à éviter, cette rivière, si mal famée, n'offrait guère plus de périls que tant d'autres sur lesquelles on se risquait si souvent.

Par cette double route on espérait faire de l'établissement du lac La Biche, où la terre est assez fertile, quand on prend la peine de la culti\er, un entrepôt, ou centre d'approvisionnement jxjur les missions du nord. Les Pères Tissot et Maisonneuve, aidés des Frères Bowes et Salasse, furent chargés de cette œuvre importante.

Ils s'y dévouèrent sans compter, et en assurèrent le développement, parallèlement avec l'évangélisation. Ils construisirent maison, chapelle,

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couvent des Sœurs pour école, pensionnat et orphelinat ; défrichèrent de vastes étendues de terrains, afin de fournir à la subsistance de ce personnel et des élèves, garçons et filles, tous reçus, instruits et nourris gratuitement.

De plus, ils percèrent, à travers la forêt, un chemin carrossable de plus de deux cents kilomètres, jusqu'au fort Pitt, pour unir leur beau lac aux prairies arrosées par la Saskatchewan. Cette dernière entreprise, jugée chimérique par les habitants de ces contrées, fut achevée, à leur grande stupéfaction, en septembre 1856, grâce au courage, à l'endurance

Saut d'un rapide sur la rivière Athabaska.

et à la ténacité des Missionnaires, apôtres et trappistes à la fois.

— Misère, souffrances, privations semblent aujourd'hui impossibles, au lac La Biche, disait JNIgr Taché, quelques années plus tard ; mais que les successeurs de nos premiers Pères ne Toublient pas ! Ce bien-être est le fruit de l'infatigable énergie de leurs prédécesseurs. Il faut avoir vu, de ses yeux, les durs commencements d'une Mission ; avoir tout fait, de ses mains ; tout arrosé, de ses sueurs ; tout arraché, comme par violence, à l'excessive rigueur de nos climats, pour comprendre ce que coûtent ces créations, au milieu du désert !

Est-ce qu'il ne paraît pas surhumain vraiment de conduire tant

d'œuATes, à la fois ? S'appliquer à l'étude des langues sauvages si variées et si ardues ; instruire les ignorants avec une inlassable patience ; exercer le saint ministère, avec ce zèle que Dieu a droit d'exiger de ses fidèles serviteurs ; pourvoir à sa propre subsistance et à celle d'un nombreux personnel, par un labeur quotidien des plus pénibles ; ouvrir des routes ; multiplier les ressources matérielles d'un pays, pour amener, peu à peu, les indigènes à changer leurs habitudes nomades, en un genre de vie plus stable et moins dangereux pour leur âme, qui les groupera, autour de leurs chapelles, en ferventes chrétientés !

Comment réaliser ce vaste programme, dans son ensemble et ses détails, sans des aptitudes spéciales, qui ne sont pas requises, d'ordinaire, pour être un bon prêtre, ou un excellent religieux ; mais qui étaient indispensables aux sujets envoyés dans le Nord-Ouest de l'Amérique, à une époque où les circonstances étaient si exceptionnellement défavorables ?

Ayant à convertir les païens et à dompter les éléments, ils devaient non seulement être acteurs intelligents et dévoués du grand drame de la régénération des peuples qui leur étaient confiés, mais aussi créer, de toutes pièces, les établissements nécessaires à cette régénération.

Si les arbres géants de la forêt cédèrent à leurs vigoureux coups de hache, les prédicants méthodistes « aux doigts dorés » reculèrent aussi devant la force de leur argumentation.

Une fois de plus, Notre-Dame des Victoires triompha de l'hérésie.

§2 Au lac Sainte- M nne. — Le P. Lacombe.

Manito-Sakaliigan (lac du Diable), tel était, avant l'arrivée des Missionnaires catholiques, le nom du charmant petit lac, qui porte actuellement celui de Sainte-Anne, patronne du Canada. Il se trouve à une soixantaine de kilomètres, à l'ouest d'Edmonton.

De 1844 à 1853, il fut visité alternativement, à intervalles assez éloignés, par deux prêtres séculiers, MM. Thibault et Bourrassa. Ceux-ci s'étant définitivement retirés, Mgr Taché leur donna comme successeur, à demeure, M. Lacombe, prêtre canadien, décidé à entrer chez les Oblats, pour se consacrer à l'év^angélisation des peuplades du Nord-Ouest.

Jeune, plein de force, d'énergie et d'initiative ; très vertueux, charitable sans limite et d'un courage à toute épreuve, il possédait les langues sauvages parlées dans ces régions, car, pendant trois ans, il avait rayonné, au sud de la Rivière-Rouge, dans le diocèse de Saint-Paul, au Minnesota. 11 était donc habitué déjà au genre de vie qu'il aurait à mener, et son excellente santé lui permettait d'endurer les plus rudes fatigues.

Dès qu'il le connut, l'évêque devina en lui une recrue précieuse

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