‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existence (volume 2)Chapitre 66 sur 81 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Dans les provinces.

Mantotte et Manaar.

Vers rcxtrémité du Pont d'Adam, se trouvait la mission de Mantottc, ou de Mantodda, d'après l'orthographe locale.

Ce nom signifie grand jardin, ou jardin délicieux. Sous les rois indigènes, en effet, cette région était fertilisée ])ar vm immense réservoir : l'étang des Géants, Giants Tank, bassin égal, disait-on, au lac de Genève. Mais, depuis des siècles, la digue de ce lac artificiel s'étant rompue, et aucun des gouverneurs n'ayant songé à la reconstruire, tout le pays s'était couvert de buissons et d'arbres épineux, sauf de rares bouquets de palmiers et de cocotiers, aux endroits où il restait encore un peu d'humidité. Quand il pleuvait, le sol, durci par la chaleur précédente, conservait à sa surface, pendant quelque temps, les eaux, qui, demeurant stagnantes, le transformaient alors en bourbier.

Une trentaine de bourgades, ou hameaux, disséminés à de grandes distances, ne renfermaient ensemble que de trois à quatre mille catholiques, ou se disant tels. Pour s'y rendre, on ne disposait que de simples sentiers à peine tracés à travers la brousse, ou sur le sol marécageux.

Peu après son arrivée à Ceylan, et dès qu'il fut suffisamment familiarisé avec la langue tamoule, le P. Ciamin v fut envové.

Accueilli, d'abord, avec s^aiipathie par les habitants, il s'occupa avec zèle de leur amélioration morale, et baptisa plusieurs païens.

Bientôt, cependant, un prêtre goanais. ordonné à Colombo, trois ans auparavant, par le vicaire apostolique noir, ayant ol)ttim de Mgr Bettacchini un poste voisin de Mantotte, y mena une conduitt' tillement répréhensible, que l'évêque, après plusieurs monitions inutiles, dut le sus])(iidre des fonctions sacrées.

Levant, alors, l'étendard de la révolte, l'indigne ])rêtre tâcha de recruter, parmi le peuple ignorant de la campagne, des partisans décidés à le soutenir de toutes manières, même par la violence.

De sa propre autorité, il s'installa à Parapakandal, l'une des princi-

pales églises du district, et s'efforça d'entraîner le plus de gens possible dans le schisme.

— Ce qui se passe actuellement à Mantotte, fait tomber les bras, écrivait le P. Séméria à Mgr de Mazenod, le 6 avril 1850.

En effet, avec de l'argent et des liqueurs enivrantes, dont il usait lui-même largement, le prêtre interdit avait séduit plusieurs chefs de castes. Or, quand un chef était gagné, toute la caste suivait, d'ordinaire, aussi aveuglément que les moutons du troupeau de Panurge.

Par un acte rédigé devant notaire, tous ces chrétiens dévoyés s'engagèrent non seulement à défendre l'intrus envers et contre tous, mais à le garder chez eux, à le loger, à le nourrir, etc.

A l'annonce de ces tristes nouvelles, Mgr Bettacchini. accompagné du P. Le Bescou, arrivé à Ceylan depuis un an, alla, au commencement de la Semaine Sainte, dans cette mission bouleversée, pour s'opposer au progrès du schisme.

Aussitôt Cju'il parut, l'un des principaux révoltés l'accosta avec toutes les apparences du respect, et le pria hypocritement de se rendre à l'église ; puis, il prit les devants, comme pour préparer une brillante réception. ]Mais, autour de la chapelle, le vicaire apostolique trouva cent cinquante hommes armés, et lui barrant le passage.

D'un air arrogant, ces forcenés demandèrent raison de l'injure faite à leur prêtre par cette suspense qu'ils qualifiaient de souverainement injuste et tyranniquc Les catholiques qui avaient suivi l'évêque protestèrent ; on s'échauffa, de part et d'autre, et il y eut des coups de bâton échangés.

Désireux d'éviter l'effusion du sang. Mgr Bettacchini se retira dans ime autre chrétienté, à plusieurs lieues de distance. Le dimanche de Pâques, il y })iiblia la sentence d'excommunication contre l'indigne prêtre, source de tout ce scandale, et contre ses adhérents les plus compromis, si, dans le terme de huit jours, ils ne revenaient à résipiscence.

^lalgré les foudres spirituelles, le schisme persista.

Au P. Ciamin se joignit, alors, le P. Vivier, qui, ayant rapidement a))pris le tamoul. l'aida puissamment dans ce poste difficile. Ensemble ils luttèrent contre l'erreur, et remportèrent plusieurs triomphes éclatants sur l'esprit mauvais. En peu de mois, ils ramenèrent au bercail presque la moitié des égarés, appartenant à douze ou treize bourgades différentes.

Dans le but de mettre obstacle à ces conquêtes pacifiques, le prêtre excommunié appela à son secours un de ses confrères de Goa, schismatique comme lui.

Heureusement l'arrivée de cet autre semeur de zizanie, loin de nuire à la bonne cause, lui fut plutôt favorable, par les excès auxquels il s'adonna.

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Plusieurs fois, on k- trouva ivre-, étendu par terre. Quant à son bagage thcologique. il était des plus minces. Ayant su (pie Pie IX avait dû se réfugier à Gaète, il s'écria :

— Le Pape n'est plus à Rome ! Donc la religion est finie !...

Son ineonduite dégoûta les révoltés eux-mêmes, qui, peu à peu, ouvrant les yeux à la vérité, se rapprochèrent des Missionnaires.

Dès la première année de leur séjour à Ceylan, les Oblats s'occupèrent aussi des habitants de l'île de Manaar. Si, comme la tradition le rapporte, ])lusiein-s centaines de leurs ancêtres convertis par saint François-Xavier, subirent le martyre, la ferveur de ces héros ne survivait pas dans leurs descendants fort dégénérés. Ils étaient aussi ignorants que ceux de Mantotte ; aussi menteurs, aussi dissimulés, aussi enclins au schisme.

— En ces contrées, écrivait le P. Séméria. le 18 janvier 1849, les Missionnaires doivent se tenir continuellement sur leurs gardes, pour n'être trompés que le moins possible. Qu'ils évitent aussi de s'abaisser trop, et de céder sur un seul point, tant soit peu essentiel... On leur manquerait aisément de respect !... Ici, plus que partout ailleurs, ils perdraient vite la considération sans laquelle leur ministère serait paralysé presque entièrement.

Jugement qui ne semblera pas trop sévère, si on le confronte avec celui de saint François-Xavier. Dans sa soixante-septième lettre, le thaumaturge s'exprime ainsi :

— Les Indiens se sont révélés à moi comme très insouciants des choses di\ iiics. inconstants, très légers, peu sincères, peu fidèles et très faux. On ne doit se fier à eux, que lorsqu'on veut être trompé. La plupart sont bornés. (•()rrom])us. et ont la vertu en horreur. Ce n'est pas, certes, luie petite besogne de faire d'eux des chrétiens et de les conserver tels.

Ceux dont le grand apôtre parlait ainsi, étaient les habitants de la côte de Malabar. de]wis Goa jusqu'au cap Comorin ; mais les naturels de Manaar ne valaient guère mieux :

— Dans l'île, écrivait le P. Séméria, le 8 août 18j(). il y a plusieurs chrétientés, où, sans troj) de difficultés, serait accueilli \v premier prêtre de Goa qui consentirait à ])rendre possession de leur église, et à les diriger. Les Goanais ont. d'aillcui's. en leur faveur un argument puissant : c'est l'argent, dont ils sont assez largement pourvus, et qu'ils ne craignent pas de dépenser, pour éviter la honte d'échouer dans leurs desseins, quand iK ont résolu de s'établir (juelque part.

Néanmoins, ks Oblats réussirent à imposer le resj)eet ])ar l'austérité de leur conduite, l'ascendant de leur vertu et l'ardeur de l(\u' zèle. Si, trompés ])ar les prêtres schismatiques, les pauvres chrétiens de Manaar

côtoyèrent l'abîme, et y tombèrent même plusieurs fois, les Pères contribuèrent efficacement à les en retirer.

Point-Pedro, Batticaha et Trincomalie.

Situé à l'extrémité septentrionale de Ceylan, Point-Pedro fut évan- «rélisé par les Oblats, dès l'été de 1849. Le P. Leydier, après y avoir travaillé un an, fut rejoint, au mois de septembre 1850, par le P. Mauroit, du diocèse de Cambrai, et qui, plus tard, exerça les hautes fonctions de \icaire général.

Cette mission n'avait rien d'attrayant pour la nature : climat insalubre, et une telle pénurie de toutes choses que, même avec de l'argent, on ne pouvait rien s'y procurer.

De boinie heure aussi, les régions orientales de l'île virent les Oblats. Au mois de septembre 1849, les Pères Moukel et Keating se dirigèrent vers Batticaloa, mission des plus éloignées du vicariat apostolique de Jaffna, et comprenant sept ou huit chrétientés, sur un espace de ])lus de cent cinquante kilomètres, du nord au sud.

Il y a, là, des lacs d'eau salée et des rivières navigables poiu- les petites embarcations, au pied de chaînes de collines, dont les flancs sont couverts de palmiers et de cocotiers. Au delà, vers l'intérieur, s'étendent d'immenses forêts, produisant des bois de construction de toute espèce, et remplies d'éléphants, de tigres, d'ours, de sangliers, de cerfs, d'élans, etc. Dans les pièces d'eau, abondent des crocodiles énormes.

Le P. ^loukel se distinguait par son esprit d'ordre, son exemplaire régularité, son sens pratique et son heureux caractère. Agé déjà de quarante-sept ans, il complétait cet ensemble de qualités par une expérience qui en doublait la valeur.

Simultanément les Pères donnèrent leurs soins à Trincomalie. Ce nom. en tamoul. signifie montagne à trois cornes, à cause de la forme que présente, de la mer, le rocher sur lecjuel la ville est bâtie. Sa rade constituait pour les Anglais le plus beau port militaire de tout l'Orient. Elle offrait à leur flotte un abri absolument sûr, défendu par deux forts, réputés, alors, imprenables. Malheureusement le terrain environnant était peu fertile.

Moins infectée par le schisme, la partie orientale de Tîle réservait, cependant, aux apôtres bien des difficultés. Parmi les chrétiens si imparfaits qu'on y rencontrait, de mauvaises têtes, imbues de préjugés de caste, fomentaient entre leurs diverses chapelles des rivalités déplorables.

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De plus, les Wesleycns, s'efforçant de s'y implanter, répandaient à profusion les bibles hérétiques, et baptisaient les païens, sans prendre la peine de les instruire.

Comme on le voit, c'était un sol hérissé d'épines, qu'il s'agissait de défricher. Le travail serait pénible et long.

Sainte-^nne.

Au sud de la mission de Mantotte, il y avait, non loin du village de Calpentyn, un célèbre sanctuaire dédié à sainte Anne.

Catholiques, schismatiques, protestants, infidèles même, s'y pressaient en foule, le jour de la fête et durant la neuvaine, non seulement de toutes les provinces de Ceylan, mais encore de l'Inde continentale. Les alentours de l'église, ordinairement déserts, se transformaient, alors, subitement en une ville de vingt-cinq à trente mille personnes, qui logeaient dans des cabanes de feuillage.

Ces nombreux pèlerins, avant de partir, laissaient tous une offrande, selon kiu-s moyens. Il en résultait, pour le vicariat apostolique de Jaffna. quelques revenus qui permettaient à l'évêque d'aider un peu les autres missions dépour\-ues de ressources.

Quelle tentation pour les schismatiques !... Depuis longtemps, ils convoitaient la place, espérant s'y enrichir... Enfin, au mois de juillet 1848, un prêtre goanais, accourant de Colombo, fut assez habile pour s'introduire dans l'église, peu avant la fête, et s'y installa. Le dernier de ses soucis était de prêcher et de catéchiser. Jamais il ne monta en chaire ; moins souvent encore il entra au confessionnal : il se contenta de surveiller très attentivement le coffre, et de s'emparer du contenu.

Bien résolu à se maintenir dans la place, il prit ses mesures, pour donner à son larcin des apparences de légalité, prétendant que l'église lui appartenait, quoiqu'il n'eût pas dépensé un centime pour la bâtir.

— Je doute, écrivait le P. Séméria, que Mgr Bettaechini, malgré les poursuites judiciaires qu'il va lui intenter, parvienne à déloger cet intrus, qui n'a aucune juridiction ecclésiastique. Les tribunaux protestants reconnaîtront-ils la force de ses raisons ?...

Très long fut le procès, et fécond en péripéties de tout genre. Deux ans après, cependant, l'évêque eut gain de cause. Maître de la place, il préposa les Oblats à la garde de ce sanctuaire d'où dépendaient, sur une étendue de cent kilomètres, une trentaine de chrétientés, exposées aux atteintes des loups ravisseurs.

A tous les points de vue, c'était un poste de confiance. Les fièvres

joaludéennes décimaient les habitants ; les Goanais, déboutés de leurs prétentions, méditaient un coup de main, ])()ur récupérer par la force la l^roic toujours si avidement convoitée.

— Nous sommes en ]:)leine guerre, écrivait l'un des ]Dremicrs Oblats, chapelains de Sainte-Anne. Vive Dieu, et périsse le diable !... Et que la Très Sainte Vierge Immaculée écrase la tête de tous les serpents et de tous les démons, au milieu desquels nous avons à vivre : démons du schisme ; démons de l'hérésie ; démons de l'infidélité : démons du vice ; démons de toutes les erreurs et de tous les désordres !... Si nous saviez de quelle dissimulation incroyable sont jîlusieurs de ceux (pii se disent chrétiens (le vieille date !... Aujourd'hui, ils vous feront mille promesses de dévouement ; et, demain, ils se tounuroiit contre vous. Impossible de compter sur eux. Comment ne })as craindre de ^'oir le schisme se propager dans d'autres parties de l'île, si les Goanais, qui ont assez d'argent, font luire quelques beaux écus devant les yeux éblouis dv la foule ignorante ?... Que Dieu nous délivre de ces faux pasteurs, qui, avec de l'or et de l'argent, achètent âmes et consciences ! Pau\Tes chrétiens !... aussi dignes de blâme que de commisération !...

Ceylan — Mode de transport sur les rivières.

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