ALBANY
mais non sans avoir perdu beaucoup de sang à la bataille. Lorsqu'ils s'abattaient sur nous, en moins de deux secondes nous en étions littéralement couverts, depuis nos chaussures jusqu'à notre chapeau, et nous devenions semblables à un essaim d'abeilles agglomérées autour de leur reine.
La coutume des Missionnaires était de se rendre dans ces régions lointaines et inhospitalières par le moyen d'une goélette faisant le service entre Moose et Albany. Une année, comme celle-ci n'était pas arrivée, ils n'hésitèrent pas à exposer leur vie à la merci des flots, sur de fragiles canots d'écorce, plutôt que de laisser leurs néophytes s;ms le pain de la parole divine.
Six jours leur furent nécessaires pour franchir ces espaces, mais par un temps si mauvais que, de mémoire d'homme, on n'en avait jamais vu de pareil dans ces parages, pourtant si souvent tourmentés par d'épouvantables tempêtes.
Très pénibles sont, en outre, les courses apostoliques dans l'intérieur des terres, le sol étant assez bas pour être baigné, deux fois! par jour, par la marée qui monte très haut et s'étend très loin.
Malgré toutes les précautions prises pour garder l'équilibre sur ce terrain détrempé, écrivait l'un des Pères, de fréquentes culbutes préparent du travail à l'aiguille et à la brosse, car il en reste sur la soutane des traces nombreuses d'une glaise collante, qui ne disparaît qu'avec le morceau.
Même quand on s'avance ensuite dans les vastes forêts aux arbres rabougris, les inconvénients ne sont pas moindres. Elles sont entrecoupées d'immenses marécages, dans lesquels l'eau n'est pas assez profonde pour permettre à un canot de flotter, mais où il y a assez de vase pour obliger à d'interminables détours, dans le but de se frayer un chemin à travers les broussailles.
— Tandis (pie nos sauvages pataugeaient dans la boue, les uns tirant, les autres poussant le canot, nous, avec la louable intention d'échapper à ces désagréments, nous en subissions d'autres du même genre. Les arbres que nous ne pouvions éviter de coudoyer, nous envoyaient des aspersions copieuses ; le sol sur lequel nous marchions. ressemblait, quelquefois, beaucoup trop au marécage voisin, de sorte que bientôt notre toilette, toute maculée de haut en bas, ne laissait rien à désirer. Puis, la neige commença à tomber avec abondance, pour recouvrir le tout et nous rafraîchir le visage : c'était le complément ; rien n'y manquait. On aurait pu même se contenter de moins!... Et il fallait continuer, de ce train, des heures et des heures!... Eigurez-
vous un marais de vingt-cinq à trente kilomètres de long, où Ton ne peut presque pas trouver une seule place pour mettre le pied, sans enfoncer jusqu'au genou, et, quelquefois, davantage. Songez qu'il est traversé par un nombre infini de petits ruisseaux, qu'il faut passer à gué, en s'enfonçant plus encore, et cherchez un moyen pour vous tirer proprement de là !...
Par un sentiment de réserve fort compréhensible, les Pères n'osaient pas aller pieds et jambes nus comme les sauvages. Afin d'éviter les coupures des roseaux, ils crurent prudent de se munir chacun d'une paire de bottes, mais sans chaussons pour se garantir du froid très vif, car ils savaient que cet attirail serait tout mouillé, dès les premiers pas sur ce terrain fangeux.
Bientôt ils s'aperçurent que le système des sauvages était le plus simple et le seul praticable. Leurs bottes, en effet, furent, en un instant, remplies d'eau et de boue, et leurs jambes se lassèrent bientôt de traîner ce lourd fardeau. Aussi, à peine avaient-ils fait de sept à huit cents mètres, que leurs bottes vinrent, comme d'elles-mêmes, se mettre sur leur dos, au lieu de rester attachées aux pieds.
Mais, alors, ce fut une autre épreuve, bien plus pénible encore. Leur épidémie n'étant pas assez dur pour résister, comme celui des sauvages, ils sentirent aussitôt des douleurs aiguës à leurs pieds ensanglantés, car, à chaque pas, ils les posaient sur des fragments de roseaux brisés, ou sur des lianes aquatiques, tranchantes comme des rasoirs.
Après quelques heures d'un pareil trajet, ils étaient forcés de s'arrêter, tout couverts de boue et épuisés de fatigue. Impossible de poser le pied à terre, sans éprouver des souffrances intolérables. Les jambes fléchissaient sous le poids du corps...
— Nous ne pouvions plus avancer qu'en nous appuyant, des deux mains, sur un bâton. Pourtant, nous n'avons jamais perdu courage. Le Bon Dieu nous a soutenus ; mais Lui seul peut rendre supportables de pareils supplices...
- Quelquefois les marches forcées, l'air de la mer, les milliers de maringouins qui nous harcelaient sans cesse et nous piquaient de leurs dards, allumaient en nous une soif ardente, écrivait le P. Lebret en 1863. Ah ! si alors nous avions eu un peu d'eau douce pour nous désaltérer !... mais il fallait marcher des heures entières avant d'en rencontrer!... C'était, pour l'ordinaire, une eau stagnante et bourbeuse, à moitié saturée de sel ! Ne nous plaignons pas : elle n'avait pas, cependant, l'amertume du fiel présenté à notre divin Sauveur, et nous nous estimions heureux de l'avoir telle qu'elle était.
— Dans ces missions de la baie d'Hudson, écrivait le P. Pian, le