CHAPITRE VII Notre-Dame d'Arcachon
La Chapelle des Marins, ou JMotre-Dame de 'Bon-Port.
A cinquante kilomètres au sud-ouest de Bordeaux, s'étend le bassin d'Arcachon, grand étang triangulaire, ayant quatre-vingt-cinq kilomètres de circuit, et de quinze à seize mille hectares de superficie. Des collines plantées de pins l'entourent comme d'une couronne protectrice. Aussi la sécurité que ses flots paisibles offrent aux navigateurs, même pendant les plus furieuses tempêtes, inspire la confiance aux plus timides.
Il est séparé de l'océan par une péninsule de sable très léger : dunes de quarante à cinquante mètres de hauteur, amoncelées jDar les vents.
Cette presqu'île a varié souvent d'aspect. Sa pointe méridionale, ou cap Ferret, s'est déplacée, en un demi-siècle, de plus de cinq kilomètres vers le sud, de 1776 à 1826, avec une vitesse moyenne de près de cent mètres par année. Vingt-huit ans plus tard, en 1854, elle avait reculé de deux kilomètres vers le nord. Elle reprit ensuite ses empiétements sur l'élément liquide, et s'avança de noviveau vers le sud.
Le chenal par lequel le bassin commvmique avec la mer, subit des modifications analogues. Large de trois kilomètres, il est obstrué en partie par l'île de Matoc, de sorte que la passe utilisable n'a que cinq cent vingt mètres de large. Néanmoins, sa profondeur de sept à huit mètres la rendrait accessible aux gros navires, si elle n'était fort dangereuse, à cause des courants de la marée, qui changent sans cesse sa direction, en rongeant les dentelures du rivage, et en déjDlaçant les bancs sous-marins. Il en résulte une ligne de brisants, formés par des bas-fonds, dont nulle carte ne saurait fournir la description exacte, car ils sont essentiellement mobiles. Contre eux les vagues du large se précipitent et déferlent avec un fracas assourdissant, en soulevant des montagnes d'écume.
Plusieurs fois on a songé à régulariser cette ouverture par des jetées ; mais, outre qu'elles coûteraient des sommes énormes, il serait très difficile de les maintenir en état de résister aux lames rugissantes.
On a donc renoncé jusqu'ici à ce ])rojet. C'est regrettable, car le
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vaste bassin d'Arcachon dont les eaux sont toujours tranquilles, deviendrait par ces travaux une des plus belles rades de France, capable de contenir des flottes entières : avantage d'autant plus appréciable que, depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'à Bayonne, sur une longueur de deux cent trente kilomètres, la côte est complètement dépourvue d'abri.
De temps immémorial, des pêcheurs, montés sur de frêles esquifs, devaient, pour gagner leur pain quotidien et celui de leur famille, sortir chaque jour de ce bassin si calme, pour affronter les fureurs de l'océan. Combien, en essayant de franchir la terrible passe, y périrent corps et biens !...
Vers 1520, un religieux franciscain, Thomas Illyricus, venu en cet endroit qui n'était alors qu'une solitude stérile, en face de l'immense océan, fut touché du danger auquel ces pau\'Tes gens étaient constamment exposés.
Pour les exciter à invoquer dans le péril Celle qu'on a nommée à si juste titre V Étoile de la mer, il eut la pensée de bâtir une petite chapelle sur la rive méridionale du bassin, vers le couchant, au sommet d'un promontoire sablonneux qui dominait la passe.
Comme, à cette époque, le cap Ferret était à quatre kilomètres plus au nord qu'il n'est actuellement, la chapelle placée là était vis-à-vis de l'ouverture externe du chenal, et cette heureuse situation permettait de voir en même temps la grande et la petite mer, c'est-à-dire l'océan agité et le bassin presque endormi.
Quand, fuyant sous la tempête, les marins apercevraient, du large, le sanctuaire de leur céleste protectrice, ils jetteraient vers elle un de ces cris que son cœur maternel entend toujours.
Peu après avoir conçu ce projet, ce religieux, en errant sur la plage, y décou\Tit une petite statue de la Sainte Vierge, à moitié ensevelie dans le sable humide.
Était-elle l'épave d'un naufrage, ou l'ornement d'un antique oratoire, disparu, depuis longtemps, sous l'envahissement irrésistible des dunes ? ou bien fut-elle apportée miraculeusement par les flots, comme le raconte la légende ? C'est un fait qu'on n'a pu encore complètement éclaircir. Mais la trouvaille de cette statue en marbre de cinquante centimètres de hauteur, creusée en maints endroits par l'onde marine, dans laquelle elle était restée longtemps plongée, et qui, par divers détails de son exécution, semblait dater du xii^ ou xiii*^ siècle, confirma le religieux dans son pieux dessein.
Il se mit donc à l'œuvre, et voulut que la chapelle fût en bois, afin m 7
d'être plus aisément transportable, dans le cas où les orages qui remuent si souvent le sable, aplanissant les collines et comblant les vallées, rendraient ce déplacement nécessaire.
Thomas Illyricus demeura moins d'une année dans ces parages. Un de ses confrères de la maison de Bordeaux arriva après son départ. Depuis, il y eut constamment, jusqu'à la Révolution, un religieux de son Ordre, pour desservir la chapelle. Cette modeste résidence n'était pas un couvent, mais un simple ermitage dépendant, pour le spirituel, de la paroisse de La Teste, située à trois kilomètres plus loin, dans l'intérieur des terres.
A cet humble oratoire les marins du littoral et les pasteurs des landes venaient faire leurs dévotions. Le concours ne cessa de croître, et bientôt l'enceinte fut trop étroite pour la foule des pèlerins.
Un siècle plus tard, en 1624, par les soins du cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, une chapelle en pierres plus spacieuse, et surtout construite plus solidement, remplaça la précédente, tout en conservant le nom de Chapelle des Marins, ou Notre-Dame de Bon -Port.
Si la position avait été fort bien choisie pour la commodité des fidèles, elle présentait, cependant, un inconvénient grave. Poussés par le vent, les sables des dunes voisines s'entassaient peu à peu autour de l'édifice.
En 1719, on dut prendre, d'urgence, des mesures énergiques, pour empêcher son total envahissement. On songea, d'abord, à exhausser les murs de quelques mètres ; puis, en reconnaissant l'inutilité de ce travail, on constata qu'il valait mieux transporter la chapelle. Comment se résoudre, cependant, à ce remède extrême ?...
On hésita, on discuta, on chercha d'autres moj^ens d'obvier au danger... On essaya de déblayer le terrain, et d'écarter le sable ; mais le terrible ennemi s'élançait constamment à l'assaut, et s'emparait vite de la position, dont on l'avait, un instant, chassé. Nul n'avait deviné encore que cet envahissement, progressif et jusqu'alors irrésistible, ne serait définitivement arrêté que par la création de vastes forêts de pins maritimes.
Inspirées sans doute par de bonnes intentions, ces lenteurs eurent pour résultat de laisser consommer le mal.
Deux ans après, c'était trop tard : la chapelle, entièrement sou& les sables, était à jamais perdue.
De toute nécessité, il fallait trouver une autre dune plus abritée, quoique assez rapprochée du rivage, pour que le futur sanctuaire fût visible aux marins, quand ils seraient ballottés par l'océan.
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Non loin de l'emplacement primitif, s'élevait une dune plantée de pins et de chênes, couverte d'arbousiers, de mousse et de houx, site à la fois pittoresque et gracieux, dominant le bassin, et d'un accès facile. Les propriétaires en cédèrent volontiers une portion, et les travaux de construction, commencés en 1722, furent terminés dans le courant de l'année suivante.
Longue de vingt-sept mètres et large de neuf, la chapelle pouvait contenir près de trois cents personnes.
Peu à peu les murs se cou^Tirent dUx-voto, souvenirs reconnaissants de la protection accordée par Marie, tantôt à des marins menacés d'être engloutis dans les abîmes, tantôt à des malades, ou à des affligés. La statue elle-même fut surchargée de cœurs en or ou en argent, expression éloquente de la gratitude pour les faveurs obtenues.
En dehors des jours d'affluence. 25 mars, fête de l'Annonciation, et 26 juillet, fête de sainte Anne, l'endroit était, cependant, toujours un désert, et, à côté de la chapelle, ne se dressaient que quelques pauvres cabanes de pêcheurs. Le Franciscain appelé à desservir le sanctuaire, devait aimer singulièrement la solitude, pour consentir à vivre dans un tel isolement. Sa résidence méritait bien toujours le ncm d'Ermitage.
Expulsé par la Révolution, le moine prit le chemin de l'exil, après avoir confié la statue et la chapelle à la piété des marins. Ceux-ci montèrent bonne garde. Ils s'armèrent pour la défense de leur Reine et Maîtresse, et, par leur attitude décidée, firent reculer d'effroi les sectaires envoyés de Bordeaux pour profaner le sanctuaire.
Quand la tourmente révolutionnaire fut passée, le Franciscain, parti en 1792, ne put rentrer dans son ermitage, car la loi qui rendait à l'Église une liberté relative, ne permettait pas- encore aux moines de reprendre leur costume et leur genre de vie. Le service du sanctuaire resta donc à la charge du clergé de la paroisse de La Teste, dont l'oratoire des marins avait toujours été considéré comme une annexe.
Malgré le zèle du curé, ses occupations, déjà nombreuses par ailleurs, et la distance qui le séparait de Notre-Dame de Bon- Port, l'empêchèrent de se consacrer suffisamment à cette œu\Te, pour rendre la vie au pèlerinage, qui ne fut plus que l'ombre de lui-même pendant un demi-siècle.
Sauf le 25 mars et le 26 juillet, régnèrent en cet endroit, jusqu'en 1854, la solitude et le silence presque perpétuels (1).
(1) G.Souiric, Notice historique sur la chapelle d^Arcachon,in-8°, Bordeaux, 1843. — Oscar Dejean, maire de la Teste, La chapelle de Notre-Dame d'Arcachon. Esquisse historique, in-12, Bordeaux, 1856. — R. P. Delpeuch, O. INI. I., Histoire de Notre-Dame d'Arcachon et du B. Thomas lllyricus, son /««rfa/ewr, in-8o, Bordeaux, 1872.
§ 2 Ville d'été et ville d'hiver.
Le moment arrivait, cependant, oii ce triste état de choses changerait d'une façon surprenante. Des plantations de pins maritimes, entreprises sur une vaste échelle, commençaient à produire d'heureux résultats, en fixant les dunes mobiles, et en arrêtant l'envahissement des sables.
En 1857, l'ouverture du chemin de fer de Bordeaux à La Teste, prolongé jusqu'à la mer, révéla au monde des baigneurs la plage magnifique, comme aussi le climat très doux et très salubre d'Arcachon. On y construisit, d'abord, quelques habitations modestes ; puis, des hôtels ; puis, des villas.
Noyau d'une cité naissante, cette agglomération prit rapidement un développement extraordinaire, à tel point qu'elle se crut autorisée à mettre bientôt, en exergue, sur des armoiries qu'elle s'octroya, cette prétentieuse devise : Heri solitudo, hodie vicus, cras civitan : Hier solitude, aujourd'hui bourgade, ville demain.
Ce pronostic qui, à la première heure, ne semblait qu'un rêve dérisoire, se réalisa bien plus que n'auraient osé l'espérer ceux qui le formulèrent.
Actuellement Arcachon est une charmante station, fréquentée annuellement par plus de deux cent mille personnes,' accourant de diverses provinces de la France et de l'Europe.
Elle comprend deux villes distinctes, quoique juxtaposées et se complétant l'une l'autre : la ville d'été et la ville d'hiver.
La ville d'été, bâtie sur la rive, s'étend le long d'un interminable boulevard de quatre à cinq kilomètres, depuis le cap de l'Aiguillon, à l'est, jusqu'au parc Pereire, à l'ouest. Ses jolies maisons sont cai^ricieusement disséminées dans les jardins à la végétation riante. La pente douce et insensible de sa plage tapissée de sable très fin en fait les délices des baigneurs, que ravissent également la beauté du site et la tranquillité des eaux.
En arrière, sur les dunes, la ville d'hiver, ou ville de la forêt, se compose de plus d'un millier de villas confortables et de gracieux chalets, éparpillés sous les pins, et abrités du vent, de sorte que la température s'y maintient très uniforme. Les médecins recommandent spécialement ce séjour, aux personnes délicates de santé, à cause de la douceur du climat comparable à celui de Nice, et des émanations résineuses des pins, avantage auquel se joint celui de l'air vivifiant de la mer.