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Tous les pèlerins ont un cierge allumé. Les grandes dames du monde le portent à côté des bergères et des femmes du peuple ; les hauts personnages eux-mêmes, officiers et magistrats, ne dédaignent pas de s'armer de ce glaive mystique.
De toutes parts brillent de vives lueurs. On les apercevait, à travers le feuillage, et jusqu'au sommet des arbres.
A l'arrière-plan, les voitures qui s'éclairent à leur tour, renvoient à la foule de magiques reflets.
Quand, après avoir parcouru les allées embaumées du jardin, la procession s'engage dans le chemin dont les sinuosités capricieuses cou\Tent les flancs du coteau, elle ressemble à une chaîne lumineuse dont les anneaux s'allongent indéfiniment, et dont les spirales se déroulent comme celles d'un gigantesque serpent de feu.
Près de l'oratoire de Saint-Michel, sous la masse menaçante, mais inébranlable, du rocher qui le surplombe, les couronnes sont bénites par l'arche^'êque. Pendant ce temps, la foule se presse de plus en plus en rangs épais, autour de l'autel, où va s'accomplir le dernier acte de cette mystérieuse fête.
Mais, auparavant, un orateur de marque, M. le chanoine Terris, curé de Cavaillon, et plus tard évêque de Fréjus, tient, une heure durant, la multitude sous le charme de sa parole puissante, qui, dominant le murmure inévitable dans les grandes assemblées, et traversant des océans de lumières et de têtes, va retentir jusque dans les profondeurs les plus reculées de ce vaste amphithéâtre.
Le discours terniiné, l'archevêque monte les degrés de l'auteî colossal. Au milieu des vivats et des applaudissements enthousiastes, il couronne la Sainte Vierge et l'Enfant Jésus. Alors, les tambours battent, les clairons sonnent, les musiques font entendre leurs plus beaux accents, et des milliers de voix entonnent le Magnificat.
Au même instant, une traînée électrique, partie de la montagne, franchit l'espace, colore étrangement les rochers qu'elle revêt d'un aspect fantastique, et forme, au-dessus de la Sainte Vierge, une couronne resplendissante. A droite et à gauche, des feux d'artifice projettent dans l'atmosphère une pluie d'étincelles de pourpre et d'or. Des fusées volantes fendent l'air en tous sens ; des bombes éclatent ; des gerbes lumineuses s'épanouissent en éventails phosphorescents.
Puis, d'autres lueurs s'allument plus haut encore, et, par leurs rapides agitations, figurent un second couronnement dans les régions éthérées. On croirait que Marie, se substituant à sa statue, rend visible, aux yeux mortels de vingt-cinq mille spectateurs, l'éternelle apothéose qu'elle reçoit dans le séjour de l'immortalité.
Plus enthousiastes retentissent les applaudissements et les accla-
mations en l'honneur de la Mère de Dieu. Les yeux se mouillent de douces larmes ; une indicible émotion s'empare des coeurs ; on se sent transporté par delà les frontières de ce monde périssable...
Combien dura cette sorte d'extase ?... Nul ne saurait le préciser. Mais, peu à peu, la pluie d'étincelles diminue ; les lueurs captivantes s'affaiblissent ; un silence relatif se fait, et voilà qu'on entend l'horloge du couvent sonner lentement les douze coups de minuit.
C'est le dimanche qui commence !... L'archevêque revêt les ornements sacrés, et célèbre la messe, sous le dôme du firmament et des étoiles.
Un grand nombre de prêtres offrent simultanément le divin sacrifice, dans l'église, dans la crypte et dans toutes les chapelles encombrées de pèlerins, recueillis et avides de se nourrir du pain eucharistique.
Cinq mille fidèles s'approchent de la sainte Table !...
A Cléry aussi, il y avait eu plusieurs milliers de communions. On se tromperait donc beaucoup si Ton pensait que ces fêtes religieuses ne consistent qu'en pompes extérieures.
Ces couronnements d'une statue, si vénérée soit-elle, ne sont que le symbole d'un autre couronnement, plus grand, plus beau et plus généreux encore.
Qu'importent à Dieu et à son Immaculée Mère l'or et les pierreries, si on ne leur donne que cela ?... En quoi ces offrandes pourraient-elles leur plaire, si elles n'étaient l'emblème d'une autre infiniment plus agréable, la seule agréable en soi : celle des âmes et des cœurs ?
C'est à ce but suprême que tendaient les Oblats, en organisant ces manifestations inoubliables ; c'est ce résultat, dont les conséquences se prolongent durant les siècles éternels, que leur zèle visait. Ils n'ambitionnaient aucune autre récompense pour leurs fatigues. La certitude de contribuer ainsi j^uissamment à la gloire de Dieu et de sa sainte Mère, comme aussi au salut d'une multitude d'âmes, les comblait, par avance, d'une céleste joie.
JMoces d'or sacerdotales du P. Tempier.
Quelques mois avant cette grande solennité, avait eu lieu, dans notre maison d'Aix, le 7 a\Til 1864, une fête de famille, pleine de charmes pour les nombreux assistants, et source de réconfort pour tous les membres de la Congrégation. Elle fut rehaussée par la présence de l'archevêque, Mgr Chalandon, de Mgr Jeancard, des trois vicaires généraux et du
Chapitre de la métropole, des supérieurs des autres communautés religieuses de la ville, et d'un grand nombre de fidèles qui remplissaient notre église de la Mission.
A l'élite sacerdotale de l'ancienne capitale de la Provence était venue s'adjoindre celle du diocèse de Marseille : chanoines et curés des plus importantes paroisses.
Parmi les Oblats se trouvaient le T. R. P. Supérieur général, les deux provinciaux de France, la plujDart des supérieurs des maisons de la province du Midi, et beaucoup de Pères.
Notons également» parmi les laïques de distinction, M. de Boisgelin, M. de Saboulin, le docteur Castellan, le président des Conférences de Saint- Vincent de Paul, M. Sarrus, avocat, neveu de Mgr Guibert, etc..
Tous apportaient aux Oblats, avec l'éclat de leur présence, le témoignage de leur constante amitié, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'ordination sacerdotale du P. Tempier, l'inséparable compagnon du vénéré Fondateur.
Pour la première fois, dans la Congrégation, on célébrait des noces d'or sacerdotales. Mgr de Mazenod mourut six mois avant ce jour qui eût mis le comble à la joie de ses nombreux enfants, répandus alors sur toute la surface de la terre.
La Providence réservait un dédommagement à cette douloureuse privation par la fête du 7 avril 1864.
— Comment aurions-nous pu maîtriser notre émotion ? écrivait l'un des assistants. Si la première messe d'un prêtre récemment ordonné inspire des sentiments vifs et profonds, une messe célébrée au joiu" cinquante fois anniversaire renferme de plus éloquentes leçons, et produit des impressions plus durables. L'attendrissement qu'on remarquait dans les deux évêques et les prêtres, passa bientôt dans les rangs des fidèles.
On ne pouvait, en effet, contempler sans émotion le vénérable P. Tempier, dont la vigoureuse vieillesse soutenait avec tant de sérénité le poids des années et des souvenirs, offrir solennellement, sous le regard de Dieu, de deux Pontifes dévoués et d'un cénacle de prêtres, ce sacrifice eucharistique, qui renouvelle, jusque sous les cheveux blancs, l'éternelle jeunesse du sacerdoce.
A l'évangile, l'archevêque descendit de son trône, et, se plaçant devant l'autel, avec la mitre et la crosse, prononça un discours d'une extrême délicatesse, d'une grande élévation de pensées, monument de sa profonde estime pour les Oblats, et, en même temps, page d'histoire, résumant, en des accents pathétiques, la fondation, les débuts, les joies, les épreuves et les saintes espérances de la Congrégation.
Après avoir rappelé que saint Jean, le disciple bien-aimé, survivant
à Notre-Seigneur, fut entouré, dans sa longue vieillesse, des respects et de la tendresse de la primitive Église, qui écoutait pieusement ses paroles, comme l'écho de la voix même du divin Maître, le Pontife, s'adressant directement aux Oblats, leur dit :
— Ne sont-ce pas des sentiments semblables que vous éprouvez,, en songeant au disciple bien-aimé de votre premier Père ? En l'entendant vous donner des conseils, vous croyez entendre encore ceux de l'illustre Évêque, à qui Dieu confia la noble tâche de fonder un Ordre qui pourvût à tous les besoins de notre époque. Dans l'homme de confiance de Mgr de Mazenod, qui fut aussi l'homme de son cœvir, vous retrouvez cette tendresse paternelle à laquelle vous fûtes accoutumés, et qui vous rend plus, faciles tous les sacrifices de votre sainte vocation.
Puis, se tournant vers le T. R. P. Fabre, l'orateur continua :
— Heureux êtes-vous, Révérend Père Général, d'avoir conservé, et puissiez-vous conserver longtemps ce conseiller fidèle, qui fut le confident de toutes les pensées du Fondateur de votre Congrégation, le témoin de toutes ses œuvres, le consolateur de toutes ses peines, le compagnon de tous ses travaux, l'ami de toute sa vie. Dieu, en vous donnant lestalents et les vertus qui vous distinguent, vous avait préparé à la charge importante qu'il vous destinait ; mais je le bénis de vous avoir donné, comme à Moïse, un Jéthro, pour vous enrichir de son expérience ; ...comme à David, un Samuel, pour vous aider de ses conseils...
En terminant son remarquable discours, Mgr Chalandon s'écria, avec les accents de la sympathie la plus sincère et la plus ardente :
— O chère Congrégation des Oblats, j'aime à vous voir honorer, comme vous le faites, aujourd'hui, celui qui, à tant de titres à votre reconnaissance, à votre vénération et à votre amour, joint le mérite d'être la tradition vivante de la sainte Règle à laquelle vos enfants ont voulu soumettre leur vie, et qui est le second anneau de la chaîne qu'ils doivent continuer à travers les siècles ! Qu'ils inscrivent dans leur mémoire, ou plutôt dans leur cœur, chacune de ses paroles, chacun de ses exemples ; qu'ils en lèguent le souvenir à ceux qui viendront après eux ; ou, mieux encore, qu'ils se forment sur ce modèle, façonné par la main même de Mgr de Mazenod, à son image et ressemblance !... Tant que votre Société sera dirigée par l'esprit de foi, de dévouement et de zèle qui anima votre premier Père, et qui anime toujours, dans sa verte vieillesse, celui qu'il pouvait appeler son fils, non moins que son frère, son assistant et son ami ; tant que, marchant sur les traces des Mazenod et des Tempier, vouspourrez dire : Societas nostra cum Pâtre et Filio ejus^ l'Eglise de la terre et l'Église du ciel auront à se réjouir, et le diocèse d'Aix s'honorera d'avoir été votre berceau !...
CON'SOLATIOXS 49
La cérémonie se poursuivit au milieu de l'émotion universelle. Mais, après la bénédiction du Très Saint Sacrement, le R. P. Fabrc, Supérieur général, quittant la place d'honneur qu'il avait occupée jusqu'à ce moment auprès du Pontife, monta en chaire.
Dans une allocution concise et chaleureuse, il traduisit les impressions" de tous. Puis, d'une voix où se révélait l'émotion de son âme, il remercia le vénérable archevêque d'Aix, en qui, disait-il, // lui avait semblé retrouver le Père et le Fondateur de la Famille ; Mgr de Cérame, Vami si dévoué ; les nombreux ecclésiastiques présents ; les fidèles recueillis et tout en larmes.
Quelques instants après, un repas réunissait, dans le réfectoire de la maison, plus de cinquante invités : évêques, chanoines, dignitaires, supérieurs des autres communautés de la ville et laïques de distinction.
Plusieurs toasts furent j^rononcés, tous empreints de la cordialité la plus exquise. Puis, le supérieur local prit la parole, pour remercier, avec beaucoup d 'à-propos et de tact, ceux qui, par leur présence, avaient donné tant d'éclat à cette fête.
Nous nous bornerons à citer une partie de son adresse à l'archevêque d'Aix :
— Dieu a permis, dit-il, que l'affection de Mgr de Mazenod pour les Missionnaires qu'il avait fondés, ait passé, de son cœur, dans celui d'un très grand nombre de prélats, qui nous accordent partout le bienfait de leur haute protection. Mais personne mieux que vous. Monseigneur, n'a compris le grand art de consoler des fils orphelins. Oui, je le sais, ce n'est pas seulement en conservant à la communauté d'Aix une bienveillance constante, que vous témoignez de la bonté de votre cœur pour la chère Congrégation des Oblats de Marie ; votre sympathie les accompagne par delà votre diocèse, et la couvre au loin d'un reflet d'estime dont ils sont fiers. Aujourd'hui, Monseigneur, en présidant cette fête de famille, vous honorez, en même temps, le vénérable Père qui en est l'objet, et la Société tout entière dont il est le Doyen.
Les agapes fraternelles terminées, on se dispersa dans les corridors, les jardins et les salles de la vaste maison, ancien monastère des Carmélites, aux murs antiques et sévères.
Sur tous les visages s'épanouissait une douce joie. De toutes parts, le P. Tempier, le Supérieur général et les membres de la communauté recevaient les plus chaleureuses félicitations, pour cette fête qui avait répandu dans l'âme de chacun des parfums célestes.
Aussi, en se retirant successivement, prêtres et laïques se disaient que les fêtes chrétiennes et religieuses sont les seules dont le souvenir est exempt d'amertume, et embaume à jamais le cœur.
Cinquantenaire de la Congrégation.
Une autre fête qui causa une joie plus grande encore aux Oblats du monde entier, en remplissant leur cœur de reconnaissance pour le passé, et en rou\Tant aux plus magnifiques espérances pour l'aAenir, fut celle du 25 janvier 1866.
En ce jour, il y avait cinquante ans que le P. de Mazenod et le P. Tempier avaient posé la première base de la Société des Missionnaires de Provence. Qui se doutait, alors, que cet embryon de communauté était le germe d'un grand arbre, dont le développement serait si rapide et si merveilleux ? Qui aurait supposé que ses rameaux s'étendraient, et si vite, jusqu'aux extrémités de la terre ?
Si quelqu'un eût énoncé cette proposition, on l'aurait considérée comme le rêve d'une imagination en délire, un rêve absolument irréalisable !... Et, cependant, l'irréalisable était réalisé.
Quelle route parcourue depuis cinquante ans, en effet ! Que de multitudes d'œuvres accomplies ! Que d'âmes instruites, converties, régénérées ! Que de villes et de provinces évangélisées avec zèle et avec fruit ! Que de tribus sauvages tirées des ombres de la mort et conduites à la lumière de l'éternelle vie !
Les obstacles avaient été nombreux, et humainement insurmontables. Et les épreuves, combien dures, pénibles, renouvelées et parfois si crucifiantes !... Mais elles avaient accru le mérite de ceux qui les supportèrent si vaillamment, et, maintenant, elles augmentaient leur joie, comme le souvenir des dangers, courus au milieu des combats, centuple l'allégresse des vainqueurs.
Quant à la Congrégation, comme un arbre qui, violemment secoué par la tempête, jette de plus profondes racines dans le sol, elle avait acquis de nouvelles forces sous les rafales déchaînées.
On devine avec quel élan de reconnaissance et quelle sainte joie, ce glorieux anniversaire fut célébré, dans toutes les maisons de notre Institut, en Europe, en Amérique, en Afrique et en Asie ! Un volume ne suffirait pas à raconter, même succinctement, les scènes émouvantes dont furent, en même temps, le théâtre, des contrées séparées entre elles par des distances si considérables ; mais, des bords de la Méditerranée jusqu'aux rivages du Pacifique ; des plaines désolées qui avoisinent les bords de l'Océan Glacial jusqu'aux régions ensoleillées de l'équateur.
Marseille. — Maison des Pères chapelains de Notre-Dame de la Garde.
Autel de la chapelle intérieure de la Communauté.
(Autres vues de la maison des chapelains et du Sanctuaire.