‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existence (volume 4)Chapitre 4 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Consolations.

§ 1 Couronnement de J^otre-Dame de Cléry.

Aux seules statues des pèlerinages les plus illustres et les plus fréquentés, est réservé le privilège d'être couronnées solennellement, au nom du Souverain Pontife. Cet usage est fort ancien dans l'Église, et on en rencontre des exemples, quoique relativement rares, jusque dans les siècles les plus rapjDrochés de l'origine du christianisme.

Après avoir travaillé, avec tant de dévouement, à la restauration de nombreux pèlerinages en l'honneur de la Sainte Vierge, les Oblats conçurent le désir de procurer à quelques-uns ce surcroît d'éclat, qui contribuerait simultanément à la gloire de leur Mère Immaculée et au salut des âmes.

Ils commencèrent par celui de Notre-Dame de Cléry, dont la statue miraculeuse est vénérée dans la superbe basilique royale que nous avons décrite dans le premier volume de cette Histoire. Le P. de l'Hermite, alors svipérieur des Chapelains, suggéra cette idée à l'évêque du diocèse Mgr Dupanloup, et rédigea lui-même la suj^plique latine au Pape. Cette démarche eut un plein succès. Un bref pontifical autorisa le couronnement, et en fixa la date au 8 septembre 1863.

Pour que la cérémonie eût toute la splendeur désirable, les Oblats s'efforcèrent d'ébranler les populations orléanaises, assez apathiques par nature. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y parvinrent. Cependant, en cela encore, ils réussirent, et, durant la seconde quinzaine du mois d'août, comme si un courant électrique s'était soudainement établi, tout fut en mouvement, non seulement dans les environs, mais dans tout le diocèse et les diocèses \oisins.

Cléry surtout n'était plus reconnaissable : les ouvriers se multipliaient, pour suffire au travail. Décoration des maisons ; embellissement des rues et des avenues ; arcs de triomphe ; forêts de mâts vénitiens ; multitudes d'emblèmes variés, d'écussons, de bannières et de banderoles ; inscriptions jîleines d'à-propos et d'enthousiasme : tout présageait une fête splendide.

Déjà on arrivait de loin pour retenir des chambres. Les moindres réduits ayant vue sur la rue par où devait passer la procession que l'on prévoyait devoir dépasser toute description, se louaient à des prix exorbitants.

Les murs de la basilique, malgré sa grandeur, disjîaraissaient entièrement sous de riches tentures. Des guirlandes élégantes s'élançaient jusqu'aux voûtes si élevées, et se balançaient dans le vide immense des ogives. Le long des piliers et des colonnes, descendaient avec grâce des oriflammes aux vives couleurs.

Dans le sanctuaire, en arrière du maître-autel, un reposoir gigantesque formait un trône magnifique pour la statue miraculeuse de la Sainte Vierge, présentant son Fils à l'adoration des peuples.

A cette belle fête assistèrent, avec Mgr Dupanloup, le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux ; Mgr Guibert, archevêque de Tours ; Mgr Saint-Marc, archevêque de Rennes ; les évêques d'Angers, de Laval, d'Amiens, de Blois ; Mgr Jeancard, évêque de Cérame, et Mgr Nardi, auditeur de Rote.

Trois cents prêtres, vicaires généraux, chanoines, curés, professeurs et religieux de toutes les communautés du diocèse, avaient pris rang dans le chœur de la basilique, tandis qu'à des places réservées, dans le déambulatoire et le transept, se voyaient une foule de laïques distingués : magistrats, officiers, savants, membres de la noblesse orléanaise, conseillers municipaux de la ville, maires et adjoints du canton, journalistes, de la capitale, etc., etc. On remarquait, en particulier, M. Ingres, le maître si célèbre, alors sénateur et chef de l'École française de peinture.

Plus de six mille personnes se pressaient dans les nefs ; et, au dehors, devant les portes largement ouvertes, stationnaient des multitudes, qui n'avaient pu entrer.

Durant la messe solennelle célébrée par le cardinal, quarante artistes, venus d'Orléans, exécutèrent des chants d'une puissante harmonie, dignes de la majesté des pompes liturgiques.

Mgr Guibert, à l'évangile, monta en chaire. D'une voix grave et pleine d'onction, il prononça, devant l'immense assemblée, un discours de circonstance, qui mérita les éloges chaleureux de Mgr Dupanloup lui-même, si bon juge en la matière.

Sans cesse, cependant, la foule grandissait. Chaque heure amenait de nouveaux flots de pèlerins. Dans l'après-midi, ils furent plus de vingt mille.

A l'issue des vêpres, la procession s'organisa. Elle déroula ses files gigantesques, longues de deux kilomètres, à travers des masses humaines, qui, de part et d'autre, lui constituaient comme un rempart vivant. Les chants pieux alternaient avec les morceaux de musique joués par les fanfares de Cléry et de Meuny-sur-Loire.

Non seulement aux fenêtres, mais jusque sur le toit des maisons, étaient entassés des groupes, juchés là j^our mieux contempler ce spectacle extraordinaire.

Toutes les têtes s'inclinaient, et les genoux fléchissaient au passage des évêques, qui, s'avançant avec la crosse et la mitre, bénissaient la foule prosternée.

Au milieu du cortège épiscopal, des prêtres en aube portaient, sur un riche brancard, les couronnes d'or et de pierreries, offertes par Pie IX pour le couronnement de la Sainte Vierge et de l'Enfant-Jésus.

Quand, a^Drès avoir parcouru les rues principales de Cléry, et fait un circuit considérable à travers la campagne, la procession rentra dans la basilique, le soleil était sur le point de se coucher. Une demi-obscurité envahissait déjà les vastes nefs. Seule, sur un reposoir étincelant de mille feux, la Vierge rayonnante apparaissait, comme une vision céleste, sur une montagne de lumières et de fleurs.

Après le salut solennel commença la cérémonie du couronnement. Pendant que l'un des vicaires généraux lisait en chaire le bref du Pape, le cardinal de Bordeaux, l'évêque d'Orléans et le P. de l'Hermite montèrent jusqu'à l'estrade sur laquelle était placée l'antique image.

Sur ce point unique se fixaient, à ce moment suprême, les regards de l'immense foule attentive et recueillie. Le cardinal ne pouvant atteindre la tête de l'Enfant Jésus qui devait être couronné le premier, passa le diadème au P. de l'Hermite, auquel sa grande taille permettait d'arriver à cette hauteur.

Par une attcntioji délicate de la Vierge Immaculée, ce fut un de ses Oblats qui eut l'extrême joie de poser, au nom du Sou^•erain Pontife, la couronne royale sur le front de son divin Fils !

Par ses vertus, sa distinction et le dévouement dont il venait de fournir une nouvelle preuve dans la préparation de ces belles l'êtes, le P. de l'Hermite avait bien quelque droit à cette faveur inattendue, et que beaucoup eussent ambitionnée. Pendant que, le cœur pénétré de reconnaissance, sa main, tremblant d'un pieux saisissement, accomplissait cet acte, dont l'annonce avait attiré de si loin ces milliers de pèlerins, le Pontife prononçait ces touchantes paroles :

— Ainsi que nous vous couronnons sur la terre, ô Christ, puissionsnous être couronnés jiar vous de gloire et de félicité dans le ciel !...

Couronnement de l^otre-Dame des Lumières.

L'année suivante, le samedi, 30 juillet 1864, en présence de plus de vingt-cinq mille fidèles, accourus de toutes les parties de la Provence et du Comtat-Venaissin, avait lieu, avec non moins de jjompe, le couronnement de Notre-Dame des Lumières. Les circonstances qui accompagnèrent cette scène, la revêtirent d'un caractère d'exceptionnelle grandeur, et suscitèrent d'indicibles émotions.

C'était en plein air, et au milieu de la nuit, en souvenir des lumières miraculeuses qui donnèrent naissance, il y avait alors plus de deux cents ans, à ce célèbre pèlerinage, comme nous l'avons raconté aussi, dans le premier volume de cette Histoire.

Dans la matinée du 30, des foules compactes arrivèrent, à chaque instant. On apercevait, sur les routes convergeant vers le sanctuaire, des files interminables de voitures, d'omnibus, de charrettes, de véhicules de toutes sortes, portant des familles entières, ou surchargés de personnes de tout âge et de tout rang.

D'autres suivaient à pied, ou sur de plus humbles montures, chevaux de labourage et petits ânes au gsdop ; mais tous, malgré la diversité des équipages et les ardeurs dévorantes d'un soleil brûlant, avaient le visage épanoui et le pas em])ressé : on allait à Lumières !... au couronnement de Marie !...

Parvenues à destination, ces multitudes qui s'étaient munies de vi\Tes pour deux jours et de tentes pour s'abriter, choisissaient leurs campements dans les vastes jardins du couvent des Oblats, sous les charmilles, près des fontaines, sur la verdure des prairies, dans les champs émaillés de fleurs. Beaucoup s'installèrent sur les bords du sentier qui, serpentant sous des allées ombreuses, gravit la colline, et conduit à l'oratoire de Saint-Michel, construit au-dessous de l'énorme rocher qui le surplombe en demi-voûte, et semble devoir l'écraser.

Cet ensemble très animé présentait à l'œil un indescriptible panorama, riche de toute la gamme des couleurs. On eût dit une vaste ruche, où tout était en mouvement, sous l'effet de cette exubérante activité, propre aux populations méridionales.

Mais, lorsque, vers cinq heures du soir, on signala l'arrivée des évêques, le calme et l'ordre succédèrent aux cris et à la confusion apparente. Les prélats furent reçus avec les témoignages d'honneur, de respect

et de vénération dus à leur dignité. C'étaient : l'archevêque d'Avignon dans le diocèse duquel Lumières est situé ; les évêques de Digne, de Valence, de Nîmes et de Gap.

A côté d'eux, l'on voyait le préfet de Vaucluse ; le général baron d'Azémar, commandant de la division militaire ; le comte de Pontbriand, sous'-préfet d'Ajît ; le maire de cette ville ; ceux de Goult et de Bonnieux ; le chef d'escadron de gendarmerie ; M. Seymard, conseiller à la cour impériale d'Aix ; des magistrats, des notables, des personnages de distinction ; des centaines d'ecclésiastiques, grands vicaires, chanoines, curés, professeurs et autres, parmi lesquels nous aimons à citer l'abbé de Cabrières, depuis évêque de MontjDcllier et cardinal.

En considérant ces flots de peuples, que l'église, malgré ses vastes proportions, n'aurait pu contenir, les évêques, par une inspiration aussi heureuse que subite, décidèrent que, même pour les vêpres, fixées à ce moment par le programme, le jardin et les rochers eux-mêmes serviraient de temple.

Sous les piliers granitiques de la montagne, il y aurait place j^our tous.

D'ailleurs, un autel colossal y était déjà dressé pour le couronnement, au milieu de tentures, de drapeaux, de guirlandes, de banderoles, d'oriflammes, d'inscriptions, d'emblèmes et de transi^arents ingénieux.

Aussitôt commencèrent ces A'êpres, auxquelles le décor du paysage et la multitude des assistants donnèrent une incomparable solennité.

Espacés sur la déclivité du coteau, debout sous le feuillage, assis sur les murailles qui séparent les escarpements du terrain, ou même juchés sur les branches des arbres, ces milliers de fidèles unissaient leurs voix à celles de deux cents prêtres. Ces chants, d'une impressionnante puissance, étaient répercutés au loin par les échos de la vallée.

Comment décrire, maintenant, la cérémonie de la nuit ?

Vers neuf heures du soir, au son des cloches, sortent du couvent les croix et les bannières, les confréries, les prêtres et les évêques. Au centre de ce cortège, quatre ecclésiastiques portent les deux couronnes resplendissantes, offertes également par Pie IX.

En avant se rangent des délégations de toutes les paroisses, chacune avec leurs choristes et leurs cantiques spéciaux. Les louanges de Marie retentissent ainsi en diverses langues. xA.ux hymnes latines du clergé, et aux accords des fanfares militaires, les fidèles répondent par des cantiques en français, ou par des chants en provençal, ce gracieux idiome, dont les expressions ]>oétiques éveillent le souvenir des anciens troubadours.

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