CHAPITRE II
Saint-Ulrich (Alsace -Lorraine).
Z(n sanctuaire abandonné.
A quelques kilomètres au nord de la ville de Sarrebourg, près des confins de la Lorraine et de l'Alsace, se trouve une antique chapelle élevée en l'honneur de saint Ulrich (en latin Udalrichus, ou Waldricus), évêque d'Augsbourg, au x® siècle, et patron de cette cité, la plus importante de la Souabe. Ses vertus furent si éclatantes et ses miracles si multipliés, que, vingt ans seulement après sa mort, il fut inscrit au catalogue des saints, en 993, par le pape Jean XV. La bulle de sa canonisation est la plus ancienne qui soit parvenue jusqu'à nous (1),
Vallées, coteaux, forêts entourent cette chapelle construite sur vme déclivité de terrain, dans un site charmant.
Par sa naissance le saint évêque appartenait à l'une des plus nobles familles de l'Allemagne.
Quand il fut placé sur les autels, sa sœur Luitgarde, femme du duc de Souabe et d'Alsace, vivait encore, et résidait dans un de ses châteaux à l'ouest du Rhin. Elle propagea, en Lorraine, le culte de son frère que ses nombreux miracles rendirent très populaire.
En reconnaissance d'une protection qui se manifesta i)ar des bienfaits de tout genre, de génération en génération, les populations du pays mirent en saint Ulrich une confiance sans limite. Des béquilles, des mains et des pieds en bois, suspendus comme ex-voto aux murs de la chapelle, attestaient les prodiges opérés.
De là, ce vieux dicton :
Saint Ulrich
De tout mal guérit.
Aussi, dès que, dans une famille, quelqu'un était affligé de n'importe quelle calamité corporelle ou spirituelle, vite on formulait un vœu. Puis,
(1) Cf. Bollandistes, Acta sanctorum, t. XX, p. 172 ; t. XXIX, p. 79 sq. — Mabillon, Ada sanctorum Ordinis S. Benedicti, 9 in-fol., Paris, 1668-1702, t. V, p. lviii.
SAINT-ULRICH (aLSACE-LORRAIXE) 277
la faveur obtenue, on s'empressait d'aller remercier le céleste protecteur. Il en fut ainsi, tant qu'il y eut des chapelains attitrés pour desservir le pèlerinage ; mais, à l'époque de la grande Révolution, les couvents du voisinage ayant été détruits, les chapelains manquèrent, et les fidèles ne vinrent que de plus en plus rarement visiter le sanctuaire autrefois si vénéré.
En 1850, Mgr Menjaud, évêque de Nancy, diocèse duquel ce territoire dépendait avant l'annexion de l'Alsace-Lorraine à l'Allemagne, fit construire, à côté de l'oratoire, une belle et vaste maison, à quatre étages, sur larges caves voûtées. A cette magnifique habitation touchait une propriété de deux hectares, comprenant jardins, pelouses et terres arables.
Le but du jîrélat était de fournir une résidence commode aux membres de son clergé, obligés par l'âge ou les infirmités à renoncer à l'exercice fatigant du saint ministère dans les paroisses, mais dont quelques-uns, tout en jouissant d'une retraite agréable dans un climat salubre, pourraient encore se rendre utiles aux pèlerins, et les attirer par leur présence.
Vains espoirs ! Malgré les charmes du paysage, la solitude pesait à ces habitués de la vie active. Les premiers arrivés en partirent bientôt, et n'eurent pas de successeurs. Xul ne s'étonnera que le pèlerinage souffrît de cet abandon.... Longtemps, on se demanda s'il reprendrait jamais son antique splendeur.
Cet état de choses persista, quand, après la guerre de 1870, la Lorraine ayant été violemment arrachée à la France, le territoire de Saint-Ulrich passa du diocèse de Nancy à celui de Metz.
On sait combien l'évêque de cette ville, Mgr Dupont des Loges, l^reton d'origine, resta, de cœur, attaché à la France. Il refusa l'ordre de la Couronne de fer que l'empereur lui offrit, tandis qu'il porta ostensiblement la décoration de la Légion d'honneur. Député au Reichstag, il siégeait à la tête des protestataires. Néanmoins, par ses vertus et sa dignité, il gagna l'estime et l'admiration de ses ennemis, à tel point que, lorsque le général baron de Manteuffel, gouverneur de l'Alsace-Lorraine, venait à Metz, sa première visite était, chaque fois, pour l'évêque, auquel il prodiguait les marques de respect et de sympathie.
A l'annonce des décrets d'expulsion projetés par le cabinet de M. Jules Ferry, Mgr Dupont des Loges, pour témoigner aux Oblats sa gratitude du bien qu'ils avaient accompli dans son diocèse par leurs prédications, et, en même temps, pour conserver à ses ouailles des apôtres dont il appréciait le zèle, leur proposa, le 10 août 1880, de se réfugier à Saint-Ulrich.
— Je serai extrêmement heureux, ajoutait-il, de pouvoir ainsi donner l'hospitalité aux exilés, et le pèlerinage, ressuscité par vos soins, deviendra plus cher à mon cœur, quand vous en serez constitués les gardiens.
Malgré les proscriptions, non encore abrogées, du Kulturkampf qui avait chassé tous les Ordres religieux du territoire de l'empire, Mgr Dupont