CHAPITRE IV
Premiers disciples
§1 Le Père Suzanne.
Le Seigneur, qui n'abandonne jamais ceux qui espèrent en Lui, envoya au Fondateur plusieurs ecclésiastiques fort remarquables.
D'abord, le P. Suzanne.
Né à Fuveau d'une famille jouissant d'une large aisance, il avait fait d'excellentes études classiques à Aix. Intelligence pénétrante ; caractère ouvert, affable et gai ; mœurs très pures et conduite irréprochable : tel était le postulant, sujet hors ligne.
Adolescent, il manifesta son intention de revêtir la soutane. Sa détermination surprit son père, qui, fier de tant de qualités, caressait pour son fils des rêves d'ambition mondaine. Celui-ci dut subir plus d'un combat, avant de conquérir la liberté de correspondre à sa vocation.
Ayant assisté à la mission prêchée dans son pays natal, il en fut enthousiasmé. Dès lors, un idéal plus élevé se découvrit à son âme. Témoin des conversions éclatantes opérées sous ses yeux, il résolut d'être Missionnaire.
A l'heure même, il commença ce nouveau genre de vie, en catéchisant non seulement les enfants, mais les hommes et les vieillards. Beaucoup avaient besoin d'être instruits séparément des vérités fondamentales du christianisme, depuis longtemps oubliées, ou même totalement inconnues.
Bien plus, il ne craignit pas d'accoster les pécheurs endurcis qui refusaient de s'agenouiller aux pieds du prêtre. Il alla dans leurs demeures, et descendit jusqu'au fond des mines pour y chercher les récalcitrants, et, par une sainte violence, les amener à l'église, puis au confessionnal.
La mission terminée, il dit adieu à sa famille, et suivit le Père de INIazenod.
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§ 2 "Le Père Courtes.
Un autre séminariste, Hippolyte Courtes, le rejoignit.
Né à Aix, d'une famille aussi très à l'aise, il fut un des plus brillants élèves du collège Bourbon, alors un des plus renommés du midi de la France. Membre de l'Œuvre de la jeunesse, il n'avait pas cessé de croître en vertu, à mesure qu'il croissait en âge.
Nous le verrons devenir une des piei'res principales de l'édifice spirituel dont le Fondateur posait les assises : successivement maître de novices, supérieur de la maison d'Aix, procureur général de la Congrég-ation, puis assistant général, charge que les Chapitres généraux lui confirmèrent pendant près de quarante ans, jusqu'à sa mort.
Humaniste des plus distingués, il écrivait le latin comme un citoyen de l'ancienne Ptome ; il parlait le français avec une variété d'expressions et une abondance de pensées qui lui permirent d'affronter avec honneur les auditoires les plus exigeants.
Dès le lendemain de son sacerdoce, à son premier sermon devant l'élite de la société d'Aix, il obtint un succès extraordinaire.
Un ministre protestant, récemment converti, l'entendant exalter la royauté de Jésus-(]hrist en termes magnifiques, ne put contenir son émotion. En sortant de la cérémonie, il s'écriait :
— Quel beau discours ! Gomme cela donne des ailes à l'âme ! Un si riche talent dans un prêtre si jeune promet des merveilles. M. de Mazenod mérite bien, par son héroïque dévouement au salut du prochain, d'avoir trouvé un tel disciple, dès le début de son œuvre. Evidemment Dieu la bénit.
Ces sentiments étaient ceux de toute l'assistance.
Sa vertu se trahissait d'elle-même, malgré le voile d'humilité profonde sous laquelle il s'efforçait de la cacher. Elle lui attira bientôt la confiance d'une foule de personnes de haut rang, qui le choisirent comme directeur de conscience.
Juristes, magistrats, littérateurs, hommes occupant des situations en vue, ou exerçant d'importantes fonctions administratives, recouraient à ses conseils dans les circonstances délicates. Son opinion était pour eux du plus grand poids. On avait constaté chez lui une aptitude exceptionnelle pour les affaires. Esprit subtil, flexible, insinuant, il concevait très vivement les choses, et savait ensuite très adroitement imposer son avis, même à ceux qui, d'abord, se montraient les plus revêches.
Dans les négociations, il déployait une prudence, une réserve, une
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liabileté, un tact si parlait des convenances, qu'on aurait pu attribuer à la diplomatie la plus raffinée ce qui résultait simplement d'une tendance de son caractère, préférant tourner les difficultés plutôt que de les renverser par la violence. Réussir sans blesser personne, c'était, selon lui, réussir deux fois. En cela, certes, il ne se trompait point.
Sa supériorité éclatait comme malgré lui ; mais on la lui pardonnait d'autant plus qu'il cherchait davantag-e à s'effacer. On lui était reconnaissant aussi de cette charité qui le pressait constamment à exalter le mérite des autres, et à en dire tout le bien possible sans manquer aux droits imprescriptibles de la vérité.
Religieux éminent, il fut jusqu'à son dernier soupir un exact, disons plus, un austèie observateur de la Règle.
§3 Le Père Moreau.
Entré diacre dans la Congrégation, le P. Moreau s'y distingua par son attrait irrésistible pour les mortifications corporelles.
Très attaché à sa vocation et animé de l'esprit de prosélytisme, il prit à cœur de recruter des novices parmi ses amis et ses condisciples.
Lui aussi avait subi dans une large mesure l'influence fascinatrice du Fondateur. Quand il lui écrivait, si la lettre ne devait point passer par la poste, il libellait ainsi l'adresse : A celui que j'aime le plus sur la terre, mon père Eugène de Mazenod.
Très rigide pour lui-même, il s'imposait des pénitences excessives et se dépensait, néanmoins, avec une complète insouciance de sa santé. On dut lui en faire le reproche. A ces observations il répondit :
— Je ne croyais pas être si sévère pour moi !.. Quoique le dernier dans notre Compagnie, je dois, il est vrai, conserver mes forces, afin de ne mettre, par imprudence, aucun obstacle au succès de notre œuvre.
Il s'engagea donc à se traiter moins durement. Mais c'est là une de ces résolutions que les saints ne tiennent guère. Comme il était retombé dans son habitude, on le menaça d'en référer au P. de Mazenod, qui prêchait, alors, la mission d'Eyguières, dans le voisinage de Salon.
Redoutant qu'une défense de son Supérieur ne l'arrêtât inopinément sur le chemin de la mortification, il se hâta de lui écrire, le 7 mars 1819 :
— J'ai tout lieu de craindre que des membres de la communauté ne portent plainte contre moi, sous prétexte que je travaille trop et que je ne me nourris pas assez. Je vous demande la grâce, mon bien-aimé Père, de rester sourd à leurs représentations. Si l'on venait à bout de
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VOUS séduire et de vous extorquer quelque ordre pour réprimer ma prétendue pénitence, je vous prie de vouloir ne rien me commander en vertu de la sainte obéissance, sans me permettre, au préalable, de vous exposer ce qu'il en est. C'est parce qu'on m'a menacé de vous écrire à ce sujet, que je prends les devants pour prévenir le coup.
A l'appui de sa plaidoirie, il aurait pu ajouter qu'en cela il suivait les exemples du Fondateur.
Le lendemain, seconde épître sur le même thème :
— Je suis bien décidé à me contenter de la collation, même le dimanche. Hier soir, j'ai pris la discipline. Permettez-moi d'en user fréquemment, afin d'acquérir l'habitude. Je voudrais aller iisque ad sangiiinem. Oui ! jusqu'au sang. Quel bonheur pour moi, alors ! En attendant votre réponse, je crois pouvoir me servir de celle que j'ai achetée, et qui est bien plus rude que l'autre. Je l'ai éprouvé !...
Toujours pour écarter le coup dont on le menaçait, et en esquissant un argument ad hominem, il écrivait, la semaine suivante :
— Le jour où nous avons reçu votre lettre, je n'ai pas manqué de communiquer aux fidèles qui remplissaient notre église, les nouvelles de la mission. Je les ai remerciés des bonnes œuvres par lesquelles ils avaient contribué au succès de vos travaux... Je leur ai parlé aussi de vos figures allongées, effet de votre rigoureuse abstinence, puisque vous ne montez qu'à onze heures trois quarts, le soir, pour faire collation.
Sa vertu héroïque le rendait cher à tous. Au verso de plusieurs de ses lettres, nous avons trouvé, tracées de la main vénérable du Fondateur, ces paroles qui sont plus qu'un éloge : A relire, pour me consoler et m édifier.
Le P. de Mazenod l'amena avec lui au château de Saint-Laurent, quand il s'y retira, pendant deux mois, dans la solitude, pour rédiger les Règles de sa Congrégation. Persuadé de son mérite, il le choisit pour confesseur, en l'absence du P. Tempier. Dans la suite, il lui confia plusieurs charges importantes, entre autres celle de succéder, comme supérieur du grand séminaire d'Ajaccio, au P. Guibert, promu à l'épiscopat. Le P. Moreau gagna l'estime universelle du clergé. L'évêque et ses prêtres le regardaient comme un saint.
§4 Le Père Ttonorat.
Cet autre disciple du P. de Mazenod était, lui aussi, un enfant d'Aix. Son père acquit une fortune considérable dans le commerce. Mais le futur Oblat eut plus que les biens de ce monde, au sein de sa