‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existenceChapitre 27 sur 125 · CHAPITRE VI Notre-Dame du Laus · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI Notre-Dame du Laus

? 1 ha 'Bernadette du XVn" siècle.

A une dizaine de kilomètres au sud-est de la ville de Gap, s'allonge, sinueuse, une étroite vallée, encadrée au nord et à l'ouest par un demi-cercle de montagnes. Leurs cimes pierreuses, aux crêtes aiguës, sont profondément taillées. On dirait d'immenses ruines accumulées par un épouvantable cataclysme. Elles abritent le paysage contre les vents de l'aquilon, mais rendent son aspect sévère.

Leurs flancs sont affreusement ravinés. Sur les pentes abruptes, l'œil aperçait d"innoml>i'ables lits de torrents. Par là, au temps des grandes pluies ou de la fonte des neiges, se précipitent d'énormes masses d'eaux, cascades mugissantes et superbes, mais aussi fléaux dévastateurs, entraînant dans leur chute la terre vé.gétale et toutes sortes de détritus.

Puis, ces rivières furibondes tarissent presque subitement, et, pendant la majeure partie de l'année, sont complètement à sec.

Au bas, les éboulis, amoncelés en mille endroits, ressemblent à de gigantesques tas de cendres volcaniques grisâtres, de cinquante à quatre-vingts mètres d'élévation. Détachés des roches schisteuses, une multitude de fragments aux reflets noirs ou violacés, comme ceux de l'ardoise, achèvent de jeter une teinte lugubre sur ce sombre tableau.

Frappé de cette désolante aridité, un voyageur ne put s'empêcher d'en exprimer sa surprise.

— Il n'y a donc pas d'eau dans ce pays ? demanda-t-il très étonné.

— Pardon, Monsieur ! il y en a quand il pleut.

— Sans doute ! Je pense bien ! M. de la Palisse n'eût pas mieux dit. Mais, après ?

— Après ?... il n'y en a plus.

— Et, alors, comment faites-vous ?

— Comme nous pouvons !

Une des persistantes préoccupations du P. Tempier, durant son supériorat au Laus, fut, en effet, de procurer, en quantité suffisante, de l'eau à sa communauté. Le problème n'était pas encore entièrement résolu, quand le P. Guibert lui succéda. Celui-ci dut ajouter ses efforts à ceux de son prédécesseur, pour réaliser un vœu si légitime.

A mi-côte, il y avait autrefois un lac. Depuis longtemps, il a disparu, absorbé par les couches inférieures, trop perméables.

Notre-Dame du Laus.

Eglise et couvent restaurés par les Oblats, clocher bàli par eux.

Le mot Laiis, suivant des étyraologistes, n'aurait pas d'autre signification : c'est le terme latin laciis, dans lequel le langage un peu dur de ces contrées a substitué une aspiration au c : lahiis, laus. Notre- Dame du Laus, c'est Notre-Dame du Lac, quoique la nappe d'eau primitive n'existe plus maintenant qu'à l'état de souvenir.

Sur un petit plateau, à neuf cents mètres d'altitude, se dressent l'église, le couvent et une douzaine de maisons échelonnées sur la déclivité du terrain. Le tout, avec les fermes voisines, forme un hameau de quelques centaines de personnes. Il dépend de la commune de Saint-Etienne-d'Avançon, située à trois kilomètres, presque en face, sur l'autre versant de la vallée.

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Dans les environs immédiats poussent des noyers. On y voit aussi de maigres champs de céréales et ces plantes aromatiques qui croissent dans les déserts.

Si le paysage est triste, en hiver, quand la neige le couvre, il ne manque pas d'un certain charme, à la belle saison, avec ses fleurs et ses productions alpestres. Lair y est pur et la solitude reposante. On peut s'y recueillir, loin des bruits du monde, et méditer à l'aise, devant cette nature grandiose, dont le calme invite à la prière, et dont la majesté parle si éloquemment de Dieu.

La Reine du ciel voulut que là fût un de ses sanctuaires, où les malades trouveraient la santé, les pécheurs le pardon et les justes une augmentation de ferveur.

Dans ce but, elle daigna souvent s'y montrer à une jeune fille née à Saint-Etienne-d'Avançon, en 1647, Benoîte Rencurel, déclarée vénérable par Pie IX, le 7 septembre 18; i. Cette prédestinée mériterait d'être appelée la Bernadette du xvii*' siècle. Enfant du peuple, comme la privilégiée de Lourdes, plus pauvre encore et simple bergère, elle plut, par son angélique candeur, à la Mère de Dieu, qui lui apparut, non pas seulement dans des circonstances exceptionnelles, mais très souvent, pendant une cinquantaine d'années.

Ces merveilles furent racontées par des témoins oculaires absolument dignes de foi. Leur récit remplit quatre volumineux manuscrits revêtus de toutes les marques désirables d'authenticité ! On les conserve encore au Laus, où nous avons pu les consulter à loisir (i).

A la demande de la Sainte Vierge, une chapelle spacieuse fut bâtie, en moins de deux ans. Gela tient du prodige, dans un pays dépourvu d'eau et de matériaux, surtout à une époque où nulle route carrossable n'était encore tracée. Mais les miracles éclatants se multipliaient.

Dans son enthousiasme, la population entière se mit à l'œuvre. Les femmes apportaient dans leurs tabliers le sable qu'elles allaient chercher à cinq ou six kilomètres de distance au fond de la vallée; les hommes chargeaient sur leurs épaules les pierres, ou les sacs de plâtre, et, par des sentiers de chèvres, gravissaient, sans se décourager, les pentes escarpées de la montagne.

(i) Ou est en droit de citer aussi comme témoins oculaires plusieurs auteurs qui, dans des ouvrages imprimés du vivant de Benoîte, racontent ce qu'ils ont vu au Laus, de leurs propres yeux. Indiquons, par exemple, l'illustre disciple de Mabillon. le docte Martène, qui eut une si large part à la composition des gros in-folio de la Gallia chrisliana, et qui est si connu dans le monde savant par sa vaste érudition : Voyage littéraire de deux bénédictins, 2 in-4", Paris, i"i", t. I, p. 269 sq. — Le R. P. de Rians, Vie du P. Jérôme des Minimes de Provence, in-i2, Aix, i"i5, p. 270 sq. Quelques années après la mort de la voyante, parut le Recueil historique des merveilles que Dieu a opérées à Notre-Dame du Laus, in-12, Grenoble, i-ySG.

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Seul le clocher manquait. Les Oblats eurent l'honneur de le construh'e, un siècle et demi plus tard.

L'oratoire dans lequel la Sainte Vierge apparut si souvent à Benoîte, était bien humble, avec ses murs blanchis à la chaux et sa toiture de chaume. L'étroitesse de ses dimensions répondait à sa pauvreté. Il

Nolre-Daïue du Laus.

Intérieur de l'Église dont le sanctuaire est formé par raucien oratoire.

n'avait guère que trois à quatre mètres de longueur sur une largeur à peu près égale. Ses parois furent, depuis, à l'intérieur comme à l'extérieur, recouvertes de plaques de marbre, qui sont toutes des exvoto rappelant les faveurs accordées par la Reine du ciel, et la reconnaissance des pèlerins. Cet oratoire, ainsi embelli et voûté, sert maintenant de sanctuaire à la chapelle, dans laquelle il est enchâssé, comme celui de la Portioncule dans la vaste église de Notre-Dame des Anges,

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à Assise, et la Santa Casa dans la magnilique basilique de Lorette... Si parva licet coniponei'e magnis!

Sauf une interruption due aux jansénistes, le pèlerinage fut florissant jusqu'à la Révolution. Les soi-disant patriotes expulsèrent alors les chapelains. On vendit comme biens nationaux l'église et le couvent. Le mobilier, les ornements, les tableaux furent volés ou livrés aux flammes.

Le 'Laus confié aux Missionnaires de Provence. Insurrection du pèlerinage.

Le concordat de 1801, entre le pape Pie VII et Bonaparte, n'avait pas rétabli le siège épiscopal de Gap, mais incorporé tout le département des Hautes-Alpes au diocèse de Digne. Quatre ans plus tard, Mgr MioUis. fils d'un conseiller au parlement d'Aix et frère du trop célèbre général de ce nom, était promu à cet évêclié.

En i8iî2, il racheta l'église. M. Peix, archiprêtre de Gap, se rendit acquéreur de l'ancien couvent et du jardin, en 1817. On songea d'abord à y établir une maison de retraite pour les ecclésiastiques âgés ou infirmes; mais la rigueur du climat, en hiver, s'opposait à la réalisation de ce projet.

Le pèlerinage ne reprendrait vie que par la présence d'une communauté régulière. Mgr MioUis préféra à toutes les autres la Société des Missionaaires de Provence qui, en moins de trois ans d'existence, avait régénéré déjà tant de paroisses.

Au milieu du mois d'août 1818, il fit donc écrire par M. Arbaud, son vicaire général, au P. de Mazenod, qui vint, dans le courant de septembre, avec le P. Tempier, régler cette alTaire.

Entre gens qui cherchent uniquement la gloire de Dieu et le salut des âmes, l'entente est facile. Le traité fut signé, le 20 septembre 1818.

Toujours plein de pensées surnaturelles, le P. de Mazenod se réjouissait de voir ses enfants choisis pour être les gardiens d'un sanctuaire de la Sainte Viei'ge. A ses yeux, c'était un gage de céleste protection.

— Ce pays, disait le P. Tempier à son retour, n'est pas si allVeux que nous nous l'étions imaginé!...

Clergé et fidèles remerciaient le Seigneur de l'arrivée des ^Nlissionnaires. Ce sanctuaire si vénéré sortirait enfin de ses ruines. Les populations, certaines d'y trouver les secours religieux, y remonteraient en foule.

Nommé supérieur, le P. Tempier s'occupa aussitôt d'embellir

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l'ég-lise, dont les murs étaient entièrement nus, et de refaire le pavé qui partout accusait un délabrement lamentable. Grâce à des bienfaiteurs et à des bienfaitrices qu'il sut intéresser à l'œuvre, il pourvut à toutes ces dépenses; acheta successivement des ornements sacerdotaux, des chandeliers, des candélabres, un chemin de croix; entoura le chœur de boiseries et de superbes stalles ; plaça un autel en marbre commandé à Avignon, etc., etc.

Ces améliorations multipliées charmaient les habitants de la montagne et les attachaient de plus en plus à leur chapelle. Le bruit s'en répandait au loin. Le nombre des pèlerins croissait chaque jour. Les prêtres eux-mêmes, qui amenaient leurs ouailles au Laus, ne pouvaient en croire leurs yeux.

Un an après l'établissement des Missionnaires, en 1819, le pèlerinage recouvra son ancienne splendeur. A certaines fêtes de la Sainte Vierge : la Visitation, l'Assomption, la Nativité, il y eut jusqu'à dix et quinze paroisses qui défdèrent, bannières en tête, chantant, le long du chemin, des cantiques en l'honneur de Marie, ou récitant le rosaire. De même, le jour de la Pentecôte, de la Fête-Dieu, de Saint Pierre et Saint Paul, etc. L'église alors devenait trop petite pour une telle multitude. Les premiers entrés devaient céder la place aux autres, accourant de vingt à trente kilomètres à la ronde (i).

Presque tous s'approchaient des sacrements, et les chapelains étaient surchargés de travail. Dès que le P. de Mazenod eut des sujets disponibles, il dut leur en envoyer pour les aider à confesser, prêcher et présider les réunions.

Le concours alla toujours s'accentuant, à mesure que les Missionnaires, plus connus, furent plus appréciés à la suite de leurs travaux apostoliques au milieu des populations de ce vaste diocèse. Le mouvement des foules prit des proportions dépassant tout ce qu'on avait vu dans le passé. On venait même de Grenoble et d'autres villes de l'Isère.

Les pèlerins appartenaient à toutes les classes de la société. Les personnes du grand monde y affluaient surtout pour la solennité du 8 septembre. Pour elles, à ce moment de la belle saison, une visite au Laus constituait, quelquefois, plutôt une agréable promenade qu'un acte de dévotion.

Non sans tristesse le P. Tempier l'avait remarqué. Dans une de ces circonstances, il laissa échapper cette réflexion un peu malicieuse :

— Fête brillante aujourd'hui!... Beaucoup de toilettes élégantes :

(i) Cf. R. P. Jeancard, O. M. I. Xotice historique sur \otre-Dame du Laus, in-12, Marseille, 1829.

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costumes fantaisistes, chapeaux à panaches, fleurs, dentelles de prix, rubans aux couleurs variées... Ah ! si toutes ces plumes et ces falbalas équivalaient à des brevets d'absolution !...

Pendant l'année 1819, le supérieur, bâtisseur infatigable, ayant restauré l'ancien couvent, l'avait rendu apte à abriter une communauté nombreuse. Là, serait comme le second berceau de la Congrégation par le transfert du noviciat et du scolasticat.

Dans ces montagnes, les jeunes gens trouveraient l'air pur et viviQant qui convenait à leurs poitrines. Leur piété et leurs études ne profiteraient pas moins de cette tranquillité qu'on y goûtait d'ordinaire. Le sanctuaire gagnerait aussi beaucoup à la présence de cette jeunesse active et pleine d'entrain. Qu'ils seraient magnifiques les chants exécutés avec ensemble par des voix fraîches, bien exercées ! Et combien imposantes les cérémonies du culte !

La nouvelle colonie arriva le 21 juin 1820. Dès lors, les offices furent célébrés au Laus avec une perfection et une splendeur de cathédrale. Les assistants en étaient ravis. Tous, prêtres et fidèles, y ressentaient de telles joies surnaturelles qu'ils auraient désiré y prolonger leur séjour. En partant, ils y laissaient leur cœur, et ne se consolaient de cet éloignement forcé que par l'espérance d'un prompt retour.

§3 Dans les Hautes et "Basses-JUpes.

Les Missionnaires ne tardèrent pas à parcourir, en tous sens, les deux départements composant le diocèse de Digne.

Le mois de janvier 1819 les vit à Remollon, paroisse située à une dizaine de kilomètres du sanctuaire. Elle possédait une bourgeoisie très cultivée et riche, mais imbue des préjugés libéraux à la mode. Ces hommes orgueilleux furent subjugués par la parole apostolique du P. de Mazenod, et subirent l'impression de cette supériorité qui le caractérisait. Ils étaient pénétrés d'admiration pour lui et de sympathie pour ses compagnons, les Pères Mie, Maunier et Marins Aubert. Des groupes compacts accouraient des communes voisines écouter, avec une attention soutenue, les diverses instructions, dont la série ne durait pas moins de trois heures le matin, et autant le soir.

— On les aurait bien écoutés encore toute la nuit, disait, quelque temps après, M. Pierre, curé de Remollon, aux vicaires généraux de Digne. Pas un jeune homme, même étranger, qui ne se soit converti, tant la lumière divine brillait avec éclat pour tous!... Que d"àmes s'ouvrirent au repentir et aux saintes inspirations de la foi !

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