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CHAPITRE II

Travaux apostoliques durant les dernières années de la Restauration

§1 Dans le nord de la "Provence.

Tandis que le Fondateur allait à Rome pour obtenir l'approbation pontificale, les chapelains de Notre-Dame du Laus, à la demande de Mgr Arbaud qui lui suscita dans la Ville éternelle une opposition si peu justifiée, prêchaient une mission aux six cents détenus de la prison de Gap, presque tous de la pire espèce. Le succès fut tel que l'évêque, satisfait au delà de toute expression, aurait voulu les voir entreprendre immédiatement la même œuvre de régénération auprès des prisonniers d'Embrun. Des engagements déjà conclus forcèrent à renvoyer à plus tard la réalisation de ce projet.

Plusieurs Missionnaires se dirigèrent, alors, vers le Dévoluy, cette Sibérie des Hautes-Alpes, dont nous avons déjà parlé.

A Saint-Didier l'église, très éloignée des habitations éparses dans la montagne, était séparée de la maison curiale par une rivière. Pour l'atteindre, il fallait aux apôtres, quatre fois par jour, pendant une demi-heure, s'avancer péniblement dans la neige, car une crue récente avait emporté le pont le plus proche. Ils eurent beaucoup à souffrir, mais ils amenèrent la totalité des hommes et des femmes à la sainte Table.

Le 8 janvier i8a6, s'ouvrait la grande mission de Ribiers, ville située sur le Ruëch et chef-lieu de canton de l'arrondissement de Gap. Les nombreuses inscriptions grecques et latines qu'on y a trouvées, avec quantité de flèches et de fers de lance, prouvent l'importance de ce site dans l'antiquité. Au moyen âge, les Sarrasins y construisirent aussi une citadelle, dont les pans de mur surmontent encore le fameux roc appelé Peirimpim, petra impia.

D'abord, les gens semblèrent insensibles et froids comme les rochers et les neiges, au milieu desquels s'écoulait leur vie. Là était le chef des illuminés du Champsaur. Ils vinrent, cependant, entendre la parole de Dieu, mais ils avaient comme une répulsion invincible i»our le confes-

sionnal. La grâce finit par triompher d'une façon merveilleuse. Sauf de très rares exceptions, tous s'approchèrent des sacrements, même ceux qui avaient juré de s'abstenir. Le chef des illuminés lui-même se convertit.

Concubinages disparus, mariages régidarisés, bien d'autrui restitué aux légitimes possesseurs, mauvais livres brûlés, etc., furent les résultats heureux de ces quatre à cinq semaines de fatigues.

En les racontant au P. Tcmpier, l'un des Missionnaires terminait sa lettre par ces paroles imagées, tracées au courant de la plume :

— Le Seigneur est glorifié ; le diable enrage !...

Vers cette époque, le P. Albini partit pour Noyers-sur-Jabron, cheflieu de canton du département des Basses-Alpes.

Toujours très mortifié et désireux d'imiter les apôtres, il cheminait à pied. Après une journée de marche dans les sentiers escarpés et rocailleux, à bout de forces, il fut obligé d'accepter, quelque temps, la monture d'un de ses confrères.

— Qu'en serait-il de vous, lui dit celui-ci avec malice, si vous étiez venu sans voiture, d'Aix à Digne, comme vous le vouliez?

— Hélas ! répondit humblement le saint religieux, l'esprit est prompt, mais la chair est faible : Spiritiis quideni promptiis est, caro autem infirma !

Sur la route, le P. Albini accostait les passants et les entretenait de Dieu.

Nonobstant un froid intense, la population, soulevée par la puissance surnaturelle du saint Missionnaire, se rendit très fidèlement aux exercices pendant un mois entier. On accourait, à travers monts et vaux, de quatre à cinq kilomètres à la ronde. Huit jours après l'ouverture, les confessions étaient déjà si nombreuses que les Pères, ne pouvant y suffire, réclamèrent du secours. Tous les habitants, en âge de le faire, s'approchèrent des sacrements.

Pendant ces semaines de bénédictions. Dieu intervint par un éclatant miracle.

Un pécheur invétéré ne cessait de vilipender la religion et de répandre d'affreuses calomnies contre les Missionnaires.

— Malheureux ! lui dit une femme effrayée, Dieu vous punira.

— Que les malédictions du Ciel tombent sur moi, je ne m'en soucie guère !

Après cette terrible imprécation, le forcené alla se coucher. Le lendemain, au réveil, il lui fut impossible de sortir du lit et d'articuler une syllabe : paralysé à demi, il était absolument muet.

Épouvanté, il se fit apporter de l'encre et du papier, pour écrire

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que Dieu le châtiait avec justice, et qu'il attendait de Lui seul sa guérison. En même temps, il suppliait le curé de venir dire une messe à son intention, dans une chapelle située près de son hameau.

— Je ne puis quitter la paroisse, répliqua le curé. Et puis, la messe ne sera-t-elle pas aussi valide, ici?

Désolé, le pauvre homme s'adresse, une semaine après, aux Missionnaires qu'il avait tant injuriés. Le P. Albini arrive. On transporte à la chapelle, bientôt remplie par la l'oule, le malade dont le repentir est visible. La paralysie persistait depuis dix jours.

A l'élévation, l'infirme commence à pouvoir bégayer quelques prières. Vers la fin du dernier évangile, la guérison est radicale : il parle librement, comme s'il n'avait jamais eu la moindre difficulté à s'exprimer.

Dans sa reconnaissance, il se prosterne aux pieds du P. Albini, baise mille fois la terre, et, à travers des sanglots, demande pardon aux assistants, dont l'émotion est au comble. Les larmes coulent de tous les yeux.

Un procès-verbal, en bonne et due forme, fut envoyé à l'évêché de Digne. C'était le moment où arrivait à Rome le mémoire des trois évêques s'opposant à l'approbation des Règles.

Au P. Tempier qui lui avait communiqué une copie de ce procèsverbal, le Fondateur répondit, le ii février 1826:

— La relation du miracle a été mise sous les yeux du Pape. Tout le monde ici en est dans l'enthousiasme... C'est une faveur insigne pour notre Société, car il semble bien que Dieu avait disposé les choses pour que ce prodige lut accordé aux prières de l'un des nôtres.

Succès identique à Saint- Julien-en-Gliampsaur, Upaix, Orcières, Valbelle, Revel, Banon, Cùtie- Vieille, Saint-Pierre-Avez, Rabon, Le Poët, Valserre, Arvieux, Laragne, La Rochelle, La Chapelle, Romette, Lépine, Ribeiret, Saint-Pons, etc., etc. Dans cette liste ne figurent pas d'innombrables retours de missions.

En mars 1829, le P. Guibert écrivait :

— On ne peut faire un pas dans le diocèse de Gap, sans trouver des traces du bien opéré par les Oblats.

Cette remarque s'applique également au diocèse de Digne. Le jubilé, prêché sous forme de mission dans la cathédrale, se clôtura par une communion de plus de onze cents personnes. Le nombre eût été incomparablement plus fort, sans le rigorisme outré des confesseurs séculiers : chanoines, vicaires, professeurs de théologie, qui, imbus de jansénisme, refusaient l'absolution à ceux qui n'avaient pas persévéré

plusieurs mois, sans commettre un péché, depuis le jour où ils avaient commencé l'aveu de leurs fautes. Ce retard leur pai'aissait nécessaire pour s'assurer du ferme propos.

— Si nous avions été secondés par les confesseurs, disait le P. Guibert, la ville entière serait maintenant convertie. Mais ces messieurs renvoyaient leurs pénitents sans absolution, parce que Dieu ne faisait pas, en leur faveur, le miracle de les guérir de leurs maladies spirituelles, sans l'application des remèdes qu'il a établis à cette fin. Ces médecins se croient très habiles, en réservant les remèdes pour les gens qui jouissent de la santé. Quant aux malades, ils n y ont aucun droit. Tant pis pour eux, s'ils meurent !...

Nous aurons à revenir sur ces tristes incidents, car le rigorisme janséniste qui perd les âmes, régnait en maître dans les Hautes et Basses-Alpes. L'attachement des Oblats à la théologie libératrice de saint A-lphonse leur attira de longues et dures persécutions. Personnellement, ils les eussent supportées sans se plaindre ; mais elles ne tendaient que trop à paralyser leur ministère et à fermer le ciel aux pécheurs repentants.

Dans le midi de la Provence.

Quand la nouvelle de l'approbation des Règles arriva en France, sept Oblats évangélisaient Aubagne, ville industrielle de près de neuf mille âmes, à dix-sept kilomètres de Marseille. La population frémissait sous la parole ardente des Missionnaires, auxquels il fallut bientôt adjoindre de nombreux confesseurs pour suffire au travail devenu écrasant... Dès minuit l'église était comble, et les confessionnaux assiégés. Il y eut près de cinq mille communions. Six cents personnes, la plupart dun âge mûr, furent confirmées. Plusieurs centaines, au-dessus de vingt ans, reçurent pour la première fois la divine Eucharistie. Une loge de francs-maçons tout entière abjura ses erreurs.

Quelques mois auparavant, avait eu lieu la mission d'AUauch, ville de quatre mille habitants, dans la banlieue de Marseille. Même succès. Parmi les convertis on remarqua un ancien révolutionnaire qui, selon son expression, avait trempé son mouchoir dans le sang de Louis XVI. Les paroisses voisines assistaient aux exercices du matin et du soir. Vu ce surcroît d'auditeurs et de pénitents, on dut prolonger la missionjusquà sept semaines. Plus de six mille personnes s'approchèrent de la sainte Table.

Ensuite le jubilé fut prêché à Aix, pendant un mois et demi par dix Oblats. Le P. Suzanne eut la direction générale de ce bataillon d'apôtres. Les éminentes qualités dont Dieu l'avait doué, se déployèrent et brillèrent d'un vif éclat sur ce vaste théâtre. Ses réunions d'hommes, dans la métropole, rappelèrent celles de la mission de 1820. C'était un spectacle ravissant. L'orateur conquit les sull'rages de tous, même des plus difficiles et des plus hauts placés dans la hiérarchie sociale.

— Le rectevir d'Académie, écrivait le P. Tempier, ne tarit pas sur les talents, la piété, l'onction et tout ce que le P. Suzanne a d'attrayant.

A Marseille, les exercices du jubilé étaient présidés par le P. de Mazenod. Malgré les occupations absorbantes dont l'accablait la double administration de la Congrégation et du diocèse, il prêchait deux fois par jour. On ne se lassait pas d'admirer avec quelle noble simplicité il savait mettre à la portée de ses auditeurs les vérités les plus profondes. Sa parole était, à la fois, du lait pour les faibles, et du pain substantiel pour les intelligences plus cultivées. L'église ne désemplissait pas.

Roquevaire, chef-lieu de canton, ville de trois mille âmes, eut sa mission pendant laquelle, suivant un rapport de l'époque, « les terroristes, les libéraux et les libertins » se confessèrent en foule. Les loups devinrent agneaux. Extrême était l'étonnement de la population, en voyant entrer au confessionnal ceux qui s'étaient moqués le plus des Missionnaires, et avaient juré que, pour eux, tous les efforts seraient vains. Le curé avait les larmes aux yeux, en constatant l'immensité du bien opéré dans sa paroisse.

Notons encore les missions de Sénas, dans l'arrondissement d'Arles ; celles de Puyloubier, de Ginasservis, de Saint-Maximin, chef-lieu de canton dans le département du Var, de Tourves, etc., etc.

Au mois de janvier 1827, l'aumônerie du lycée d'Aix fut confiée aux Oblats. Le recteur d'Académie lui-même les avait demandés à l'archevêque, pour répondre aux désirs des familles. Le P. de Mazenod hésita avant d'acquiescer, car il savait à quoi s'en tenir sur les sentiments de l'Université gouvernementale à l'égard de l'Eglise. Que d'obstacles rencontrerait le saint ministère dans un tel milieu ! ^lais aussi quelle semence féconde pour l'éternité, un religieux instruit et dévoué jetterait dans le cœur d'un si grand nombre de jeunes gens, privés de secours spirituels, et recevant trop souvent, de leurs professeurs, de mauvais exemples avec des leçons d'indilTérence ou d'impiété ! Plus leur évangélisation paraissait difficile, plus elle rentrait

dans la sphère des œuvres de la Congrégation, qui va, de préférence, aux âmes les plus exposées à se perdre.

Le P. Courtes, si avantageusement connu à Aix, où il avait gagné la confiance de tous, fut chargé de ce ministère important et délicat. On statua, de concert avec les autorités universitaires, que les élèves seraient obligés d'assister, deux fois la semaine, à un catéchisme raisonné, outre le prône du dimanche, que même les professeurs devaient entendre. La messe quotidienne et la confession mensuelle furent comprises dans le règlement de la maison. Dans ces conditions, et avec la science et le zèle du P. Courtes, l'aumônerie du lycée ne pouvait que produire des fruits abondants.

Pendant l'été de 1828, la peste éclata à Marseille, apportée de l'Orient par un navire. Plusieurs passagers moururent presque aussitôt après leur débarquement. Le mal se répandit en ville avec une rapidité foudroyante, moissonnant des familles entières. Dans la plupart des rues, retentissaient des pleurs et des gémissements. On portait hâtivement les cercueils par dizaines, pour les enfouir au plus vite. Toutes ces victimes de la mort étaient noires, entraient subitement en décomposition et bientôt ne présentaient plus trace de figure humaine. Les habitants épouvantés croyaient qu'on ne tarderait pas à revoir toutes les horreurs de la peste de 1720.

A cette occasion les Oblats montrèrent un courage et une abnégation vraiment héro'iques. Ceux qui se trouvaient dans les Hautes- Alpes, hors d'atteinte du terrible fléau, supplièrent instamment leur Supérieur général de les appeler à Marseille, afin qu'il leur fût possible de se consacrer au service des pestiférés. En célébrant, le matin, la sainte messe, ils avaient offert à Dieu le sacrifice de leur vie, et n'attendaient qu'un signe du Fondateur, pour courir au danger. Heureusement l'épidémie diminua et finit par disparaître. Dieu réservait à d'autres luttes ces généreux soldais.

S3 Œuvre des Italiens.

Dès 1826, commença une œuvre importante, connue sous le nom CCŒiivre des Italiens, et qui, entre les mains des Oblats, n'a cessé de prospérer.

Marseille possédait une forte colonie étrangère : Sardes, Génois, Siciliens y étaient représentés par milliers. Cette nombreuse population était restée longtemps presque absolument privée de secours religieux, vu le manque de prêtres capables de l'instruire en sa propre langue. Le P. de ^lazenod, qui parlait l'italien avec autant d'aisance que le

français, résolut de s'en occuper activement. Il les réunit dans Téglise du Calvaire, et ce nouveau ministère obtint des résultats inespérés.

A ses fonctions de professeur, le P. Albini ajouta celles de lapostolat auprès des Italiens, pendant les vacances surtout. Des guérisons miraculeuses qu'on lui attribua, donnèrent plus de poids à ses exhortations. Les foules se pressaient au pied de sa chaire. La maison même était pleine de ces braves gens qui employaient une partie du dimanche à se confesser.

Ces faits si consolants furent portés à la connaissance de la cour de Sardaigne, par le consul italien. Le roi Charles-Félix, prince très pieux, apprit avec une grande satisfaction le bien opéré parmi ses sujets. Il résolut d'honorer la Congrégation des Oblats, en créant le Supérieur général chevalier de l'Ordre royal des Saints Maurice et Lazare, fondé en 1434, pai' Amédée VIII, duc de Savoie, pour récompenser le mérite civil et militaire. Les insignes en sont vine croix d'or, émaillée de blanc, posée sur une étoile en émail vert ; le tout suspendu à un ruban de couleur verte.

Dans la lettre officielle envoyée de Turin par le comte de La Tour, ministre des Alfaires étrangères, il est dit que Sa Majesté veut ainsi témoigner particulièrement sa gratitude pour les soins spirituels prodigués à ses sujets à Marseille et dans les communes limitrophes du comté de Nice, à l'occasion des missions.

Pour le même motif, le P. de Mazenod, quelques années après, fut élevé du titre de chevalier à celui de commandeur, par le roi Charles- Albert, successeur de Charles-Félix. Un peu plus tard encore, le roi Victor-Emmanuel II le nomma commandeur de première classe, et grand officier, avec tous les privilèges affectés à ce grade.

Les honneurs terrestres, même émanés des chancelleries royales, n'étaient pas de nature à toucher le cœur du P. de Mazenod, qui plaçait plus haut son idéal et ses aspirations. Nul plus que lui ne méprisait ces hochets de la vanité humaine que d'autres recherchent avec tîint d'avidité. Il accepta uniquement pour l'utilité de sa Congrégation, qu il avait la pensée d'établir dans la Savoie, dépendant, alors, de la cour de Turin. Cette distinction pouvait ouvrir au zèle <le ses enfants de nouvelles régions à évangéliser.

S 4 Dans le Gard.

Le jubilé de iS-^G fut prêché à Nîmes, sous forme de mission générale de six semaines, par les Oblats, en collaboration avec les Missionnaires de France.

DERNIÈRES ANNÉES DE LA RESTAURATION 2x3

Une fois de plus. Ion constata l'efficacité surprenante de la prédication populaire. Gomme en 18120. à Marseille, l'élan qui se communiqua de là à toute la ville, partit de l'endroit où les foules entendaient la parole de Dieu dans leur lang-ue maternelle.

Les Oblats étaient chargés de deux paroisses, spécialement de celle de Saint-Charles, édifice aux vastes proportions avec tribunes spacieuses.

— La mission, disait le P. Guibert, a pi'is, à Saint-Charles, comme allumettes sur la braise.

— Avant deux heures du matin, on se massait devant notre ég'lise, écrivait de son côté le I^. Suzanne. A midi, on venait déjà pour s'assurer une place au sermon du soir. Les sacrifices consentis par ces braves gens étaient admirables. Le commerce de la soie est tout entier entre les mains des protestants qui prélevaient un tiers du salaire de la journée aux ouvriers catholiques, pour les quelques heures employées par ceux-ci à suivre les saints exercices.

Sur cette population, les Oblats acquirent bientôt un ascendant irrésistible. On leur obéissait avec une soumission aveugle, souvent même on allait très au delà de leurs prescriptions ou de leurs conseils.

Voici quelques exemples, entre une multitude d'autres.

Entraîné par une habitude très ancienne, un homme, après sa confession, avait i)roféré. par mégarde, un blasphème. Pénétré de repentir de cette faute involontaire, il se mordit la langue avec tant de force que le sang en jaillit abondamment.

Une femme, très coupable, tenait absolument, pour réparer ses torts envers Dieu, à faire une confession publique. C'est à grand'peine qu'on réussit à l'en dissuader. On n'y parvint qu'en lui disant qu'elle était indigne déparier à haute voix dans l'église. Elle rassembla, alors, ses voisines, ses enfants et ses proches, et leur avoua ses péchés énormes que nul ne connaissait.

— J'ai eu au tribunal de la pénitence, racontait le P. Suzanne, deux vieillards restés, à eux deux, cent cinquante-cinq ans sans se confesser.

Un jeune homme avait eu le malheur de retomber dans le péché. Le Père auquel il s'adressa, lui reprocha son peu de constance. Puis, croyant l'avoir assez puni, ou, du moins, craignant de le décourager, ne lui imposa aucune pénitence, lui laissant la liberté de choisir lui-même celle qu'il jugerait à propos.

Quelques jours après, le jeune homme retournait, pâle et chancelant.

Surpris de le voir en cet état, le Père lui demanda, inquiet :

— Qu'avez-vous donc? Seriez-vous malade?

— Non, mon Père ! Mais, depuis ma dernière confession, je nai

2i4 l'extension kx fuance

rien pris... Pendant trois nuits consûeutives, j"ai fait le tour de la ville, pieds nus, m'arrètant pour prier et demander pardon, dans tous les endroits où j'avais autrefois offensé le bon Dieu.

En prononçant ces mots, il versait des torrents de larmes.

Le bien opéré dans ces deux paroisses fut immense, et le nombre de conversions dépassa tout ce qu'on aurait osé espérer.

Beaucoup d'autres localités furent évangélisées par les Oblats. cette année et les suivantes, dans le Gard, avec un succès égal. Citons simplement : Saint-Laurent-aux- Arbres, Saint- Victor-la-Goste, Pouzillac. Yalguières, Sabran, Barjac, Alzon, Saint-Jean, Quissac, Saint-Marcel. Fouques, Sernhac, Meynes, Sauve, etc., etc.

A Nîmes, ils avaient, en outre, l'aumônerie du fort et celle de la prison. Une mission en règle fut prêchée, en 1828, aux détenus, au nombre de onze cents.

— Cette communauté, écrivait malicieusement le P. Guibert, n'est pas de celles où la piété et les devoirs religieux sont le plus en honneur. Ces repris de justice n'aiment pas les longs sermons. Le vendredi saint, le P. Moreau leur a donné une Passion de quinze minutes. Ils l'ont trouvée merveilleuse. En vérité, s'il a tout dit en si peu de temps, cest un remarquable tour de force.

Dans un milieu pareil, indifférent et même hostile, la mission produisit cependant des fruits très appréciables.

Dans le Dauphiné.

Après avoir dépassé les frontières de la Provence, à l'ouest, en s'avançant dans le Gard et le Languedoc, les Oblats les franchirent vers le nord, pour travailler dans le Dauphiné.

Une de leurs premières missions fut, en 1828, celle de Bourgd'Oisans, chef-lieu de canton dans l'Isère, à une trentaine de kilomètres à l'est de Grenoble. Cette ville de trois mille habitants est située à plus de sept cents mètres d'altitude, au milieu d'une plaine très resserrée, dominée par des pics de deux à trois mille mètres et plus encore. A cette expédition apostolique prirent part les Pères Mie, Guibert, Jeancard et Capmas.

Accoutumé aux clairs et chauds rayons du brillant soleil du Midi, le P. Jeancard traça de ce sévère paysage une description plutôt sombre :

— Sur cette vallée, profonde comme un abîme, planent des brouillards continuels. Les habitants paraissent insensibles. Comment enthousiasmer un tel peuple ?

DEUXIÈRES ANNÉES DE LA RESTAURATION 2l5

C'était difficile, en efiet; car, là, tous les vices régnaient en maîtres. L'ivrognerie était passée en usage, et Ion n'en concevait plus aucune honte. Quant au dérèglement des mœurs, on en jugera par ces paroles des prêtres de l'endroit aux Missionnaires, dès leur arrivée :

— C'est une petite Sodome à convertir !... Mais, viendra-t-on seulement à vos sermons ?...

Malgré tant d'obstacles, le succès fut très grand, et révéla au diocèse de Grenoble quel bien immense on pouvait attendre de la maison d'Oblats que l'évèque songeait à établir. Treize cents femmes et tous les hommes, sauf une quinzaine, s'approchèrent de la Table sainte. Ces résultats étaient d autant plus surprenants, que plusieurs prédicateurs de renom avaient précédemment essayé, mais en vain, de secouer la torpeur de cette population apathique.

Non seulement ces indilférents se convertirent à la voix des Missionnaires, mais ils devinrent apôtres... à leur façon.

Dans un des villages dépendant de Bourg-d'Oisans, une fermière n'avait pas fait sa mission. Les femmes du pays, pour l'amener à résipiscence, la poursuivirent de leurs huées, jusqu'à ce qu'elle se fût présentée au confessionnal. C'était, de leur part, à la lettre, le conipelle intrare.

Deux hommes, dans un autre de ces villages, étaient restés sourds à toutes les exhortations. Les habitants regardèrent cette abstention comme un déshonneur pour la contrée. Ils ne négligèrent rien pour gagner les récalcitrants. L'un céda, mais l'autre s'obstinait toujours. On le traîna de vive force à l'église, le menaçant de lui lier les mains et de l'attacher à un arbre, s'il ne se décidait pas.

Appelé pour confesser le prisonnier, le P. Guibert refusa de l'entendre, en blâmant la conduite de ceux qui avaient usé de violence à son égard.

— La confession est libre, dit-il. On n'y reçoit pas les gens enchaînés. Se confesse qui veut.

Il fit donc éloigner cette foule, et demanda à ce malheureux s'il voulait librement se confesser ou se retirer chez lui.

Touché par tant de bonté, le pécheur le supplia d'écouter ses aveux. Après sa confession, il était transporté de bonheur. Il revint, une seconde fois, seul et spontanément, vers son charitable guide, et communia ensuite dans de vifs sentiments de piété.

Le soir même de la clôture de cette mission, le P. Guibert ouvrait une retraite au petit séminaire, avec la ferme résolution d'y recruter quelques novices. Il avait, cependant, besoin d'user de stratagème et

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de prudence, pour ne pas indisposer révèque et le sup^'-rieur, qui ne voyaient pas de bon œil leurs sujets s'agréger à des Congrégations religieuses.

— Je serai comme le loup dans la bergerie, avait-il dit plaisamment au P. de Mazenod. J'ai le désir d y exercer d'elTroyables ravages. et, pour y réussir, je me cacherai, avec toute l'adresse possible, sous la peau de la brebis.

Gest à cette occasion et pour d'autres larcins du même genre, que le 1*. Guibert fut surnommé par l'évêque de Grenoble « le capitaine de recrutement ».

Au retour, à cause des neiges amoncelées, il courut les plus grands périls, et faillit perdre le P. Jeancard, son compagnon. N'ayant pas trouvé de place dans la diligence publique, ils durent louer une voiture pour aller de Vizille à Gap, par la route des montagnes, traversant La Mure, Corps, auprès de La Salette. et Saint-Bonnet, Elle s'avance en lacets sur les contreforts du Pelvoux, et passe sur de nombreuses rivières transformées en torrents, l'hiver. Les pics qui lu dominent s'élèvent jusqu'à plus de trois mille mètres. On se rapproche de ce Dévoluy qu'un auteur célèbre appelle « le dernier refuge de l'espèce humaine ». La route monte elle-même jusqu'à plus de douze cents mètres d'altitude, au col Bayard.

Sur ces rudes pentes, la voiture marchait lentement. Autant pour l'alléger que pour se réchauffer un peu. car le froid était extrêmement rigoureux, les deux voyageurs mirent pied à terre, et prirent les devants. Après une heure, la nuit survint, et le froid se fit de plus en plus intense.

Epuisé de faiblesse et saisi d'un tremblement général, le P. Jeancard tomba évanoui. Le P. Guibert se dépouilla de son manteau, et rétendit sur le sol couvert de neige.

— Je l'assis sur ce lit improvisé, la tête appuyée sur mes genoux. Mais à quel parti me résoudre ? La nuit était sombre et glaciale. Devais-je laisser mon cher malade, pour chercher du secours ? Je l'aurais retrouvé probablement mort de froid. Devais-je rester auprès de lui, sans la moindre goutte d'un cordial à lui donner ?

Dans cette cruelle incertitude, le pauvre Missionnaire se recommanda, de tout son cœur, à la Sainte Vierge.

— J'étais sur le point de le charger sur mes épaules pour aller au-devant de la voiture, lorsque les forces lui revinrent peu à peu, et l'évanouissement cessa. Mais il se ressentit tout le lendemain de cette terrible crise. Heureusement, elle n'eut pas de suites plus fâcheuses.

Lorsque, quarante ans après, le P. Guibert, cardinal et archevêque de Paris, eut encore à ses côtés, remplissant les fonctions d'auxiliaire, son ami, le P. Jeancard, évêque de Cérame, il lui rappela, plus d'une l'ois, cette nuit affreuse, dans les neiges des Hautes-Alpes.

Au mois d'avril 1829, il revint prêcher, pendant une quinzaine de jours, à Bourg-d'Oisans. Les fruits de la mission s'étaient maintenus. Les offices étaient très suivis. La congrégation de jeunes filles qu'il y avait fondée, avait augmenté en nombre et en ferveur. Contrairement aux vieilles habitudes, sources de tant de désordres et de scandales, le carnaval n'avait eu ni danses, ni mascarades. Non seulement les vices qui déshonoraient autrefois le pays avaient disparu, mais les vertus chrétiennes étaient pratiquées par l'ensemble de la population. Beaucoup de personnes, même des hommes, fréquentaient les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie.

— Vraiment, disait le P. Guibert en constatant de tels résultats, ces srens si durs à émouvoir, une fois dans le bon chemin, sont plus persévérants que certains autres.

En 1829. la mission fui donnée à La ^lure. chef-lieu de canton de l'arrondissement de Grenoble, par les Pères Guibert. Sumien. Martin, Guignes et Capmas. Cinq n'étaient pas de trop pour cette ville industrielle, où les protestants, au xv!*" siècle, avaient soutenu un siège fameux contre le duc de Mayenne.

Des prédicateurs de talent l'avaient évangélisée. en 1821 et 182.5. Le curé, fin lettré, pensait que les Missionnaires parleraient en brillants orateurs. Les habitants, instruits en général, s'attendaient à des discours élégants et soignés.

Néanmoins, les ouvriers apostoliques ne crurent pas opportun de modifier leur méthode. D'abord, la population en fut un peu choquée, et le pasteur ne cacha ni sa déception, ni son mécontentement. Il proclamait que, dans ces conditions, le succès était impossible. En conséquence, au lieu de les seconder, il leur fît une sourde opposition, mettant, autant qu'il dépendait de lui, obstacle aux cérémonies, dont il ne voulait pas reconnaître l'efficacité. Cependant, les gens revinrent de leurs préventions, et les religieux conquirent leur estime.

Les résultats montrèrent combien le curé s'était trompé dans ses sombres pronostics. Seize cents femmes et plus de huit cents hommes s'approchèrent de la sainte Table. Parmi eux, combien ne s'étaient pas confessés depuis vingt, trente et même quarante ans !

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— Nous aurions pu emporter la place, disait le P. Guibert, si nous avions été libres et mieux aidés.

D'autres missions furent prèchées avec le même succès, dans les paroisses de l'Isère et de la Drôme : Saint-Marcel, Portes, près de Valence, etc., etc. Les Oblats y gagnèrent de plus en plus l'alTection des peuples. Ils préludaient ainsi aux grands travaux qu'ils devaient accomplir, les années suivantes, dans tout le Daupliiné.

§ 0 Construction Je l'église du Calvaire.

Supérieur de la maison du Calvaire, à Marseille, le P. Suzanne fut chargé de commencer au plus tôt et de mener à bonne fin la construction d'une église convenable, destinée à remplacer la chapelle provisoire, dans laquelle, jusque-là, se réunissaient les fidèles.

La tâche était lourde.

Gomment se procurer les sommes considérables nécessaires pour l'acquisition des terrains et pour la bâtisse ? Ges terrains appartenaient à des propriétaires peu disposés à s'en dessaisir, et qui n'y consentiraient qu'à des conditions très onéreuses.

Le Galvaire ne formant pas une paroisse, on n'avait pas à compter sur des subsides officiels. Néanmoins, le P. Suzanne se mit en campagne. Aucune contrariété n'ébranla son ardeur.

Avec des ressources venant au jour le jour, et suffisantes pour payer les travaux quotidiens, il réussit, à force d'activité, et non sans beaucoup de soucis, à terminer ce gracieux édifice.

La configuration du site en imposa, pour ainsi dire, le plan. Dès l'origine, on se décida pour une rotonde, dont la coupole soutenue par des piliers symétriquement disposés, dissimulerait ce que le pourtour intérieur avait d'irrégulier, le monument étant adossé aux flancs de la colline des Accoules qu'on ne pouvait pas échancrer davantage.

Ce fut une imitation du Panthéon de Rome. Le dessin en est correct et bien conçu.

Mgr Fortuné de ^lazenod consacra solennellement la nouvelle église, le a'- mai 1828, mardi de la Pentecôte, devant une affluence énorme. Depuis, elle continua d'être fréquentée par un grand nombre de fidèles, s'y rendant de toutes les parties de la ville. On l'orna de statues, on y érigea des autels en marbre, et ce sanctuaire, si cher à la piété marseillaise, ne cessa de s'embellir.

L'activité, la réputation, les prédications si goûtées du P. Suzanne,

contribuèrent non seulement à maintenir ce mouvement qui entraînait les foules vers le Calvaire depuis la mission de 1820, mais encore à l'augmenter de jour en jour. Son ministère auprès des âmes de toutes conditions était un véritable apostolat ininterrompu. Il passait la majeure partie de la journée au confessionnal. Quand il en sortait, c'était pour visiter les malades ou livrer quelque nouvel assaut à des pécheurs endurcis.

Intérieiii" de l'église du Calvaire.

Les familles le consultaient sur leurs dilTérends et se trouvaient bien de ses conseils inspirés par la prudence, la sagesse et le désir de la paix. Quoique jeune, il paraissait arrivé à la maturité et possédait l'expérience des vieillards. Sa direction était très recherchée, même [)ar des hommes occupant des situations importantes.

Intelligent, instruit, très surnaturel, s'appliquant à lui-même les enseignements des maîtres de la vie spirituelle avant de les communiquer aux autres, il gagnait Ums les cœurs. Dans ses relations, il mêlait H une certaine gravité au-dessus de son âge, des manières délicates et

pleines de prévenances envers les personnes avec lesquelles il traitait. Cet ensemble de qualités remarquables explique la confiance que le P. de Mazenod avait en lui, les espérances qu'il Tondait sur un sujet si merveilleusement doué, et la douleur immense qu'il ressentit, lorsqu'une mort prématurée le ravit soudain à sa paternelle adection.

Marseille. Chapelle de l'Œuvre des Italiens.

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