‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existenceChapitre 42 sur 125 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les visites de la mort

Mort du Père Marcou.

Nous avons raconté, plus haut, les débuts du 1'. Marcou dans la vie religieuse et ses succès dans l'apostolat.

Son zèle pour le salut du prochain lui fit accom[)lir des prodiges. Malheureusement il compta trop peu avec ses forces physiques, et sa santé fut bientôt compromise. Le P. de Mazenod était trop loin, pour s'en apercevoir assez à temps et y remédier. Il s'en rai»[»ortait au P. Mie, supérieur de la résidence de Nimes. Celui-ci, aflligé de la situation déplorable des catholiques du Gard en contact avec les protestants, ne mettait pas de borne à son dévouement pour eux. Son exemple était plutôt de nature à exciter l'ardeur du P. Marcou ([u'à la retenir.

Dieu, en versant tant de bénédictions sur leur ministère, semblait les inviter à ne s'arrêter jamais. Ils dépassèrent ainsi les bornes de la modération par un travail excessif et de saintes imprudences. Ce sont là de ces fautes dont seules les âmes héroïques sont capables. Le Seigneur les permet, parfois, pour récompenser plus tôt le mérite de ses serviteurs.

L'état du P. Marcou était désespéré, quand le Fondateur retourna de Rome, après l'approbation des Règles. Le malade, cependant, se traîna jusqu'à Marseille et assista au Chapitre général du mois de juillet 1826. Il ne s'était pas le moins réjoui de rinap[)réciable faveur accordée à l'Institut. Avec quel bonheur, après avoir renouvelé ses vœux, il eût guerroyé encore contre lenfer!

Kn face de la mort, il fut d'une absolue soumission aux décrets de ludorable Providence. Il descendit les pentes de la vie, avec cette tranquillité surnaturelle d'une àme qui offre volontairement à Dieu le sacrifice d'elle même, et le réitère quotidiennement, jusqu'à extinction totale.

Xon seulement une paix profonde, mais l'allégresse rayonnait sur ses traits amaisrris.

Le jour même do sa mort, il disait encore, à diverses reprises, en rappelant les bienfaits du Seigneur à son égard :

— Oh! que je suis heureux de mourir dans la Cong'régation !

Son père, accouru à la nouvelle île sa fin prochaine, essayait de lui donner quelque espérance, à la manière des gens du monde. Le mourant, pénétré des pensées de l'éternité, ne répondit qu'en montrant son crucifix.

Jusqu'au dernier soupir, il conserva la connaissance. 11 n'eut aucune de ces angoisses que les plus vaillants éprouvent, parfois, aux approches de l'heure suprême. Grâce insigne! EfTet de la protection spéciale de la Vierge Immaculée, dont il était le parfait Oblat.

Au moment d'expirer, il laissa échap[)er, de ses lèvres défaillantes, cette aspiration prononcée avec l'accent le plus suave et un angélique sourire :

— Beau ciel !...

Ce furent ses derniers mots. Il semblait apercevoir la place qui lui était réservée.

Le soir du 20 août 1826, il s'endormait du sommeil des justes.

Perdre un tel sujet, en pleine jeunesse, alors cjue, d'aj)rès les lois ordinaires, une longue carrière s'ouvrait encore devant lui. fut très pénible au Fondateur. Seules la conformité à la volonté du Souverain Maître, la conviction de la félicité céleste dont jouissait le cher disparu, la pensée qu'il aurait en lui un intercesseur, le consolèrent un peu.

— Je pleure, disait-il, mais je me reproche en quelque sorte mes larmes, comme si j'osais regretter son bonheur!... Résignons-nous!... Notre Père, qui est au ciel, sait nos besoins. Il y pourvoira. Mon cœur saigne, pourtant !

Par cette mort de prédestiné. Dieu ajoutait son approbation à celle de son Vicaire. La sainteté de ce bienheureux trépas ne laissait aucune incertitude sur la perfection des Règles. On comprenait mieux la vérité de cette exclamation du Fondateur, quand Léon XII changea le titre d'Oblats de Saint-Charles en un autre plus glorieux :

— Oblat de Marie Immaculée !... Mais, c'est un brevet pour le ciel!...

Mort du Père Tlrnoux.

Le lecteur se rappelle sans doule ce que nous avons relaté })récédemment des vertus extraordinaires du P. Arnoux, de son amour héro'ique pour la pénitence, des miracles qu'on lui attribua.

Ordonné prêtre en 1826, il ne vécut x^lus que deux ans ; mais, incommensurable est le bien qu'il opéra dans un si court espace, soit par sa parole tout imprégnée de l'esprit évangélique, soit surtout par ses exemples. Les noml)reux fidèles fréquentant l'église de la Mission, à Aix, exprimèrent souvent la ferveur indicible que leur communiquait la vue de ce jeune saint à l'autel.

Son aspect suffisait à convertir les âmes. On le considérait comme un ange revêtu d'une forme corporelle, x^i'csque transparente, tant elle était frêle.

Quand il conversait, avec ses confrères, des sublimités de la vie religieuse et sacerdotale, il les embrasait du feu sacré. Au tribunal de la réconciliation, les personnes qui s'adressaient à lui, trouvaient un guide sûr, scrutant les secrets des consciences, et recevant d'en-liaut ces lumières surnaturelles que l'étude ne procure pas.

— C'est un saint qui va bientôt quitter la terre, disait-on.

Outre ses austérités et les attaques de la maladie, les élans répétés de son cœur vers Dieu aflaiblirent, tle plus en plus, les fragiles fils qui le retenaient en ce monde. La chambre où il se mourait, paraissait un oratoire. On y allait, moins y)our lui prodiguer des soins, que pour s'édifier.

Il expira, le soir du i3 juillet 1828.

Mort si douce, que les assistants se demandaient s'il ne s'était pas simplement assoupi!... On dut, néanmoins, se rendre à l'évidence : le cœur ne battait plus.

La nouvelle se répandit au dehors et causa une émotion générale. Une foule immense accourut, même des extrémités de la ville. Tous voulaient faire toucher à son corps des chapelets ou des médailles. Les mères en approchaient leurs petits enfants qui. loin d'être effrayés par le cadavre, se sentaient plutôt attirés vers lui.

Sans distinction de rang, la multitude se montra si avide de posséder quelqu'une de ses reliques, que sa chasuble et son aube eussent été mises en pièces par les fidèles, si on ne leur avait livré une de ses soutanes, qu'ils se partagèrent.

Quoique prévue, cette mort n'en fut pas moins un coup de foudre l)our le P. de Mazeiiod. Il aimait tous ses enfants ; mais celui-ci était si particulièrement digne de son affection!... Que d'espérances basées sur cette éminente vertu ! Dans sa pensée, le P. Aimoux serait un maître de novices incomparable et un parfait modèle pour ceux qui entraient dans la Congrégation.- Ses exemples, plus encore que ses paroles, si persuasives pourtant, les eussent formés si bien aux pratiques religieuses !...

11 courba la tèto. les veux pleins de larmes, et adoi'a les desseins impénétrables de Dieu.

Les Jurandes vues de la Foi relevaient son courage.

— En voilà déjà plusieurs dans le ciel, disait-il. Ce sont les premières pierres de l'édilice qui doit être construit par nous dans la Jérusalem céleste. Ils sont devant Dieu avec le caractère propre de notre Société : les A'œux eouimuns à tous ses membres, l'habitude des mêmes vertus. Nous tenons à eux par les liens d'une charité spéciale : ils sont encore nos frères et nous sommes les leurs.

Comme celle du P. Marcou, et plus encore, cette sainte mort lui sem])lait pour les Règles un sceau nouveau de l'approbation divine, attestant leur efficacité pour la sainteté personnelle de ceux qui les observeraient ponctuellement jusqu'à la fin.

— Ces Règles, pensait-il, les ont puissamment aidés à parvenir à l'éternelle félicité dont ils jouissent si délicieusement à cette heure. Nous recevrons notre part de ce bonheur ineifable, ]>ar notre fidélité à suivre la même voie qu'elles nous tracent... La porte du ciel est au bout !...

Le P. Arnoux était déjà le quatrième déluut de la Clongrégation. Le premier fut le P. Jourdan. mort quelques mois après son sacerdoce, en 1828; le troisième, le Frère Dumolard, jeune scolastique plein de piété, décédé à Marseille, moins d'une semaine avant le P. Arnoux. Jusqu'au dernier moment, il garda, lui aussi, toute sa connaissance, et en profita pour accumuler des mérites. Ses douleurs étaient très A'ives, à cause des plaies cuisantes qui couvraient son corps ; mais il les supi)ortait avec une héroïque patience. Malgré les consolations surnaturelles cpii l'entourèrent, son trépas fut une plaie de [»lus dans le cœur du P. de Mazenod.

§ 3 Mort du Père Suzanne.

La mesure des soulTrances n'était pas coml)le. Dieu, qui bénissait si largement l'Œuvre, continuait à l'éprouver. Cette fois, il lui enleva prématurément un de ses plus fermes a])i»uis.

Depuis que le P. de Mazenod. devenu vicaire général, s'était vu forcé de renoncer à la vie de Missionnaire, le P. Suzanne l'avait remplacé. Plus que tout autre, l'ensemble de ses aptitudes le rendait digne de ce poste d'honneur. Il s'était révélé avec un succès toujours croissant à Barcelonnette. Gap. Tallard. I',iilr(>vaux. Montclar, Veynes, Saint-Bonnet, Xhnes, Aubagne, Xice. Marseille, Aix, etc.. etc.

La première mission qu'il dirigea, comme supérieur, l'ut celle de

la ville d'Allauch, dans la banlieue de Marseille, en 1824, à la tête de plusieurs collaborateurs, parmi lesquels les PP. Albini et Jeancard. Pendant les sept semaines qu'elle dura, il déploya de merveilleuses qualités d'organisateur. Sa i)arole, aisée, abondante et chaleureuse, soulevait les masses. Sans recherche d'élégance affectée dans le style, il plaisait et faisait aimer une vérité qu'il prêchait avec une onction pénétrante. Parfois, après une exposition claire, méthodique et raisonnée, il avait de ces traits aigus qui percent de part en part, et de ces mouvements impétueux d'une éloquence irrésistible qui se répand à flots. Alors, se succédaient sans interruption ces coups répétés qui amollissent ce qu'il y a de plus résistant, et tirent des larmes des cœurs les plus insensibles.

Etonnante était sa facilité d'adaptation aux auditoires les plus divers. Si, en montant en chaire, il s'apercevait que les gens difleraient de ce qu'il avait prévu, il modifiait aussitôt, par une improvisation heureuse, le sermon préparé. Il en gardait la substance ou la trame, mais introduisait dans la forme de multiples variantes, selon les exigences du moment.

Par l'emploi de ce moyen, il entrait en communication directe avec eux, leur parlant comme s'il en attendait une réponse. Un courant invisible, mais réel, de pensées et de sentiments réciproques sétabhssait bientôt. Son discours ressemblait plus à un colloque entre eux et lui qu'à un simple monologue de sa part, tant son langage s'insinuait dans les âmes et y déterminait un écho sympathique, se manifestant à l'extérieur par le jeu des physionomies.

Dans ses instructions, rien d'obscur ou qui ne fût à la portée des intelligences ordinaires; mais aussi, rien de nature à choquer les oreilles les plus délicates ou le public le mieux choisi. Les fins lettrés écoutaient avec intérêt ce qui, exposé si simplement et avec tant de clarté, l'était, cependant, avec tant de goût et de distinction.

Ces éloges ne sont pas de nous, mais des contemporains, même les plus difficiles. Nous avons cité les témoignages du sous-préfet de Barcelonnette et du recteur d'Académie d'Aix. Nous pourrions en ajouter beaucoup d'autres, et des plus probants.

Sur lui donc reposaient les plus brillantes espérances.

Mais sa poitrine ne tarda pas à ressentir les contre-coups de son zèle.

Déjà, lors de la mission de Veynes, pendant le Carême de 1826, le P. Mie avait répété, plusieurs fois, en branlant la tête :

— Le P. Suzanne se tue!...

— Au nom de Dieu, conservez-vous, lui disait, de son côté, un des

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principaux curés de Marseille... Nous avons trop besoin de vous !

Durant l'importante mission d'Auhagne. où il eut sous ses ordres les PP. Mie. Moreau. Touche, Albini, Jeancard et Dupuy, le P. Suzanne, débilité déjà par ses labeurs précédents, s'épargna d'autant moins que, vu linsuffisancc des églises et la multitude des auditeurs, il lui fallait multiplier les réunions. Il prêchait chaque jour, et souvent plusieurs fois, tantôt dans une église, tantôt dans une autre. Quand il n'était pas en chaire, il était au confessionnal.

Ce travail accablant de quinze à seize heures par jour se poursuivit cinq semaines. C'était par trop abuser des énergies de sa jeunesse. La fatigue fut excessive.

Néanmoins, presque aussitôt, commencèrent à Aix les exercices du grand jubilé accordé par Léon XII. Le froid était glacial. Par son éloquence, le P. Suzanne attira dans la métropole des foules d'hommes. Quotidiennement, et bien avant l'heure de ses prédications, les vastes nefs se remplissaient. On s'y entassait littéralement. Cet empressement se maintint les six semaines que dura le jubilé. Les multitudes, de plus en plus compactes et enth(jusiasmées, ne se rassasiaient pas de l'entendre.

Après avoir prêché plus d'une heure, il ne descendait de chaire que pour entrer au confessionnal, constamment assiégé parles hommes. Ce succès, si consolant pour son âme d'apôtre, épuisait cependant ses forces. Il dut s'arrêter, l' avant-veille de la clôture, terrassé par la fièvre. Rentré à Marseille, il cracha le sang avec tant d'abondance qu'on en fut alarmé.

Hélas ! cette voix, qui si souvent avait remué les foules, était, désormais, éteinte.

A son retour de Rome, le P. de Mazenod le trouva dans cet état lamentable.

Epave vivante de l'apostolat, le malade se traîna deux ans encore. Autant son existence avait, jusqu'alors, été active et agitée, autant elle devint calme et silencieuse. Il partageait son temps entre la prière, l'étude et la direction des âmes.

Ses conseils étaient toujours très appréciés, et il édifiait par son admirable résignation.

Dans les derniers mois de l'année 1828, on le vit dépérir avec une effrayante rapidité.

La crainte de perdre un sujet d'un tel mérite inspira aux membres de la Société la pensée de s'imposer les mortifications les plus austères, pour obtenir de Dieu sa conservation. Les élèves du grand séminaire promirent de gravir, pieds nus, la colline de Notre-Dame de la Garde ;

le clergé séculier et les communautés religieuses rivalisèrent aussi de ferveur pour faire violence au Ciel.

Dieu avait décrété de ne pas retarder davantage la récompense de son serviteur. Quand le P. de Mazenod, surmontant son émotion, lui annonça que la fm n'était pas éloignée, une douce joie se peignit sur le visage de l'agonisant :

— LœtatiiH siiin in his quœ dicta siint niihi : In domiim Doniini ibiniiis ! Oh ! quel bonheur d'aller dans la maison de Dieu ! répondit-il.

Au milieu de ses quintes de toux déchirantes, il répétait sans cesse :

— Beau ciel ! tu seras toujours ma demeure ! Et encore :

— Quelle joie de soufTrir pour Dieu !... Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur !... Insensé que j'étais ! Je désirais la vie !... Non, non ! la mort!... mille fois la mort!... Moi'i lue ru m ! La mort est un gain. Cupio dissolvi et esse cum Christo !... \o\v Dieu face à face!... Le posséder !... Ne faire qu'un avec Lui !... Se fondre en Lui !... Oh ! que les hommes connaissent peu la félicité !...

p]n pleine connaissance, le sourire aux lèvres, il rendit sa belle âme au Créateur, le 3i janvier 1829. un samedi, comme il l'avait demandé souvent à la Vierge Immaculée.

La mort de ce prêtre, à la fleur de 1 âge, victime de son zèle, prit les proportions d'un événement à Marseille. Ce fut un deuil général dans toutes les classes de la population. Tant de gens lui devaient leur retour à Dieu, ou la paix de leurs iamilles. Bien des yeux se mouillèrent de ])lcurs.

Lorsque, huit jours après, le P. Jeancard prononça son oraison funèbre, dans cette église du Calvaire que le défunt aAait bâtie, les larmes des nombreux assistants coulèrent encore en abondance.

La désolation du P. de Mazenod fut immense. Le P. Suzanne, pénétré de son esprit, semblait devoir être l'une des colonnes de la Congrégation. Il le suppléerait pour la formation pratique des jeunes Missionnaires, maintenant que lui se trouvait enchaîné à l'administration d'un diocèse.

Et ce rêve s'évanouissait !

Dovdeur d'autant plus amèi'e que, vers la môme éjioque, la santé du P. Guibert déclina subitement et causa les plus vives inquiétudes.

D'autre part, celle du P. Albini paraissait également compromise.

Dieu ne ménage pas ses élus !...

Comme Abraham, en présence du sacrifice exigé par le Souverain

Maître, le Fondateur lut contraint despérer contre toute espérance. Mais ses forces physiques ne succomberaient-elles pas. à leur tour, sous tant de traits qui le perçaient à la fois ?,..

§4 Le 'Fondateur aux portes du tombeau.

Peu après, le P. (Courtes, sui^'-rieur de la maison d'Aix. tomba, lui aussi, très dangereusement malade.

Par sa piété solide et son esprit religieux, par ses talents remarquables, sa prudence, son aptitude exceptionnelle aux afl'aires et son dévouement absolu, c'était maintenant lliomme nécessaire. Sur lui le Fondateur comptait le plus, désormais, pour lavenir de son œuvre. En serait-il privé encore ?...

Le cœur broyé, il partit pour Aix, et s'installa, jour et nuit, à son chevet, comme il l'avait fait, durant plusieurs semaines, pour celui qu'il pleurait toujours. Il vécut, là, dans l'angoisse, le déchirement intérieur, l'affliction inexprimable d'un père tciKh'c au([u<'l la mort successivement arrache les ]>lus chéris de ses enfants.

— Quelle que soit ma résignation aux décrets (k- lu divine Providence, écrivait-il au P. Tempier. je n'en serai pas moins malheureux, après avoir i)erdu deux êtres aussi parfaits... aussi indispensables!... Xul au monde ne concevra jamais ce qu'ils furent pour moi!... Et notre Société comment se relèvera-t-elle ?... Tout m'accable !...

A la suite de tant de secousses, il éprouva dans son cœur des élancements aigus. Il se raidit contre la soulfrance. s'oubliant ])our ne songer qu'à son fils ; mais ces dovdeurs pénétrantes devinrent bientôt, l)ar leur fréquence, plus pénibles pour lui. et plus inquiétantes junir son entourage. Il dut se mettre au Ut, en proie à une fièvre violente.

Les médecins ne cachèrent pas la gravité des symptômes, et, quelques jours plus tard, tant la marche du mal fut soudaine, déclarèrent qu'il pouvait succomber d'un instant à l'autre. Lui-même, d'ailleurs, ne gardait aucune illusion.

Mandé en toute hâte à Aix, le P. Tempier lui administra l'Extrème- Onction et le Saint Viatique, qu'il reçut dans des sentiments de foi et de piété admirables.

En apercevant Xotre-Seigneur entrant dans sa ceUule. il lavait adoré, à haute voix, avec tant d'amour et d'une manière si touchante, que les assistants fondirent en larmes. Ensuite il renouvela ses vœux, lisant avec calme la formule de ses engagements.

Après l'avoir communié, le P. Tempier déposa le ciboire sur lautel préparé dans cette chambre transformée en oratoire.

Très éinu. il s'approcha du lit d'agonio, se mit à genoux, prit entre les siennes les mains détaillantes de son père mourant, les baisa avec vénération, et, en sa présence, renouvela ses vœux.

Tous les membres de la communauté, sans exception, depuis le supérieur local jusqu'au plus humble des frères convers, l'imitèrent, les uns après les autres.

Scène sublime dans sa simplicité, et vraiment digne du regard de Dieu !

Au moment de jîcrdre le meilleur des Pères, la Congrégation resserrait ses rangs et fortifiait ses liens, au bord de la tombe entr'ouverte.

En face du trépas imminent, elle affirmait solennellement sa résolution inébranlable de rester à jamais fidèle aux Règles qu'il lui avait données. Cette promesse sacrée, douce consolation pour l'agonisant, était pour elle un gage de vie dans l'insondable avenir.

Mors et vlta duello Contlixere mirando !

L'Eglise chante ces paroles sur le sépulcre vide du Christ, vainqueur de la mort par son immolation volontaire. Elles s'appliquent aussi à ses imitateurs qui. i^articipant aux amertumes de son sacrifice, sont appelés par Lui au bonheur éternel de la résurrection, dont, quelquefois, sur la terre, il leur accoi-de un avant-goùt.

Pendant que cette scène se passait à Aix, le i5 juin 1829, les Oblats de Marseille, réunis devant le Saint Sacrement, adressaient à Dieu des supplications ardentes. Toutes les communautés de la ville priaient à la même intention et multipliaient les actes héroïques de pénitence. Plusieurs Oblats offrirent à Dieu leur vie i><»ui' obtenir la prolongation de celle de leur Supérieur général.

Une religieuse capucine ne fut pas moins généreuse. Dieu, ce semble, l'exauça. Elle avait eu. jusque-là, une santé florissante, mais tomba subitement malade, avec toutes les douleurs dont avait souffert le P. de Mazenod, tandis que celui-ci, au grand étonnement des médecins qui ne l'espéraient plus, fut instantanément hors de danger.

Cette guérison, à l'encontre des pronostics de la science, parut à tous un miracle.

Plusieurs journaux de Paris, Y Ami de la Religion, entre autres, avaient annoncé sa mort. La nouvelle s'en était répandue dans la France entière et au dehors, jusqu'à Rome. De divers côtés, on avait célébré des messes pour le repos de son àme. Mgr de Forbin-Janson, évèque de Nancy, non content de s'être acquitté de ce pieux devoir,

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faisait prier pour lui ses diocésains, au cours de ses visites pastorales.

Le Pape Pie A'III. successeur de Léon XII, arrêta l'expédition d'un brel" adressé au P. de Mazenod. et dans lequel il multipliait les marques de la plus paternelle affection, en lui assurant la continuation de ce dévouement dont il lui avait fourni déjà tant de preuves, avant son élévation au suprême pontificat.

Quand il eut appris la guérison inespérée, il envoya le bref. Ce lui fut une occasion d'exprimer sa joie profonde de le savoir échappé à la mort. « Nous vous félicitons, lui disait-il, comme un fils que nous retrouvons, après l'avoir cru perdu, et que la Providence réserve à de plus g-randes destinées devant Dieu et devant les hommes, ad majora apiid Deain et homines Providentiœ jiidicio reserçatiim. »

Cette phrase indiquait nettement les vues de Pie A III, qui, comme Léon XIL se proposait d'appeler bientôt \c P. de Mazenod aux plus hautes fonctions ecclésiastiques.

Malgré l'instantanéité de la guérison, la convalescence fut très longue.

Pour recouvrer ses forces, le Fondateur avait un immense besoin de repos. Comment le trouver à Aix, ou à Marseille, au centre d'une double administration qui lui apportait des fatigues incessantes? Toujours entravée, cette convalescence menaçait de se changer en faiblesse irrémédiable. A peine était-il capable de célébrer le Saint Sacrifice et d'écrire quelques Ugnes.

Les médecins virent la nécessité d'un changement d'air, et conseillèrent un voyage en Suisse.

Sur l'ordre du P. Tempier, auquel le liait un vœu personnel d'obéissance, il dut se résigner à s'éloigner. Sa mère et sa sœur, la marquise de Boisgelin, l'accompagnèrent, afin de lui prodiguer les soins que réclamait son état.

Entreprendre un voyage dans ce but unique lui répugnait souverainement. Pour vaincre ses scrupules, le P. Tempier lui permit de procéder, en cours de route, à la visite canonique de la maison de Notre-Dame du Laus, et de s'occuper des intérêts de la Congrégation, en étudiant sur place, à Grenoble et à Cliambéry, les projets d'établissement, dont on avait déjà parlé avec les évêques de ces diocèses.

Dans ces conditions, le voyage n'était plus un simple adoucissement à ses souffrances. C'était plutôt un devoir de sa charge.

Sa conscience ainsi tranquillisée, il partit le 8 juillet i83o.

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