CHAPITRE XI Vico (Corse
§ 1 La ville et le couvent de Vico.
A cinquante kilomètres au nord d'Ajaccio, presqu'au centre de la Corse, et dans une position remarquable, se trouve la petite ville de Vico. Elle a deux mille ans, au moins, d'existence. Au premier siècle de notre ère, Strabon la mentionnait déjà sous le nom de Vicones.
Assise à près de cinq cents mètres d'altitude, sur le flanc d'une colline, au pied de laquelle coule le Liamone, important cours d'eau, elle est entourée par des montagnes assez élevées.
En face est la Ciinia, haute de plus de neuf cents mètres, un peu singulière avec son profil irrégulier, mais non dépourvue de grâce. On dirait un énorme pain de sucre. D'un côté, ne poussent que des fougères, des cistes et des ai*bousiers, cachant mal la nudité du sol. Sur le versant opposé, un riche manteau de verdure la recouvre complètement : oliviers au vert tendre, châtaigniers aux tons clairs, chênes au feuillage plus foncé.
Une autre montagne, donnant un grand charme au paysage, est la Sposata, dressant sa tête altière à près de quinze cents mètres dans les airs.
Sa masse imposante et ses formes étranges attirent invinciblement le regard. Dans sa majeure partie, jusqu'à la cime, ce n'est qu'un amoncellement de rochers aux aspérités saillantes, aux aiguilles fines, aux anfractuosités sombres et profondément creusées. Cela ressemble à une ébauche cyclopécnnc d'un prodigieux bas-relief, sculpté par quelque puissance supérieure : farfadet, ange, démon ou génie capricieux. En dessous, croissent des arbres : oliviers, châtaigniers, pins. Sur les pentes inférieures, s'étendent des vignes fertiles.
Cette curieuse montagne est ainsi nommée à cause de l'aspect sui generis d'un immense bloc, situé au sommet. Taillé bizarrement par les agents atmosphériques, il représente la silhouette de la tête et du
VICO
buste dune jeune femme (sposata), coiffée d'une mantille, et montée à cheval. C'est une mariée, allant solennellement prendre possession de son nouveau domicile, selon la coutume usitée dans le pays, de temps immémorial, et accompagnée d'un nombreux cortège de parents et d'amis, portant des armes, des banderoles et des guirlandes en son honneur.
Autrefois, toute une chaîne de citadelles et de forts de diverses grandeurs encerclait la ville, pour en défendre les approches.
Vico. Vue o-énérale.
A un kilomètre et demi de celle-ci, est le couvent, bâti, à la fin du xv*^ siècle, par le fameux comte Jean-Paul de Leca, le Washington de la Corse. Admirablement situé sur le bord d'un vallon, à la lisière d'une magnifique forêt de châtaigniers superbes, il est précédé d'une charmante place, ombragée par des arbres gigantesques. A côté, un jardin potager produit en abondance des légumes, des fleurs et des fruits.
Les x^remiers habitants en furent les Franciscains. Ils y restèrent jusqu'à la Révolution. Vendu, alors, comme bien national, l'édifice fut acheté par la province même de Yico. Il dut à cette circonstance d'échapper au marteau des Vandales modernes, et de ne pas trop soufli'ir de l'orage destructeur qui dévastait la France.
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Devenu évoque, Mgr Casanelli d'Istria songea, dès la première heure, à doter son diocèse d'une communauté de Missionnaires. Le couvent de Vico lui parut tout désigné pour leur résidence. De là, ils rayonneraient dans l'île entière et porteraient partout, avec la parole sainte, les grâces qui accompagnent les apôtres de Dieu.
A cette époque, cependant, le couvent n'était plus qu'une ruine. Depuis près d'un demi-siècle, aucune réparation n'y avait été faite, et les murs tombaient de vétusté. L'évêque acheta donc, à très bas prix, ces débris vénérables, et les olTrit à la Congrégation. Le Supérieur général accepta ; mais, pour mettre cette maison, ouverte à tous les vents, en état d'être habitée, il fallut y dépenser des sommes considérables, et la rebâtir presque complètement.
Le P. Guibert fut chargé encore de présider à ces travaux.
Chaque semaine, on le voyait parcourir à cheval les cinquante kilomètres qui séparent Ajaccio de Vico. De nos jours, il y a une assez belle route et des automobiles ; mais, en i835, elle n'existait que dans les cai'tons ministériels. Le cavalier devait s'avancer sur des sentiers étroits ; d'abord, à travers des vignobles entremêlés de plantations d'orangers, de palmiers, de figuiers, de lauriers-roses et de cactus ; puis, une vingtaine de kilomètres après, il avait à gravir par des lacets longs et sinueux une première colline, celle de Calcatoggio. entre le golfe d' Ajaccio et celui de Sagone. Il descendait ensuite jusqu'au rivage et longeait la mer pendant une dizaine de kilomètres (i).
En cet endroit, on lui recommandait de hâter le pas, car en ces parages régnait la malaria, terrible fièvre paludéenne. Heureusement les petits chevaux corses, maigres et de courte taille, trottent allègrement.
11 arrivait ainsi près de l'ancienne ville de Sagone. Là commençait une interminable et rude montée de douze kilomètres sur les pentes du vallon de Balogna, à travers les maquis, enchevêtrement inextricable de broussailles odorantes et d'arbustes vivaces : myrtes aux baies violettes, arbousiers aux fruits rougeàtres, lentisques, bruyères, cistes, lavandes, clématites, romarins, plantes grimpantes, lianes flexibles rej)Kées en tous sens, et attachant, par une infinité de mailles et de nœuds gordiens, la multitude de branches et de branchettes entrelacées.
Une certaine habitude était nécessaire pour ne pas se perdre dans ces mille et mille sentiers, se croisant dans toutes les directions, sous ces voûtes de verdure à hauteur d'homme.
Durant cette pénible course, le P. Guibert ne rencontrait ni hôtel, ni auberge, ni presljytère hospitalier, (i) Voir la carte p. 333.
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Après sa première apparition à Vico. il écrivait, en faisant allusion aux fatigues du voyage :
— Ceux d'entre nos Pères qui ont le désir d'évangéliser les sauvages, pourront être envoyés ici. Qu'ils fassent bonne provision d'abnégation, de patience et d'amour des souffrances. Il leur arrivera, plus d'une fois, de n'avoir pour abri que quelque étroite cahute.
Quant à lui, il était vraiment admirable.
En étudiant sa correspondance, on est frappé de stupeur. On se
Couvent de Yico. — Façade sur le jardin.
demande comment il a pu mener de front, et avec un si étonnant succès, tant d'entreprises, dont chacune eût suffi à occu[)er totalement un homme. Supérieur d'un grand séminaire naissant, fondateur dune maison de Missionnaires à cinquante kilomètres de distance, vicaire général et administrateur, prédicateur, diplomate apprécié dans la capitale et juscjue dans le palais des Tuileries, partout et en tout il réussit merveilleusement, et les œuvres si diverses auxquelles il s'adonne simultanément, sont si parfaitement établies cju'elles subsisteront longtemps après lui.
Non seulement il suréleva de trois étages le séminaire d'Ajaccio, mais aussi il répara l'ancien couvent de \ ico, qui avait la forme d'un
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vaste carré auquel manquerait un côté. Dans leur partie intérieure, les murs étaient encore très solides, avant plus d'un mètre d'épaisseur. Le P. Guibert exhaussa et agrandit les cellules ; chano-ea la disposition intérieure des pièces, mais en conservant à l'édifice son caractère monacal. Les corridors sont larges et voûtés avec des nervures gracieuses. Les façades extérieures, avec leurs fenêtres un peu étroites, gardent un cachet d'austérité qui s'harmonise bien avec l'aspect g-énéral du paysage.
§ 2 Le P. /llbini, nommé supérieur. Ses miracles.
Dès que les Oblats furent installés au couvcnl de A ico, la cha])elle devint, comme avant la Révolution, un sanctuaire très fréquenté par les foules.
Le supérieur de cette maison d'apôlres fut le vénéré P. All)ini.
S'en séparer était pour le P. Guibert un pénible sacrilice. 11 se privait d'un théologien éminent. d'un prêtre de très haute vertu, son bras droit pour la direction du séminaire. Mais il savait quel bien immense produirait, dans les pays évangélisés par lui, ce saint religieux, maniant avec tant d'aisance la langue italienne, et chez lequel à un zèle ardent se joignaient des dons surnaturels extraordinaires : ceux, entre autres, d'opérer des miracles et de lire au fond des cœui-s.
Contre les pécheurs endurcis, c'est là un argument irrésistible, que Dieu réserve, et dont il use suivant les décrets de sa Providence. Il envoie, quelquefois, au milieu des populations étonnées, un de ces hommes puissants en œuvres et en paroles, pour le constituer l'instrument de ses inelTables miséricordes. Le P. Albini fut l'ouvrier prédestiné pour le travail si ardu de la régénération religieuse de la Corse.
Des faits miraculeux avaient eu lieu déjà, cjuand il ])rêchait dans les Alpes et à Marseille. Nous en avons relaté quelques-uns.
Le contact d'une mèche de ses cheveux qu'une mère désolée lui avait coupée, tandis qu'il priait dans l'église du Calvaire, avait redonné la vie à une pauvre enfant.
Au séminaire d'Ajaccio, pendant qu'il célébrait la messe, le 8 décembre i836, ses deux servants, au moment de la consécration, s'étaient aperçus que la chasuble, dont ils tenaient les bords, leur échappait des mains. Instinctivement ils avaient levé les yeux et avaient vu en extase le prêtre dont les pieds ne touchaient plus terre, et qui resta, quelque temps, comme suspendu en l'air.
Un soir, le P. Albini avait été surpris par la nuit, tandis qu'il récitait son office en compagnie d'un séminariste ; mais une lumière
YICO
mystérieuse l'avait entouré jusqu'aux épaules, et il avait pu ainsi achever son bréviaire, au profond étonnement de son compagnon et des bergers, qui, ayant vu passer les deux voyageurs, avaient raconté partout cet événement.
Ces faits et beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de raconter ici, avaient attiré au P. Albini la vénération de tous. On le croyait un saint et on ne le désignait que par ce nom.
En Corse, x^lus que partout ailleurs, les prodiges se multiplièrent sous ses i)as.
Le P. Albini.
Plusieurs fois, la plantation de la croix, à la clôture des missions, s'accomplit dans des circonstances merveilleuses. Ces croix étaient habituellement très hautes et très lourdes, ayant de douze à quinze mètres de long. Les moyens qu'on avait pour les mouvoir, étaient, le plus souvent, insuffisants. Soit fausse manœuvre, soit imj)rudence, soit faiblesse des appareils employés, ces grosses masses menacèrent, plus d'une fois, cpiand elles étaient à moitié soulevées, de retomber subitement et d'écraser les ouvriers ou les assistants pressés tout autour en groupes compacts.
A la vue du danger imminent, une panique s'emparait de la foule ;
mais, au moment où on allait crier le sauvc-qui-peut général, le Père Albini, jusqu'alors en prières, intervenait plus visiblement : un léger attouchement, ou même un geste de lui redressait sans efforts cette masse chancelante, que les robustes bras dune quinzaine de vigoureux montagnards ne parvenaient plus à soutenir, malgré leurs treuils et leurs poulies. En un clin dœil, elle se trouvait mise en place, à la stupéfaction de tous.
Dans plusieurs localités, à Moïta, à riIe-Rousse, à Canale-di-Verde, à Guagno. les endroits où ces croix furent miraculeusement érigées devinrent des centres de pèlerinage, et ils le sont encore.
Les pieux visiteurs étaient sûrs d'obtenir, en mémoire du Père Albini, les grâces qu'ils y sollicitaient par son intercession.
On cite aussi un grand nombre de guérisons dues à un simple signe de croix du vénéré Missionnaire. On s'aperçut, en outre, qu'il voyait à distance, et à travers les murs, car il parlait, avec dos détails d'une infaillible précision, de choses qu'il ne pouvait naturellement connaître.
Même sur son lit d'agonie, il opérait encore des miracles.
Le docteur qui le soignait, M. de la Testière, avait sa femme en danger de mort, et savait très bien que la science humaine était à bout de ressources. Avant de partir pour le ciel, le P. Albini, pour remercier de son dévouement celui ([ui l'avait soigné en vain, guérit subitement la malade en lui envoyant une métlaille bénite par lui. Le médecin, qui auparavant était incrédule et voltairien, se convertit en face du prodige : le sceptique ayant touché du doigt le surnaturel, avait cru après avoir vu. Ce fait nous a été raconté à nous-même personnellement, et à diverses reprises, avec l'accent de la reconnaissance et de la conviction les plus grandes, par le fils même du docteur, alors curédoyen de Renno. Il nous répétait, les larmes aux yeux :
— Je dois au P. Albini la guérison de ma mère et la conversion de mon père. Par un double miracle, il a rendu à l'une la santé du corps, et à l'autre la santé de l'àme.
On comprend quel ascendant prenait bientôt un si saint religieux sur les populations qui contemplaient de près sa rare vertu, et recueillaient, chaque jour, de nouvelles preuves de son immense crédit auprès de Dieu. Aussi le P. Guibert. ravi lui-même, écrivait-il à son Supérieur général :
— Le P. Albini prêche avec un incroyable succès. On ne parle partout que des miracles ([u'il opère : j'entends de véritables miracles... Qu'y aurait-il d'étonnant que. dans notre situation difficile, Dieu se servit de ce moyen pour aplanir les obstacles.
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Si, en effet, la tribu lévitique était descendue si bas, on devine ce qu'était le peuple, privé depuis longtemps de dignes ministres de la religion !
Nous avons retrouvé, dans les Archives de l'évéché d'Ajaccio, écrites de la main de Mgr Gasanelli d'Istria, des observations consignées dans une pièce officielle, après la visite générale de son diocèse. Elles sont le fruit d'un examen long et détaillé. Ces pages sont tro}^ instructives pour que nous ne les citions pas ici, en ^lartie, du moins. Elles ont une autorité à laquelle nous préférons en appeler, dans une matière aussi délicate.
Voici un extrait de ce document envoyé confidentiellement aux Conseils de l'Œuvre de la Propagation de la Foi, à Lyon et à Paris :
« La Foi a dépéri dans ce pauvre pays, jadis si renommé pour son attachement aux traditions catholiques de ses pères. J'ai eu la douleur d'y rencontrer, pendant mes visites pastorales, des populations entières, disséminées sur les plages ou sur les montagnes, et vivant dans l'ignorance des premières vérités du christianisme. Dans certaines localités, les jîratiques les plus essentielles de la religion étaient tellement négligées, que, non seulement la Table sainte et le Tribunaldelapénitence y étaient désertés, mais que les sacrements même du Mariage et du Baptême y paraissaient tombés en désuétude... Les unions conjugales étaient sanctionnées uniquement par l'acte civil, ou par des conventions non moins contraires à la loi civile qu'à la loi religieuse. Il m'a fallu baptiser les trois quarts, ou, parfois, la totalité des personnes adultes, ou même mariées, qui se présentaient pour recevoir la Confirmation.
(( Comment décrire, maintenant, les dissensions intestines qui. dans la plupart des communes, divisent les familles et les arment, trop souvent, les inies contre les autres ? Que de collisions sanglantes, que d'attentats journaliers à la vie humaine !... Y a-t-il, dans un autre diocèse, un mal comparable à celui qui désole la Corse ? Y a-t-il, quelque autre part, un préjugé pareil à celui de la vendetta? nn préjugé aussi invétéré, aussi enraciné dans les mœurs, aussi rebelle à tous les moyens curatifs employés jusqu'ici?... J'ai le cœur navré de douleur, quand je considère les ruisseaux de sang humain qui souillent le sol de mon malheureux pays. Que ne ferais-je pour en arrêter le cours !
« Dans quel état d'abandon n'a pas langui, jusqu'à présent, l'éducation des femmes, si influentes sur les mœurs publiques dans tous les pays, et surtout en Corse, où les liens de la famille sont beaucoup plus forts et beaucoup plus étroits que partout ailleurs !... C'est aux femmes, j'ose le dire, que sont dues originairement la plupart des inimitiés qui ensanglantent le sol de mon infortunée patrie. Dans l'opinion des
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Corses, riionneur des femmes est mis au-dessus de la vie des hommes, et ce n'est que par le sang qu'ils croient pouvoir laver ou racheter leurs faiblesses...
(( J'ai gardé le silence sur bien d'autres misères encore, que je m'abstiens de vous énumcrer. Pensez, je vous prie, ]Messieurs. à ce qu'il m'en a dû coûter, pour me décider à dérouler ce sombre tableau. Par la répugnance qu'il m'a fallu surmonter, jugez de la détresse qui m'y a contraint. »
Le P. Guibert avait, lui aussi, sondé la profondeur de ces plaies.
— Mon Dieu ! écrivait-il, l'état de ce pauvre peuj)le fait pitié !... Les premières vérités de la reUgion sont entièrement ignorées, et, quand on annonce la parole évangélique, on court grand risque de n'être pas compris, faute dans l'auditeur de ces notions élémentaires qu'on lui sup230se toujours dans un discours public... A la place de la vraie doctrine, des superstitions de tout genre!... Comment en serait-il autrement ?... Personne ne prêche !... Point de ju'ônes, point de catéchismes : c'est déplorable !...
Telle était bien, en elfet, la vraie cause du mal : on ne prêchait plus nulle part, et le penj^le, dès lors, croupissait dans la plus grossière ignorance des vérités essentielles au salut. C'est pour cela que l'évêque avait pris tant à cœur la fondation du séminaire : il fallait, à tout prix, former un clergé instruit et zélé qui prêchât régulièrement ; mais, en attendant, et, plus tard, pour seconder la prédication des prêtres, une communauté de Missionnaires actifs, vertueux et d'ini dévouement inlassable, était pour le diocèse d'absolue nécessité.
Les missions en Corse.
Domino coopérante et sermonem confirmante, sequentibiis signis (i).
La première mission fut celle de Moita, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Corte, sur les contreforts des hautes montagnes qui s'abaissent vers la côte orientale. Elle eut lieu au mois d'août i836, pendant les vacances. Le P. Albini avait pour sociiis le P. Telmon, qui, outre ses dispositions pour la métaphysique, avait des aptitudes spéciales j)our les langues, et s'était, en peu de temps, tellement familiarisé avec l'italien, qu'il s'exprimait fort aisément en cet idiome.
— Il a une si grande facilité, écrivait de lui le P. Guibert, que c'est à étonner les plus lettrés de ce pays-ci. Dimanche, il a donné un
(i) Marc, XVI, 20.
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discours de trois quarts dlieure, sans avoir commis, de l'aveu de tous, une seule faute contre le langage. Quant au fond, je vous assure que ce dernier fut bon et Ijien nourri.
A Moïta, succès x^rodigieux . Les unions illégitimes se régularisèrent ;
plusieurs adultes, à peine ondoyés, et qui navaient jamais voulu mettre les pieds à l'église pour suppléer aux cérémonies du Baptême, furent subjugués par la grâce. Les populations des villages environnants accouraient aux exercices, curés en tète.
Un vieil officier disait aux prédicateurs :
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— Vous n'avez pas seulement converti Moïta. mais aussi toutes les communes du canton.
Cette première mission eut, en Corse, un retentissement énorme. De tous les côtés, un cri s'éleva pour demander des Missionnaires.
L'impression de sainteté laissée à Moïta par ce rapide passage du P. Albini est encore vivante, après trois quarts de siècle. La croix miraculeusement plantée, alors, fut une de celles qui devinrent une source de miracles. On fut obligé de la remplacer, dans la suite, car chaque visiteur en arrachait un morceau, qu'il emportait chez lui, comme une précieuse relique.
Quoique le P. Albini et le P. Telmon fussent encore, à cette époque, professeurs au séminaire, ils durent, cédant à des instances réitérées, prêcher des missions, même jiendaut le cours de l'année scolaire.
Le 20 décembre i836. ils partirent pour llle-Rousse, charmante petite ville, agréablement située sur le bord de la mer, au nord, dans l'arrondissement de Calvi. Cette mission de quinze jours, signalée aussi par des faits miraculeux, produisit les mêmes fruits abondants de salut. Deux semaines furent ensuite employées à évangéliscr une paroisse voisine, Santa-Reparata. Cette nouvelle campagne marqua un nouveau triomphe pour les ouvriers de Dieu.
Dans ce mouvement général, Ajaccio ne pouvait être oublié. Pendant le Carême de l'année 1837, une grande mission y fut donnée simultanément dans les deux paroisses. Les Pères Guibert, Moreau et Telmon prêchaient à la cathédrale ; le P. Albini et le professeur de philosophie, à Saint-Roch.
Dès le second jour, les deux églises, auparavant désertes, se trouvèrent trop étroites. Ceux qui n'en savaient plus le chemin étaient les plus empressés à retenir leurs places. La nombreuse assistance comprenait plus d'hommes que de femmes, et il restait au dehors, faute de postes disponibles dans les nefs, autant de personnes qu'il y en avait dans l'intérieur.
Si, au premier instant, ce fut la curiosité qui les entraîna, bientôt un autre sentiment s'empara de leur être. Tous étaient comme emportés par un mouvement irrésistible. On respirait une atmosphère supérieure, saturée de surnaturel ; on touchait du doigt la brièveté de la vie humaine et les vanités des choses d'ici-bas.
Pour ces déshabitués de Dieu, c'était comme une révélation. Un travail étonnant s'accomplissait en eux. Fascinés, subjug-ués, vaincus, ils se jetaient sans réserve dans les bras de ce Dieu qui les attirait avec tant de force et de suavité.
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Des pécheurs, éloignés du Tribunal de la pénitence et de la Table sainte, depuis trente, quarante ou cinquante ans, ou même ne s'en étant jamais approchés pendant toute leur vie déjà longue, vinrent déposer aux pieds des ministres du pardon céleste, le lourd fardeau de leurs égarements. Pendant ces pénibles aveux, de douces larmes inondaient leur visage ; mais, quand ils se relevèrent, comme leur cœur était tranquille et leur regard serein.
Oui ! pendant une mission fidèlement suivie, l'horizon s'élargit, en même temps qu'il s'éclaire : ce sont des perspectives sans fin et des échappées de consolantes lumières sur le mystérieux au-delà.
Ayant régénéré Ajaccio, les Pères Albini et Telmon, sans songer au repos indispensable, se rendirent à Coggia, village de la province de Vico. Quinze jours leur suffirent pour y faire cesser les désordres les plus invétérés : concubinages et inimitiés cruelles.
En retournant, ils évangélisèrent de même le village de Galcatoggio, qu'ils rencontrèrent sur leur route.
Après tant de travaux accablants, ils reprirent, au séminaire, l'un sa chaire de théologie morale, et l'autre celle de dogme. Mais, dès le commencement des vacances, ils repartaient, avec le P. Rolleri, pour d'autres courses apostoliques, et se dirigeaient, cette fois, vers les montagnes les plus escarpées du centre delà Corse, dans le Xiolo.
Albertacce, paroisse d'un millier d'habitants, dans le canton de Galaccucia, les entendit. Le succès fut complet.
Obligé d'en instruire son supérieur, le P. Albini, pour cacher son rare mérite sous le voile de l'humilité, lui écrivait :
— Vraiment, je suis toujours plus convaincu que Dieu demande moins le bras robuste de la chair que la confiance dans sa toutepuissance.
Plusieurs communions générales d'hommes avaient eu lieu, après la réhabilitation ordinaire des mariages et la signature des traités de paix, devant le Saint Sacrement, entre des ennemis qui, depuis longtemps, se faisaient une guerre sanglante de famille à famille, de parti à parti. Là encore, le bienfait de la mission s'étendit à toutes les paroisses des alentours. Plus de trois mille habitants étaient accourus à Albertacce, pour profiter de la grâce qui coulait à flots.
De ces montagnes, le P. Albini descendit dans la province de Vico, et, au mois de juillet, prêcha la mission de Guagno.
Témoin des merveilles opérées en cet endroit, le P. Guibert en traça lui-même un récit succinct, mais frappant :
— Ge peuple, dit-il, était renommé pour son esprit de vengeance... Des désordres inimaginables ; une ignorance profonde ; l'abandon des
336 l'extension en fuance
sacrements ; presque plus de traces de religion. Le P. Albinin'a eu qu'à paraître, et tout le pays s'est soumis !... J'ai vu la foule des hommes se presser et rester près du confessionnal, plusieurs heures, attendant leur tour... Le jour que le Père prêcha sur le pardon des injures, ainsi que celui qu'il prêcha sur la Passion, tous pleuraient, se demandant mutuellement pardon à haute voix, avec des larmes dans les yeux. A la fin de la mission, ce peuple, naguère si dur et si barbare, était devenu si souple et si bon. qu'un seul mot du Père suffisait pour en obtenir tout ce qu'il voulait... Vaincu par la force d'en haut, le peuple demeura à genoux une heure et demie, tout le temps que dura la plantation de la croix, élevée sur une éminence, d'où elle peut être vue de plusieurs lieues à la ronde. Cette croix est visitée jour et nuit, et on y obtient des g-râces sans nombre.
Les mêmes prodiges et les mêmes conversions extraordinaires se répétèrent dans les deux villages de Linguizzetta et de Ganale-di-Verde, de l'arrondissement de Corte, au mois de septembre i83-.
Ceux qui connaissaient ces pays sanguinaires, étaient loin d'encourager le Père à y aller. Aucune considération humaine ne l'arrêta, et, sa détermination étant prise, il partit, mettant tout son espoir dans le Seigneur et dans sa Sainte Mère. Il trouva, là, des inimitiés atteignant le paroxysme de la violence. Dix meurtres perpétrés en trois ans, et l'un dans l'église même !...
En moins de quinze jours, cependant, le terrible préjugé de la vengeance fut renversé... Un soir que le Missionnaire prêchait sur le pardon des injures, les assistants, en proie à la plus vive émotion, l'interrompirent, à diverses reprises, en criant :
— Pace ! perdono à tutti ! Paix ! pardon à tous !
Gomme ces cris se renouvelaient, le Père, satisfait de leurs dispositions, leur dit :
— Basta ! basta ! x\ssez ! assez !
Mais les cris de pace, perdono, retentirent, plusieurs fois encore, sous la voûte du temple, et ne cessèrent que longtemps après.
Pour s'assurer de la sincérité de leur conversion, le prédicateur exigea que les offensés fissent les premières démarches auprès de leurs ennemis. Cette condition, si dure pour des Corses, fut acceptée sans réclamation.
Les deux villages ne formèrent bientôt plus qu'un cœur et qu'une àme. Le jour de la procession de pénitence, ces braves gens ayant vu leur vénéré Missionnaire marcher en tète, pieds nus et portant la croix, quittèrent tous leurs chaussures, sans en excepter les enfants et
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les infirmes. Cliacun avait les yeux mouillés de larmes. La communion des hommes et des femmes fut générale. A la clôture, pour la cérémonie de la plantation de la Croix, les habitants de Linguizzetta A'inrent de leur village en procession et marchant nu-pieds, pour la plupart.
Là, comme ailleurs, un grand nombre de faits étonnants manifestèrent la sainteté du P. Albini. En présence de tant de merveilles et en contemplant les succès extraordinaires de son apostolat, on pouvait répéter ce que disait lÉvangile des premiei's semeurs de la bonne parole dans le monde : PrœdicaQeriint, Domino coopérante, et sermonem confirmante, seqiientibus signis !
A son départ de Ganale-di-Verde, le P. Albini fut contraint de retourner à Yico et d'y rester quelques jours, pour guérir une lilessure qu'il s'était faite à la jambe. Son zèle ne lui permit pas d'attendre que sa plaie fût cicatrisée.
Mettant uniquement, comme toujours, son espoir en Dieu, il entreprit une campagne apostolique dans la paroisse d'Ota, au commencement du mois d'octobre. Cette mission a laissé dans l'esprit des habitants un impérissable souvenir ; on parle encore de ses miracles et des frappantes conversions qui en furent la suite.
Le désir du P. Albini était de continuer ces courses si fatigantes pour lui, mais si fructueuses pour le salut des âmes. Il eût volontiers gravi toutes les montagnes et traversé les plus épais maquis, pour ramener au bercail tant de brebis égarées.
Son supérieur, cependant, lui prescrivit de rentrer au grand séminaire pour y reprendre les fonctions de professeur de morale. Docile comme un enfant, et sacrifiant ses préférences, ce religieux modèle obéit sans délai. Il passa auprès des jeunes lévites l'année scolaire ; mais, dès que les vacances lui eurent rendu la liberté, il en profita aussitôt pour courir à de nouveaux combats.
Avec le P. Gibelli, il revint à Linguizzetta, où des inimitiés s'étaient réveillées. Les hommes ne sortaient plus que le fusil à la main. On assurait que bientôt la poudre parlerait, et qu'on aurait à déplorer quelques autres meurtres.
Les prédications du P. Albini sur le pardon des injures furent, cette fois encore, si touchantes, que les cœurs les plus farouches en furent émus. La procession de pénitence acheva le triomphe de la grâce. Tout le peuple, pieds nus et au chant du Miserere, suivit le saint Missionnaire portant la croix. Au retour, les hommes et les femmes, en larmes, allèrent baiser les plaies du divin Crucifié.
Ceux qui avaient juré de se poignarder ou de s'envoyer des balles, s'embrassèrent publiquement.
338 l'extension en frange
Tous les habitants s'approchèrent du sacré Tribunal et de la Table sainte, avec les dispositions les plus consolantes. Les gendarmes euxmêmes, leur brigadier en tète, avaient donné l'exemple.
Après celte mission, eut Heu celle de Letia. Elle ne fut pas moins admirable ; mais, hélas ! ce devait être la dernière.
Mort du P. Albini, épuisé par les austérités et les labeurs apostoliques.
Pendant ces deux années, de i836 à i838, le P. Albini avait prêché un grand nombre de missions toujours signalées par des miracles et couronnées des plus éclatants succès. En si peu de temps, il avait transformé plusieurs cantons de l'est, de l'ouest, du nord et du centre de la Corse. Il se proposait d'évangéliser ainsi toutes les populations de l'île.
Nul ne peut prévoir quel immense changement il eût opéré, si le Seigneur avait consenti à le laisser plus longtemps sur la terre.
— Le P. Albini, disait encore le futur cardinal Guibert, est un homme que Dieu avait destiné pour ce pays, et qui a acquis auprès des peuples, par son zèle et ses vertus, une puissance extraordinaire. Le respect qu'on a pour lui est tel, que, dans les difficultés entre familles et entre villages, le dernier argument est celui-ci : « Je le dirai, je vais l'écrire au P. Albini!... » Dès le commencement, quelque chose de miraculeux accompagne la parole de cet homme, ou plutôt de cet apôtre. 11 n'a qu'à ouvrir la bouche, et tout un pays est terrassé.
Que d'âmes ce saint eût sauvées si la terre l'eût possédé plus longtemps !
Mais à un pareil labeur les constitutions les plus robustes s'usent vite. Rien de plus fatigant que le travail des missions. L'ouvrier évangélique se trouve, alors, jour et nuit, sur la brèche, car il est presque constamment en chaire ou au confessionnal.
Surtout quand ces travaux succèdent à une année de professorat, ils deviennent particulièrement pénibles, et la nature est obligée de succomber. Le P. Albini voyait bien qu'il se précipitait à une mort anticipée ; néanmoins, les besoins des âmes en danger de se perdre étaient si pressants, qu'il ne s'arrêtait pas à calculer si ses forces corporelles le serviraient jusqu'au bout.
Ce sont là de ces héro'iques imprudences dont seids les saints sont capables. S'il était de la race des apôtres, il était également de celle des martyrs : ses effrayantes austérités en sont la preuve. Sans doute aussi, la mesure de ses mérites était comble, et Dieu avait résolu de récompenser, sans plus tarder, son bon et fidèle serviteur.
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Tandis qu'on exhaussait de trois étages le grand séminaire, après les vacances de i838. les élèves durent provisoirement être installés dans le couvent de Vico. Quoique déjà blessé à mort, le P. Albini leur prêcha la retraite de rentrée.
Grâce à son incomparable énergie, il se soutint, pourtant, pendant ces jours de prédications multipliées ; mais, aussitôt après la clôture, il tomba épuisé. On ne pouvait se méprendre sur la gravité du mal. Ce corps, afTaibli par des mortifications et des travaux surhumains, ne paraissait pas devoir opposer une forte résistance à la maladie.
Le médecin navait pas d'espoir, et l'état du vénéré Père inspira si vite tant d'inquiétudes, qu'on lui administra le Viatique et l'Extrème- Onction. Le P. Guibert en avertit aussitôt le Supérieur général :
— Quoique bien résigné à l'adorable volonté de Dieu qui veut être glorifié dans le ciel par cet élu, disait-il, je n'ai pas assez de liberté d'esprit, en ce moment, pour vous raconter tout ce qu'il y a de saint et d'édifiant dans ce cher malade. Je le ferai plus tard.
Atterré à cette douloureuse nouvelle, Mgr de Mazenod offrit à Dieu sa propre vie, pour la conservation de celle que, dans son humilité, il considérait comme infiniment plus précieuse que la sienne.
— Prosterné la face contre terre, écrivait-il dans son Journal intime, je demande à Dieu qu'il m'enlève de ce monde, plutôt que cet apôtre, à l'existence duquel se rattache le salut de tant de milliers d'àmes. Le peu de bien que j'opère, tout autre pourrait l'accomplir beaucoup mieux que moi ; tandis que personne ne peut remplacer le P. Albini en Corse, où il a déjà surpassé tout ce qu'ont pu faire, dans les siècles précédents, les hommes les plus puissants en œuvres, les saints même qui ont travaillé à la sanctification de ces insulaires.
Cependant, le P. Albini continuait à languir, dans un état voisin de l'agonie. A chaque instant, il semblait être arrivé à la fin : puis, il reprenait subitement une apparence de forces, pour retomber de nouveau dans une faiblesse extrême.
On en était à se demander comment il pouvait vivre dans ces conditions. Le prodige de son existence inexplicable paraissait une merveille de plus à ajouter à celles qui avaient, si souvent, marqué sa sainte vie. Nous avons raconté, plus haut, le miracle qu'il fit, alors, et par lequel il rendit la santé à la femme de son médecin, qui, témoin du prodige, n'hésita pas à se convertir.
— Si ce bon Père revenait à la vie, écrivait le P. Guibert. il reviendrait non des portes, mais d'au delà de la mort. Toute la Corse est agitée de la nouvelle de sa maladie. On fait des prières dans les paroisses spontanément!... Quant à notre bien-aimé malade, tout lui
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est égal: santé ou maladie! Il tire parti de tout pour sa perfection. Depuis quil est cloué sur son lit de soullVances, il a montré une si entière conformité à la volonté de Dieu, que je n'hésite pas à dire que cet exemple a été ménagé à la communauté par la Providence.
Après une apparence d'amélioration, le mal reprit avec plus de violence, et, le 20 mai iSSq, le P. Albini remettait sa belle ùme à Dieu.
Extrayons encore ces quelques lignes de la correspondance du P. Guibert :
— Nous ne sommes pas frappés de cette mort, comme on a coutume de l'être dans ces tristes occasions. Gela vient de l'assurance, qui est une vraie certitude pour ceux qui ont vécu avec lui, que sa bienheureuse àme, en sortant de son corps, a été reçue dans le sein de Dieu. Toute la province de Vico, qui assiège notre église, où le corps est déposé, est, non pas en deuil, mais sous l'impression de sa sainteté. Ces jours passés, on lui apporta, de huit à dix lieues, un enfant malade, pour qu'il le guérît. J'ai la conviction qu'il s'opérera des miracles à son tombeau.
De son côté, le P. Gibelli écrivait, le 8 juillet 1889 :
— Les hal>itants de Vico voulaient porter en triomphe le corps de notre bienheureux Père Albini, dans toutes les rues de la ville. Nous inspirant d'un sentiment de religieuse réserve, nous ne leur avons pas accordé cette grâce ; mais leur ferveur n'a pas été ébranlée par ce refus. Tous, grands et petits, riches et pauvres, hommes et femmes, se sont rendus au couvent pour manifester leur attachement et leur vénération, pleurant comme s'ils avaient perdu le plus fidèle des amis et le plus tendre des pères. Quand le moment de l'enterrement fut venu, on vit tout il coup un grand nombre de personnes tirer de leurs poches des ciseaux, pour lui couper des morceaux de ses vêtements. J'ai tâché de les arrêter, eu leur faisant espérer que je les contenterais avec ce qu'il a laissé. Leur vénération ne se borna pas là. Depuis plus d'un mois qu'il est mort, on voit, presque tous les jours, beaucoup de gens venir à son tombeau pour le prier. Tous le croient un saint et sont persuadés cpi'ils obtiendront de grandes faveurs par son intercession. G'est ainsi que Dieu se plaît à élever ceux qui, pendant leur vie, ont cherché toujours à se cacher aux yeux des autres.
La prévision du P. Guibert s'est réalisée.
Malgré le rapide passage du P. Albini en Corse, son souvenir s'y est perpétué dans les familles, et son tombeau est devenu un lieu de pèlerinage. On a pris l'habitude de s'agenouiller devant ses images que l'on garde avec dévotion, d'y allumer des cierges, et d'y faire des neuvaines, pour implorer des faveurs de tout genre, ou pour remercier
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des bienfaits reçus. Ses moindres reliques sont conservées pieusement.
Non seulement le peuple, mais aussi les personnes instruites lui ont voué ce culte. Le nom sous lequel on le désigne est, maintenant encore, comme il y a soixante-dix ans, il heato Padre Albini, le bienheureux Père Albini.
Cardinal, archevêque de Paris, Mgr Guibert rendait de lui ce témoignage :
— Il suffisait de voir le P. Albini, pour se faire l'idée d'un homme de Dieu, entièrement détaché des choses de la terre, et cela sans allectation, mais avec simplicité et humilité, traitant tout selon l'esprit de Notre-Seigneur. Ainsi était-il parmi nous en odeur de sainteté... Les élèves le considéraient comme un saint... Pendant les missions, les prodiges se multiplièrent sous ses pas, à ce point que bientôt on le regarda comme un thaumaturge. On se recommandait à ses prières ; on lui apportait des malades, pour qu'il les guérît... Je puis affirmer que c'est l'homme le plus saint que j'ai jamais connu, et j'avoue que je l'invoque avec une grande confiance. Je suis convaincu qu'il serait facile d'introduire sa cause à Rome, et de faire reconnaître sa sainteté.
A l'occasion de ce décès, Mgr Gasanelli d'Istria écrivit à ses prêtres une remarquable Lettre circulaire :
— Dieu ne veut pas, disait-il, que les espérances de notre épiscopat soient sans mélange d'épreuves... Une perte qui sera vivement sentie par tout notre clergé, est venue profondément affliger notre cœur. Le respectable supérieur de notre maison de Missionnaires, le P. Albini n'est plus ! Il a succombé aux longues soulTrances d'une cruelle maladie, contractée dans l'exercice de ses fonctions évangéliques... Victime prématurée de son zèle infatigable pour le salut des j)euples, il est mort dans un âge qui promettait encore à l'Eglise de Corse de longs et signalés services. Il n'aspirait à rien moins qu'à évangéliser, à la tête de ses dignes collaborateurs, toutes les populations de notre île. Il n'eût reculé, nous le savons, devant aucune sorte de travaux, de privations et de sacrifices... Dieu n'a pas permis que ses nobles désirs se réalisent : il a trouvé pleine la mesure de ses jours et de ses mérites, et il s'est hâté de le retirer de ce monde, pour le recueillir dans son repos éternel. Mais ces vertus elles-mêmes qui nous consolent sur sa destinée, ne font qu'augmenter notre regret de l'avoir perdu... Puissent les cendres vénérées de celui que nous pleurons, devenir une semence féconde d'hommes évangéliques. C'est là. Monsieur le Curé, le motif principal de la communication que nous vous adressons. Si nous réclamons le suffrage de vos prières, c'est moins dans l'intérêt du vénérable
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prêtre dont nous regrettons la perte, que pour le succès de l'œuvre qu'il avait commencée...
Dix-sept ans plus tard, en i856, dans une autre Lettre à son clergé, l'évèque témoignait encore de la réputation de sainteté dont le P. Albini n'avait pas cessé de jouir, môme après sa mort :
— Est-il besoin de vous rappeler le P. Albini? Cet ouvrier vraiment apostolique, à l'exemple du Seigneur Jésus, a passé parmi vous en faisant le bien : sa mémoire sera toujours en bénédiction, et son nom restera à jamais comme une prédication permanente, comme un mémorial de toutes les vertus, dont il répandit la bonne odeur dans un si grand nombre de paroisses de notre diocèse. Il a consommé sa glorieuse carrière au milieu de vous : et, après avoir succombé sous le poids de ses labeurs, il nous a laissé, au couvent de Yico, comme dernier gage de son amour, sa précieuse dépouille...
Continuation de l'évangélisation de la Corse.
"Les Pères Séméria, Gibelli, Luigi, De Véronico, etc.
La succession d'un saint est toujours bien lourde. Tel réussirait dans d'autres circonstances, qui échouera dans de pareilles conditions, car on le comparera sans cesse à son prédécesseur. A moins qu'il ne soit lui-même éminent, cette comparaison sera inévitablement à son désavantage. A côté des grands, on paraît petit, si on n'est pas leur égal.
Pour diriger l'œuvre des missions de Corse, Mgr de Mazenod, dans son vif désir de sauver les âmes, choisit un religieux d'un rare mérite, que la Providence devait appeler ensuite aux honneurs de l'épiscopat, et qui fut le chef des premiers Oblats envoyés dans l'île de Geylan, huit ans après.
Voici ce que Mgr Gasanelli, bon juge en la matière, disait de lui, après l'avoir vu à l'œuvre, et dix-sept ans plus tard, dans cette même Circulaire du 8 décembre i856 :
— Digne à tous égards de succéder au R. P. Albini, Mgr Séméria, récemment sacré évêque d'Olympia, a continué son œuvre avec la même ardeur. Il a fait revivre son saint prédécesseur au milieu de vous, en reproduisant à vos yeux le tableau de ses éminentes vertus... Hélas ! il s'est dérobé trop tôt à nos regards ! L'immensité de son zèle réclamait un plus vaste champ. Nous l'avons vu s'envoler, sur les ailes de l'obéissance, pour aller annoncer l'Évangile aux nations infidèles, sous le ciel brûlant de l'Asie... Après neuf ans d'incroyables souffrances, il est venu prendre de nouvelles forces au foyer de la
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catholicité ; mais, ne pouvant résister à l'attrait qui le sollicitait encore vers l'ancien théâtre de ses missions, il n'a pas voulu regagner son île lointaine, sans venir nous dire que nous étions toujours l'objet de ses afleclions et de ses plus vives sympathies... La réapparition de ce nouvel apôtre, revenu des extrémités du monde à travers tant de périls, fera époque parmi vous. Avec quel enthousiasme vous l'avez accueilli ! Avec quelle sainte avidité vous avez contemplé cette figure pleine de douceur, quoique exténuée par les fatigues de l'apostolat ! Sa vue seule, plus éloquente que tous les discours, vous a profondément émus, et a laissé dans vos âmes des impressions qui ne s'effaceront pas de longtemps... Les témoignages de vénération dont vous l'avez entouré, ont rempli notre cœur de satisfaction. Pourrait-il en être autrement? Les démonstrations que vous lui avez prodiguées, vous étaient suggérées par la gratitude, et n'étaient que l'écho fidèle de nos propres sentiments.
Né en Italie, près de San Remo, le P. Séméria appartenait à une excellente famille. Un de ses oncles, religieux de l'Oratoire, avait publié des ouvrages estimés ; un autre était chanoine-théologal de Givita-Vecchia. Par son intelligence perspicace, ses succès dans les études, son sens droit et sûr, sa maturité précoce, son zèle des âmes et sa passion du devoir, le P. Séméria était leur digne neveu. Une connaissance approfondie des rubriques et des cérémonies l'avait fait surnommer Gavant as par ses confrères. Il acquit par cette étude cette noble et gracieuse aisance qui impressionnèrent toujours, depuis, ceux qui le virent officier.
Après son oblation et son sacerdoce, il fut aflecté à l'œuvre des Italiens, à Marseille, pendant six ans ; d'abord, comme disciple du P. Albini ; puis, comme son successeur. Les fruits de son ministère furent très considérables, et il se dévoua héroïquement, à l'occasion des épidémies de choléra, qui sévirent plusieurs fois dans la populeuse cité.
Ayant succédé au P. Albini à Marseille, il parut désigné pour lui succéder en Corse. Il fut donc envoyé à Vico avec le titre de supérieur. Il y eut, pour compagnons, les Pères Gibelli, De Véronico, Luigi, etc., tous ses émules par la vertu et par l'apostolat.
Peu de mois après son arrivée, il donna la mission de Vico, en collaboration avec les Pères Moreau et Gibelli. Elle s'ouvrit le 16 se})tembre 1840. Le P. Guibert était là : il avait tenu à être présent, afin d'encourager les ouvriers, et de leur fournir les conseils de son expérience.
Il fut bientôt entièrement rassuré.
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Quelques jours plus tard, il écrivait à Mgr de Mazenod :
— Le P. Séméria fait très bien. J'assiste à ses prédications, et je vous certifie qu'on ne peut rien désirer de mieux... Il captive constamment l'attention... Je ne pense pas qu'il soit possible de trouver un homme plus capable de remplacer le P. Albini. La seule dilïerence que je mets entre l'un et l'autre, est que le premier avait été précédé d'une immense réputation, et que le P. Séméria devra l'acquérir. Mais, sans y penser, il sera à ce résultat dans deux ou trois ans... Je n'exagère rien !
Sur les lèvres du P. Guibert, à la veille d'être promu à l'épiscopat, l'éloge était grand. Ajoutons qu'il était parfaitement mérité.
La mission de Vico fit un bien sérieux, non seulement aux habitants de cette petite ville, mais aux populations des villages environnants, qui accouraient, chaque jour, sous la conduite de leurs curés. L'église, quoique vaste, ne désemplissait pas. Les confessionnaux furent assiégés du matin au soir et une partie des nuits.
Le savoir-faire du P. Séméria, son habileté, sa prudence et son ascendant sur les esprits les plus difficiles, se révélèrent surtout dans la mission de Sari-d'Orcino, chef-lieu de canton, à une quinzaine de kilomètres au sud de Vico, au milieu des champs fertiles qui dominent le golfe de Sagone.
A ce site charmant on pouvait appliquer le mot prononcé par Mgr Gasanelli, au sujet d'une autre partie de son diocèse, remarquable par le pittoresque de ses paysages, mais infectée, alors, par de redoutables bandits :
— Bel nido ! ma cattivi iiccelli ! Beau nid ! mais quels méchants oiseaux !
Dans cet endroit si agréable par les douceurs du climat, la haine depuis longtemps exerçait d'affreux ravages. Le sang avait coulé à diverses reprises, et ce fleuve rouge avait creusé entre les deux partis rivaux une ligne infranchissable.
Armés jusqu'aux dents, les hommes ne sortaient que la nuit. Malheur à qui se serait aventuré dehors, au soleil, sans un nombreux cortège. Le jour, tous s'enfermaient dans leurs maisons. Les portes en étaient soigneusement barricadées, et les fenêtres bouchées par de sinistres et très épais petits arcs en briques, ne laissant entre eux que de minuscules interstices, plus étroits que les soupiraux d'une prison. Par là seulement entraient l'air et la lumière. On ne pouvait plus impunément aller se promener dans les rues ou sur les places, afin de respirer, à pleins poumons, la brise de la montagne parfumée des arômes vivifiants de la forêt.
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La passion de la vendetta torturait les âmes. L'un des partis avait décidé de mettre le feu aux demeures de ses ennemis, pendant que ceux-ci se trouvaient à l'intérieur ; de poster devant les portes des hommes armés de fusils chargés à balles, et de tuer, sans pitié, tous ceux qui essayeraient de sortir, grands et petits, femmes ou enfants.
Vraie guerre d'extermination ! Et comme ces familles avaient, en dehors de la ville, des ramifications nombreuses, tout le canton tremblait de peur.
Pour pacifier la contrée, il ne fallait rien moins qu'un miracle opéré par la religion.
— Cette mission, écrivait le P. Séméria, est, sans nul doute, la plus ardue que nous ayons faitejusqu'ici en Corse. Nous l'avons commencée avec d'autant plus d'appréhension, que nous n'ignorions x)as les difficultés humainement insurmontables qui s'opposaient au bien ; mais aussi avec d'autant plus de confiance en Dieu que nos forces étaient plus faibles...
Il visita lui-même séparément les chefs de parti, calma leur irritation, gagna leur estime, et obtint de chacun d'eux la promesse de ne pas attaquer, le i^remier. Non content de ce succès, il s'enfonça dans fépaisseur des maquis, pour aller voir un des plus redoutables bandits, qui avait, plusieurs fois déjà, versé le sang, et dont la présence dans le voisinage était un obstacle à la mission, car les membres du parti opposé à celui auquel il appartenait, n'osaient se rendre à l'église, dans la crainte d'essuyer de lui, en chemin, un coup de feu.
Dès que le bandit aperçut le P. Séméria qui venait à sa rencontre, la croix de Missionnaire à la main, il s'arrêta stupéfait, frappé de l'air de sainteté qui rayonnait sur le visage du courageux religieux. Il jeta à terre son fusil, ses pistolets et ses poignards ; étendit sur le sol, en guise de tapis, son pellone, sorte de drap grossier du pays fait en poils de chèvre, et invita le Père à s'asseoir dessus.
La conversation fut longue, mais fructueuse. Après bien des hésitations, mais de plus en plus dominé par l'ascendant du messager de Dieu, le bandit finit par promettre que, si on ne tirait pas sur lui, il ne tirerait pas non plus ; qu'il irait même assister à la mission ; que, si ses ennemis lui pardonnaient, il pardonnerait, lui aussi, et que, tous ensemble, ils entreraient en grâce avec le Ciel.
Les plus grosses difficultés ainsi à peu près aplanies, la mission commença, et, chose étonnante, les exercices furent suivis, matin et soir, même par les habitants des paroisses voisines. De part et d'autre, il y avait des promesses de paix ; mais ce n'étaient que des promesses : une sorte d'accalmie entre deux orages, ou plutôt d'armistice entre
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deux combats. Une simple étincelle aurait suffi à mettre le feu aux poudres, à provoquer une bataille générale et à causer d'irréparables malheui's.
Dans la seconde semaine, ce désastre fut sur le point de se produire. Un des chefs les plus influents, s'étant imaginé qu'il n'avait rien à craindre pour sa vie, jDendant le temps de la mission, sortit seul et sans armes, non pour se diriger vers l'église, mais j)our aller à sa vigne, qui se trouvait non loin dans la campagne. Un homme du parti contraire, s'en étant aperçu, voulut absolument courir à ses trousses, pour le tuer. Il n'aurait pas manqué de le faire, sans l'opposition aussi énergique que décidée de f un de ses parents que la grâce avait touché davantage, et qui ne permit à aucun prix que ce scandale arrivât pendant la mission.
En même temps qu'ils prêchaient les saints exercices, les Pères poursuivaient les négociations, en vue de persuader aux familles ennemies de signer un traité de paix, en bonne et due forme, notarié et confirmé par les serments les plus solennels.
Mais, avant d'atteindre ce résultat si désiré, que d'obstacles à écarter, que de dillerends à résoudre, que de démarches laborieuses, que de pourparlers interminables !
Les ministres plénipotentiaires des grandes nations n'ont pas plus de peine, pour rétablir l'harmonie entre des peuples qui se sont livré cent batailles rangées.
D'abord, il fallait revoir séparément les chefs de parti et les membres les plus influents de chacun d'eux ; discuter longuement, en petit comité, les clauses du traité futur ; en préciser les articles ; en peser exactement les mots et les plus légères nuances. Une seule imprudence, un malentendu, une explication mal comprise pouvait dégénérer en rupture et amener la reprise des hostilités.
Ce furent, pendant plusieurs jours, des allées et venues continuelles, des conférences secrètes, des colloques mystérieux. Dans le bourg, la population anxieuse suivait avec attention les multiples péripéties de l'aflaire, et en commentait les moindres incidents. C'était le thème unique des conversations ; et, dans l'incertitude du résultat final, on passait constamment par de cruelles alternatives de joie et de tristesse, d'espérance et d'abattement.
Cependant, la grâce de Dieu accomplissait son œuvre ; l'église se remplissait de plus en plus aux heures des prédications, et les confessionnaux étaient continuellement assiégés de rangs pressés de ])énitents.
— Pendant presque un mois entier, écrivait le P. Séméria, nous n'avons pas goûté un seul instant de repos. Mais, enfin, tous, riches
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et j)auvres, amis et ennemis n'eurent plus qu'une j)ensée : se réconcilier avec Dieu et mettre un terme à leurs funestes dissensions.
Le jour vint où il fut possible d'annoncer que les négociations avaient abouti. Les clauses du traité ont été acceptées par les chefs ; il ne reste plus qu'à les lire à la foule, afin que tous le ratifient d'un consentement unanime.
Ce grand acte s'accomplit le jour de la communion générale des hommes, en présence de l'évêque venu présider cette importante cérémonie.
L'église, quoique de vastes dimensions, est trop petite pour contenir la multitude qui l'envahit.
Debout sur les marches du sanctuaire, l'évêque, à l'offertoire de la messe, rappelle, en quelques paroles bien senties, le précepte rigoureux du pardon des injures : sans ce pardon réciproque, pas de bonheur sur la terre, j)as de félicité dans le ciel. Puis, à haute voix, il lit le traité de paix. Un Missionnaire en commente les articles, en fait ressortir la sagesse, en montre la parfaite équité. On a tenu la balance égale entre les deux partis ; on a sauvegardé tous les droits ; l'honneur est intact de part et d'autre ; il n'y a plus qu'à prêter serment et à se donner le baiser de paix.
Les deux chefs s'approchent pour apposer leur signature au traité. Au pied de l'autel, ils jurent, sur le saint Evangile, de l'observer jusqu'à la mort. Enfin, pour être admis à la communion, à laquelle tous vont participer, ils s'embrassent publiquement, avec les démonstrations de la charité la plus sincère.
Les uns après les autres, tous les hommes, maintenant amis, viennent poser la main sur le livre des saints Evangiles, et prononcer, d'une voix ferme, les paroles du serment !
— C'était beau ! c'était sublime ! écrivait le P. Séméria. Il faut l'avoir vu, pour s'en faire une idée.
La foule électrisée ne met plus de bornes à ses transports : on s'embrasse, on se félicite, on pleure ; l'enthousiasme est indescrij)tible. En même temps, les cloches sonnent à toute volée ; l'autel brille comme aux jours des fêtes les plus solennelles ; et, pendant plus d'une demiheure, la voûte retentit des cris mille fois répétés :
— Evviva la pace ! emnva la pace ! Vive la paix ! vive la paix ! Quand le calme s'est rétabli, la messe continue au milieu des pieux
cantiques.
A la fin, après la communion générale des hommes, un prêtre expose le Saint Sacrement. Tous retombent à genoux, pour adorer sur son trône de lumières et dans leur cœur le Dieu qui vient d'o^Jérer cette
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merveille ; puis, ils se relèvent pour chanter, à x^leine poitrine, un formidable Te Deuni !
Au sortir de l'église, on s'embrasse de nouveau ; le contentement de tous se traduit plus bruyamment encore. Les anciens ennemis fraternisent ; ils vont, les uns chez les autres, s'asseoira la même table, auprès du même foyer. Les enfants sautent de joie ; les femmes enlèvent leurs faldette, ou voiles noirs, et les remplacent par des fichus aux couleurs voyantes ; les hommes courent aux fenêtres démoUr les arceaux en briques, qui s'écroulent allègrement dans la rue, en soulevant des nuages de poussière. La lumière rentrera, désormais, à (lots dans les appartements ; rien n'empêchera d"y respirer largement l'air de la campagne et la brise de la forêt, à toute heure du jour.
Dans l'après-midi, plantation de la croix, à laquelle tous assistent avec un enthousiasme extraordinaire.
Le soir, illumination générale, feux de joie, chants de la foule, jusques bien avant dans la nuit. Des salves de coups de fusil ont lieu, en signe de réjouissance. On leur l'épond des villages voisins qui s'illuminent eux aussi,
L'évêque ne se possédait pas de bonheur et ne se lassait pas d'admirer le merveilleux triomphe de la parole évangélique sur des cœurs naguère si profondément ulcérés.
Quand les Pères firent leurs adieux à cette population régénérée, des larmes abondantes coulèrent de tous les yeux, à la pensée de cette séparation. Plusieurs de ces hommes voulaient les porter sur leurs épaules, par reconnaissance. Les Missionnaires n'y consentirent pas ; mais, pour se dédommager, plus d'une centaine montèrent à cheval, pour les accompagner jusqu'à Vico,
Le médecin de l'endroit, qui lui-même avait reçu trois coups de fusil dans la figure, et qui, quoique privé d'un œil et estropié pour toute sa vie, avait généreusement pardonné à son ennemi, dit aux Pères, à diverses reprises :
— Les habitants de Sari ne font qu'une partie de leur devoir. Ils devraient, par gratitude, baiser les traces de vos pieds, car, sans la mission, Sari, en ce moment serait en feu.
Et les cavaliers, en accompagnant les Pères, ne cessaient de répéter :
— Sari era rnorto ! Sari è risiiscitato ! Sari était mort ! Sari est ressuscité.
Des victoires de ce genre distinguèrent les missions de Mocà, de Zicavo, d'Olmeto, de Sainte-Marie-d'Ornano, et beaucoup d'autres, où les obstacles à surmonter n'étaient pas moindres.
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A Mocji, dans l'arrondissement de Sartène, un meurtre sacrilège avait été consommé, le 24 août i838, dans l'église même, sur la personne d'un prêtre, pendant qu'il célébrait la messe. Pour mieux assurer la réussite de son abominable forfait, l'assassin s'était caché dans un confessionnal. De cet asile du pardon et de la divine miséricorde, il exécuta la terrible sentence de condamnation. Après ce drame, il se retira lentement, traversant le pays sans être inquiété.
La population impassible le laissa se diriger tranquillement vers ses maquis, soit qu'elle ne voulût point, selon l'usage, intervenir dans une affaire de vendetta, soit qu'elle crût plus prudent de ne pas s'exposer aux représailles du bandit.
Ce crime était le quatrième de ce genre commis en peu de temps. L'abbé Vignale, ancien aumônier de Napoléon P' à Sainte-Hélène, était mort de cette façon. A cette époque, d'ailleurs, les curés de certaines communes, impitoyablement rançonnés par les bandits, et ne pouvant satisfaire à leurs intimations, ni se garantir contre leurs menaces, étaient contraints d'abandonner leurs postes, pour mettre leurs jours en sûreté. Souvent, en elfet, des coups de fusil étaient tirés contre les portes et les fenêtres de leurs presbytères.
C'est dans de pareils milieux que les Oblats ne craignirent pas d'aller prêcher des missions, et de s'élever avec véhémence contre ce funeste et barbare préjugé de la vendetta, source intarissable de tant de sang humain versé.
Leur dévouement, fécondé par la grâce, produisit, de toutes parts, un mouvement extraordinaire de retour à Dieu. Réconciliations publiques entre familles armées les unes contre les autres par des haines qui se transmettaient, comme un terrible héritage, de générations en générations ; restitutions nombreuses ; régularisation des unions illégitimes ; conversion même de bandits retranchés dans leurs maquis impénétrables, comme dans d'imprenables citadelles ; observance exacte des pratiques religieuses : tels furent les traits principaux du progrès social, fruit de leurs travaux incessants.
Le succès de leurs prédications populaires était une preuve évidente de la puissante influence de la religion sur ces caractères indomptables qui résistaient par la violence à toutes les entreprises de la gendarmerie. Mais le P. Séméria avait plus qu'une vertu ordinaire. Ce n'est pas sans motif que le P. Guibert lavait proclamé le digne successeur du P. Albini.
Ajoutons que ses collaborateurs méritaient de lui être associés. Le P. Gibelli était, lui aussi, un apôtre au cœur de feu, prêt à tous
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les sacrifices pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Il s'était formé sous la direction du P. Albini. et avait assisté à sa mission de Linguizzetta. Il en garda un souvenir inelTaçable, et selTorça de l'imiter. Supérieurement doué pour lu chaire, il suscitait dans Tàme de ses auditeurs des émotions profondes qui avaient finalement raison de toutes leurs résistances. Dieu donnait à ses paroles une telle efficacité que souvent les assistants ne pouvaient retenir leurs larmes.
Un d'entre eux, ne sachant, un jour, comment exprimer son admiration, disait à son entourage :
— Il Padre Gibelli convertirebbe i monti ! Le Père Gibelli convertirait les montagnes !
Quand il arrivait dans un de ces i^ays malheureux où, à la suite d'homicides commis, régnaient depuis longtemps de grandes inimitiés, il se surpassait lui-même. Alors, sa voix, comme celle des anciens prophètes, tonnait avec force et menaçait les coupables endurcis des plus terribles malédictions du Ciel.
Pendant la mission de Zicavo, au mois de septembre 1841, une lutte à main armée avait éclaté entre les deux partis qu'il s'efforçait d'amener à une réconciliation. Deux hommes s'étaient mutuellement fendu le crâne, et un troisième, en essayant de les séparer, avait reçu d'un quatrième un coup de poignard. Le P. Gibelli monta en chaire, décidé, cette fois, à emporter la place, dût-il y laisser la santé.
Deux heures durant, il prêcha sur la Passion de Notre-Seigneur, dans une église comble, et, pendant tout ce temps-là, sut captiver l'attention de son nombreux et difficile auditoire. Il insista particulièrement sur les admiral^les exemples de patience de Jésus- Christ et sur le généreux pardon accordé par Lui à ses bourreaux, au moment même, où, après l'avoir cloué sur le gibet d'infamie, ils insultaient à ses immenses douleurs.
— Ah ! s'écria-t-il, en leur montrant sa croix de Missionnaire, et dans un mouvement impétueux d'éloquence, voilà ce que l'Homme- Dieu a fait ! et vous, que faites-vous, misérables pécheurs ? Il pardonne, et vous ne pardonnez pas ! Vous repoussez ses enseignements ! Vous rejetez donc sa croix ! Eh liien ! venez donc la fouler aux pieds, cette croix, si vous l'osez ! Votre crime ne sera pas plus abominable ! car il considère comme fait à lui-même ce que vous faites contre ses frères rachetés par son sang !... Quand vous piétinez un de vos ennemis, c'est contre Jésus que vous vous acharnez ! Ah ! vous ne pardonnez pas !... Au jour des suprêmes justices. Lui aussi ne pardonnera point !... Qu'elle sera terril^le à entendre, en face des flammes éternelles, la parole du Dieu irrité : Retirez-vous de moi, maudits !...
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L'auditoire tremblait d'épouvante.
Quelque temps, le Père continua sur ce ton ; puis, se reprenant :
— Cette croix ! dit-il, non, vous ne la foulerez pas aux pieds ! Vous viendrez, tous, la baiser tantôt : je vous la présenterai moi-même, devant l'autel du Dieu vivant. Mais, prenez bien garde ! Que nul ne s'avise de lui donner le baiser de Judas ! Si vous venez à Jésus, c'est que vous voulez marcher sur ses traces ; pardonner, comme Lui ; vous convertir et vous confesser. Que ceux qui ne veulent point pardonner à leurs ennemis ; que ceux qui ne veulent pas se confesser, ne viennent pas baiser la croix ! Je le leur défends, au nom du Dieu qui bientôt les jugera!... mais que, plutôt, ils sortent de l'église : Jésus-Christ les en expulse, comme, un jour, il les chassera du paradis !...
A ces mots, prononcés avec plus de véhémence encore, le P. Gibelli descend de chaire et se rend devant l'autel.
Tous vinrent baiser la croix... et tous se confessèrent.
Le récit des missions de Corse, à cette époque, remplirait, à lui seul, un volume, et il serait des plus intéressants. Nous n'avons pu en donner, ici, qu'un simple aperçu, en choisissant quelques faits entre mille.
Terminons ce chapitre par un extrait de la Circulaire adressée par Mgr Casanelli d'Istria à son clergé, plusieurs années après, à l'occasion de la mort du P. Luigi, d'abord collaborateur, puis successeur du P. Séméria, comme supérieur du couvent de Yico.
« Cette mort, disait le prélat, présente tous les caractères d'une véritable calamité publique !... Des hommes tels que le Père Luigi sont rares !.., Apôtre de la Corse, il l'arrosa de ses sueurs et la féconda de ses travaux. Sa parole, pleine d'onction et de force, retentit, pendant quinze années, dans la plupart des contrées de notre vaste diocèse, et produisit partout les fruits les plus abondants. Que de fois nous avons recueilli, au cours de nos visites pastorales, la riche moisson qu'il nous préparait. Quelle plume pourrait retracer le bien qu'il a accompli ? Qui pourrait compter les scandales qu'il a arrachés, les divisions qu'il a éteintes, les familles qu'il a pacifiées, les âmes qu'il a ramenées, les amis qu'il a consolés, dirigés et affermis dans les voies du salut ?
« Modèle de toutes les vertus, type du vrai prêtre et du vrai Missionnaire, il répandit dans le monde la bonne odeur de Jésus- Christ et brilla comme une lampe ardente dans le sanctuaire. Quiconque avait le bonheur de l'approcher et de converser avec lui, se sentait meilleur au sortir de ses entretiens. Comment résister à cette voix si
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douce, si modeste, si puissante dans son liumiKté ? Gomment se défendre des innocentes séductions d'une charité si patiente, si indulgente, si désintéressée ?
« Si nous parlons ainsi, c'est que personne ne fut plus à même que nous d'apprécier cette âme d'élite... Il nous fut donné de l'étudier de près... Notre plus suave délassement aux fatigues de l'épiscopat était de nous entretenir avec cet homme de Dieu, confident de nos peines et conseiller intime de nos pensées (i).
« Il vous sera aisé de comprendre, après cela, quelle doit être l'amertume de notre aflliction. au souvenir de ces précieux rapports, dont la mort, hélas ! vient de rompre le nœud.
« Dieu ne veut pas, cependant, que notre tristesse soit sans consolation. La mort des saints, en effet, quand on la considère au point de vue de la foi. offre toujours plus de joies que de larmes. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque, selon l'expression de la Vérité même, cette mort est d'un si grand prix devant Dieu,
« Quoi de plus propre à ranimer notre espérance que ces témoignages spontanés et unanimes de vénération publique, qui entourent l'homme juste sur son lit funèbre, aussitôt après son dernier soupir, l'honorent d'une sorte de culte et le suivent au delà du tombeau!... Tout cela n'atteste-t-il point que ce trépas est le commencement d'un triomphe qui se consommera par la résurrection? Grâce aux démonstrations d'amour et de gratitude de la population de Vico, cette gloire n'a pas manqué à notre saint défunt !
« Une autre pensée, non moins consolante, diminue notre douleur. Le Père Luigi ne s'est pas, en réalité, détaché de nous. Nous ne l'avons pas perdu tout entier. Sa dépouille mortelle repose au milieu de nous, à côté des restes vénérés des RR. PP. Albini et Moreau, ses prédécesseurs, de sainte et impérissable mémoire.
« Nous avons la conviction que les âmes de ces trois fidèles serviteurs de Dieu jouissent déjà de la récompense promise à ceux qui ont vaillamment combattu les combats du Seigneur. Nous aimons à penser que, du haut du ciel, ils continuent à veiller sur nous et à nous aider de leurs prières auprès du souverain Pasteur, notre divin Maître. »
(i) Mgr Casanelli d'Istria passait, chaque année, les mois de chaleur au couvent de Vico.