‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existenceChapitre 48 sur 125 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ajaccio (Corse). Grand Séminaire

"Premier projet d'étahlissemetxî par delà les mers.

Dès 1817, le g-ouvernement de la Restauration, soucieux de l'état de la Corse, avait désiré en confier l'évangélisation aux Missionnaires de Provence. Le ministre de l'Intérieur, M. Laine, écrivant aux vicaires capitulaires d'Aix, au mois de juin, leur représentait les résultats immenses que produiraient, en ces contrées, des prédications dans l'idiome populaire du pays :

— L'œuvre, ajoutait-il, est digne de la Société dont vous sollicitez, en ce moment, l'autorisation, et de son Supérieur. Le succès ne pourrait qu'accélérer la conclusion.

Au commencement du mois suivant, il renouvelait ses instances :

— Je vous prie. Messieurs, de hâter la mission demandée pour la Corse. Les bons elîets seront un motif de plus en faveur des Missionnaires de Provence.

Le P. Tempier, en transmettant une copie de cette dépêche au P. de ÏNIazenod, alors à Paris, lui disait :

— Par cette lettre, par les précédentes, et par ce que vous nous avez communiqué vous-même, je vois que le ministre pense sérieusement à nous charger de la Corse... Réflexion faite, pourquoi refuserions-nous ?

Mais, pour s'engager dans cette entreprise, il aurait fallu des Pères parlant couramment l'italien, et un nombre de sujets plus grand que celui dont disposait la Congrégation, encore à son berceau.

La réalisation de ce projet fut donc renvoyée à plus tard.

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§ 2 Mgr Casanetli d'Jslria à la recherche de collaborateurs.

Nommé à l'évèché d'Ajaccio, vers la fin de i833, et sacré dans la cathédrale d'Auch par le cardinal d'Isoard, dont il était le vicaire général, Mgr Casanelli d'Istria se préoccupa, tout d'abord, de la formation régulière des aspirants au sacerdoce. Dans ce but, il s'elTorça de trouver, en France, des directeui^s pour le grand séminaire qu'il méditait de fonder.

— Ces directeurs, disait -il au ministre des Cultes, pendant son séjour à Paris, je serai obligé de les prendre sur le continent français. Là, le clergé, grâce à l'éducation soignée qu'il a reçue, commande le respect par la science dont il est orné, et par la piété qui l'anime. En plaçant le clergé continental en contact avec celui de notre île, j'espère atténuer peu à peu les inégalités qui les séparent l'un de l'autre.

Le ministre comprit ce qu'il y avait d'habile dans cette combinaison. Elle intéressait non seulement le bien surnaturel de l'Eglise, mais aussi celui de l'Etat. Elle tendait à infuser, de plus en plus, l'esprit français dans la Corse, demeurée, jusque-là, presque entièrement italienne, par le langage et les habitudes.

Le gouvernement prodigua donc au nouvel évêque les plus positives et encourageantes garanties de coopération effective.

Après son sacre, Mgr Casanelli d'Istria se reposa, quelques jours, à Aix, chez les parents du cardinal d'Isoard, qui avait toujours entretenu des relations très cordiales avec la famille de Mazenod.

Dans ce milieu ami, on lui conseilla de s'adresser au Supérieur général des Oblats. Il agréa d'autant plus volontiers cette proposition, qu'elle lui avait été suggérée, à Rome, par le cardinal Fesch, qui professait une estime toute spéciale pour Mgr d'Icosie. Il s'empressa de venir à Marseille, et dépeignit, sous les couleurs les plus vives, la désolation du diocèse dont on lui avait naguère imposé la charge. C'était, disait-il, un vaste champ couvert de ronces et d'épines, réclamant impérieusement, pour être défriché, des ouvriers infatigables.

Enormes seraient les difficultés de tout genre ; pénible et long serait le labeur : on ne devait, à ce sujet, conserver aucune illusion ; mais le bien à réaliser était immense. Que d'âmes abandonnées depuis longtemps ! Tout un peuple à régénérer, car, chrétien de nom, il avait, en pratique, oublié presque tous ses devoirs religieux ! Des prêtres à ramener à la sainteté de leur vocation! Un clergé nouveau à constituer ; en un mot, un diocèse entier à relever de ses ruines!

Devant ce triste tableau, le vénéré Fondateur fut ému jusqu'aux

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larmes. Les obstacles n'étaient pas pour Tarrèter. Tl ne respirait que zèle, dévouement, immolation. L'amour de Dieu et des âmes l'emportait chez lui sur toute considération terrestre. Sa détermination fut donc bientôt prise avec cette noble générosité qui le caractérisait.

Pour faciliter à l'évèque d'Ajaccio l'accomplissement de sa tâche, il était j)rêt à consentir aux plus lourds sacrifices, et il commença par se dépouiller, en sa faveur, de trois de ses meilleurs sujets : le P. Guibert serait supérieur du séminaire; le P. Albini, professeur de morale ; le P. Telmon, professeur de dogme. Par une lettre du 19 septembre i834 à Mgr Gasanelli, alors à Rome, il lui communiqua ce choix.

Du P. Albini, il disait :

— Savant théologien et saint missionnaire, depuis longtemx)s il enseigne avec distinction, et il passe ses vacances à évangéUser les pauvres. A Marseille, il fait un tel bien, qu'en l'enlevant d'ici, je vais me mettre à dos tout le monde. Mais c'est l'homme qu'il vous faut : je vous le cède.

Du futur supérieur, il disait :

— C'est le prêtre le plus remarquable de nos contrées, soit pour sa piété profonde, soit pour l'étendue de ses connaissances, soit pour la finesse de sa culture intellectuelle.

Les succès obtenus déjà par le P. Guibert justifiaient ces éloges. Les services éclatants qu'il rendit ensuite à l'Eglise, dans divers diocèses, devaient les justifier plus encore- Enfin, du P. Telmon, le Fondateur disait aussi :

— Homme de talent, très habile dans l'interprétation de l'Ecriture Sainte, il est très versé, en outre, dans la connaissance de l'histoire ecclésiastique, du dogme et des cérémonies.

Si parfaits sous tant de rapports, ces trois religieux allaient être les pierres angulaires de l'édifice. D'autres leur seraient bientôt adjoints. Ce furent les PP. Sicard, économe, Richaud, Reynaud, Bellon, Mouchel, etc.

De Rome, Mgr Gasanelli d'Istria, répondit, le 7 octobre :

— Je ne puis que remercier la Providence des sentiments si généreux qu'elle vous inspire, et je ne saurais vous témoigner trop de reconnaissance... Certes, mon diocèse, vu la situation déploral)lc dans laquelle il se trouve, ne demandait pas moins que des hommes de cette valeur... Le Souverain Pontife prenant un vif intérêt à l'établissement de mon séminaire, j'ai cru lui faire plaisir en lui communiquant votre lettre, et je ne me suis pas trompé. Il a été touché de votre zèle a^^ostolique, et n'a pu s'empêcher de bénir le commencement d'une œuvre, à laquelle vous aurez si puissamment conti-ibué.

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§3 "Etat du clergé insulaire.

La Corse ne maïKj^uait pas de prêtres, mais elle ne possédait pas de clergé. Depuis un demi-siècle, ils ne recevaient plus de formation qui les disposât à remj)lir dignement les sublimes fonctions du sacerdoce. Beaucoup n'avaient aucune vocation ; les uns se rendaient méprisables i)ar leur notoire incapacité ; d'autres, par des allures trop mondaines ; la plupart, enfin, sauf de rares exceptions, loin d'attirer les âmes dans le temple de Dieu, alfaiblissaient, par leur manière de vivre, l'estime et le respect que les peuples doivent avoir pour le ministère sacré.

Il n'existait, en Corse, ni grand, ni petit séminaire. A de rares intervalles, un chanoine à cheveux blancs donnait quelques conférences de casuistique, dans une des salles du collège d'Ajaccio. De même, pour l'extrémité opposée de l'île, à Bastia et à Calvi.

Et c'était tout.

L'assistance à ces conférences n'était pas strictement obligatoire. Les élèves, logés en ville, dans des maisons particulières, y Amenaient, ou n'y venaient pas. Toute la journée, ils agissaient à leur guise, vivant en liberté, sous la surveillance très large, trop large même, du curé de l'endroit. Comment être rassuré sur le savoir de ces lévites, alors que, pour l'examen canonique prescrit par le droit avant les ordinations, on ne leur demandait que la traduction d'une page du concile de Trente et la solution d'un simple cas de conscience? Pour le dogme, on croyait suffisant de les interroger sur le catéchisme diocésain.

Quant aux marques de vocation, on y regardait de moins près encore. La volonté des parents était la cause déterminante. Dans une sordide pensée de lucre, ils poussaient eux-mêmes quelques-uns de leurs enfants vers le sanctuaire, les condamnant ainsi au malheur en ce monde et en l'autre. L'évêque jugeait des dispositions intérieures, d'après un certificat de bonne vie et mœurs, délivré par le curé de la paroisse, très souvent sous la pression menaçante du père, des frères, de l'oncle ou des cousins du candidat.

La retraite préparatoire aux saints Ordres était chose absolument inconnue. Dans les dernières années, cependant, un petit progrès, oh ! bien petit ! avait eu lieu. Un chanoine d'Ajaccio réunissait chez lui les ordinands, pendant quelques jours, et leur infligeait une heure de lecture spirituelle.

C'était plus que rien ; mais c'était maigre, on n'en disconviendra pas.

3l4 l'extension ex FRANCE

Aussi les prêtres, en général, dilTéraient peu des laïques, même par le costume, car ils se dispensaient de porter la tonsure et l'habit ecclésiastique. Pour la célébration de la messe, ils ne revêtaient la soutane que s'ils en trouvaient une à l'usage commun dans la sacristie. A son défaut, ce qui arrivait souvent, ils s'en passaient et se contentaient de l'aube. Le reste était à l'avenant.

A peine en Corse, Mgr Casanelli vit venir à lui plus d'une centaine d'individus, qui, sans préparation aucune, osaient prétendre au bienfait de l'ordination. Les prêtres incapables, ou indignes, n'étaient déjà que troji nombreux. L'évêque refusa d'en ajouter d'autres. A cette foule d'aspirants au sacerdoce, il répondit nettement et à diverses reprises, devant leurs instances réitérées :

— Je n'imposerai les mains à personne, tant qu'il n'y aura pas de séminaire.

Une déclaration aussi catégorique, mais si légitime, suscita des murmures et des protestations qui allèrent, se répercutant, jusqu'au bout du diocèse.

— J'eus besoin de courage, racontait le prélat, pour résister à toutes les clameurs qui s'élevèrent contre moi, à cette occasion, de la part de ces adolescents, de leurs familles et de leurs protecteurs, qui multiplièrent les démarches pour me faire changer d'avis.

Malgré les menaces, l'évêque resta inébranlable.

Bien plus, par une Circulaire au clergé, il convoqvia plusieurs classes de prêtres à un examen de théologie, affirmant que ceux qui n'obtiendraient pas une note suffisante, devraient passer quelque temps au séminaire, s'ils désiraient que leurs pouvoirs leur fussent continués.

A la réception de cette pièce, de nouveaux murmures éclatèrent, plus violents encore que les précédents.

L'invitation à la retraite n'avait guère été plus agréable. Et, cependant. Dieu sait si ces ecclésiastiques : vicaires, chapelains, bénéficiers et curés même, en avaient besoin !

§ 4 Départ du P. Guibert pour la Corse.

On voit, par cet exposé, quelle lourde tâche incomberait au supérieur et aux directeurs du futur grand séminaire.

Le P. Guibert avait répondu avec empressement à la lettre par laquelle Mgr de Mazenod lui annonçait sa nouvelle destination. Depuis

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longtemps, il soupirait après les missions étrangères. En i83o, après la conquête d'Alger par les troupes françaises, il avait sollicité du Fondateur la grâce d'y aller, avec quelques-uns de ses frères, prêcher l'évangile.

Peu de temps après, il lui avait écrit :

— Si notre mission d'Afrique n'aboutit pas, nous vous en conjurons, pensez à celle d'Asie ou d'Amérique... Tous les Pères de notre Société sont dis^iosés à vous seconder. Vous n'avez qu'à donner le signal et tous se présenteront à l'instant pour cette expédition... Quant à moi, je rêve, la nuit, aux pauvres sauvages... Je ne puis j^as vous parler d'autre chose, aujourd'hui. Lorsque je mets le pied sur la terre d'Amérique, je n'en sors plus...

Plein de ces pensées, le P. Guibert, avec l'autorisation du P. de Mazenod, s'était efforcé de les communiquer autour de lui. Il voulait faire de la maison du Laus une pépinière d'aj)ôtres pour le Nouveau- Monde et pour les Indes. Et il avait réussi. Sous son impulsion, on s'était mis avec ardeur à l'étude de l'anglais et de l'italien, afin d'être à même de prêcher, en dehors de la France, sur n'importe quel point du globe.

Le bruit s'était répandu que les Oblats allaient fonder un établissement par delà les mers, et avait attiré au noviciat une phalange de jeunes gens, tlont la perspective des missions lointaines enflammait le cœur.

Ces résultats comblaient de joie le P. de Mazenod. C'est en les constatant qu'il écrivait au P. Courtes :

— Le P. Guibert ne perd pas courage. Il est admirable dans sa constance à poursuivre son entreprise... Ne voilà-t-il pas que la plupart des nôtres, maintenant, tournent leurs yeux vers l'Amérique !...

Pour son zèle à susciter des vocations en faveur des missions étrangères, le P. Guibert ne souhaitait qu'une récompense : un ordre d'embarquement. Avec quel enthousiasme il aurait pris la mer.

Cet ordre vint, enfin, le i8 octobre i834 : ce n'était ni pour l'Afrique, ni pour l'Amérique, ni pour les Indes ; mais pour la Corse. La lettre parlait, en même temps, de difficultés x^resque insurmontables.

L'élu répondit aussitôt :

— Ecce ego. mitte me ! Dieu m'accorde d'être dans cette précieuse indiflerence qui me ferait recevoir sans émotion, je puis dire même avec joie, l'ordre de partir poin* l'autre hémisphère. Il me semble qu'il n'y a pas, sous le soleil, un seul coin de la terre que je ne fusse heureux d'habiter, si l'obéissance m'y envoyait. Je me consacrerai entièrement au travail que votre lettre me fixe.

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Au P. Tempier il écrivait en même tom])s :

— Quelle œuvre sublime et tout apostolique ! la régénération dun clergé et lévangélisation dune contrée où il reste à peine la foi ! Je me sens plein d'un saint courage. C'est Dieu, sans doute, qui me le donne. Ce sentiment n'exclut pas celui de mon infirmité, mais je me confie aveuglément dans Celui qui se sert, pour arriver à ses fins, de ce qui est faible, et même de ce qui n'est pas.

Obligé d'attendre Mgr Casanelli encore à Rome, il ne partit qu'au mois de mars i835, sur une frégate de l'Etat. Un ouragan é})ouvantable força les marins à relâcher à Saint-Florent, petite ville du nord de la Corse, entre Bastia et Calvi.

Pour ce premier voyage, la mer ne s'était pas montrée bénigne.

— Trois jours après mon débarquement, écrivait le P. Guibert, la terre me manquait encore sous les pieds, et mon lit, pendant la nuit, était balancé comme le hamac où je couchais dans le navire.

A travers le maquis.

Saint-Florent est très loin d'Ajaccio. L'évêque profita de ce contretemps pour une visite pastorale dans les paroisses voisines. Le P. Guibert continua donc seul. Pour se rendre à son poste, il devait traverser la Corse presque dans toute sa longueur.

A cette époque, non seulement les chemins de fer n'existaient pas, mais les routes elles-mêmes n'étaient pas tracées, et les anciennes diligences ou les lourdes pataches n'avaient jamais paru dans cette contrée si en retard encore sur les progrès de la civilisation moderne. Vrai pays de missions étrangères ! Les désirs de l'apôtre étaient réalisés.

Pour ses débuts, il lui fallait entreprendre à cheval, et pendant plusieurs jours, une course fatigante de cent soixante kilomètres.

Les jiéripéties affluèrent durant cette exploration de régions si nouvelles pour lui. Les chemins n'étaient pas toujours sûrs. Malgré la police, bien imparfaite, certes ! les passants étaient, parfois, arrêtés et détroussés par les brigands errant dans les maquis.

Après quelques heures de chevauchée, le P. Guibert se crut en présence de l'un d'eux. Un homme à la figure rude, à la barbe inculte, au large chapeau pointu de couleur sombre, aux vêtements de peau de chèvre à longs poils, un fusil à la main, s'approcha de lui.

La rencontre était tout juste amusante !... L'inconnu, cependant, n'épaula pas son escopette. pour demander la bourse ou la vie. Souvent

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les apparences troinx^ent, même et surtout en Corse. Ce n'était là qu'un berger, mais à la voix rauque, aux mouA'ements brusques, à l'aspect farouche, et armé jusqu'aux dents, comme, alors, tous ses semblables, dans ces campagnes. Il accosta l'étranger, et, après quelques instants de conversation, lui oITrit à boire à l'espèce de gourde, petite courge creuse, qu'il portait suspendue en bandoulière.

Le P. Guibert. qui naimait pas le vin, refusa poliment.

Blessé dans son amour-propre, le Corse, se jugeant méprisé, se mit en colère, et faillit, sans plus de façon, tirer un coup de fusil sur celui qui l'avait si gravement insulté !

Ce premier incident était do ])on augure.

— Si les braves gens sont à ce point susceptibles et si prompts à la vengeance, pensait le P. Guibert, qu'espérer des autres !... Dans quel milieu suis-je tombé ?

A la fin d'une journée de courses par monts et par vaux, il dut, le soir, harassé de fatigue, s'arrêter dans une auberge, peu attirante, bâtie sur le bord du sentier.

Le repas fut des plus sommaires. Le religieux, ayant prié ensuite l'hôtelier de lui indiquer sa chambre, fut conduit dans une assez vaste salle, où, sur des planches juxtaposées, dormaient déjà un certain nombre de voyageurs : charretiers, paysans, marchands de bétail, etc., car c'était jour de foire.

— Mais, dit le Père, quelque peu interloqué, où donc est mon lit ?

— Eh ! là ! répondit le propriétaire du manoir, non moins surpris d'une question aussi insolite. Là, à côté du dernier couché !... à la file !... C'è posto ! il y a encore de la place.

Malgré l'insistance et l'agreste urbanité avec laquelle l'invitation lui était faite, le P. Guibert la déclina, dût son refus l'exposer encore à un coup de fusil. Dans sa répugnance à s'aligner ainsi à la rangée, il passa la nuit, comme il put, sur une chaise branlante.

Plusieurs épisodes de ce genre agrémentèrent sa route.

Au delà de Corte. en s'élevant sur les flancs du monte Rotondo, pour franchir le col de Vizzavona. dominé par des pics de près de trois mille mètres d'altitude, il retrouva les neiges des Alpes. Mais, ensuite, à mesure qu'il descendait la pente opposée, la température devenait de moins en moins rigoureuse.

Enfin, apparut Ajaccio, avec son magnifique golfe ensoleillé. Là, jamais d'hiver, mais un printemps perpétuel. Le climat y est plus doux qu'à Nice et à Cannes C'est un moyen terme entre la Côte d'Azur et l'Algérie, avec la splendeur et l'abondance de la végétation luxuriante de l'Orient.

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§ 0 hes premiers jours à Ajaccio.

Le l'utur cardinal se sentit, d'abord, un peu exilé, au milieu d'étrangers si dilTérents de lui par les habitudes.

Puis, comment envisager sans inquiétude la tâche qui lui incombait ?

L'œuvre du séminaire ne plaisait point à la très grande majorité des prêtres corses, qui, n'en avant pas goûté pour eux-mêmes les avantages, n'en soupçonnaient pas pour les autres la nécessité. C'était, à leurs yeux, une innovation, et ils se proposaient, sinon d'y mettre obstacle, du moins d'assister imj)assibles et sceptiques aux tentatives dune fondation, vouée, selon eux, à un inévitable insuccès.

Si l'œuvre n'était pas agréable aux vieillards, que leurs cheveux blancs couronnaient d'une auréole de sagesse, elle l'était bien moins encore aux jeunes clercs. Il était si facile, sous le régime précédent, de g-ravir les dearrés de la hiérarchie sacrée ! et, maintenant, on leur en fermait j^resque la porte.

Que d'obstacles, désormais, devant eux ! Il leur faudrait, plusieurs années durant, s'astreindre à une discipline sévère ; se plier aux caprices d'un règlement despotique ; vivre enfermés comme des reclus, eux qui étaient accoutumés, dès leur enfance, à jouir d'une entière liberté, dans la montagne ou dans les champs !

De plus, on les obligerait à subir des examens multipliés et difficiles, avec la perspective, peu souriante, d'être éliminés, s'ils ne réussissaient pas.

N'était-ce point une injustice? Et où donc était l'égalité ? Avait-on demandé cela de leurs devanciers? Pourquoi, dès lors, l'exigeait-on d'eux, à présent? Des séminaires ! C'est peut-être bon ]>our la France, qui est riche ; mais, en Corse, où l'argent est rare, on n'avait pas le droit d'imposer aux familles de si fortes dépenses.

Les imaginations s'enflammaient, en même temps que se déliaient les langues, et les commentaires allaient leur train, rien moins que bienveillants.

Trop perspicace pour ne pas comprendre que les prêtres ne lui étaient pas favorables, le P. Guibert avait aussi trop de finesse pour heurter de front leurs préjugés invétérés. Son but fut donc de gagner peu à peu les sympathies de tout le monde, et de persuader aux ecclésiastiques les plus en vue de partager ses idées.

AJACCIO. GRAXD SEMIXAIRE

Loin de se monti*er à eux comme un réformateur hautain, il les entoura de jii'évenances. La glace fut yite rompue.

Sachant que les bons procédés sont encore plus efficaces que les bonnes paroles, il se mit à la disposition des deux curés de la ville, prêt à leur rendre tous les services. Il prêchait à la cathédrale et à l'église Saint-Roch.

Dès le premier jour, les auditeurs vinrent très nombreux. Sans doute, la curiosité y fut pour quelque chose ; mais le courant était créé et persévéra.

Ajaccîo.

La croix devant le clocher et la coupole de la catliédrale indique le grand séminaire.

Les assistants furent charmés ; l'orateur reçut de toutes j)arts de chaleureuses félicitations. Le bruit en i)arvint, jusqu'aux extrémités de la Corse, à Mgr Gasanelli, qui s'empressa de lui écrire pour lui témoigner sa satisfaction.

Incapable de se laisser prendre aux filets de la flatterie, le P. Guibert ne se souciait pas des éloges ; mais il constata avec joie que la pensée de l'établissement à fonder hantait, de plus en plus, toutes les têtes.

Chaque jour, on s'accoutumait davantage à cette perspective, et le projet commençait, en somme, à paraître moins irréalisable qu'on

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ne lavait supposé jusqu'alors. On était contraint de reconnaître que le supérieur, du moins, était un homme de valeur, et que, ])our lui personnellement, il méritait tous les égards.

Son influence sage et discrète se faisait de plus en plus sentir. Sans en avoir lair, il tournait les esprits et les amenait à penser comme lui.

Peu de temps après, il pouvait écrire à Mgr de INIazenod : — Toute la ville est en mouvement à cause du séminaire ; on ne parle que de cela ; c'est la nouvelle du jour. Quand je vais dans les rues, tous les yeux se dirigent sur moi... Je regrette bien que Tévcque ne m'ait pas envoyé plus tôt : nous serions maintenant en plein exercice.

§7 Installation provisoire.

Avant la révolution de 1789, il y avait eu un séminaire, à Ajaccio ; mais l'administration départementale s'en était emparée, et, s'y trouvant bien, n'avait pas, jusque-là, consenti à s'en dessaisir.

Cet édifice, aux dimensions relativement considérables, mais à un seul étage avec mansardes, comprenait un vaste corps de bâtisse, flanqué de deux longues ailes. Une partie avait servi de palais épiscopal ; l'autre, selon les intentions du Gcmcile de Trente, avait abrité, à la fois, le grand et le petit séminaire.

Convenable, à l'époque où le diocèse d' Ajaccio ne renfermait dans ses limites que le cinquième de la Corse, ce monument, précédemment destiné à un triple objet, était absolument insuffisant pour un diocèse embrassant l'île entière. Néanmoins, tel qu'il élait, on s'en serait contenté pour l'heure, avec l'espérance de lui apporter, plus tard, d'indispensables améliorations.

D'abord converti en caserne, puis aflecté à la Cour d'appel et à la bibliothèque municipale, l'immeuble était finalement devenu l'hôtel de la préfecture.

Les préfets, s'en accommodant très bien, n'avaient nulle envie d'en sortir. Où donc auraient-ils rencontré un emplacement préférable ? C'était le quartier le plus sain de la ville, entre le rivage et la jîlace Diamant. En hiver, les clairs rayons du soleil entraient, toute la journée, par les larges fenêtres ; en été, la chaleur était délicieusement rafraîchie par la salutaire brise de mer.

Un décret royal de i8tî2 statua, cependant, que l'ancien séminaire serait rendu au diocèse pour la formation des clercs, quand

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serait achevé le nouvel hôtel de la préfecture, dont les travaux, poussés avec une extrême lenteur, durèrent une qumzaine d'années, et ne furent terminés que vers 1837.

En attendant, comment trouver une habitation assez S2:>acieuse pour y loger professeurs et élèves ; assez bien aménagée aussi pour répondre à toutes les exigences d'une maison d'éducation ?

Le temps s'écoulait en marches et démarches inutiles. Après avoir parcouru la ville en tous sens, le P. Guibert découvrit un immeuble assez grand, mais en mauvais état, occupé naguère par le dépôt des enfants assistés, et ne présentant guère qu'un avantage : celui d'être libre en ce moment.

Gomme on n'avait pas le choix, il fallait bien y dresser sa tente.

On y fit les réparations les plus urgentes, et on le disposa, le moins mal possible, pour sa nouvelle destination.

Aidé du P. Telmon et du Fr. Ferrand, le doyen des frères convers, le P. Guibert dirigea les travaux et stimula l'ardeur des ouvriers. Il tenait à commencer, sans trop tarder, car les vacances étaient proches. Il désirait réunir, pendant deux mois au moins, les premiers élèves, afin d'en constituer le noyau de sa future communauté, de les dégrossir et de les préparer pour l'année suivante, dont le cours devait se poursuivre régulièrement.

L'ouverture de ce séminaire provisoire eut lieu le 6 mai i835.

Nonobstant les préventions encore enracinées dans les âmes, des candidats se présentèrent, au jour marqué, et, après examen, une quinzaine furent admis. Une semaine plus tard, ils atteignaient la vingtaine.

Ce chiffre suffisait pour une prise de possession.

La ville n'était pas restée indifférente. Maintenant que l'on voyait le projet sur le point de réussir, chacun applaudissait.

— Enfin ! disait-on unanimement ; désormais, nous aurons de bons prêtres.

Si cette communauté presque encore dans les langes n'était pas bien nombreuse, elle fut bientôt, cependant, un modèle de ferveur. Dès l'origine, le supérieur et les directeurs l'établirent sur un bon pied. Dans les petits groupes, d'ailleurs, le mauvais esprit a plus de peine à pénétrer. Les cœurs, y étant plus rapprochés, y sont plus unis et plus dociles. On s'aime davantage ; et, là où règne la charité, le malaise est banni.

Entrés au séminaire avec appréhension, comme s'ils avaient dû franchir le seuil d'une prison redoutable, les élèves furent agréable-

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ment surpris ilc s'y trouver en famille. Leurs professeurs étaient des pères tendres et dévoués. De retour dans leurs foyers, ces jeunes gens racontèrent ce qu'ils avaient vu et entendu. Bien impressionnés, ils furent, pendant les vacances, des apôtres de l'œuvre et contribuèrent à dissiper les préjugés.

C'est ce qu'avait prévu le P. Guibert et ce qu'il avait voulu par ces deux mois de réunion. Dans sa pensée, ce premier essai n'avait d'autre but que de prépai*er la rentrée d'octobre, en rendant de plus en plus favorable l'opinion publique.

Ses pronostics se réalisaient complètement, et il pouvait écrire :

— Les demandes pour le mois d'octobre se multiplient tellement,

qu'il nous sera impossible de toutes les accepter. Il y en a déjà

soixante, et, chaque jour, il en vient d'autres. Nous serons forcés de

nous arrêter, faute de local.

§8 La fondation définitive.

Pour ne pas être réduit à la triste nécessité de repousser les élèves, après avoir tant travaillé à les attirer, le P. Guibert fit de plus pressantes instances auprès de l'administration départementale, afin de hâter la remise de l'ancien grand séminaire au diocèse. Le préfet, charmé de ses manières, le reçut fort bien, et, en lui rendant sa visite, promit de ne rien négliger pour que l'édifice fût cédé au mois de janvier i836.

Ce n'était pas tout d'avoir un local provisoire avec l'espérance de rentrer bientôt en possession de celui qu'on attendait ; il fallait aussi des ressources, pour nourrir et entretenir les élèves, qui déjà s'annonçaient si nombreux. Grave problème assurément.

Durant les vacances, le P. Guibert alla donc à Paris. Outre des bourses pour les ecclésiastiques pauvres, et un délai à l'appel sous les drapeaux pour ceux qui étaient trop en retard dans leurs études, il sollicita du gouvernement un secours extraordinaire pour les frais d'installation et pour le mobilier indispensable. Il vit le ministre des Cultes, M. Persil, celui de la Guerre et le roi Louis-Philippe, qu'il gagna pleinement à sa cause.

Le jeune supérieur débuta, dans la capitale, par un cou]) de maître. Ce triomphe de sa diplomatie était d'autant plus remarquable que le ministre des Cultes, en lui allouant des fonds pour une allectation non prévue dans le budget précédent, dut recourir à un moyen détourné, pour éviter des difQcultés avec son collègue des Finances et la Cour des comptes. De son côté, le ministre de la Guerre consentit à

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pratiquer une jirofonde entaille dans les prescriptions militaires, si intangibles pourtant. Le P. Guibert réussit donc complètement et sut captiver les bonnes grâces des personnages officiels.

De la reine Marie- Amélie, il eut de beaux ornements pour lachapelle.

Sa faveur s'accrut encore, l'année suivante, au cours d'un second voyage à Paris.

L'habileté qu'il déploya dans ces diverses négociations, dont quelques-unes fort épineuses, fut telle, que l'on conçut de lui une très haute idée aux Tuileries, et l'on songea, dès lors, à le placer à la tète d'un diocèse.

La rentrée des classes, en octobre i835, fut très satisfaisante : il y avait déjà plus de soixante élèves.

Dès ce jour, la maison marcha si parfaitement que les opposants, réduits au silence, furent contraints d'admirer une œuvre à laquelle ils avaient prédit un insuccès absolu. Le règlement composé par les directeurs, et approuvé par l'évèque, devint aussitôt la loi de chaque instant : personne n'aurait osé s'y soustraire, tant était irrésistible l'ascendant exercé sur tous par le P. Guibert et ses dignes collaborateurs.

11 ne fallait rien moins que leur tact et leur fermeté, pour obtenir la fidélité constante à une discipline régulière, de la part de jeunes gens ayant vécu jusqu'alors au grand air de l'indéjîendance.

A la rentrée de i836, il y eut cent trente-deux élèves, parmi lesquels une quinzaine de prêtres. Chaque année, un certain nombre, ordonnés par le prédécesseur de Mgr Gasanelli, durent venir assister aux cours de Théologie et se former à la piété. Par ce moyen, on étendit, peu à peu, à tout le clergé la salutaire influence de l'institution, à laquelle on donnait ainsi comme un effet rétroactif.

Aux vacances suivantes, l'ancien grand séminaire fut, enfin, rendu. Malgré ses vastes proportions, il était par trop insuffisant, depuis que le diocèse d'Ajaccio embrassait les cinq diocèses de l'ile. On y ajouta donc trois nouveaux étages. Les gros murs étaient assez épais pour supporter cette surélévation.

Des travaux si considérables demandèrent plus d'une année, et ne furent terminés cjue vers l'été de 1839. A la rentrée d'octobre, on prit solennellement possession du local notablement transformé et merveilleusement adapté à sa destination.

Ce fut un des plus beaux grands séminaires de France, en face de la mer immense, sous un ciel d'azur, dans un site enchanteur.

Malgré des obstacles de toutes sortes, l'œuvre confiée au P. Guibert et à ses confrères était solidement établie.

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