CHAPITRE XXIII
Notre-Dame de Talence
Tdne oasis consacrée à Marie.
Les principales villes de France ont, la plupart, un sanctuaire de Marie, considérée par les habitants comme la protectrice de leur cité.
A Marseille, il est sur la colline de la Garde ; à Lyon, sur celle de Fourvière. A Bordeaux, que nulle montagne ne domine de près, il s'élève dans la plaine, mais dans une charmante oasis : Talence.
Oasis, en effet, à trois kilomètres au sud-ouest de Bordeaux, et à la lisière des Landes. Par-delà, les pins maritimes succèdent aux vignes. Ils annoncent le voisinage de ce vaste désert qui, avant les améliorations produites par les plantations d'arbres résineux, était si sec en été, et si marécageux en hiver. Dans cette immensité de plus de six cent mille hectares, ne poussaient que des bruyères, des fougères ou des ajoncs, maigres et clairsemés.
En i85i, on arrivait de Bordeaux à Talence par des avenues gracieuses, se déroulant entre des bosquets fleuris, où se cachaient des chalets, des villas, de coquettes maisons pour les familles à l'aise, qui cherchaient, là, pendant la canicule, un peu de verdure et de fraîcheur.
A cette époque, Talence, à la fois but de promenade très agréable et sanctuaire cher à la piété bordelaise, ne comptait que quinze cents habitants, l'hiver, et trois mille pendant la saison chaude. Il y en a, maintenant, douze mille. La population, plus que triplée, se compose d'éléments hétérogènes, presque cosmopolites.
En augmentant ses proportions, Talence s'est sensiblement rapprochée de Bordeaux : et Bordeaux, grandissant de son côté, s'est rapproché de Talence Actuellement, les deux villes n'en font qu'une. A la place des chemins ombragés qui les mettaient en communication, s'étend une large route poussiéreuse, en ligne droite, que des tramways électriques parcourent bruyamment, et sur les bords de
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laquelle s'échelonnent des magasins, des restaurants, des hôtels.
Talence est donc maintenant une importante paroisse, et son église, jadis en i^leine campagne, est comme enclavée au milieu des constructions qui ont poussé autour et se serrent auprès d'elle.
Si l'on en croit les étymologistes de l'endroit, le nom de ïalence dériverait du mot gascon tnl, ou tala, coupe, taille. D'après les uns, il rappellerait les coupes sanglantes opérées dans ce j)ays par les guerres qui le désolèrent, durant tant de siècles. Romains, Vandales, Visigoths, Francs, Sarrasins, Normands, Anglais, Pastoureaux, Routiers, Grandes Compagnies de Du Guesclin, etc., etc., l'ont, tour à tour, ravagé.
Mais cela ne fut pas exclusif à Talence. Pour cette unique raison, l'étymologie ne paraîtrait pas justifiée. D'autres préfèrent donc y voir une allusion aux fréquentes coupes de bois qui avaient lieu dans cette contrée primitivement couverte de forêts. Cette supposition est corroborée par le fait que Notre-Dame de Talence s'appelait également Notre-Dame de la Rame, de rama, ramure. Quoi qu'il en soit de ces opinions diverses, le pèlerinage de Notre-Dame de Talence existait certainement au commencement du xn" siècle.
Suivant la tradition, la Sainte Vierge y aurait apparu, vers cette époque, avec, sur ses genoux, le corps inanimé de son divin Fils. En souvenir, on construisit une chapelle sous le vocable de Notre-Dame des Sept Douleurs, ou de Notre-Dame de Rama (i). Elle appartenait aux religieuses de l'abbaye de Fontevrault.
Durant les invasions anglaises, l'église fut saccagée. Longtemps, il ne resta d'elle que des ruines ; mais, le 29 décembre 1729, des enfants ayant trouvé l'ancienne statue sous les décombres, les fidèles en conçurent une vive joie. Il leur sembla que la Sainte Vierge demandait la reconstruction de son oratoire. L'église se releva donc ; mais, hélas ! soixante ans plus tard, elle était de nouveau renversée par les révolutionnaires, qui précipitèrent la statue dans un fossé profond, et, par-dessus, amoncelèrent de la terre et des cailloux. L'image vénérée en fut, cependant, retirée bientôt par trois courageux chrétiens. Ils la cachèrent dans un caveau du presbytère servant de mairie, où elle demeura jusqu'au rétablissement du culte. Alors, on la plaça dans la chapelle de la confrérie de Saint-Pierre, transformée, pendant la Terreur, en temple de la Raison. Plusieurs miracles excitèrent la piété
(i) Ne pourrait-on pas inférer de cette circonstance que le nom de Rama lui fut donné plutôt par apjjlication du texte biblique, racontant les douleurs de Racliel, ligure de celles de la Mère du Rédempteur? Vox in Rama aiidita est, etc. Matth., n, i8.
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des fidèles, et les engagèrent à bùtir une nouvelle église à Talence. Le 12 mars 1821, la première pierre on fut solennellement posée (i). Les murs montèrent assez rapidement, mais on s'aperçut trop tard que les fondations n'étaient pas suffisamment fortes. Pour éviter une catastrophe, il fallut tout démolir. D'autres se seraient découragés. Les Bordelais, généreux et tenaces, ne faiblirent point. Ils se remirent vigoureusement à l'œuvre, et jetèrent dans ce sol trop peu consistant de larges et puissantes assises. Leurs elVorts ne furent pas vains. Depuis, l'église est toujours là, élégante et solide.
ILes Oblats à Talence.
La retraite pastorale du diocèse de Bordeaux futprêchée, en i85i, par le P. Vincens, avec un grand succès. Son éloquence apostolique, son expérience consommée et son zèle ardent lui acquirent la confiance générale et enthousiasmèrent tous les auditeurs.
En traitant des moyens de réveiller la foi au sein des populations endormies dans l'indifférence, l'orateur signala le plus efficace : les missions. Dans ses conférences, très écoutées, il ne laissa passer aucune occasion de les recommander, et réfuta les objections les plus répandues.
— Les missions, disait-on, ne produisent qu'un résultat éphémère. Un instant secoués, les paroissiens retombent vite dans leurs anciens errements. Il est donc inutile de se donner tant de tracas pour un profit spirituel problématique.
— Vous prétendez que c'est un feu de paille, répondait le prédicateur ; mais ce feu réchauffe les âmes. Ces flammes salutaires, une fois allumées, doivent être entretenues, si l'on veut qu'elles persistent. Il faut donc en prendre la peine. Mais, quand on s'en occupe sérieusement, que de résultats consolants et durables! Si fécondes, ailleurs, pourquoi les missions seront-elles stériles, ici?... Sauf quelques différences accidentelles, les hommes se ressemblent partout. Aux mêmes maux apportons les mêmes remèdes. La crainte du travail, messieurs, ne serait-elle pas pour quelque chose dans vos répugnances ? Essayez et vous verrez. Un jour, peut-être, vous n'aurez qu'un regret : celui d'avoir commencé trop tard.
(i) Cf. X. Notice sur Notre-Dame de Talence, ia-8'^, Bordeaux, i83i, p. 5, sq. Les documents authentiques concernant Ihistoire primitive du sanctuaire de Talence, ayant fait partie des papiers de \'abbaye de Fontevrault, sont déposés aux Archives départementales de Maine-et-Loire, Liasses de la Rame.
Malgré leur ton un peu vif, ces exhortations furent bien accueillies.
Présent à ces conférences, l'archevêque de Bordeaux, Mgr Donnet, applaudissait.
Par Mgr de Forbin Janson, dont il fut le coadjuteur à Nancy, de i835 à 1887, et par lui-même il connaissait beaucoup Mgr de Mazenod. Plein d'admiration pour lui, il voulait des Oblats dans son diocèse.
Le P. Vincens.
A. l'issue de la retraite, il entama des négociations avec le vénéré Fondateur, et, selon son habitude, mena l'affaire rondement.
Dès qu'il eut reçu la réponse affirmative, il se hâta de le remercier : — Depuis longtemps, Monseigneur, lui écrivait-il, le 20 septembre i85i, je désirais que des liens plus particuliers m'unissent à vous. Les voilà formés. Merci donc, et mille fois merci... J'irai installer moi-même vos Pères dans leur jolie maison.
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Son intention était de leur confier le sanctuaire de Talence.
N'ayant pas encore, cependant, un poste convenable à olTrir à M. labbé Garos qui le desservait et avait coopéré d'une façon méritoire à la reconstruction de l'église, il les logea provisoirement à Saint- Delpliin du Pont-de-la-Maye, dans le voisinage immédiat de Bordeaux, sur la route de Toulouse. Le diocèse y possédait une maison de retraite pour les prêtres âgés ou infirmes, mais qui n'avait jamais été ailectée à celte destination. Entourée d'un petit jardin et d'une vigne, elle était suffisamment spacieuse pour une communauté.
Ce provisoire dura quinze mois, jusqu'au i3 février i853.
Une dette d'une vingtaine de mille francs restait encore à payer sur les sommes employées à la bâtisse de l'église de Talence. Les Oblats s'engagèrent à solder au plus tôt cet arriéré.
Les débuts furent laborieux ; mais, peu à peu, les difficultés s'aplanirent et la population sortit de son apathie.
Le mois de IVIarie acheva le triomi)he.
Célébré avec éclat, et très suivi, il mit les nouveaux chapelains en rapport avec le clergé, les communautés rehgieuses et les habitants de Bordeaux.
Depuis lors, le nombre des visiteurs ne cessa de s'accroître. Les Oblats instituèrent une garde d'honneur autour de Notre-Dame de Talence. Les diverses associations : séminaires, collèges, confréries, pensionnats, communautés des paroisses de Bordeaux et des alentours s'y succédaient. Leur chiffre allagrandissant d'année en année. Presque chaque jour, une série de pèlerinages amenaient des flots ininterrompus de fidèles de tout âge et de toutes conditions.
Ce n'étaient plus de simples touristes, promeneurs ou curieux, mais des chrétiens avides d'entendre les prédications fréquentes et d'en profiter. Les confessionnaux, quoique nombreux, étaient presque toujours insuffisants. Les Pères y passaient de longues heures ; parfois même, des journées entières.
Pendant toute la belle saison, c'était comme une mission perpétuelle.
En outre, les Oblats évangélisaient l'importante colonie qui se fixait, près de Talence, pour demander à ses ombrages la fraîcheur et la tranquillité. Les riches familles de Bordeaux y avaient leur cottage. Leur attitude à l'égard des Pères fut des plus symijathiques, et ceux-ci eurent ainsi l'occasion d'établir avec les personnes influentes de la classe dirigeante les meilleures relations. Le dimanche, la messe de neuf heures était spécialement pour elles. On y venait de toutes
les villas environnantes. Les assistants composaient une élite autant l^ar la vivacité de leur foi que par leur fortune. A leur tête, on voyait régulièrement le général de Tartas, commandant la division militaire.
Notre-Dame de Talence. — Intérieur de la Chapelle.
§ 3 Le T>. Merlin.
Originaire de Cambrai, le P. Merlin, supérieur, avait toutes les qualités pour réussir dans ce milieu. Son grand air, sa belle taille, la distinction de ses manières, sa bonté, son irréprochable dignité lui gagnèrent tous les cœurs.
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Homme d'expérience et très éclairé, il était presque constamment au confessionnal. Pèlerins et paroissiens, riches et pauvres, enfants, jeunes gens et vieillards, religieuses de tout costume, prêtres même s'y succédaient, dans un défilé ininterrompu.
Dieu seul connaît le bien immense accompli dans le silence par ce ministre de ses miséricordes, auquel tant d'âmes si différentes de caractère, d'aptitudes, de vocation et de position sociale, ouvrirent leur conscience, et confièrent leurs peines ou leurs préoccupations.
Il n'était pas moins habile pour l'administration matérielle.
Après avoir éteint complètemement les dettes, il ne cessa d'embellir l'église avec beaucoup de goût. A chaque visite, les pèlei-ins étaient agréablement surpris.
Les autels cédèrent la place à d'autres plus magnifiques. Un superbe chemin de croix, de cinq à six mille francs, fut apposé aux murs ; des lustres, suspendus à la voiïte ; des candélabres, mis sur les gradins ; tout le chœur, pavé en marbre. La tribune aux fines sculptures reçut un orgue puissant.
Simultanément les sacristies étaient abondamment fournies de vases sacrés et d'ornements précieux.
Le sanctuaire et le pèlerinage ne bénéficièrent pas seuls de cet inlassable dévouement ; la paroisse elle-même en goûta largement les heureux résultats.
Une association de Dames de charité fut créée pour subvenir aux besoins de la classe indigente. Des congrégations, des œuvres de persévérance, des retraites, des visites, des prédications multipliées, une vigilance continue, et toutes les saintes industries inspirées par un zèle ingénieux, assurèrent la fréquentation des sacrements et un progrès très sensible dans les pratiques de piété.
§ 4 Le P. de l' fi ermite.
Dans cette régénération, le supérieur fut aidé par le P. del'Hermite, jeune, mais déjà remarquable par ses vertus, sa noble distinction, et une maturité rare, devançant chez lui les années.
Par ses qualités naturelles et surnaturelles, le P. de l'Hermite méritait, dans toute l'acception du mot, le titre de fils des croisés. Son père, parfait gentilhomme, était un chrétien de race ; sa mère, née de Maleplane, une femme exemplaire, plus riche encore des dons de la grâce que de ceux de la fortune. Deux de ses sœurs se consacrèrent à Dieu, dans le monastère des Ursulines de Glermont.
Sa première enfance s'écoula non loin de Limoges, dans le manoir familial, aux murs épais, aux voûtes sonores, aux vastes salles peuplées d'antiques souvenirs. De vieux tableaux retraçaient l'histoire de ses aïeux. Dès que ses yeux s'ouvrirent, il la contempla et se pénétra de leur esprit chevaleresque.
Sous des apparences frêles, il cachait une àme virile. Des études soignées en firent un littérateur de talent, au goût sur et délicat.
Après avoir conquis avec succès le diplôme du baccalauréat, il manifesta à ses parents le désir de renoncer au monde, et entra au grand séminaire. Là, son âme, s'élevant de vertu en vertu, aspira plus haut. Il lui fallait le sacrifice total.
A Limoges, il rencontra, chez ses cousins de iMaleplane, le R. P. Charles Baret, Oblat de Marie, religieux éminent, âme d'artiste, d'orateur et de poète. Il subit le charme qui se dégageait de cette nature exquise. On parlait, d'ailleurs, beaucoup, en ville, des campagnes apostoliques entreprises par les membres de la Congrégation.
Le jeune héritier de si glorieux ancêtres avait trouvé l'idéal vers lequel il soupirait.
— Moi aussi, s'écria-t-il, je serai Missionnaire des pauvres ! Oblat de Marie Immaculée !
Trop chrétien pour s'opposer à la vocation de son fils, M. de l'Hermite l'éprouva, du moins, par de longs retards. L'abbé continua donc ses études au grand séminaire. Vers la fin de son cours de théologie, il obtint la permission de suivre sa voie.
Tandis qu'il se rendait à Notre-Dame de l'Osier, l'aînée de ses sœurs, Marie, se dirigeait vers le noviciat des Ursulines. Ensemble ils partirent de la maison paternelle. Lui-même l'accompagna au couvent. 11 y revint, Oblat, pour présider la cérémonie de sa profession ; puis, quelques années plus tard, pour la prise d'habit de sa jeune sœur, Henriette, qui fut supérieure du monastère d'Evreux.
Très fervent et assoilTé d'immolation, il demanda d'être inscrit sur la liste des candidats aux missions lointaines, spécialement les plus pénibles : celles des solitudes glacées de l'Athabaska et du Mackenzie.
Cependant, ses forces physiques ne répondaient pas aux ardeurs de son zèle. En attendant que sa santé s'améliorât, le Supérieur général l'envoya à Talence.
Sincèrement attaché à sa vocation, il se félicitait d'appartenir à la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, dont il admirait les œuvres. En songeant au bien incalculable opéré sous tous les climats par sa famille religieuse, pourtant si jeune encore, il murmurait :
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— Nous ne sommes plus des enfants : nous sommes anciens, déjà ! Cette même réllexion, il la répétait encore, dans les derniers jours
de sa vie, si pleine de mérites. Dans les réunions en usage à l'occasion de certains anniversaires, et quand il voyait un plus grand nombre d'Oblats groupés autour de lui, il aimait à redire :
— La belle Congrégation !... la belle Congrégation !...
Malgré la faiblesse de son tempérament, il fut vraiment un apôtre.
Dans le monde, il aurait eu facilement une situation brillante. Le nom qu'il portait, ses relations sociales, la finesse de son esprit, sa culture littéraire, auraient pu, du moins, lui acquérir un rang des plus distingués parmi les prédicateurs les plus goûtés par l'aristocratie. A l'exemple du vénéré Fondateur, il renonça volontairement à tous ces avantages, et préféra être simplement le Missionnaire des pauvres. C'était suivre, de plus près aussi, l'Homme-Dieu qui eut toujours une prédilection pour les déshérités d'ici-bas.
Témoin de son dévouement et de son influence sur les âmes, le P. Merlin affirmait de lui :
— Le P. de l'Hermite est un ange. Il a pour sa part considérablement contribué à l'amélioration de la paroisse et au développement du pèlerinage. Son confessionnal est très entouré.
De son côté, le P. de l'Hermite disait :
— Le sanctuaire prend un cachet de piété qui fait plaisir, et Bordeaux le chérit chaque jour davantage.
On y distribuait, dans le courant de l'année, jusqu'à vingt mille communions.
Les missions dans le 'Bordelais.
La première mission prêchée par les Oblats, dans le département de la Gironde, eut lieu au mois de novembre i85i, à Saint-Estèphe, ville de trois mille habitants, située à cinquante kilomètres au nord de Bordeaux, sur la rive gauche du fleuve, au milieu des vignobles les plus renommés du Médoc. Elle dura six semaines, et eut un succès complet. Toutes les femmes, sauf de très rares exceptions, s'approchèrent de la sainte Table. Mgr Donnet vint clôturer les exercices. Il eut la consolation de communier plus de sept cents hommes, et de confirmer de cinq à six cents personnes, parmi lesquelles beaucoup de vieillards de l'un et de l'autre sexe.
On ne pouvait, sans émotion, voir les pères et mères de famille s'agenouiller avec leurs enfants pour recevoir, eux aussi, le sacrement
qui fait du chrétien un sold;il de Dieu. Certains de ces convertis ne s'étaient pas confessés depuis vingt, trente et même quarante ans.
Ce n'est pas sans peine qu'un pareil résultat fut atteint. Enrichis des biens d'ici-bas, g-ràce aux célèbres produits de leur sol, les habitants se montrèrent, dabord, très insouciants des biens célestes. La parole éloquente des Missionnaires secoua leur torpeur, et les amena à flots pressés au pied de la chaire, puis au confessionnal.
L'auditoire ne cessa d'augmenter. On accourait même de localités très distantes. L'église était archipleine : les tribunes, les chapelles latérales, le sanctuaire regorgeaient d'hommes. Des ouvriers, le travail de la journée terminé, cheminaient plus d'une lieue, sans avoir pris leur repas du soir. Le pain spirituel avait pour eux plus d'attrait. Leur persévérance fut parfois mise à l'épreuve. La pluie tombait fréquemment. N'importe ! Hommes et femmes arrivaient avec armes et bagages : parapluies et lanternes, pour retourner ensuite à travers les ténèbres de la nuit. La plupart se rendaient aux exercices, une heure à l'avance, pour être sûrs d'avoir une place.
Ces braves gens de la campagne avaient une manière à eux pour exprimer leur joie après leur confession :
— Maintenant, nous nous sentons l'estomac débarrassé. Notre sommeil est plus tranquille !
Un homme âgé et dans la misère, disait, après avoir reçu l'absolution :
— Ah ! mon Père, je suis bien pauvre ! Mais, m'eussiez-vous donné cent francs au sortir de ma confession, je n'aurais pas été plus heureux !
Cent francs !... A ses yeux, tout l'or du Pérou !
Ces conversions si nombreuses et si éclatantes étaient loin de réjouir autant le démon. Prévoyant le mal que les Missionnaires causeraient à son funeste empire sur les âmes, il dépêcha un prédicant socialiste de Bordeaux, pour paralyser leurs efforts.
L'individu avait installé une espèce de club, et y pérorait en vomissant des torrents d'injures contre la religion et ses ministres.
— Ces Missionnaires, vociférait-il, ne sont que des jésuites chassés de tous les pays civilisés, et qui, manquant de ressources, cherchent à exploiter la simplicité des habitants du Médoc.
La calomnie n'eut pas d'écho. Le faux apôtre dut s'enfuir, après quelques jours, poursuivi par les huées de la foule.
En même temps, à vingt kilomètres de là, le P. De Petro évangélisait une population de deux mille âmes, celle de Vendays, sur les
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boi'ds de l'Océan. Plusieurs des auditeurs venaient des Landes environnantes, montés sur leurs grandes échasses. Ils les déposaient à la porte de l'église, et chacun, en sortant, reconnaissait les siennes. Étrange spectacle que celui de ces gens, revêtus de peaux de mouton, juchés sur des perches de plus de deux mètres de hauteur, arpentant ces steppes à la végétation rabougrie, avec la vitesse d'un cheval au galop, grâce à leurs gigantesques enjambées.
C'est avec cette rapidité que ces curieux auditeurs accouraient aux sermons du P. De Petro qui les enthousiasmait et les captivait.
Précédemment, ce Père, jeune encore, avait appartenu à la communauté de Nancy. En l'annonçant au supérieur de cette maison, Mgr de Mazenod traçait de lui ce portrait î
— Ah ! si vous saviez quel excellent sujet je vous réserve ! On me le demande, ailleurs ; mais il est pour vous. Toutefois, ne l'oubliez pas, il faudra bien me ménager ce cher enfant, surtout ne pas le faire trop chanter, quoiqu'il ait une voix ravissante. Il compose très facilement en français, parle bien le latin, sait l'italien parfaitement, sait aussi l'anglais. Il vous sera très utile pour les novices qui abondent de toutes parts. Eh ! ne sait-il pas aussi l'espagnol ! Il est gracieux, riant, mais très pieux et grave, quand c'est nécessaire : un sujet charmant, pour tout dire en un mot, car non seulement il a beaucoup de talent, mais aussi un très bon caractère pour recevoir avec reconnaissance les observations qu'on lui adresse. En vous le cédant, je vous fais un vrai cadeau.
Le climat de Nancy était, cependant, trop rude pour le P. De Petro accoutumé aux chaudes températures du Midi. Il fut donc envoyé à Talence.
Il y réussit complètement. Sa voix était merveilleuse : il la maniait avec une extrême souplesse, interprétant ainsi tous les sentiments de l'âme. Les chœurs qu'il formait, durant les missions, avaient un succès sans pareil. De tous côtés, on se précipitait pour l'entendre ; mais, après avoir goûté ce musicien d'une perfection rare, on acceptait avec sympathie ses exhortations.
A »Vendays, le succès fut total. Jamais les bergers des Landes n'avaient couru avec une vitesse aussi vertigineuse sur leurs longues échasses.
Pressés autour de la chaire, ils ne le furent pas moins autour du confessionnal.
Même succès à Soussans, dans le Médoc ; à Landiras, etc.
Simultanément, ses confrères évangélisaient Saint-Pierre-de-Mons, Labarde, Saint-Giers-la-Lande et Saint-Médard-d'Eyrans, non loin de Martillac.
Deux mois après leur arrivée, les Oblats avaient déjà donné cinq missions.
Ensuite ils prêchèrent le Carême à Libourne, seconde ville du diocèse ; puis les missions de Gauriac, Grignols, Saint-Denis-de-Piles, Cadillac, Blasimont, Cazaugitat, Sornac, Pellegrine, Hourbin, Bazas, sous-préfecture et ancien évêché ; Générac, Langon, Gubzac, Saint- Fermé, Saint-Christoly, etc.
Partout, malgré TindifTérence et même l'hostilité du public, à la fin l'enthousiasme était général, et l'on ne se séparait qu'avec larmes des Missionnaires si froidement accueillis d'abord.
Les gens du peuple manifestaient en termes naïfs, mais sentis, leur bonheur et leur reconnaissance.
— Un prédicateur venu chez nous, il y a quatorze ans, allait bien, disait un vieillard ; mais, vous, c'est bien autre chose ! Vous nous avez tout montré, depuis Adam jusqu'au jugement dernier !
— Vos instructions m'ont transpiré la foi, s'écriait, ailleurs, une bonne femme.
— Vos prônes, mon Père, ont porté mon âme en triomphe ! assurait une autre.
Une grande part du succès de cette campagne est due au P. Delpeuch. Condisciple du P. de l'Hermite sur les bancs du collège, il l'avait suivi au noviciat de l'Osier, puis à Talence. Doué d'une voix forte et d'une santé robuste, il avait un talent spécial pour les conférences dialoguées qui ont toujours tant d'attrait sur les populations.
Répondant aux objections présentées par son confrère, il pulvérisait, d'une manière originale et victorieuse, les préjugés de l'endroit. Son air résolu en imposait. S'exprimant avec la vigueur d'un Combalot ou d'un Bridaine, il parlait avec l'autorité d'un apôtre et la puissance d'un tribun. Les rudes paysans en étaient ébahis, et, dans les villes de la Gironde, on ne l'admirait pas moins. Impossible de résister à un orateur à l'élocution si nette et au raisonnement si serré.
— Le P. Delpeuch, disait-on, c'est l'homme des hommes !
Dans une de ces localités remuées par son éloquence, à la tête des nouveaux convertis se trouvait le maire, qui, selon ce qu'il révéla luimême, ne s'était pas confessé depuis vingt-quatre ans. Il ne manqua pas un seul sermon. Puis, pour bien affirmer qu'il foulait aux pieds le respect humain, et pour donner le bon exemj^le à ses administrés, au sortir de l'église, après sa première confession, il se promena ostensiblement sur la place, avec le P. Delpeuch, son confesseur.
En tournée dans l'arrondissement pour le tirage au sort, le sous-
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préfet de La Réole s'arrêta deux jours à Saint-Fermé, vers la fin de la mission. 11 assista, le soir, aux exercices, et, durant la journée, prit des renseignements circonstanciés.
Stupéfait d'un > si extraordinaire transformation chez les habitants, il voulut remercier les Missionnaires :
— Cette commune qui est du ressort de ma sous-préfecture, leur dit-il, était considérée comme la plus mauvaise du département, et la plus démoralisée par les idées socialistes. Elle n'est plus reconnaissable. Vous avez accompli un vrai miracle. Je sais, maintenant, mes Pères, que vous avez la puissance de soulever les montagnes.
— Soli Deo lionor et gloria ! A Dieu seul honneur et gloire, répondirent-ils humblement. Le Seigneur a daigné se servir de nous ; mais, si miracle il y a, c'est lui qui l'a fait.
Heureux temps, où les préfets, en France, pouvaient impunément féliciter les Missionnaires! L'imprudent qui, de nos jours, aurait cette coupable audace, verrait son avancement irrémédiablement compromis. Problablement même, il serait aussitôt débarrassé des soucis de l'administration, et rendu aux douceurs de la vie privée, par un immédiat retrait d'emploi.
Ce crime, en effet, est si atroce, qu'on ne saurait le pardonner. Il y va directement du salut de l'Ftat ! Les anarchistes, malgré leurs bombes homicides, sont, de beaucoup, moins dangereux que les prédicateurs de l'Évangile !
Dans plusieurs de ces localités, l'archevêque venait, le jour de la clôture, conférer le sacrement de Confirmation à des centaines d'adultes déjà avancés en âge, et convertis par les Pères.
— Je constate avec plaisir, écrivait Mgr de Mazenod à ses fils de Talence, que le cardinal de Bordeaux adopte ma méthode d'aller clôturer les missions que l'on donne dans son diocèse. Je le regarde comme un devoir. Mais, quelle joie aussi pour le pasteur d'être entouré de tant d'âmes régénérées, et d'administrer le sacrement des forts à tant d'adultes qui ne le recevraient jamais sans cela. Je n'ai pas pu faire comprendre, ailleurs, une chose si claire et si évidente !
Les succès apostoliques des Oblats établis au sanctuaire de Talence,, amenèrent l'autorité diocésaine à leur confier aussi, quelques années plus tard, celui non moins important de Notre-Dame d' Arcachon, charmante cité, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Bordeaux, ville de bains de mer et station hivernale, annuellement fréquentée par plus de deux cent mille personnes.
Nous en reparlerons plus loin.