CHAPITRE XXII
Fréjus. Grand Séminaire
§ 1 Offres nombreuses d'établissements.
L'auréole de sainteté qui entourait la tête vénérable de Mgr de Mazenod, et les succès apostoliques qui accompagnaient les travaux de ses enfants, attiraient à la Congrégation des témoignages réitérés de précieuse sympathie. On ne cessait de lui proposer, de divers côtés, des fondations nouvelles.
Citons quelques exemples, entre beaucoup d'autres.
Peu avant la révolution de 1848, Mgr Doney, évèque de Montauban, offrit une résidence dans son diocèse. La réalisation de ce projet, agréé en principe, fut différée, à cause de l'incertitude de l'horizon politique.
Mgr Féron, évèque de Clermont-Ferrand, manifesta ensuite combien il serait heureux d'avoir une communauté d'Oblats. Presque en même temps, ^Igr Pie, évèque de Poitiers, émit le même vœu.
Il fut question aussi de les appeler à Domremy-sous-Bois, dans le diocèse de Verdun.
De son côté, Mgr Gignoux, évèque de Boauvais, les demandait, et, trois années durant, envoya épître sur épître, pour les obtenir.
L'évèque de Grenoble, outre les sanctuaires de Notre-Dame de l'Osier et de Parménie, songeait à leur céder celui de Saint- Antoine.
En termes très flatteurs, le cardinal Du Pont, archevêque de Bourges, les invitait à diriger le beau petit séminaire qu'il venait de construire. Le vénéré Fondateur refusa cet important établissement, car il avait décidé de ne jamais s'écarter de la fin première de son Institut. Cette résolution lui dicta sa réponse à Mgr de la Bouillerie, évèque de Carcassonne, qui lui adressa la même requête pour le petit séminaire de Narbonne, un des plus florissants du Midi.
Simultanément, Mgr Foulquier, évèque de Mende, le suppliait de prendi'e la direction du collège de Langogne, qui comptait près de cent cinquante élèves.
— L'excellent esprit qui anime votre pieuse Congrégation, lui disait le prélat, m'inspire un vif désir de la posséder dans mon diocèse, et j'espère bien qu'elle n'aura pas à regretter de l'avoir adopté.
Le développement des missions étrangères et la consolidation des œuvres de France, qui, en raison même de leur succès, exigeaient une augmentation de personnel, ne permirent pas d'accepter d'autres propositions aussi avantageuses.
Au dehors, même empressement.
L'archevêque de New- York, Mgr Hughes, voulait fixer les Oblats dans cette immense ville. Mgr Purcell, archevêque de Cincinnati, les souhaitait aussi pour son séminaire ; l'évêque de Détroit, Mgr Lefèvre, les réclamait pour son vaste diocèse ; de même Mgr Crétin, évêque de Saint-Paul, et celui de Louisville, Mgr Spalding.
Dans le Bengale, les îles Seychelles, la Nouvelle-Grenade, au diocèse de Santa-Fé-de-Bogota, et jusqu'en Australie, toutes les portes s'ouvraient. Les évêques, les délégués apostoliques, la Propagande insistaient vivement.
Plein de ces pensées, le vénéré Fondateur disait, un jour, à ses jeunes scolastiques groupés autour de lui :
— Si j'avais cent prêtres de plus, je ne serais pas embarrassé pour les placer immédiatement. J'ai des demandes de la France, de l'Angleterre, de l'Amérique, de l'Asie... du bout du monde. Uniquement pour les Etats-Unis, il me faudrait cent sujets disponibles. Quel bien nous accomplirions, alors, dans ces contrées !
Les novices, cependant, étaient nombreux, pieux, animés d'un très bon esprit, et généralement les évêques se montraient favorables à l'entrée de leurs diocésains chez les Oblats.
On en jugera par ce passage d'une lettre de Mgr Bouvier, évêque du Mans, à la date du 8 juin i85i :
— Comme votre vaillante Congrégation a rendu de grands services à l'Fglise, et est destinée à lui en rendre de plus signalés encore, loin de détourner ceux de mes ecclésiastiques qui veulent s'y agréger, je leur accorde très volontiers mon autorisation. Je m'estime heureux de contribuer à son développement, en lui fournissant des sujets, quoique souvent on me prenne les meilleurs...
Ainsi Dieu prodiguait ses bénédictions à cette Société religieuse, l'une des plus récentes dans l'Église. Dès sa jeunesse, il lui communiquait une fécondité prodigieuse, multipliait partout ses fils, et lui donnait une force d'expansion qui les poussa, en si peu de temps, jus- <[u'aux extrémités de la terre.
448 l'extension en FRANCE
On voyait déjà les Oblats en vingt diocèses de France, où ils prêchaient plus de cent missions par an, et autant de retraites, sans compter une foule d'autres travaux.
En Angleterre, plus de cinquante mille catholiques étaient confiés à leurs soins. Chaque année, ils ramenaient des centaines de protestants à la vraie foi.
Leur ministère n'était pas moins actif, ni moins fructueux, au Canada, au Texas, dans l'Orégon, à Ceylan, à Natal, au milieu des peuplades sauvages qu'ils arrachaient aux ténèbres du paganisme.
§ 2 L'antique « Vorum Julii ».
Si le Supérieur général n'acceptait pas tout, il ne refusait pas tout, non plus. L'abondance (on pourrait presque dire la multitude) des offres lui permettait de choisir.
Parmi les évoques qui se distinguaient par leur vénération envers lui et leur sympathie pour sa Congrégation, nous devons signaler Mgr Wicart, originaire du diocèse de Cambrai, et évèque de Fréjus, depuis 1845.
Il profita de ses relations de voisinage pour plaider éloquemment la cause de son grand séminaire, qu'il voulait remettre aux mains des Oblats. Ses lettres réitérées n'ayant pas eu le résultat désiré avec tant d'ardeur, il fit exprès le voyage de Marseille pour traiter de vive voix et conclure, au plus tôt, cette affaire.
L'établissement n'avait pas moins, alors, d'une centaine d'élèves.
De nos jours, Fréjus n'est qu'une petite ville de quatre mille habitants, bien déchue, il est vrai, de son ancienne splendeur, mais remplie de souvenirs. C'était le Forum Julii des Romains, dont la population dépassait cent mille âmes.
Sa fondation remonte à la plus haute antiquité. Jules César, en l'an 44 avant l'ère chrétienne, y créa un arsenal maritime très considérable, le Toulon de l'époque, port militaire dans lequel Auguste, qui l'avait élargi, expédia, treize ans plus tard, Télite de ses marins, avec trois cents vaisseaux, capturés sur son rival Antoine, dans la mémorable bataille d'Actium (i).
(i) Cf. Honoré Bouche, Histoire de Provence, 2 ÎQ-foL, Aix, 1664, t. I, p. 247, sq. Achard, Description historique et géographique de la Provence, iii-4"\ Aix, 1787, p. 557. Garcin, Dictionnaire historique et topographique de la Provence ancienne et moderne, 2 in-8^, Draguignan, i835, t. I, p. 445-463. Texier, Mémoires sur la ville et le port de Fréjus, in-4°, Paris, 1847. Aubena.s,,//Jstot>e de Fréjus, in-S°, Fréjus, 1881. Jullian, Fréjus romain, in-S", Paris, 1886. Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, 19 in-4'^, Paris, 1876-1894, t. II, p. 817.
Ce port militaire, autrefois défendu par un mur d'enceinte savamment construit par les ingénieurs officiels, et dans lequel s'abritaient des flottes entières, est maintenant ensablé, car la mer s'est retirée de deux kilomètres environ.
Fréjus est la patrie du poète latin Cornélius Gallus, ami de Virgile, et que la faveur d'Octave éleva à une riche situation dans la politique et dans l'armée. Là aussi, naquit le général romain Agricola, beaupère de Tacite.
Dans les temps modernes, Fréjus a produit le fameux abbé Sieyès (ij^S-iS'iG). Habile publiciste et député de Paris aux Etats généraux, il rédigea, en 1789, le serment du Jeu de paume. Dans les comités de l'Assemblée Constituante et de la Convention nationale, il eut un rôle capital. Il devint président du Conseil des Cinq Cents ; puis, l'un des trois consuls, avec Napoléon Bonaparte, en 1799; enfin, membre de l'Institut de France, sénateur et comte de l'Empire.
Ce qui frappe le voyageur, à Fréjus, c'est l'aspect encore majestueux des ruines romaines, dont une partie est assez bien conservée : les arènes, ellipse de pierre, dont l'axe a plus de cent mètres de longueur ; les remparts aux belles proportions ; de vastes celliers ; le môle du vieux port et son phare ; des thermes ; un aqueduc qui amenait de quarante kilomètres les eaux de la Siagnole, et dont certaines arcades, encore debout, ont jusqu'à dix-huit mètres de hauteur.
La position admirable de Fréjus, sa population, son importance stratégique et son port militaire lui valurent d'être l'une des premières églises de la province gallo-romaine.
L'évéché de Fréjus existait déjà au commencement du iv® siècle. L'île de Lérins, si rapprochée, et son monastère si fameux, pépinière d'évêques pendant tout le moyen âge, le mirent, de très bonne heure, en relief, aux yeux du monde chrétien. Plusieurs de ses pontifes sont canonisés. L'un d'eux, même, s'assit sur la chaire de saint Pierre : Jean XXII. Il eut l'honneur de placer sur les autels le roi saint Louis et l'angélique Docteur, saint Thomas d'Aquin (i).
Au milieu du xix' siècle, le diocèse de Fréjus embrassait tout le département du Var. tel qu'il était avant que l'arrondissement de
(i) Cf. crAnthelmi, De initiis Ecclesiœ Forojuliensis, dissertatio. historica. chronologica, critica, in-4°, Aix, 1680. — Denis de Sainte-Marthe, (iallia christiana, i3 in-fol., Paris, 1715-1785, t. I, p. 418-440. — Martène et Durand. Thésaurus novus anecdotorum. 5 in-fol., Paris, 1-17, t. IV. col. 57 sq. — Félix Girardin, Histoire de l'église et de la ville de Fréjus, 2 in-80. Paris, 1729. — Expilly, Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France, 6 in-fol., Paris, 1762-1769, t. III, p. 017 sq. — Gams, Séries episcoporum ecclesiœ catholica', 2 in-fol.. Ratisbonne 1873-1886, t. I, p. 55i sq. — X..., L'Episcopat français depuis le Concordat Jusqu'à la Séparation, in-4'', Paris, 1907, p. 242 sq.
Grasse en fût détaché, en 1860, pour constituer avec le comté de Nice le département des Alpes-Maritimes. Celui du Var occupait, alors, en France, le quinzième rang, au point de vue de la superficie. Sous le rapport de la juridiction ecclésiastique, l'arrondissement de Grasse resta, jusqu'en 1886, uni au diocèse de Fréjus qui possédait, avec la ville de Toulon, premier port militaire de la France, les principales stations hivernales de la Côte d'Azur : Hyères, Cannes, Antibes, etc.
Ces détails rétrospectifs indiquent quelle importance avait le grand séminaire de Fréjus à l'époque où les Oblats y arrivèrent.
Le contrat qui leur en confiait la direction à perpétuité, fut signé par Mgr de Mazenod et Mgr Wicart, en triple exemplaire, le i5 août i85i.
— L'évêque de Fréjus a été parfait à tous égards, disait le vénéré Fondateur,
Mgr Wicart ne cessa de s'applaudir du choix des Oblats pour la formation des lévites de son vaste diocèse. En les voyant à l'œuvre, en constatant le bien qu'ils y opérèrent, aussitôt après leur installation, et qui alla toujours croissant, le prélat qui a, pourtant, laissé à F'réjus une réputation de sévérité, témoigna, chaque fois que l'occasion s'en présenta, son extrême satisfaction de vive voix ou par écrit. •-
Le clergé les accueillit cordialement. Ce sentiment s'étendit à mesure que les nouveaux directeurs furent de plus en plus connus. Beaucoup de prêtres leur montraient une entière confiance, et venaient s'éclairer de leurs lumières, en leur demandant fréquemment conseil. Pendant la première année scolaire, i85i-i852, les Pères renvoyèrent six élèves. L'année suivante, i852-i853, ils durent encore en rendre quatre à leurs familles. Ces mesures, loin de leur aliéner les esprits, comme on aurait pu humainement le craindre, obtinrent un effet opposé. On les en estima davantage.
Après ces retranchements d'éléments peu utiles, ou même nuisibles, une amélioration notable s'accusa dans la maison. Les études se fortifièrent, la discipline fut plus vigoureuse, et la piété se développa. L'union des cœurs se cimentait dans la paix et la charité.
Outre leurs classes, les directeurs donnaient, à tour de rôle, trois ou quatre fois la semaine, le sujet d'oraison.
Par leurs vertus et leur régularité ils édifiaient les séminaristes, en même temps que par leurs manières attables ils gagnaient leurs cœurs. Ce commerce aimable rendait plus facile et plus efficace leur mission auprès de ceux qu'ils devaient préparer au service des autels.
En 1862, le P. Vincens prêcha la retraite pastorale au clergé du diocèse, dans les bâtiments du grand séminaire, durant le mois de
septembre. Le résultat fut tel, que les nombreux retraitants avouaient n'avoir jamais entendu une parole cjui les eût autant remués.
L'évêque exprima publiquement, en termes non équivoques, sa joie et sa gratitude.
Dans un grand séminaire, la vie n'est pas comme dans le ministère extérieur, fertile en événements variés. C'est toujours la même succession d'exercices de piété, de classes, d'études, dont rien, ou à peu près rien de bien saillant, ne rompt la constante uniformité.
Les peuples heureux n'ont pas d'histoire. Or, les séminaristes, en général, sont des êtres heureux.
§3 Le "Père "Lagier.
Le supérieur, le P. Lagier, avait contribué puissamment à la création du juniorat de Lumières, dont il s'occupa, quelque temps, avec intelligence et succès. Littérateur et théologien, il possédait de remarquables aptitudes pour conduire les jeunes gens dont l'esprit s'ouvre aux spéculations métaphysiques et qui réfléchissent sérieusement à leur avenir éternel.
Aîné du P. Lagier Lucien, l'un des premiers Oblats partis pour le Canada, il eut, dans les maisons d'éducation, une existence aussi calme que celle de son frère fut mouvementée et remplie d'incidents. Quoique marchant dans des voies si différentes, tous deux se ressemblèrent par leur fidélité à répondre à leur vocation spéciale, et par le dévouement apporté au service de Dieu.
Successivement professeur de dogme et de morale aux grands séminaires de Marseille et d'Ajaccio, le P. Jean Lagier se trouvait, dans ce milieu destiné aux études sacrées et à la pratique des vertus sacerdotales, comme dans sa sphère propre. Il y manifesta dans leur plénitude les qualités précieuses dont Dieu l'avait orné.
Homme d'intérieur et de tendances ascétiques, il fut un excellent guide pour ceux et celles qui aspirent à la perfection. Les âmes d'élite qui se rencontrent dans les communautés religieuses, et, parfois, dans le monde, s'adressaient volontiers à lui. Elles profitaient de ses conseils et goûtaient sa direction, à la fois douce et ferme.
Appelé à être le premier supérieur du grand séminaire de Fréjus, et entouré de collaborateurs dignes de le seconder, il introduisit dans cet établissement ces traditions de piété, de régularité et de travail qui causèrent sa force et assurèrent sa fécondité.