‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existenceChapitre 78 sur 125 · GHA.PITRE PREMIER · texte numérisé non relu

GHA.PITRE PREMIER

Situation religieuse de l'Angleterre à l'arrivée des Oblats

"Fin des mesures violentes contre les catholiques.

Avec le xix*" siècle, se dessina, dans l'Angleterre protestante, un mouvement de retour à la vraie foi. Les préventions séculaires contre l'Eglise romaine s'évanouirent peu à peu, et les décrets tyranniques qui avaient placé les catholiques hors la loi, en interdisant, sous les peines les plus sévères, l'exercice de leur culte, reçurent des adoucissements successifs, ou tombèrent insensiblement en désuétude.

La cause initiale de ce changement heureux fut la présence des prêtres français, chassés de leur patrie par la Révolution. Les proscrits devinrent apôtres. En récompense du généreux accueil dont ils furent l'objet de la part de la nation anglaise, ils jetèrent dans son sein des germes nombreux de résurrection sociale et religieuse.

Au contact de leur vertu, et à la vue de leurs épreuves si héroïquement supportées, bien des préjugés disparurent. Leur parole revêtait une singulière efficacité, quand elle exposait, devant leurs auditeurs saisis de respect et d'étonnement, les dogmes j)our lesquels ils souffraient la ^persécution et l'exil.

Les catholiques, si longtemps traités en ilotes, obtinrent, d'abord, le droit de voter et d'être propriétaires fonciers, sans celui, néanmoins, d'être éligibles, ni d'avoir accès aux charges importantes. Ils ne pouvaient donc envoyer au Parlement que des hommes assez peu consciencieux pour ne pas reculer devant la prestation sacrilège du serment schismatique du Test, ou d'apostasie.

5o8 DAXS LES ILES BRITANNIQUES

Ce serment, tlit de suprématie, consistait à nier la primauté du Pape, pour affirmer, au contraire, la souveraineté absolue du roi, ou de la reine, en matière religieuse. Il impliquait également la négation de la transsubstantiation, du culte de la Sainte Vierge et des saints, etc. En somme, il n'était rien moins que l'abjuration totale du catholicisme.

Dans ces conditions, le droit de voter, octroyé aux catholiques, n'était-il pas illusoire? Non, car il entraînait celui de se réunir, de se concerter, de pétitionner, d'exprimer des revendications et des plaintes. C'est sur cette base, en apparence si restreinte, que le grand Daniel O'Connell organisa la résistance. Orateur puissant et lutteur indomptable, il souleva les masses. En quelques années, l'agitation créée par lui acquit des proportions immenses. A certains de ses meetings, on compta jusqu'à plus de cent mille hommes.

Elu député, en 1826, il fut exclu de l'enceinte législative pour s'être refusé au serment du Test. Mais l'opinion publique était ébranlée jusque dans ses fondements. Il avait institué, pour la conquête de la liberté de conscience, une vaste Association, à laquelle parvinrent de toutes parts, non seulement de l'Irlande, mais aussi de l'Angleterre, de l'Europe et de l'Amérique, de nombreuses adhésions et des secours pécuniaires abondants.

Georges III et Georges IV. les ministres et la Chambre des Lords opposèrent longtemps un impitoyable veto à ces justes réclamations; mais ils comprirent, enfin, le danger de s'obstiner davantage dans la folle pensée de comprimer par la force l'essor de tout un peuple. Le bill d'émancipation des catholiques, présenté au Parlement en iS^q, fut voté à une majorité de cent soixante-dix-huit voix dans la Chambre des Communes, et de deux cent cinq dans celle des Lords.

Le i5 mai de la même année, O'Connell siégeait au Parlement, sans ftrèter le serment de suprématie protestante. Plusieurs sommités catholi([ues, entre autres le duc de Norfolk, lord ClilTord, lord Dormer, lord Stafford, etc., écartés précédemment de la haute Assemblée à cause de leurs convictions religieuses, y occupèrent la place héréditaire à laquelle ils avaient droit.

Pour tous les fidèles d'Angleterre et d'Irlande, commençait une ère de liberté : les catholiques n'étaient plus des parias. La magistrature, l'armée, et même le conseil privé de la Couronne s'ouvraient devant eux (i).

(i) CL Animal Register ofevents, for the year 182g. in-S\Londres, i83o. — Ershine May, lord Farnborough, Cànstitutional History of England since the accession of Georg-e ///, 1760- 1860, 2 iii-8\ Loadres i863, t. II. — Amherst, History of catholic Emancipation, lyyi-iSag, 1 in-80, Londres, 1886. ~- De Madaune, Histoire de la Renaissance du catholicisme en Angleterre, au .Y/A'e siècle, 3'^ édit., iii-8"J, Paris. 1896.

l' ANGLETERRE A l'ARRIVÉE DES OBLATS i)Og

Eflroyablement persécutés pendant trois siècles, ils avaient dû, jusqu'à cette époque, s'entourer des précautions les plus minutieuses, ne possédant que de rares chapelles, dissimulées avec soin. Dans les campagnes, elles n'avaient que les dehors d'une ferme vulgaire, le plus souvent isolée ; dans les villes, elles se cachaient au fond de quelque maison à façade modeste, de préférence dans les quartiers peu fréquentés, et l'on prenait, pour assister aux offices, des chemins détournés, comme, autrefois, les premiers chrétiens se rendant aux catacombes.

Désormais, il n'en serait plus ainsi. Les catholiques se montreraient à découvert, et marcheraient la tète haute (i).

Multitude de sectes en Angleterre.

Fondée par l'impie Henri VIII, l'église officielle asservissait entièrement le spirituel au pouvoir civil. Le roi, ou la reine, réglaient sans appel ce qu'il fallait croire. Les évoques n'avaient aucune compétence pour résoudre les controverses relatives au dogme, à la morale, au culte, ou à la discipline; mais ils jouissaient de traitements énormes, se chiffrant par centaines de mille francs. Cette opulence les consolait facilement de leur rôle effacé.

Les anglicans se divisaient alors en trois partis.

Le premier, dit de la haute Eglise, high Chiirch, satisfait de ses riches prébendes, s'inquiétait peu du reste. Il s'en tenait volontiers à l'état de choses existant, et trouvait parfait cet asservissement du spirituel au pouvoir royal.

Un second, celui de la basse Eglise, low Ghiirch, parti des bibHcistes et des puritains, était plus radical. Déduisant toutes les conséquences logiques renfermées dans le principe protestant, il n'agréait que la Bible, mais en laissant à chacun la faculté de l'interpréter à sa façon. L'établissement de l'église nationale lui semblait une usurpation sur les droits imprescriptibles de l'âme humaine, et une violation flagrante de la liberté de conscience. Néanmoins, il acceptait cet empiétement, comme un moindre mal, et dans la crainte d'un pire. Quant aux trente-neuf articles imposés par la papesse Elisabeth, on pouvait, à son avis, et sans scrupule aucun, jurer d'y adhérer pleinement, sans en croire le moindre mot (2).

(i) ce. Newinau, The second Spring, in-8^ Londres, i838. — Tliureau-Dangin, La Renaissance catholique en Angleterre, au XIX' siècle, 3 in-S^, Paris, 1899-1906, t. I, Introduction, p. xiii sq.

(2) Cf. Lichlenberfrer, Encyclopédie des sciences religieuses (ouvrage protestant), i3 in-80, Paris, 1877-1882, t. IV, p. 296 sq. — John Blunt, Dictionary of sects, in-4'', Londres, 1891, vo Puritans, p. 452-463.

5lO DANS LES ILES BRITANNIQUES

Entre ces extrêmes, se constituait un parti moyen : celui des hommes qui, déplorant la division des églises, aspiraient à l'unité. Selon eux, une église nationale était un non-sens et une source inépuisable d'abus. Ne formait-elle pas une branche de l'administration politique ? n'était-elle pas un simple rouage gouvernemental, et rien de plus?

Ils rêvaient donc d'une église indépendante du pouvoir temporel, comme on l'avait admirée, à l'époque glorieuse des Athanase, des Basile et des Ambroise.

Pi'éoccupés de ces pensées, ils se mirent avec une louable ardeur à l'étude sérieuse et persévérante de l'antiquité chrétienne, se flattant d'infuser par là une vie nouvelle à leur église nationale, dont ils ne constataient que trop l'impuissance et la stérilité.

Tout différent s'annonçait le résultat de tant d'efl*orts. Les Pères des trois premiers siècles sont les témoins irrécusables des croyances de l'Eglise primitive. La connaissance approfondie de leurs œuvres ramenait à l'Eglise romaine ces infatigables chercheurs.

Depuis 1820, cette orientation des esprits les plus cultivés s'accentuait dans les célèbres universités d'Oxford et de Cambridge. Les professeurs enseignaient presque tous nos dogmes : la présence réelle et l'adoration du Très Saint Sacrement, la justification, la confession auriculaire, la dévotion à la Sainte Vierge, le culte des saints, la vénération de leurs reliques et de leurs images, les vœux de religion, le jeûne et les autres pratiques de pénitence, etc.

Désireux de réformer la réforme protestante, ces hommes dont l'influence ne cessait de s'étendre, propageaient leurs idées par une foule d'écrits alertes et vigoureux intitulés : Traités pour le temps actuel (i).

Ce troisième parti était celui des Piiséistes, ainsi nommés de l'un des principaux d'entre eux, le docteur Pusey, chanoine et professeur d'hébreu à l'université d'Oxford. On les appelait aussi Tractariens, à cause des tracts, ou brochures, dont ils se servaient pour la diffusion de leurs doctrines ; ou encore liitiialistes, parce qu'ils admettaient la plupart des rites en usage dans l'Eglise romaine.

Mais, puisque sur tant de points ils imitaient les anciens Pères, pourquoi ne pas marcher jusqu'au bout sur leur traces? Pourquoi ne pas accepter, comme eux, ce qui est essentiel pour l'unité dans la véritable Eglise de Jésus-Christ : la soumission au Pape, successeur légitime de saint Pierre, Prince des Apôtres ?

(1) Tracts for the Unies bij menihers of the uiilversity of Oxford, 5 in-8°, Londres, i833-i8"4o. — Newinau, flie Cluirck of Ihe Fathers, in-8f," Oxford, 1841.

l'angleterre a l'arrivée des oblats 5ii

Pusey n'eut point ce courage ; mais plusieurs de ses amis, ou de ses disciples les plus illustres, ne s'arrêtèrent pas sur la voie. Newman se convertit au catholicisme, en 1844 ; Faber, en 1845 ; Manning-, en i85i, etc. Par leur exemple et leur zèle, ils entraînèrent beaucoup de leurs concitoyens, surtout des hautes classes (i).

En outre des trois partis de l'église nationale, ou groupe confessionnel, il existait, à cette époque, une multitude de sectes, dites nonconformistes ou dissidentes.

Leur nombre était invraisemblable, et leurs noms des plus variés.

D'après les auteurs qui ont eu la patience de les compter, il y en avait cent quatre-vingts dans la seule ville de Londres, et plus de trois cents dans le reste du royaume : sociniens ou ariens modernes, unitariens, quakers, illuminés, visionnaires, prophètes, piétistes, presbytéiùens, baptistes et anabaptistes, méthodistes, chrétiens Israélites, stéphéniens, chrétiens libres penseurs, nouveaux chrétiens, indépendants, congrégationalistes, antinoméens, niveleurs, érastiens, chrétiens de l'amour, prédestinériens, millénaires, j)èlerins de l'évangile, saints des derniers temps, etc., etc. (2).

Gomment s'étonner de cette excessive floraison d'erreurs ? Est-il idée si extravagante, ou système si étrange et si ridicule, qu'un protestant ne puisse embrasser en vertu du libre examen?

Ces diverses sectes se détestaient cordialement et se faisaient la guerre. Pourtant un sentiment commun les rapprochait : la haine du catholicisme.

Très souvent, les Oblats eurent à les combattre. Nous les retrouverons dans la suite de ce récit.

(i) Cf. Newman, History of my religions opinions, in-80, Londres, i865, analyse savante de quarante ans de vie intime. — Thnreau-Dangin, op. cit., t. I, p. 108, 280, 295. — Id. Le Catholicisme en Angleterre, au XIX*^ siècle. Conférences données à l'Institut catholique de Paris, en 1908, in-12, Paris, 1909.

(2) Cf. Delisle, L'Anglicanisme et les sectes dissidentes, in-80, Paris, 1893. — De Madaune, op. cit., p. 606. — Lichtenberger, t. II, p. 438. — W. Holden Hulton, The english Chiirch, in-8\ Londres, 1903, p. 188 sq, i2o3 sq.

Page 1