CHAPITRE III
Les projets du P. Aubert
La question des séminaires en Irlande.
En partant de Marseille, le P. Aubert ne songeait à rien moins qu'à fonder, en Irlande, une maison d'éducation pour les aspirants au sacerdoce.
Les circonstances paraissaient propices.
Dans 1 île entière, il n'y avait, à proprement parler, qu'un grand séminaire : celui de Maynooth, près de Dublin. C'était bien insuffisant.
Quelques diocèses possédaient un embryon de collège, mais d'une organisation en général défectueuse; les autres étaient plus mal partagés encore , sans même une institution pour préparer les élèves à suivre les cours de Maynooth. Les prêtres n'étaient pas assez nombreux pour le ministère paroissial. Parmi eux, très peu, d'ailleui\s, qui eussent le goût de l'enseignement.
Dès son arrivée à Dublin, le 8 août 1842, le P. Aubert fut assez habile pour gagner à sa cause l'archevêque et le lord-maire, l'illustre O'Gonnell.
Mgr Murray ne tarissait pas d'éloges sur l'épiscopal et le clergé français. La pensée que des religieux de France formeraient des lévites de son pays, lui souriait beaucoup. Ayant invité le P. Aubert à dîner, il le mit à côté de lui, quoiqu'il eût, ce jour-là , les ecclésiastiques les plus distingués de la ville, et Tévêque d'Halifax, en Canada, Mgr Fraser. Celui-ci apprit avec plaisir que le P. Aubert était de la même Congrégation que les Oblats de Montréal, dont il exalta le mérite dans les termes les plus flatteurs.
Le célèbre OConnellne fut pas moins prévenant.
Pour causer plus longuement avec le P. Aubert, il voulut l'avoir, lui aussi, à sa table, dans sa résidence de Merrion square. Il le pressa de revenir, le lendemain, célébrer la messe dans sa chapelle privée.
LES PROJETS DU P. AUBERT ÔlQ
Touché de sa profonde piété, il lui dit :
— J'ai toujours eu une dévotion particulière à la Conception Immaculée de la Mère de Dieu. Vous lui êtes consacré. Ne pourraisje pas, moi aussi, être affilié à votre Congrégation, que j'estime et vénère depuis que je la connais par vous ?
Heureux de ces ouvertures, le P. Aubert lui indiqua les privilèges de notre scapulaire bleu de l'Immaculée Conception.
— Oh ! je vous en supplie, reprit le libérateur de l'Irlande, accordez-moi la faveur de me l'imposer au plus tôt.
Quand le P. Aubert retourna, il trouva O'Gonnell à genoux dans son oratoire, se préparant par la prière à revêtir la livrée de jNIarie.
Jusqu'à sa mort, le puissant orateur resta l'ami des Oblats.
Cependant la place d'un nouveau séminaire n'était pas dans le voisinage immédiat de Dublin, vu l'existence de celui de Maynooth. Le P. Aubert tourna donc ses regards vers le sud de l'Irlande, sur la ville de Cork, qui en est comme la seconde capitale.
Afin de pouvoir, à loisir, juger hommes et choses, il se fixa non loin, à Youghal, où, depuis deux ans, avait commencé un collège destiné à fournir des sujets aux missions. Les cours y étaient extrêmement faibles, le personnel ne se composant que de deux prêtres pour une soixantaine d'élèves. Le P. Aubert se présenta donc au supérieur, M. Foley, pour lui olTrlr ses services. Entre eux, s'engagea ce curieux dialogue :
— Vous voulez être professeur, chez nous ? — Oui.
— Pouvez-vous enseigner le latin ? — Oui.
— Le grec ? — Oui.
— Les mathématiques ? — Oui.
— La philosophie? — Oui.
— La théologie ? — Oui.
— Et pour tout cela que demandez-vous ? — Rien.
— Oh ! alors ! c'est parfait ! AU right ! ... Et, sur ces bases, le marché fut conclu.
Le P. x\ubert se contentait d'accomplir une bonne œuvre. Par son impulsion, l'établissement prit une tout autre allure. Bientôt les études philosophiques et théologiques furent sérieusement organisées.
Dans les derniers jours d'octobre, il se rendit à Cork, pour s'entretenir avec l'évêque, Mgr Murphy.
Malgré une chaleureuse recommandation de l'archevêque de Dublin, l'accueil du prélat fut, d'abord, un peu froid. Mais, quand le P. Aubert, en lui exposant la question, lui eut démontré clairement le bien que l'établissement projeté opérerait dans son diocèse, il parut tout à fait changé. Il le retint chez lui, et, le lendemain, lui témoigna plus encore de bonté que la veille.
Deux prêtres de la ville, mis au courant de la démarche du P. Aubert, manifestèrent l'intention de s'adjoindre à lui. L'un d'eux surtout, M. O' Sullivan, fut entièrement gagné. Depuis longtemps, il désirait entrer dans une Congrégation religieuse en l'honneur de laSainteA ierge. L'occasion se présentait d'elle-même. Pourquoi n'en profiterait-il pas?
L'affaire semblait donc en bonne voie. Néanmoins, avant de se décider, l'évêque se réserva de consulter son clergé, qui allait se réunir en synode, quelques mois plus tard. Ce délai fut fatal. Peu à peu, par l'eflet d'influences diverses, ses dispositions, si favorables au début, se modifièrent. Ne lui convenait-il pas de se précautionner contre une Congrégation étrangère? Son autorité n'aurait-elle pas à en souflrir ? Ce serait assurément un immense avantage pour son diocèse d'avoir une communauté de prêtres qui, par leur vie régulière, seraient un modèle pour les autres. Il lui fallait aussi des hommes capables de prêcher des missions et de remplir d'autres fonctions que celles des paroisses. Ces auxiliaires ne pouvaient être que des religieux. Il le comprenait bien. C'était févidence même. Mais il les aurait voulus absolument sous sa juridiction. Il devait être, lui, leur unique supérieur.
Les négociations traînèrent tlonc en longueur, quoique le P. Aubert ne négligeât aucun moyen pour détruire ces préjugés. 11 s'engagea à obtenir du vénéré Fondateur toutes les concessions qui ne seraient pas formellement opposées aux Règles. A la fin, Mgr Murphy lui soumit un formulaire de contrat qui entraînait la destruction radicale de la vie religieuse.
Les pourparlers, qui avaient duré plus d'un an. furent, dès lors, rompus.
En l'annonçant à Mgr de Mazenod, le P. Aubert lui disait :
— C'est triste d'en arriver là, après tant d'espérances qu'on nous avait données ; surtout après tant de sacrifices et de conditions si avantageuses consenties de notre part, jusqu'à nous charger, pour plusieurs années, de toutes les dépenses de cet établissement !•.. Mais, du moins, nous n'aurons pas à nous reprocher d'avoir reculé devant aucun obstacle, ni d'avoir rien omis pour la réussite d'un projet qui intéressait la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise.