LES MANIES DE LA RECHERCHE
Nous avons pu recourir ici à un traitement moral que la malade réclamait : elle avait grande confiance dans la suggestion hypnotique et voulait être guérie par ce procédé. D’autre part, nous étions désireux de connaître les effets des pratiques hypnotiques sur ce genre de malades. Aussi, selon son désir, a-t-elle été soumise à un traitement hypnotique consistant en une séance assez longue de près d’une heure chaque semaine pendant plusieurs mois. Il faut constater tout d’abord que malgré cet effort et cette patience considérable elle ne s’est jamais endormie réellement : jamais elle n’a présenté les phénomènes caractéristiques du somnambulisme et de la suggestion tels qu’on les obtient si facilement sur des hystériques. Ce cas confirme encore la distinction que nous avons toujours établie entre ces psychasthéniques et les hystériques.
Nous pensons cependant que ces séances d’un hypnotisme tout à fait rudimentaire nous ont été extrêmement utiles. Comme la malade avait une certaine confiance dans ce procédé, ces séances nous ont permis d’obtenir d’elle une foule d’efforts moraux qu’elle n’aurait jamais consenti à faire autrement. Nous lui avons fait pousser à leur terme toutes les actions sous prétexte d’obéir à des suggestions ; nous avons exigé de grands efforts d’attention pour toutes les sensations, pour tous les souvenirs, pour les émotions, les sentiments et les idées. En un mot, nous avons cherché à la dresser à l’activité sans trop nous préoccuper des épingles et des serments. Au bout de quatre mois, les progrès ont été considérables, et ce qui arrive rarement, la malade a pu continuer ses efforts sans avoir besoin constamment de subir notre influence, il v a maintenant cinq mois qu’elle n’est plus revenue, qu’elle a continué ses efforts et son travail, et cependant les anciennes préoccupations n’ont pas réapparu.
Observation i3o. — Manie de la recherche. — Onomatomanie, amnésie passacjère, inquiétude.
Cette femme, Hg..., âgée de 5o ans, nous présente un symptôme un peu plus rare. 11 y a plus de deux ans que nous n’avons eu l’occasion d’examiner un cas semblable. 11 s’agit d’une forme de manie assez spéciale dont le mécanisme n’est pas très clair : c’est la manie de l’interrogation que Griesinger décrivait déjà en i8/|S
LES AGITATIONS MENTALES
sous le nom de Grübelsucht et qui a été plus ou moins confondue avec différentes formes de l’angoisse. Cette femme est poussée à chercher constamment dans sa mémoire certains mots, en particulier les noms des personnes auxquelles elle pense ou dont la pensée lui est suggérée par des ressemblances. Remarque-t-elle une figure en passant, il faut qu’elle trouve le nom de la personne qui ressemble à ce passant, qu’elle puisse se dire ce que cette personne fait, où elle l’a rencontrée, etc. Les interrogations peuvent varier un peu, elles sont toujours du même genre.
Pendant que Hg... se pose ces questions, le souvenir ne revient h son esprit que d’une manière incomplète: elle voit la figure de la personne sans trouver son nom, ou bien elle ne peut prononcer qu’une partie du nom, ou bien elle ne retrouve pas si cette personne est brune ou blonde, etc. Ce caractère incomplet du souvenir et la recherche qui en résulte agitent énormément la malade, déterminent surtout une angoisse épouvantable dont vous voyez la trace dans son attitude désespérée : elle souffre tant qu’elle a constamment à ce moment des idées de suicide. Si elle retrouve le nom, ou si quelqu’un le lui souille, elle est immédiatement soulagée, mais elle conserve la terreur de cette angoisse et la peur qu’elle ne recommence à propos d'une nouvelle recherche. Cette préoccupation bien entendu ne tarde pas à ramener la même question et les souffrances recommencent.
Vous reconnaissez les cas célèbres qui ont été décrits par Charcot et Magnan1 sous le nom d’onomatomanie. Parmi ces observations la plus remarquable est celle du malade qui recherche toute la nuit le nom d’une petite fille dont il a lu l’histoire dans le journal et qui est tombée dans l’égout. Le tourment est épouvantable jusqu’à ce qu’on ait pu lui trouver un journal où il lit ce nom : cc Georgette ».
Le terme d’onomatomanie dont se servaient Charcot et Magnan pour désigner un pareil trouble n’est peut-être pas très juste, car la maladie ne porte pas uniquement sur les mots et sur le langage. Il y a des recherches angoissantes à propos des images visuelles ou des images auditives. Vous avez vu, il y a quelques mois, cette femme qui après la mort de son mari prétendait en avoir oublié la figure et était poussée à rechercher
i. Charcot et Magnan, L'onomatomanie, Archives de Neurologie, septembre