GÉNITALES
renient localisés à la fontanelle postérieure, avec des irradiations en cercle autour de ce point qu’il décrit avec complaisance, et dont il fait le point de départ d’hallucinations symboliques.
En second lieu, l’état aboulique domine évidemment la situation : ce garçon toujours très lent, en retard pour toutes les actions, demandant des préparatifs interminables pour la moindre des choses, d’une timidité et d’une sauvagerie inouïes, ne peut arriver à aucun acte : « Partout je suis inquiet, gêné, effrayé de la moindre chose, pas une action qui ne présente d’énormes difficultés. » Les troubles de l’attention sont parallèles, il ne peut jamais se fixer sur rien, sauf sur ses gémissements, il ne peut tolérer aucun travail mental qui provoque à son avis des troubles énormes, il a un sentiment perpétuel d’étrangeté, d’ahurissement, comme s’il ne pouvait jamais arriver à quelques notions de la réalité. D’ailleurs, ces modifications de l’esprit d’une si longue durée donnent un aspect très curieux à cet homme de 32 ans ; il est naïf, innocent, sans aucune notion de la vie pratique, d’une maladresse extraordinaire, il est évident comme il le dit « qu’il voit tout sans voir » et qu’il est incapable de se conduire.
Cependant, et c’est là ce qui fait le côté le plus curieux de ce personnage, il est très loin d’èlre inintelligent ; il parle bien, trop facilement même quand il s’agit de son mal, il a le raisonnement très délié, et très subtil quand il l’applique à ses ruminations. 11 montre une grande délicatesse de sentiments, et vraiment quand il s’agit de l’interprétation psychologique des idées et même des caractères il montre beaucoup de finesse. C’est tout à fait étrange de voir ces hommes qui, à certains points de vue, sont de parfaits imbéciles et qui à d’autres points de vue ont une intelligence plutôt supérieure. On dirait un grand enfant, très bien doué, très fin, mais qui n’a aucunement vécu, c’est une intelligence de trente ans avec une expérience de six ans.
Il sent lui-même, avec une étrangeacuité, les défaillances de son esprit, et il a un sentiment de mécontentement tout à fait typique : « Je sens, dit-il, une décadence intellectuelle qui n’est pas de naissance, car je n’étais pas comme cela... Tout cela a baissé... Vous ne pouviez vous figurer combien je voudrais la pleine possession de moi-même, de la mesure avec laquelle je suis né. Plus je vais, plus j’ai soif de comprendre, plus j’ai le désir passionné d’enlever ce voile, ce nuage, tout ce que vous voudrez qui sépare
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mes malheureuses pensées de l’extérieur. » Ce sentiment d'incapacité le pousse à exagérer sa faiblesse et à se faire plus sot qu’il n’est, il n’ose rien juger, il n’ose même pas avoir son opinion sur un palais de l’Exposition ou sur un spectacle quelconque : « Cela me passe par-dessus la tête. » 11 fait semblant de ne rien comprendre aux choses de la nature et de la vie. 11 a un perpétuel sentiment d’infériorité par rapport aux autres, ce qui fait que pour le plus petit prétexte, il est humilié. 11 a une disposition à se croire perpétuellement trompé, «comme s’il était toujours le dindon de la farce », et cette pensée joue un rôle dans la plupart de ses obsessions. Ces divers sentiments l’amènent à une résignation morne, il a peu à peu supprimé toutes les relations, tous les plaisirs, et il en arrive à un véritable ascétisme dont les rapports avec la maladie du scrupule sont ici bien curieux. Nous croyons que ces quelques phénomènes, son aboulie, son inattention, son défaut de perception de la réalité avec tous ces sentiments exagérés d’humilité qui s’y rattachent sont les phénomènes fondamentaux de sa maladie. Bien souvent, il constate que les obsessions et les phobies s’arrêtent, qu’il ne sait plus par quoi il est tourmenté, mais qu’il n’en a pas moins un état indéfinissable et affreux qu’il appelle « l’état implicite ». C’est un état vague qui est immuable, perpétuel « qui surplombe l’esprit comme une couche de plomb ». Cet état est justement l’abaissement du niveau mental en dehors des obsessions.
Ces sentiments se compliquent bien vite, il a d’abord le besoin de direction, il voudrait constamment être remonté, il a le besoin de se plaindre, de raconter ses misères. 11 a le sentiment qu’il ne les raconte jamais assez bien ; quand il a parlé avec volubilité pendant une heure, il supplie qu’on l’écoute encore un quart d’heure, puis encore un autre, il ne s’arrêterait jamais. Il est bouleversé si on hésite quelque peu dans les conseils qu’on lui donne; il veut être commandé et obéir comme un petit enfant; un de ses rêves serait d’être toujours considéré et aimé comme un petit enfant.
Dans ces conditions, se sont développés d’innombrables phénomènes analogues à ceux que nous avons décrits sous le nom de phénomènes de dérivation. Nous ne pouvons énumérer tous ses tics : il met sans cesse les doigts dans le nez, il s'arrache les ongles, il écarte les jambes l’une de l’autre par saccades, etc. Presque tous ces tics ont eu ou ont encore une signification symbo-
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lique, il lève à demi son bras droit au-dessus de sa tète, comme s’il cherchait constamment à l’appuyer contre un objet élevé. « Cela représente que j’ai un appui moral, que je me repose sur quelqu’un de plus grand, de plus fort que moi à mon côté. »
Les algies ont joué dans sa maladie un rôle énorme ; en dehors de cette grande maladie du gland qui a duré six ans, il a toujours conservé des souffrances dans les parties génitales, il marche à petits pas, surtout au tournant des rues « de peur qu’un mouvement brusque ne détermine un frottement psychique de la verge qui est si angoissant. » Il a eu de nouveau une crise d’algie épouvantable, parce que, dans une ville d’eaux, un médecin imprudent a exigé qu’il se lavât les parties ; il a à chaque instant des régions de la peau qui deviennent douloureuses, c’est-à-dire qui deviennent le point de départ d’angoisse, parce que la robe d’une femme les a frôlées dans le tramway. Il a des algies de l’estomac quand il a mangé d’un pain qui, par association d’idées, lui fait penser à telle ou telle dame.
Les phobies qui viennent ensuite portent d’abord sur les fonctions : bien entendu, il n’est pas question de l’acte génital auquel il ne peut même pas songer, mais il a des angoisses pour deux grandes opérations qu’il appelle lui-même « le mouchage et l’urinage. » Cela ressemble tant, dit-il, à l’acte sexuel; un peu plus cela me donnerait une de ces jouissances si dangereuses. » Il a ensuite des phobies pour tout ce qui de près ou de loin peut lui rappeler les femmes et surtout celles dont il est obsédé, phobie des repas servis par une domestique, phobie des tramways, des voitures où il pourrait avoir une femme comme voisine, phobie des mouchoirs, des souliers, parce que l’un d’eux portait le chiffre 42, l’âge d’une dame qu’il a remarquée. Il a des phobies pour une foule de nombres qui sont ainsi devenus dangereux par association d’idées. Puis nous retrouvons les phobies classiques des couteaux, des rasoirs, des épingles, etc. Il a à la fois l’agoraphobie et la claustrophobie : « Ce qu’il redoute le plus dans les grands espaces, c’est la campagne, parce qu’il n’y a pas de médecin spécialiste pour le secourir. Le parc Monceaux à Paris lui fait autant d’effetquela campagne : il n’est pas difficile sur les analogies. Pour lutter contre cette terreur, il faut qu’il porte sur lui des adresses et des renseignements ; il a eu une crise terrible un jour qu’il s’est aperçu dans la rue qu’il avait oublié ses cartes de visites : « S’il était tombé par terre, on l’aurait transporté à la
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Morgue. » Il a peur des salles fermées pour d'autres raisons, parce qu’il lui faut toujours pouvoir sortir facilement de l’endroit où il entre; ce besoin assez général chez les psychasthéniques tient, croyons-nous, au trouble de la volonté qui empêche ces malades de prendre jamais une décision définitive. Il entre dans une église ou dans un théâtre sans savoir si oui ou non il a l’intention ferme d’assister h l’office ou ii la représentation : il veut pouvoir sortir s’il lui prend fantaisie de changer d idées. C’est une des raisons, nous l’avons dit, qui rendent malades les psychasthéniques quand ils sont fiancés et qui les font presque toujours éluder l’acte définitif du mariage. Ajoutez des phobies innombrables de tout ce qui rappelle les maladies ou la mort, des cimetières, des cérémonies funèbres, des employés des pompes funèbres. Il ne peut dans son pays, traverser la place de l’Hôtelde-Ville entre neuf heures du matin et cinq heures « parce que le bureau des décès est ouvert et qu’il le croirait ouvert pour la déclaration de sa propre mort ».
D’ordinaire, comme nous l’avons vu, le grand nombre des phobies ou des phénomènes angoissants diminue les manies mentales ou les ruminations et inversement. Jean constitue une exception sur ce point, car il a toutes les manies mentales : manie de la répétition, manie du retour en arrière, manie de pousser à l’extrême, manie de la précision (arithmomanie), etc., etc. Parmi les plus remarquables chez lui, il faut citer les manies de la précision : il faut qu’il sache exactement le degré de température de l’eau dont il se sert, il faut qu’il compte les battements de son camr, ses respirations, etc., il compte toujours par groupe de quatre, incapable de s’arrêter au milieu d’un de ces groupes et terrifié quand il doit passer sur quelques chiffres redoutables, or il y en a des quantités7, 12, i4, 20, 22, 4 7 > etc. Il a à ce propos une extraordinaire mémoire des chiffres et des dates; on dirait qu’il s’est constitué une sorte d’éphéméride à son usage. Telle date du mois, c’est sa dernière masturbation, telle autre la naissance de la femme de chambre louche, telle autre la mort du mari de la cousine de la femme de chambre, vient ensuite la date du jour où pour la première fois nous l’avons fait uriner correctement, etc. Il a ainsi des anniversaires mémorables pour tous les jours de la semaine et presque pour tous les jours de l’année.
Ces manies se rattachent aussi à un autre trouble qui, chez lui,
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est bien caractéristique, la manie de l’association des idées. Les associations d’idées sont chez lui si nombreuses, si surprenantes, si compliquées qu’il est impossible de les considérer comme naturelles. Il souffre à l’estomac : i° parce qu’il a mangé du pain ; 2° qui vient d’un boulanger ; 3° qui a été indiqué à sa mère par un monsieur ; 4° dont la femme est morte le jour ; 5° qui était l’anniversaire du jour ; 6° où il a commencé l’obsession; 70 relative à Charlotte. Il ne peut plus approcher des kiosques de journaux parce que ceux-ci contiennent des journaux qui ont autrefois relaté la mort peu convenable d’un grand personnage. Il ne peut tolérer la durée de trois quarts d’heure, pour rien au monde il ne resterait à table trois quarts d’heure, il ne resterait assis, ou il ne marcherait trois quarts d’heure; ne lui at-on pas dit que le même personnage était resté trois quarts d’heure avec une femme avant de mourir ? Cela suffit pour rendre cette durée terrifiante, etc. Il est évident que c’est lui qui cherche ces associations d’idées, c’est une des conséquences de son attention maladive constamment appliquée à certaines catégories de phénomènes.
La manie du symbole lui fait représenter toutes ces idées par des images qu’il appelle des hallucinations ; il voit la femme de chambre qui rit aux éclats ou bien il sent des fluides envoyés par une dame de son pays quand il se tourne dans cette direction. Ce ne sont pas de véritables hallucinations, elles sont loin d’être complètes et d’être objectives, ce sont des métaphores et des symboles qu’il invente pour préciser ses tourments.
La manie des précautions sera représentée chez lui par la manière compliquée dont il attache son caleçon, son pantalon, par ses études sur la direction de son lit, par le choix minutieux de sa place à table, etc. La manie de la conjuration lui fait inventer une foule de formules pour repousser les tentations et les dangers, c’est ce qu’il appelle des syllabes de clôture. Le son « té, té, té, té, » répété quatre fois comme abréviation du mot assez, est un procédé souverain contre les velléités de masturbation. Dans les cas graves, il lui faut murmurer : « Allons, assez de phénomènes. » Bien entendu, il aura des serments et des pactes : « Si je consens à entrer là, que j’aie ma tentation de masturbation. » Mais la plus grave des manies sera celle de l’oscillation et de la délibération. A propos de chaque action, il a d’interminables hésitations : chacun des deux partis est repré-
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senté par une image symbolique, la femme de chambre le pousse d’un côté et Charlotte le pousse de l’autre ; il oscille indéfiniment, et cette oscillation devient extrêmement pénible et angoissante. Il est horriblement malade, quand il cherche ce qui est préférable d’une douche ou d’un bain : « Que je fasse blanc, que je fasse noir, dit-il tristement, j’aurai toujours ma petite mesure de phénomènes. » Le plus fâcheux, c’est qu’il arrive toujours en définitive à ne rien faire et à se priver de tout, l’ascétisme et l’inertie sont toujours les termes vers lequel se dirigent ces malades de la volonté.
11 n’est pas étrange que dans ces conditions ce pauvre garçon en soit venu à concevoir une foule de pensées obsédantes qui expriment plus ou moins bien ces innombrables tourments. Il y a quelques obsessions plus ou moins sentimentales qui jouent un grand rôle dans sa vie. Il a la pensée constamment dirigée sur deux femmes : l’une, cette femme de chambre louche, qui est surtout représentée comme se moquant de lui et qu’il croit voir rire, l’autre, une dame âgée de ses relations que nous avons appelée Charlotte et qui est censée déterminer des sensations érotiques en lui envoyant des fluides dans les jambes. Ce ne sont que des obsessions, car il sait fort bien la fausseté de semblables idées ; mais il y rêve sans cesse, se les représentant dans tel ou tel coin de son cerveau, les mêlant à toutes les opérations de sa vie, les faisant intervenir à tout propos. Chez luide telles obsessions sont bien voisines des idées fixes de persécution, il ne peut s’empêcher de croire que la femme de chambre lui veut du mal, et il a malgré lui un sentiment que les employés des pompes funèbres sont de mauvaises gens, capables de souhaiter sa mort. Ce qui domine évidemment chez ce pauvre garçon, ce sont les obsessions hypocondriaques et surtout les obsessions génitales; cellesci se rattachent chez lui à la terreur qu’il a des fonctions sexuelles au point de vue de la santé beaucoup plus qu'au point de vue de la moralité. 11 est obsédé non seulement par la pensée de la mort mais par la pensée de toutes les maladies possibles, hernies, diabète, affections cardiaques et surtout par la terreur de la méningite. Nous pouvons à peine arriver à lui faire lire dix lignes d’un journal ; il a bien confiance en nous, mais il ne peut pas comprendre pourquoi nous l'exposons ainsi à une méningite terrible.
Sa maladie présente quelques oscillations: dès qu’il est un peu excité, remonté par un encouragement, par un bon conseil, par un