‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 124 sur 201 · II · texte numérisé non relu

II

LES OBSESSIONS HYPOCONDRIAQUES

n’est même plus de la dépression mentale, c’est de l imitation. C’est un petit nerveux, somnambule la nuit, peut-être un futur hystérique : il se suggestionne en écoutant les doléances maternelles. Si la mère ne consent pas à exprimer autrement ses fatigues, il faudra lui retirer l’enfant.

Cette jeune fdle de 21 ans, Ds..., est obsédée par la pensée de la mort mais d’une manière beaucoup plus grave. Cette pensée revient par accès, envahit l’esprit complètement pendant un ou deux jours; elle s’accompagne de grands phénomènes d’angoisse avec agitation et suffocation. Cette jeune fille appelle au secours, se suspend au cou des personnes présentes demandant en grâce qu’on la soutienne et qu’on la console.

Cette obsession n’est chez elle que l’aboutissant d’un assez grand nombre de phénomènes précédents. Quoiqu’il n’y ait guère d'antécédents héréditaires, elle a toujours été une névropathe. Peutêtre faut-il tenir compte de ce fait qu’elle est la dernière de six enfants, que la mère était épuisée et le père très âgé. Terreurs nocturnes dans l’enfance, règles tardives à 16 ans, tic des épaules à ce moment, puis, à 17 ans, une série de phobies. La plus importante a été la peur des petites bêtes, qui se rattache aux manies de la précision, à la micromanie, aux manies de propreté. Non seulement, elle voulait se laver les mains toute la journée, mais elle avait la manie de se laver constamment le nez et les oreilles. » Une petite punaise aurait si bien pu s’y glisser. » Elle avait aussi la phobie des fonctions et surtout la phobie des fonctions intestinales : aller à la selle était pour elle une terreur. Bientôt, par une transformation intéressante, elle eut la manie de la perfection pour les selles et se rendait au cabinet cinquante fois par jour. Quand on essayait de diminuer ses manies, elle avait d’horribles angoisses ; depuis quelque temps surtout, ayant eu à passer des examens, elle avait lutté contre ses manies et les angoisses s’étaient beaucoup développées.

Ces angoisses étaient très pénibles, il lui semblait qu elle suffoquait, qu elle mourait. Bientôt la peur de l'angoisse devint la peur de mourir et aujourd’hui l’obsession de la mort accompagne chacune des angoisses quelles que soient les conditions qui la déterminent. Ainsi nous lu i retirons un mouchoir qu elle appuie sur son nez et nous voulons la forcer à respirer à l’air libre, c’est une lutte contre sa manie des petites bêtes: l’effort amène l’angoisse

L'OBSESSION DE LA MORT

et immédiatement elle a comme le sentiment de sa fin prochaine, ce qui augmente la terreur. L’idée de mort est ici l’expression de phénomènes antécédents d’angoisse et surtout de l’angoisse morale.

La quatrième malade, Bal..., est une institutrice instruite qui applique bien mal son intelligence. Elle a toujours été une rêveuse et elle a pris l’habitude des ruminations mentales : aboulique, indécise, jamais satisfaite, elle voudrait sans cesse être dirigée et elle est tourmentée par le sentiment qu’elle n’est jamais assez aimée. Elle a, depuis quinze ans, une série de manies mentales que nous connaissons bien et que nous avons déjà désignées sous le nom de manies de l’au delà. Elle ne vit pas dans le présent, mais elle se préoccupe toujours de ce qui va arriver après. Vous remarquerez à ce propos qu’il y a des psychasthéniques qui vivent dans le passé, d’autres qui vivent dans l’avenir, leur maladie consistant toujours à ne pas vivre dans le présent ; celle-ci a la manie de la recherche appliquée à l’avenir. <c Comment sera mon cours demain? Est-ce que j’aurai des ennuis et si la journée de demain se passe bien, que sera celle d’après clemain ?» Cette manie est très fréquente. Nous avons vu il y a quelques jours une jeune femme d’une vingtaine d’années qui s’interrogeait avec angoisse sur la façon dont elle pourrait payer la robe de noce de sa fille qui avait dixhuit mois. Bal... en est venue à se préoccuper d’unavenir déplus en plus éloigné : « Comment se portera mon mari dans dix ans ? » Telle a été pendant longtemps une de ses questions préférées. « Combien de membres de ma famille seront encore présents dans vingt ans ? » Puis elle dépassa même ces échéances et elle en vint à s’interroger sur la vie future après la mort. Pendant plusieurs années, elle eut ainsi des ruminations sur l’immortalité de 1 ame.

Malheureusement ces méditations altérèrent la loi de sa jeunesse, elle se mit à douter de cette immortalité et ce doute d’ailleurs s’accordait très bien avec sa maladie. A partir de ce moment, la mort lui parut beaucoup plus terrifiante, et ses ruminations d’avenir se fixèrent sur l’idée de la mort. En ce moment, elle ne pense plus qu’à cela. « Quand mourra mon mari ? Les vieilles gens se doutent-ils qu’ils sont près de la mort? Ai-je dit à mon mari qu’il était plus vieux que moi et qu’il avait plus de chances de mourir? D’ailleurs, n’est-il pas possible que je meure avant lui? »

LES OBSESSIONS HYPOCONDRIAQUES

Il csl à remarquer qu’elle n’est pas très angoissée, c’est ce qui arrive dans les véritables ruminations où l’agitation mentale est plus grande que l’agitation viscérale. L’angoisse, d ailleurs toujours légère, ne vient que si elle veut se débarrasser de ces pensées absurdes, car il se produit alors une modification dans la dérivation.

Il y aurait plusieurs remarques intéressantes à faire sur cette malade. Une des plus curieuses c’est qu’elle présente, à un haut degré, l’alternance des troubles cérébraux et des troubles de l’estomac. Quand les ruminations se calment elle ne digère plus du tout, il y a atonie de l’estomac qui se gonfle et devient clapotant jusqu’à l’ombilic, puis il y a fermentation anormale, résorption de produits toxiques, migraine, acidité urinaire, etc... Quand ces troubles se calment, les obsessions recommencent ; nous vous avons déjà signalé ces faits, nous les reverrons encore avec plus de détails. Pour le moment, nous remarquons seulement que chez cette malade l’obsession de la mort est le développement d’une manie mentale de l’au delà.

Enfin, cette cinquième malade, Ml..., femme de 5o ans, est arrivée à la même obsession de la mort par un tout autre mécanisme. C’est une femme qui a toujours été nerveuse et impressionnable, mais qui en somme est restée bien raisonnable jusqu'à ces dernières années. Il y a trois ans, elle eut le malheur de perdre sa fille unique âgée de 26 ans et en fut bouleversée. Elle commit alors une grosse sottise : elle voulut aller habiter avec son mari à peu de distance du cimetière de campagne où on avait inhumé sa fille, et elle fit bâtir sur le tombeau un petit monument assez élevé pour qu’elle pût facilement l’apercevoir de sa fenêtre. Ceci fait, elle se renferma dans cette campagne fort isolée et de sa fenêtre envoyait le bonjour à son enfant en regardant le tombeau. Tout cela est-il bien raisonnable? Est-ce qu’il nv avait pas déjà des troubles à ce moment? Cela est possible mais la pauvre dame prétend qu’elle restait à ce moment bien tranquille et eu bonne santé. L’année dernière, au moment où commençaient les troubles de la ménopause, elle eut à subir une petite opération chirurgicale. Elle resta troublée, plus faible qu’à l’ordinaire et plus inquiète. C’est à ce moment qu’à sa grande surprise, elle commença à s’appliquer à elle-même cette idée de mort dont elle s’entretenait depuis des années à propos de sa fille et

LES OBSESSIONS GÉNITALES

maintenant ce sont des crises d’angoisse avec terreur de mourir qui la prennent à tout instant du jour et de la nuit.

Il est intéressant de relever la diversité de ces origines pour une même obsession. Il n’en est pas ainsi, croyons-nous, dans l’hystérie. D’ordinaire, quand les hystériques rêvent à la mort, c’est qu’elles ont vu mourir quelqu’un, la suggestion est simple et reproduit un événement précis.

Dans nos cinq observations, il n’y en a qu’une où il y ait eu au début un spectacle véritable de la mort et encore, dans ce cas, n’est-ce pas l’image de la mort de l’enfant qui constitue l’obsession, mais de longues réflexions à propos d’un tombeau. Chez toutes les autres malades il n’y a jamais eu d’émotion causée par une mort véritable ; chez chacune l'idée de mort se forme par un mécanisme différent, chez l’une à propos de sentiment de faiblesse, chez l’autre à propos d’angoisse, chez la troisième à propos de réflexions sur l’au delà. Cela nous montre bien comment les obsessions sont un aboutissant de tout un travail mental, qui peut prendre des formes très diverses. C’est pourquoi nous les considérons plutôt comme une expression des troubles antérieurs et non comme le résultat d’une suggestion simple.

Observation 107. — Obsessions hypocondriaques. — Masturbation, algies, phobies, obsessions, hallucinations symboliques, hypocondrie, etc.

Ce malade, Jean, âgé de 32 ans, que nous désirons vous présenter le plus rapidement possible, constitue dans la pathologie des obsessions, le cas le plus remarquable, le plus extraordinaire que l’on puisse imaginer. 11 est à peu près impossible de le décrire d’une façon suffisante, ou plutôt cette description occuperait un cours d'une année et ne laisserait aucune place aux autres malades. Et cela, pour une excellente raison : c’est qu’il représente à lui tout seul la pathologie tout entière des psychasthéniques. 11 n’y a pas au cours de cette maladie un symptôme, une algie, une phobie, une manie, une impulsion, une obsession dont vous ne puissiez trouver immédiatement un bel exemple dans l’histoire de ce pauvre garçon. Il en résulte que pour vous décrire son observation, il faudrait refaire tout notre enseignement de celte

UES OBSESSIONS HYPOCONDRIAQUES

année et recommencer, avec de bien plus grandes complications, toutes les descriptions qui ont déjà été faites sur cent autres malades. Nous ne pouvons reprendre ce travail ', et nous nous bornerons à une indication rapide des innombrables phénomènes pathologiques que présente ce malade vraiment exceptionnel.

La maladie est franchement héréditaire, quoique l’on ne cons tate pas parmi les ascendants de maladie mentale bien déterminée : il s’agit évidemment d’une évolution fatale de la famille dans un sens déterminé. Le grand-père paternel, sans avoir été précisément un malade, était déjà un hypocondriaque et un mélancolique. Il avait parmi ses frères et sœurs des nerveux et des bizarres. Le père est un homme très distingué, intelligent et travailleur ; mais son caractère inquiet et timoré est évidemment anormal. Il prend par moment des humeurs noires qui touchent de bien près à des crises d’obsession, enfin il est atteint de la goutte.

Jean fut évidemment anormal depuis son enfance : craintif, consciencieux à l’extrême, épouvanté par le plus petit reproche, d’une maladresse pratique invraisemblable, vivant replié sur luimême, étranger à tout, il ne put jamais s’adapter à la vie de collège et fut toujours la victime de tous ses petits camarades. L’éducation que lui donnèrent ses parents, ne contribua pas peu à augmenter ses troubles du caractère. On le soignait trop minutieusement, on ne lui laissait aucune liberté que d’ailleurs il ne demandait pas. A 18 ans, une domestique le conduisait encore au lycée et le recherchait, jamais on ne le laissa se débrouiller un peu tout seul. Aussi resta-t il toujours tremblant, renfoncé en luimême, paralysé devant la moindre difficulté, et surtout devant la moindre personne.

Le malade fait débuter ses troubles principaux vers 1 âge de quinze ans, au moment où il prétend avoir pris l’habitude de la masturbation : il conserve encore aujourd’hui un remords terrible de ces premières fautes auxquelles il attribue tous ses maux. Il se peut que ces mauvaises habitudes l’aient quelque peu affaibli, mais nous ne pouvons pas croire qu’elles aient déterminé à elles seules sa maladie ; la prédisposition héréditaire, l’éducation

i . Ce malade est l’un de ceux qui ont été le plus souvent cités dans le premier volume de cet ouvrage ; nous ne donnons ici qu’un résumé de son observation qui permettra de coordonner les différents détails déjà indiqués.

LES OBSESSIONS GENITALES

ont joué un rôle bien plus considérable. Quoi qu’il en soit, ces masturbations avaient déjà quelques caractères anormaux : d’abord elles étaient faites avec une naïveté, une inconscience des phénomènes sexuels absolument invraisemblable chez tout autre ; ensuite, il s’y mêlait déjà des phénomènes de fétichisme, des associations d’idées bizarres. 11 avait un fol amour, très vague d’ailleurs, pour une femme de chambre assez laide et louche qui le traitait en enfant. Le mouchoir de cette femme de chambre déterminait des excitations, et il s’en frottait brutalement le nez pendant les masturbations, c’est de là que viendra plus tard la terreur de se toucher le nez et de se moucher.

Quelques mois après ces débuts, il fut pris, à la suite d’une masturbation, d’un phénomène très remarquable sur lequel il insiste beaucoup. Il s’était fatigué et était parvenu non sans peine à l’éjaculation ; à ce moment, il sentit « quelque chose de cassé dans sa tète, comme si tout se voilait dans l’univers, comme s’il y avait un abaissement énorme de ses forces et de sa vie. » Ce sentiment détermina une terreur folle avec idée de la mort subite, et il fit le serment de ne plus recommencer un acte si dangereux. Il a tenu parole, et maintenant, plus de quinze ans après, il est encore saisi d’une terreur inexprimable à la pensée de l’acte sexuel et de la masturbation.

Vous comprenez l’intérêt que nous attachons à cette crise singulière, depuis ce moment tant de phénomènes étranges lui ont succédé, que l’on est trop disposé à l’oublier. Dans notre hypothèse, cette crise de terreur à la suite d’une masturbation constitue le véritable début de la maladie ; c’est à ce moment qu’a eu lieu la chute de la pression cérébrale, analogue à ce qui se passe chez les épileptiques, chute qui a dû être énorme et dont il ne s’est jamais relevé. C’est depuis ce moment-là qu’il n’est plus à son niveau, qu’il se sent au-dessous de lui-même, qu’il est devenu incapable d’utiliser l’intelligence qu’il avait apportée en naissant : à partir de ce moment, il va y avoir des oscillations sans doute, des périodes de dépression plus grande ou plus faible, mais nous ne croyons pas qu’il soit jamais remonté au niveau normal.

L’année suivante fut remplie par des tristesses, des maux de tète, sans accidents mentaux bien nets ; c’est la dépression pure et simple de nos psychasthéniques. Puis commencent des inquiétudes, des préoccupations relatives aux femmes et en particulier relatives à cette femme de chambre qui l’avait impressionné.

UES OBSESSIONS HYPOCONDRIAQUES

A 19 ans, son confesseur à qui il se plaint, est stupéfait de son ignorance ; il croit de son devoir de lui donner quelques notions puériles sur les sexes, sur les organes de la génération, sur la naissance.

Ces révélations bouleversent le pauvre diable au lieu de le rassurer, et nous voyons commencer une terrible maladie qui a duré six ans, c’est la période de l’algie du gland. Probablement par suite de réflexions sur les anciennes masturbations, le gland devient douloureux, c’est-à-dire qu'il devient le point de départ d’épouvantables angoisses. Quand on le touche, quand burine passe, quand les vêtements le frôlent, ce sont des douleurs épouvantables avec irradiation à la poitrine et au cœur. Tous les traitements, toutes les lotions, toutes les pommades sont appliquées sans succès. Le malade prend des manies invraisemblables dans la façon de s’habiller : sa chemise, son caleçon, son pantalon, tous ses vêtements sont truqués, attachés par des épingles d une manière spéciale. Il invente des règles pour uriner, il détermine une secousse spéciale du ventre et des reins pour faire sortir sa verge sans y toucher, etc. Nuit et jour il rêve à son martyre et combine de nouvelles précautions; à un certain moment, cette algie du gland s'est compliquée de troubles de la miction et il se rendit même malade en s’exerçant à la rétention d’urine. Tous ces troubles diminuèrent sans disparaître jamais vers l’âge de 25 ans, parce qu’à ce moment se développèrent d’autres phénomènes plus intéressants.

Nous entrons dans la période des manies mentales et des obsessions qui dure encore depuis sept ans. Toutes les manies possibles se développèrent simultanément ou successivement, et deuxgrandes obsessions vinrent peu à peu envahir l'esprit relatives à deux femmes qui alternent dans les tourments du malheureux. Ces brèves indications que nous venons de résumer nous indiquent rapidement l’évolution et le développement graduel de la maladie.

Voyons dans l’état actuel les phénomènes morbides qui sont le résultat de tout ce travail. Nous constatons d’abord tous les troubles physiques du neurasthénique, l’atonie gastrique et intestinale avec les alternances de constipation et de diarrhée, tous les troubl es de la nutrition qui lui donnent toujours très mauvaise mine et le laissent très maigre, quoiqu’il mange plutôt fortement, les sensations de fatigue qui sont chez lui tout à fait exagérées et qui lui font croire qu’il va tomber évanoui, les maux de tète, particuliè-

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