LA FOLIE MORALE J
ni l’éducation qui lui ont manqué. Il faudrait admettre que c’est par un acte de liberté pure que cette fillette, seule de la famille, se laisse aller à tous ces désordres : nous ne croyons plus à une liberté semblable. D’ailleurs la petite paraît désolée de toutes ces sottises ; elle les regrette autant qu’elle le peut, il ne semble pas qu’il y ait là choix bien prémédité, il est bien plus vraisemblable qu’il y a là un désordre mental. Les progrès de la clinique psychiatrique nous ont tout justement conduits à ne plus admettre l’entière responsabilité des enfants de ce genre.
Quel est le genre de troubles qu’elle présente? Un grand nombre d’aliénistes ont cru nécessaire d’inventer pour ces cas une catégorie spéciale. Griesinger, en Allemagne, inventait pour eux le nom de folie morale. Il y a toute une littérature sur cette folie morale; nous vous signalerons le travail de Brierre de Boismont, 1869, les leçons de KrafTt-Ebbing, 1871, (Moral Wahnsinn), Mendel (die Moralische Wahnsinn, 1876), Reimer (Moralisches Irresein, 1878), Dagonuet (Folie morale, 1878), Savage (Moral insanity, 1881), Verga (Follia Morale, 1881), Hollander (Moral insanity, 1882), Hughes (A Case of moral insanity, 1882), Wright et surtout Maudsley (le Crime et la Folie), Motet (la Folie morale, i883), puis toute l’école des criminologistes italiens : Lombroso, Garofalo, Ferri, Livi (Folie morale), etc. Les travaux qui ont le même titre deviennent plus rares dans ces dernières années, mais vous le voyez, il y a toute une époque, de 1860 à t883, où un très grand nombre d’auteurs en France, en Allemagne et en Italie, adoptent pour désigner un groupe de malades la même expression de folie morale.
Qu’entendent-ils par là ? C’est que la moralité suppose le développement de certains instincts qui peuvent être lésés isolément tandis que le reste de l’intelligence demeure intact. Nous avons de la peine à adopter aujourd’hui cette interprétation. Il n’y a pas une faculté morale particulière susceptible d’avoir des maladies. 11 est bien plus juste de supposer chez ces sujets des maladies banales des autres fonctions psychologiques et d’attribuer aux circonstances la forme que prennent ces troubles. A notre avis on pourra trouver des hystériques, des scrupuleux, des épileptiques qui prendront l’apparence des fous moraux. Il suffit que les circonstances dirigent dans le sens du désordre moral leur extrême suggestibilité.
En somme, cette jeune fille 11’est normale qu’en apparence. Si elle
LES OBSESSIONS DU GUI ME
ne travaille pas, ce n’est pas uniquement par paresse, c’est qu’elle ne peut aucunement fixer l’attention. Si elle ment, ce n’est pas tout à fait qu’elle le fait exprès, en voici une preuve : sa mère a découvert un journal de jeune fille où elle raconte pour elle-même les événements de sa vie et qu’elle voulait tenir secret. Ce journalpersonnel est rempli de mensonges abominables. Est-ce qu’elle veut donc se mentir à elle-même et quel en sera le bénéfice ? Ea vérité c’est qu’elle rêve et qu’elle est en plein dans le romanesque. Ce qui dirige ses rêves, c’est, d’un côté, une vanité extravagante et, de l’autre, l’imitation. Une camarade à l’atelier a dû être visitée par un médecin, il lui semble beau d’être dans le même cas, de là toute une rêverie sur sa mère qui l’a livrée, etc. La plupart de ces vols, au moins ceux qu’on a pu connaître, ont réellement pour but de faire des cadeaux, à tort et à travers.
En un mot, tous ces désordres moraux résultent de lacunes dans les facultés de la volonté et de l’attention, d’un état permanent de rêverie et de suggestibilité. Cet état se retrouve dans différentes maladies. Il se peut qu’il s’agisse ici d’un début d'hystérie quoique les symptômes physiques ne soient pas encore accentués, mais il est bien probable que la maladie se caractérisera plus tard.
En un mot, nous profitons de l’occasion pour vous faire remarquer que le plus souvent la folie morale n’est pas une entité. Il nous semble vraisemblable que les cas de ce genre se rattachent à des classes connues : les imbéciles, les psychasthéniques, les épileptiques ouïes hystériques.
Observation 19a. — Dipsomanie. — Etat alcoolique, conscience du danger, désir de la guérison, crises de dipsomanie, intermédiaires entre l’ivrognerie et la dipsomanie.
Si nous présentons ce pauvre homme, ce n’est pas parce que son cas a le mérite de la rareté, il est au contraire d’une triste banalité, c’est parce qu’il nous suggère quelques réflexions intéressantes.
Ce pauvre homme vient déjà régulièrement depuis six semaines, se plaindre tout simplement de boire trop chez le marchand de vins. En effet, l’abus des boissons alcooliques détermine chez lui certains troubles trop faciles à diagnostiquer, une gastrite avec
LA DIPSOMANIE
brûlure très douloureuse à l’estomac, de la pituite le matin, des états congestifs de la face, du pharynx, même des bronches, puis des troubles nerveux, tremblement généralisé, trouble encore passager dans le mouvement des membres inférieurs qui devenaient tantôt douloureux, tantôt «comme morts», des troubles du sommeil, des cauchemars, etc. En un mot, il est facile de constater un état d’alcoolisme déjà assez avancé, qui ne tarderait pas a déterminer des accidents. Déjà la mémoire et l’intelligence ont considérablement baissé, déjà le mouvement des membres inférieurs est gêné, les accidents du côté du système nerveux sont évidemment à redouter, sans compter les troubles de la digestion.
Tous ces troubles s’expliquent d’ailleurs facilement par l’habitude de ce brave homme d’aller absorber trois ou quatre litres de vin en dehors des repas, sans compter bien entendu les petites gouttes diverses aux repas ou ailleurs. Ce malade prétend user peu de l’alcool, mais boire surtout du vin, une chopine à la fois et continuer jusqu’à une demi-ivresse tous les jours.
Puisqu’il vient consulter lui-même, qu’il connaît très bien ses symptômes, leur signification, leur pronostic, qu’il est même plutôt disposé à l’exagérer, puisqu’il sait très bien la cause des accidents et les rattache lui-même à tous ces litres de vin plus ou moins alcoolisés, bus en dehors des repas, il n’y a qu’à lui donner un conseil bien simple, celui de cesser de boire et l’état alcoolique, heureusement encore bénin, disparaîtra probablement très facilement : c’est là une consultation qui ne semble pas difficile.
Malheureusement, le malade nous répond qu’il connaît très bien ce conseil, qu’il le trouve excellent, qu’il juge nécessaire de le suivre, mais qu’il n’en peut rien faire parce qu’il n’a pas la force de résister à sa passion.
« Le malade : J’ai beau me faire à moi-même toutes les menaces possibles : si tu bois tu vas être ivre devant le patron, tu seras renvoyé dans la misère avec ta famille, tu vas perdre ta santé, être paralysé des deux jambes, devenir fou à Sainte-Anne, tu vas te damner, aller en enfer tout de suite. Eh bien, en me disant tout cela, j’entre dans le cabaret. Et tenez en vous quittant je vais y aller. »
En racontant cela il exprime un désespoir curieux, qui paraît sincère. Il est épouvanté de sa situation; il en a très peur et il semble bien être impuissant à s’arrêter. D’ailleurs mielque chose
LES OBSESSIONS DU CRIME
prouve sa bonne volonté : n’est qu’il fait de véritables efforts pour se faire guérir. Il a entendu parler, comme tout le monde, de ce fameux sérum anti-alcoolique qu’on obtient en rendant des chevaux alcooliques et en prenant leur sérum. 11 a été se faire piquer et il n’a renoncé au traitement que parce qu’il a constaté son peu d’efficacité. 11 est donc vrai qu’il veut ne pas boire et que cependant il s’alcoolise tous les jours de plus en plus.
Cet état est en lui-même assez curieux. Nous connaissons bien une maladie classique où le malade boit d’une manière que l’on qualifie d’involontaire : c’est la dipsomanie. Mais il est admis que cette maladie se présente par crises pendant lesquelles le malade boit d’une façon solitaire, avec une sorte d’inconscience jusqu’à ce qu’il tombe abruti et qu’ensuite il est sobre pendant quelque temps. Un de nos malades disait à ce propos qu’il faisait ses neuvaines. Celui-ci présente bien l’un des caractères de la dipsomanie, c’est qu’il boit seul, sans gaieté. Il refuse toujours d’accompagner des camarades, mais l’instant suivant il s’en va seul à un autre cabaret. Il boit d’une façon abrutie en se rendant mal compte de ce qu’il fait ou bien en se gourmandant et en se faisant des menaces. Mais, d’autre part, un autre caractère manque tout à fait : il ne boit pas par crises, il boit continuement depuis l’âge de 23 ans jusqu'à maintenant. Ce seul caractère suffit d’ordinaire pour faire de lui un simple ivrogne et non un dipsomane d’après les classifications habituelles.
Nous serions moins rigoureux: il y a beaucoup d'exagération théorique dans les enseignements classiques sur les obsessions et les impulsions. Il est admis, par exemple, que les obsessions, celles du scrupule par exemple, se présentent par crises, avec des intervalles de rémission et cependant l’une de nos malades n'a jamais changé d’état pendant douze ans.
Un phénomène n’en reste pas moins une impulsion automatique parce qu’il est continu et régulier. En réalité, il y a d'innombrables intermédiaires entre l’ivrogne qui désire volontairement se saouler en bonne compagnie et le dipsomane tout à fait aliéné. Il y a graduellement de moins en moins de volonté, c'est-à-dire de pouvoir d’arrêt et de plus en plus d’automatisme jusqu’à 1 inconscience complète et l’amnésie. Notre homme est à l'un de ces échelons et nous serions même disposé, vu son désespoir et ses efforts, à le rapprocher du bout de l’échelle et à dire que c’est une forme atténuée de la dipsomanie. Ce qui justifie encore ce dia-