‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 167 sur 201 · L'OBSESSION SACRILÈGE CHEZ UN SCRUPULEUX · texte numérisé non relu

L'OBSESSION SACRILÈGE CHEZ UN SCRUPULEUX

de M. un tel, que ces âmes gisent au fond des cabinets et d’autres variantes sur ce joli thème.

Avant de continuer l’examen du sujet arrêtons-nous un peu sur cette idée. Un observateur superficiel va dire que c’est là une idée quelconque déterminée par le hasard des circonstances. Un homme que vous avez vu ici a trouvé une écaille de faïence dans un œuf sur le plat qu’on lui servait et, dorénavant, il est obsédé par la pensée des écailles, des épingles dans tout ce qu’il mange, association fortuite chez un suggestible, dira-t-on ? Non, ce n’est pas du tout notre opinion ; d’abord l’association est si baroque qu’elle réclame réflexion, ensuite, ce qui est plus grave, c’est que une telle idée, si elle était due au pur hasard, devrait se présenter rarement. Or, ce que ce pauvre homme ignore complètement, c’est que les malades qui viennent nous confesser des idées tout à fait semblables sont assez nombreux.

Il y a déjà presque un siècle, Esquirol racontait qu’il a observé avec stupéfaction une hallucination des plus baroques chez des jeunes filles extrêmement pudiques et religieuses. Elles étaient obsédées par la pensée et par l’image visuelle d'un membre viril souillant une hostie. Cette description d’Esquirol est encore vraie mot à mot aujourd’hui. Nous connaissons une jeune fille et une jeune femme, qui sans connaître la patiente d’Esquirol bien entendu, répètent mot à mot ce qu elle disait. Ce sont les mêmes gémissements, le même étonnement, elles qui sont si pudiques, d’avoir une pensée pareille. Quant aux personnes qui vous racontent qu’elles ont l’idée de jeter de la boue sur les églises, de cracher sur les livres saints, qu’elles voient les chiens pisser sur l’âme de leurs parents, nous en avons une dizaine d’observations.

Nous le répétons donc, cette obsession n’est pas fortuite puisqu’elle se répète dans des circonstances si différentes. Elle indique un certain état d’esprit. Pour vous le prouver, nous allons prendre les autres symptômes qu’avaient les jeunes femmes dont nous parlons et demander à ce malade s’il les connaît. Est-ce que cette obsession existe seule chez lui ? Est-ce qu’il n’a pas l’habitude d’employer des procédés bizarres pour la chasser ? En un mot, après la manie du sacrilège, est-ce qu’il n’a pas la manie de l’exorcisme ? Nos jeunes femmes avaient des tics, des contorsions, dès impulsions à faire des promesses au diable pour exorciser l’idée mauvaise. Ce brave homme nous raconte que pour chasser une pareille idée dont il a horreur, il était autre-

LES OBSESSIONS OU SAOIULEOE

fois poussé à sc crever les yeux, qu’aujourd’hui dès qu'il a l’idée, il faut qu’il appuie fortement la tête contre un carreau. S’il constate que le carreau n’a pas cassé, c’est que 1 idée est partie, qu’elle n’est pas vraie, si le carreau cassait ce serait le contraire. Aussi il n’appuie pas bien fort. Vous voyez donc que ce malade a en même temps que son obssession sacrilège des manies mentales que nous connaissons bien et que nous avons déjà désignées sous le nom de manies de la conjuration et manies de l’interrogfation du sort.

Avant l’idée sacrilège, nos autres malades avaient d’autres tourments. Elles avaient des scrupules, ne pouvaient faire aucune action de peur qu’elle ne fût mauvaise, se reprochaient tout plaisir et devaient l’expier aussitôt. Notre homme est tout surpris que l’on parle de cela. « Comment, dit-il, l’avez-vous deviné ? Voici des années qu’il est un scrupuleux, qu’il est tourmenté par la peur effrayante de mentir, la peur de se mal conduire, et surtout la peur de s’amuser. Il n’ose plus fréquenter personne, il ne peut prendre aucun plaisir complet. » Ce sont là encore des caractères que vous connaissez bien et que nous vous avons présentés comme des sentiments d’incomplétude, résultant d’ailleurs de véritables insuffisances psychologiques. Cette peur, cette gêne qu'il ressent dès qu’il essaye de s’amuser est l’expression d'un arrêt de l’émotion incapable de devenir réelle, de se mettre au niveau des circonstances présentes et réelles.

Tous ces caractères nous montrent qu’il s'agit de la même maladie, de la psychasthénie : ces idées sacrilèges sont une phase du délire du scrupule. Mais il faut se demander comment et pourquoi les psychasthéniques en arrivent si facilement à la conception de telles idées sacrilèges d’un aspect si particulier. A notre avis ces idées sont la conséquence à la fois des sentiments d’incomplétude qui poussent les malades aux obsessions de la honte et du crime et d’une manie mentale très curieuse et très fréquente chez eux, la manie de l’extrême. Ils sont incapables de s’arrêter dans aucune conception parce qu’ils n’éprouvent jamais le sentiment de la certitude de la réalité, et à force de chercher à pousser leurs idées au delà, toujours au delà, ils en arrivent aux pensées les plus extravagantes. C’est à force de penser à la moralité qu’ils finissent par se représenter le comble de l’immoral. Ils jouent pour ainsi dire au jeu des combles, et c’est ce qui fait varier légèrement leurs idées suivant leur situation et

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