‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 170 sur 201 · LES OBSESSIONS SACRILÈGES ET ÉROTIQUES · texte numérisé non relu

LES OBSESSIONS SACRILÈGES ET ÉROTIQUES

L’altération principale dans la période dn début et qui n’a cessé de grandir, c’est une aboulie vraiment extraordinaire : tous les actes sont devenus, même en dehors des obsessions, d’une lenteur invraisemblable. Elle remet toujours l’action d’heure en heure, de jour en jour, elle ne fait rien qu’au dernier moment, même dans les plus petites choses ; si elle veut vous dire quelque chose, elle n’arrivera jamais à le dire, si elle y arrive, qu’à la fin de la visite, quand elle voit que décidément on va la quitter. Il faut qu’on lui laisse des heures pour se préparer à parler, à manger, à aller aux cabinets. Ses actions si lentes sont arrêtées par le plus petit obstacle : tantôt elle ne fera rien parce qu’il y a du soleil, tantôt parce qu’il n’y en a pas, tout devient un prétexte à remettre l’action commencée. La fixation de l’attention est encore plus difficile peut-être et il y a une instabilité tout à fait visible qui met un décousu étrange dans sa conversation. Elle n’arrive plus à terminer non seulement aucun acte, ni aucune lecture, mais même aucune émotion; tout reste chez elle vague et à demi achevé.

Cet engourdissement se manifeste même, ce qui est rare chez les psychasthéniques par des troubles de la sensibilité. Non seulement elle parle sans cesse du brouillard qui est constamment devant elle, du mur qui la sépare de l’extérieur, de ses membres morts, du trou qu’elle sent sous le sein gauche et où tombe sa personnalité, mais encore on constate en la mesurant à l’æsthésiomètre une certaine altération de la sensibilité tactile et surtout de la sensibilité à la douleur dans tout le côté droit. Cette anesthésie n’est pas fixe comme celle des hystériques, elle se modifie bien vite par le plus petit effort d’attention, mais enfin elle existe d’une manière assez régulière.

Ce qui s’est développé énormément, dans cette première période à l’occasion évidemment de cet engourdissement, c’est ce que nous avons appelé les sentiments d’incomplétude. Cette malade est bien remarquable quand elle raconte pour la centième fois avec désespoir qu’elle a senti vers l’âge de quinze ou seize -ans « une lumière qui s’en allait tout doucement, qui s’éloignait d’elle de plus en plus, un mur qui s’élevait lentement, qui la séparait du monde extérieur et qui la séparait de ce qu’elle était jadis. Il lui a semblé que tout devenait faux, qu’elle ne pouvait plus saisir la réalité, que tout se voilait et se compliquait de plus en plus. Tout paraissait loin d’elle et triste... Le sentiment de

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la volonté s’est également troublé, c’est comme si on m’avait enlevé graduellement toute ma liberté. De temps en temps, cela se dissipait, il me semblait que mes chaînes tombaient et que j’étais libre et puis cela recommençait. » L’inquiétude est devenue énorme, une appréhension continuelle sans trop savoir de quoi la tourmentait nuit et jour : « C’était l’espoir et la confiance qui me manquaient. » Cette inquiétude s’est portée sur tout : les actes, le corps, le lieu même où elle se trouvait, rien ne lui paraissait stable, tranquille, définitif; elle ne se croyait jamais bien portante dans aucun organe, et elle ne se croyait jamais bien nulle part, elle voulait toujours changer sans trouver de quiétude en aucun endroit.

Ces troubles ont semblé bientôt se localiser sur un point particulier, c’est surtout la confiance et la foi religieuse dont elle a le plus senti la diminution ; peut-être, comme nous l’avons souvent remarqué, parce que ces sentiments plus délicats que les autres sont en réalité les plus difficiles et sont altérés les premiers. Son grand tourment a été pendant des années cette diminution de la foi. Elle allait tourmenter incessamment ses parents et son confesseur en disant qu’elle perdait la foi religieuse, et en demandant qu’on lui rendît la croyance. Le prêtre s’étonnait à juste titre de sa façon de perdre la foi, il lui demandait si elle n’avait rien lu contre la religion, s’il y avait quelque chose qu’elle ne comprenait pas, un argument qu'il fallût rétorquer. La pauvre enfant n’avait pas l’ombre d’une discussion à faire, elle ne perdait pas la foi à la manière d’un philosophe qui raisonne, elle la perdait par une atonie de ses facultés psychologiques supérieures, par une diminution de la tension qui n’avait rien à voir avec l’argumentation philosophique. Au début, de temps en temps, sous des influences en apparence minimes, par un beau soleil, après un repas agréable, après une cérémonie touchante, tout remontait de niveau et la foi revenait sans preuves nouvelles bien entendu. Puis les éclipses furent plus profondes et de plus longue durée, bientôt la foi ne revint jamais complètement malgré de fréquentes oscillations, et voici dix ans que le sentiment d incomplétude est resté perpétuel.

La malade qui décrit admirablement son état, appelle ce premier groupe de phénomènes, la première période de sa maladie, et prétend que vers l’âge devingtans commença une seconde période quelle appelle elle-même « la fuite des idées ». En réalité

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c’est la période des phénomènes secondaires, des tics et des manies mentales auxquelles elle ne peut plus résister. Elle a toutes sortes de tics; mais les plus curieux, ce sont les tics d’efforts que nous n’avons jamais vus aussi remarquables. Le sentiment d’insuffisance est si pénible qu’elle invente toutes sortes de grimaces, de contorsions, d’efforts physiques pour y échapper. Elle sent qu’il y a là une faiblesse mentale, qu’il faut faire un effort pour en sortir; mais ses efforts sont uniquement symboliques et physiques. Ce sont des secousses des bras, des jambes, de la gorge, des morsures à ses mains, des changements du rythme respiratoire, et surtout d’énormes contorsions du corps. Elle en arrive à se rouler par terre, à secouer son ventre et son thorax de la manière la plus extraordinaire : il lui semble qu’il faut faire un effort ou du ventre ou du cœur, et elle se roule ainsi pendant des heures. On comprend comment des observateurs non prévenus pourraient se tromper sur le diagnostic et comment ils prendraient facilement ces contorsions pour des crises d’hystérie. A notre avis, les caractères sont tout différents ; la conservation de la conscience, et, après la crise, la conservation de la mémoire, la possession que le sujet garde de lui-même et qui lui permet de s’arrêter brusquement dès que quelqu’un entre, le caractère volontaire de ces contorsions en font un tout autre phénomène.

Ces crises d’efforts, qui en réalité se rapprochent des agitations motrices et des tics, sont très fréquentes chez les psychasthéniques et se présentent sous divers aspects. Les malades prétendent faire des efforts, ou des expiations, ou des mortifications. Une autre malade que nous étudions en ce moment, Ne..., jeune fille de 20 ans, se raidit continuellement au point de simuler des contractures, elle prend dans son lit des positions fausses, fatigantes, elle se prive de boire en mangeant, elle mange très lentement, elle grince des dents, etc., tout cela « pour faire des efforts qui sont nécessaires, pour se transformer par des mortifications ». Celle-ci a été plus loin, puisqu’elle a pris la singulière manie de se brûler la peau des bras en y versant des gouttes d’eau bouillante et de se lier les cuisses avec une ficelle très serrée. Comme les psychasthéniques, elle n’a pas l’intention de se blesser gravement, c’est accidentellement qu’elle s’est fait une brûlure trop forte. Mais elle cherche dans la douleur et dans l’effort une excitation qui la sorte de ses pénibles sentiments d’incomplélude. Ces

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crises d’efforts doivent être bien connues, elles sont tout a lait caractéristiques de ces scrupuleux.

À côté de ces agitations physiques, se développent chez Claire les manies mentales : manie de la recherche, manie de retrouver exactement la même pensée à la même heure et au même endroit, manie de faire tout par ordre, et de repasser toujours par les mêmes phases avant d’arriver à un mot ou à une action nouvelle, manie de la répétition, manie du retour en arrière, qui lui fait prendre le chemin de fer en horreur et qui lui fait exiger le retour à la station précédente, manie des serments, etc., etc., il n’est pas une de ces manies à laquelle elle échappe. Les phobies sont moins développées, car en sa qualité de malade avec rumination mentale, elle a peu d’angoisse, mais il y a encore une foule d’objet, de mots, de lieux qu elle redoute et qui provoquent particulièrement des crises d’efforts : citons simplement entre autres les cabinets d’aisance. Voilà les agitations physiques et mentales qui remplissent cette seconde période.

La malade dit très bien que peu de temps après est survenue une troisième période quand elle a eu malgré elle des idées horribles, capables de lui montrer plus clairement encore la chute profonde qu’elle avait faite. Ce sont évidemment les obsessions précises qui se sont développées à ce moment, d’abord l’obsession de la honte de soi à un degré invraisemblable, puis l’obsession sacrilège. D’après ses dires, il n’y a plus rien en elle qui soit resté à peu près présentable, elle se méprise en tout, et elle déclame contre ses sens, contre sa mémoire aussi bien que contre sa volonté et contre ses sentiments. Elle n’est plus bonne qu’à regarder et à accomplir des sacrilèges « à regarder les parties de Dieu sous le voile qui cache le Christ », puis à se repaître du spectacle du membre viril souillant une hostie. Ces obsessions qu’elle déclare elle-même plus ridicules que les précédentes manies des efforts lui paraissent indiquer une période plus grave dans sa maladie, parce que avec sa manie de précision elle les a rendues symboliques. Son abaissement csl représenté par un précipice dans lequel elle est descendue, dans lequel il lui semble qu elle continue toujours à descendre plus ou moins vite et son irréligion s’est symbolisée dans l’hallucination sacrilège que nous connaissons. Aussi, cette dernière période est-elle remplie par les obsessions hallucinatoires.

C’est à ce moment que Claire, âgée de 23 ans, fut conduite à

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