‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 23 sur 201 · II · texte numérisé non relu

II

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Ce symptôme c’est tout simplement une sorte de rhume de cerveau. De temps en temps, tous les quinze jours ou toutes les trois semaines en ce moment, autrefois beaucoup plus souvent, celte jeune fdle est prise le matin en se réveillant d’un grand rhume de cerveau, mais ce rhume a des caractères bizarres. Dès le début, il y a un fort mal de tête surtout dans la tempe gauche, une gêne avec chatouillement, dans la narine gauche, dans l’oreille et dans la gorge, quelques picotements aux yeux, la malade éprouve le besoin d’éternuer, elle se mouche pour faire cesser la gêne. Au début les sécrétions sont peu abondantes et un peu épaisses, mais en quelques heures elles augmentent et l’eau se met à couler du nez, véritablement comme d’une fontaine. On peut recueillir le liquide, non plus dans des mouchoirs, mais dans des verres. Elle a bien voulu en recueillir pour nous une certaine quantité; la quantité recueillie dans une heure a été de 3o centimètres cubes ce qui donnerait 600 centimètres cubes en 24 heures, plus d’un demi-litre. On comprend, comme le disent les malades, qu’ils mouillent des mouchoirs comme si on les trempait dans une fontaine. Chez celle-ci l’écoulement ne dure guère plus d’une journée, le sommeil vient difficilement la nuit suivante et arrête l’écoulement qui, au moins actuellement, n’existe plus le lendemain.

Nous avions raison de vous dire que c’était un singulier rhume de cerveau. La rapidité de l’évolution, l’abondance invraisemblable de la sécrétion, la limpidité de ce liquide qui est comme de l’eau pure, l’absence de mucosités purulentes, la guérison sans passer par les modifications delà sécrétion, par l’épaississement graduel, le dessèchement du mucus, tout cela distingue cette affection du coryza vulgaire. Ajoutez aussi que ces crises reviennent régulièrement sans causes provocatrices suffisantes depuis plus de six ans et vous comprendrez qu’il s’agit là d'un trouble tout spécial.

L’attention des spécialistes des voies nasales est attirée sur ce phénomène depuis quelque temps. L’un des premiers travaux qui l’ait signalé est celui de Bosworth, dans son Traité des affections du nez, publié à New-York en 1889 : il l’appelle hydrorrhea nasalis. D’autres travaux décrivent des phénomènes analogues sous le nom de rhume des foins, de coryza vaso-moteur, de rhinorrhée. Nous citerons le travail de Beard, en 1876, puis plus récemment celui de Glascow, celui de Garel, « Le rhume des foins, 1899 », ceux de Lcrmoycz, 1899, de Saint-Clair-Thomson,

Ri-iiNoamifiE

Londres, 1899, « écoulement du liquide cérébro-spinal par le nez » et surtout le travail à notre avis remarquable de M. le Dr Nattier en collaboration avec M. l’abbé Rousselot, travail du laboratoire de laryngologie du Collège de France, qui a pour titre :

« la rhinorrhée exclusivement symptomatique de neurasthénie », publié dans le journal La Parole, en plusieurs articles en 1900. C’est d’après ce travail très complet que nous discuterons quelques points de cette affection singulière.

i° De quel liquide s’agit-il? qu’est-ce qui s’écoule ainsi par le nez ? Nous avons prié M. Lacroix, interne en pharmacie du service, de faire l’analyse de la petite quantité qui a été apportée. Voici les principaux résultats de cette analyse. La densité est -de 1,007. La densité observée par les auteurs a varié de i,oo3 à 1,01 5. C’est donc un liquide très peu dense en général. La réaction était neutre, on y trouvait des traces de phosphates alcalins, une proportion assez nette de chlorure, gRr,3 par litre, des traces assez nettes d’albumine: la réaction de la mucine.

D’où peut provenir un liquide semblable ? Nous nous trouvons en présence d’une hypothèse indiquée vaguement depuis longtemps et surtout développée dans le travail de Saint-Clair-Thomson. Il s’agirait de liquide cérébro-spinal capable de franchir les parois du crâne au niveau de l’os ethmoïde et de s’écouler par le nez. L’auteur anglais cherche à expliquer ce passage par diverses hypothèses : il admet en définitive un méningocèle congénital situé au niveau de la lame criblée de l’ethmoïde et se rompant dans le nez sous un excès de pression. Cette hypothèse expliquerait selon lui le début par le mal de tête et son soulagement après l’écoulement. Cette théorie n’a rien d’absolument invraisemblable; plusieurs auteurs comme Schwalbe, Key, Retzius, ont montré qu’il pouvait y avoir des voies de communication entre l’espace sous-dure-mérien et les fosses nasales par les gaines nerveuses et le réseau lymphatique. Récemment M. S icard publiait à ce propos quelques expériences démonstratives dans la Presse Médicale du 7 février 1900. Après avoir pratiqué sur le chien une injection sous-arachnoïdienne, d’encre de chine, il a pu constater que la lame criblée de l’ethmoïde était traversée et que l’on retrouvait les particules noirâtres au-dessous de la muqueuse des cornets supérieurs.

Cependant si cette théorie est possible, elle est loin d’être démontrée; la composition chimique n’est pas démonstrative, la

LES SENTIMENTS D’IScOMPLETUDI.

di

présence de la mucine qui est constante dans toutes les observations se rattache bien plutôt aux sécrétions glandulaires nasales. Il n’y a pas de traumatisme, de pression encéphalique capable d’expliquer une transsudation aussi considérable. Enfin l’examen des fosses nasales montre que le liquide sourd au niveau de l’ostium frontale qui fait communiquer les fosses nasales avec le sinus frontal.

C’est à ce niveau et à ce niveau seulement que l’on trouve des altérations de la pituitaire qui paraît enflammée, enfin les douleurs accusées par les malades au niveau de l’angle interne de l’œil, toutes ces remarques conduisent à penser que le liquide provient tout particulièrement des sinus frontaux. La seconde hypothèse est donc qu’il ne s’agit pas de liquide céphalo-rachidien, mais d’un liquide sécrété par les glandes nombreuses qui tapissent les sinus frontaux plus développés chez quelques malades. Il y aurait là un trouble bizarre de la sécrétion de ces glandes analogue à ce que nous avons observé dans la photophobie où il y a larmoiement, œdème, écoulement d’eau par le nez.

Sous quelle influence se fait maintenant cette sécrélion anormale? On a beaucoup parlé naturellement de petites lésions des fosses nasales, des polypes, etc. M. Nattier, dans une douzaine d’observations, montre que ces causes sont ou imaginaires ou insignifiantes. Il est plus probable qu’il s'agit d’un trouble nerveux en rapport avec une excitabilité particulière des filets du nerf maxillaire (Lermoyez). Mais ce trouble nerveux lui-même d'où provient-il ? C’est maintenant qu’il nous faut revenir à l'examen de ces malades. Vous trouvez chez eux toutes sortes d'autres troubles nerveux : la céphalée, la toux, la sthénose nasale, le stridulisme, l’asthme, l’anosmie, les troubles oculaires et auditifs, la dyspepsie, la constipation, les fatigues, les insomnies, etc.

Notre malade présente un grand nombre de ces signes. Mais elle présente au plus haut point quelque chose d’également intéressant ; ce sont les troubles mentaux. C’est une aboulique, une timide, une inquiète. Elle a au plus haut degré la honte d’ellemême, et se croit toute autre que les autres. Elle a des troubles de perception et se plaint du voile qui la sépare des choses. En un mot nous retrouvons chez ces malades les symptômes neurasthéniques, comme dit M. Nattier, ou plutôt, comme cela est visible dans ce cas, les symptômes psychasthéniques.

Les troubles sécrétoires et vaso-moteurs par excès ou par dé-

RHINORRHÉE

faut sont extrêmement fréquents clans l’épuisement nerveux. 11 suffit de citer les sueurs ou la sécheresse cle la peau, la sialorrhée, la gastrorrhée ou l’atonie gastrique, la diarrhée ou la constipation. À côté de cette rhinorrhée nous avons pu placer déjà devant certaines photophobies avec larmoiement, certains cas de sialorrhée chez des névropathes qui présentent une secrétion invraisemblable de la salive. Nous avons connu de véritables métrorrhées où les femmes perdaient par le vagin des quantités de liquide énorme « comme dans l’accouchement ». Certaines diarrhées séreuses, ce que Lasègue appelait poétiquement « la pluie intestinale »,sont du même genre. Le mécanisme intime de ces phénomènes se rattache aux troubles vaso-moteurs sans qu’il soit explicable dans tous ses détails. Il semble probable que l’excitation de la région ou que l’attention portée sur la région y joue un rôle. Le rhume des foins a peut-être une explication de ce genre, mais il est certain que ces troubles se rattachent à des maladies générales du système nerveux plutôt qu’à des maladies locales et que le traitement doit être dirigé dans ce sens. Nous tenions à ce propos à vous faire remarquer chez cette malade la coïncidence frappante entre les phénomènes de rhinorrhée et le développement des sentiments d’incomplétude liés à l’aboulie.

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