‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 71 sur 201 · L AGORAPHOBIE · texte numérisé non relu

L AGORAPHOBIE

lüu

elle, j’ai tlù assister au mariage d’une de mes sœurs, j’étais eu proie à une crainte atroce, qu’il ne se produisit un accès durant le trajet de la maison à la mairie et à l’église. J’étendis un mouchoir sur ma joue, me plaignant sans cesse à mon compagnon de fulgurants maux de dents que je n’éprouvais pas ; je me défiais de moi, et prévoyais le cas où, n’y tenant plus, je quitterais précipitamment le cortège. » Ce qui domine en somme dans cette crise d'agoraphobie, c’est donc beaucoup moins l’angoisse physique qu’une angoisse morale consistant moins dans l’idée que dans un sentiment de folie.

II s’agit donc, direz-vous, d’une obsession de folie? Oui, si vous voulez, mais à la condition que vous ne considériez pas l’idée de folie comme l’idée primitive et essentielle. Il ne s’agit pas là d'une malade qui, ayant vu un fou, serait obsédée par cette image comme pourrait faire une hystérique. L’idée n’est ici qu’une interprétation secondaire, c’est une façon pour la malade de résumer ce qu elle éprouve et si l’idée de folie est obsédante, c’est parce que les troubles sont permanents. Ces troubles eux-mêmes sont avant tout certains sentiments d’étrangeté, de dépersonnalisation, d’automatisme que nous connaissons très bien pour les avoir vus longuement prolongés chez d’autres malades. Ils étaient, disionsnous, des sentiments d’incomplétude accompagnant la chute du niveau mental, l’abaissement de la tension nerveuse et psychologique.

Ce qu’il y a ici de particulier, c’est que ces sentiments surviennent par accès courts, dans des circonstances déterminées. Voyez comment la malade raconte ses tout premiers accès. « Vers l’âge de 8 ou io ans, on m’envoie faire une commission dans un magasin tout proche, je comptais n’y trouver que la marchande. En entrant j’y vois deux personnes causant ensemble. Subitement, brusquement, sans que rien fit pressentir la chose, je sens ma tête qui se trouble, comme par une sorte de vertige ; je sens que tout devient drôle, il me semble que je vais crier malgré moi, me jeter sur ces personnes, que je suis comme dans un rêve. Cela dure quelques secondes, puis cela s’est dissipé : voilà le vrai début. » Ce n’est que plus tard que vont venir les obsessions de folie qui ne sont évidemment chez elle que des interprétations. En entendant le récit de cette première crise, la description de cette chute rapide de la tension nerveuse, ne durant que quelques secondes vous n’avez pu vous empêcher de penser à l’épilepsie qui pré-

LES l’HomES

sente, nous vous l’avons montré, des phénomènes exactement semblables ; vous voyez comme le rapprochement que nous avons signalé continue à être juste. Il est vrai que plus tard, quand la crise se prolonge, la comparaison n'est plus aussi nette. Evi. dominent la psychasthénie n’est pas la même maladie que 1 épilepsie, mais elle est certainement quelque chose d’assez voisin, au moins dans certains détails de son mécanisme psychologique.

Le problème intéressant consiste à comprendre exactement ce qui détermine cette crise. Il y a deux mécanismes qui nous paraissent s’entremêler ici. D’abord le mécanisme de la dérivation viscérale, dont nous avons souvent parlé dans l’angoisse vulgaire, physiologique. L’acte de sortir dans la rue est pour cette jeune fille un acte difficile: elle n’arrive pas «à le réaliser, il y a alors le phénomène de la dérivation qui se fait sur le cœur, sur la poitrine, sur l’intestin. Mais, il y a en outre un phénomène moral tout spécial qui ne nous paraît pas identique au premier: c’est un trouble psychologique. L’émotion produit, comme nous l’avons vu souvent, la désagrégation mentale de l’hystérique, elle amène ici un abaissement considérable et brusque de la force cérébrale. C’est parce qu’il y a cet abaissement que l’aboulie est augmentée, que l’acte ne peut pas être exécuté et qu’il y a des dérivations.

Quant à l’émotion elle-même, elle est produite par ce fait que cette jeune fille a toujours été une aboulique et une timide, inquiète de tout, se figurant toujours qu elle s’est mal expliquée, ayant dès l’enfance une grande peine h faire une action dès que quelqu’un la regardait. Peu à peu son attention s’est dirigée vers ces phénomènes de timidité, elle a rendu de plus en plus difficile les actions à faire en public; il en est résulté qu'en présence d’une pareille action Dob... éprouve un choc, qu elle se trouve en présence d’un problème énorme pour elle et l’émotion qui se produit alors augmente encore l’épuisement ordinaire.

En un mot voici comment nous sommes disposés à comprendre ces crises très mystérieuses ; il s’agit d’une personne qui a, d’une manière permanente, une certaine aboulie et un certain abaissement du niveau mental. L’émotion, et surtout une certaine émotion, augmente momentanément, d’une manière énorme, ces deux phénomènes et lui font éprouver à un très haut degré le sentiment de cet abaissement. De là résultent des idées de folie qui sont tout a fait secondaires.

L’étal physiologique sur lequel se greffent de pareils troubles est

Page 1