‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 124 sur 352 · Névroses et Idées fixes · texte numérisé non relu

Névroses et Idées fixes

Dans les cas les plus nets, cet acte, cette croyance, cette émotion qui constituent le phénomène primaire, loin de parvenir à leur terme, disparaissent complètement, c'est là à mon avis le fait capital de la rumination, de l’agitation et de l’angoisse. On considère d'ordinaire ces agitations comme des phénomènes positifs caractérisés par la présence d’un grand nombre d’idées ou d’émotions qui envahissent l’esprit, mais il ne faut pas oublier que ces troubles sont aussi et avant tout des phénomènes négatifs, caractérisés par la suppression d’un acte, d’une croyance, d’une émotion qui auraient dù se produire. Nous avons vu Ger... se lever son pot à la main pour aller chercher du bouillon chez la fruitière ; il ne suffit pas de remarquer qu’elle a eu pendant deux heures sur l’escalier de belles ruminations à propos du maigre du vendredi; il ne faut pas oublier ce fait au moins aussi important c’est que le bouillon n’a pas été cherché et que la soupe n’a pas été faite, lien est de même pour les croyances : un problème est posé à l’attention, une opération mentale commence qui devrait aboutir à la croyance ou au refus de l’idée, opération qui n’est faite en réalité que si le sujet arrive à l’une ou à l’autre. Quand la rumination survient pendant plusieurs heures ou quand les angoisses surviennent le sujet se relève, la crise terminée, dans le même état qu’auparavant ne sachant pas s’il croit ou s’il ne croit pas, en un mot, l’opération n’a pas été faite.

Il est très important de constater des faits analogues à propos des émotions, le fait que je me borne à signaler ici se confirmera d ailleurs de plus en plus. L’excitation génitale est le point de départ de phobies ou de ruminations, mais il faut encore ajouter que ces phénomènes secondaires qui s’y ajoutent ne semblent pas du tout favorables au développement de l’excitation. Bien au contraire le plus souvent ils amènent l’arrêt complet de toute l’émotion. Quand Lise a d’épouvantables ruminations au moment des douleurs de l’accouchement, elle a sans doute des souffrances morales, mais elle n’a plus les souffrances physiques qu’elle devrait avoir. Elle ne gagne pas au change, car ses angoisses mo-

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raies sont horribles; mais je fais remarquer que des rêveries sur la damnation des enfants, sur l’éternité des peines de l’enfer, des interrogations sur le problème de savoir si elle est folle, si elle va quitter les siens pour aller demeurer toujours dans une maison de fous, que tout cela est très pénible sans doute, mais que ce n’est pas la douleur qu’une femme doit ressentir en accouchant.

Le plaisir de jouer du piano disparaît aussi comme l’admiration du paysage, quand des agitations surviennent à propos de ees émotions. Une question bien plus délicate se pose à propos du sentiment de la timidité et du sentiment de la peur. Ces sentiments sont très souvent le début des phénomènes forcés et plusieurs de ceux-ci, en particulier certaines angoisse, leur ressemblent beaucoup. C’est pourquoi on a appelé ces phénomènes des phobies et on les a souvent considérés comme le développement, l’exagération de la peur ou de l’intimidation. Je ne crois pas que ce soit tout à fait juste au moins dans tous les cas. Chez beaucoup de malades la peur précise, déterminée, qu’il auraient dans cette circonstance s'ils se portaient bien, disparait, elle est remplacée par de l’agitation motrice ou de la rumination qui n’est pas de la peur, et quand la phobie survient elle prend des caractères spéciaux qui la distinguent de la peur proprement dite. « Je vois des squelettes dans le musée, cela m’aurait donné autrefois une vraie peur, maintenant j’ai des angoisses vagues avec le sentiment de devenir folle, ce n’est pas du tout la même chose. » La peur semble avoir perdu sa précision, son rapport avec un objet déterminé : elle est devenue plus vague et plus élémentaire.

Dans les cas les plus nets on observe ainsi la suppression totale des phénomènes primaires, c’est-à-dire de l'acte, de l'attention, de l’émotion qui était le point de départ de la crise. Dans les cas moins nets ces phénomènes primaires ont simplement diminué et présentent des altérations" que nous aurons à étudier dans le chapitre suivant.

A l’occasion de ces phénomènes primaires qui, comme nous l’avons vu, ne s’accomplissent pas ou s’accomplissent d’une manière qui ne satisfait pas la conscience du malade et à la place tle ces phénomènes se développe brusquement dans l’esprit une tout autre catégorie d opérations que 1 on peut considérer comme secondaires. Tantôt ce sont des mouvements variés, tics tics, tics cllorts, des crises d agitation, tantôt ce sont des troubles

viscéraux, des palpitations, des suffocations, des angoisses, tantôt ce sont des opérations mentales, des ruminations.

Dans toutes les manies de perfectionnement on voit que le sujet cherche à ajouter quelque chose au premier acte, dans les manies de réparation il veut effacer le premier acte par quelque autre pensée. Dans les manies d’oscillation il ne peut pas rester en place sur le premier phénomène et il passe incessamment à quelque autre. En un mot le caractère essentiel de toutes ces manies c’est qu’à l’occasion du premier phénomène insuffisant ou mieux à la place de ce premier phénomène l’esprit met autre chose : « je ne puis pas en rester là, disent-ils tous, il me semble que, si j’en restais à ce premier point, il arriverait des choses épouvantables » et tous en somme obéissent à ce besoin en substituant un second travail au premier.

Quel est ce second travail qui constitue essentiellement la rumination, l’agitation ou l’angoisse. Au premier abord, ces phénomènes secondaires semblent de même nature que les primaires : ce sont toujours des actes à faire, des croyances à préciser, des émotions à ressentir. Cependant les phénomènes sont loin d’être identiques.

D’abord ce ne sont pas des actes réels, c’est-à-dire des opérations de l’homme qui apportent un changement plus ou moins profond et plus ou moins durable dans le monde extérieur. Les mouvements que le malade exécute sont en général insignifiants. Ce sont des gesticulations, des secousses des bras, de la tête, ou des paroles prononcées à mi-voix : « non, non, té, té, té, té, 4, 3, 2. » Les mouvements semblent plus importants dans les efforts comme ceux de Claire ou dans les agitations motrices

comme celle de Nadia. Mais ces crises ont des caractères bien spéciaux qui restreignent leur importance. Les malades n’accomplissent aucun acte vraiment utile ou vraiment répréhensible : ils s’agitent, crient, menacent quelquefois leurs proches, mais en réalité les malades que nous étudions ici ne font jamais de mal à personne. Quand ils s’en prennent aux objets et menacent de tout briser il y a énormément d’exagération dans leur attitude. Ils ne cassent que des objets insignifiants auxquels ils ne tiennent pas. Si un jour Nadia a renversé un encrier, je crois que c est tout a fait par hasard et qu’elle a été la première très dupe de ce résultat de ses agitations ; le plus souvent ces actes absurdes disparaissent dès qu’ils pourraient prendre quelque importance.

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Les malades s’y laissent aller, par exemple quand ils sont seuls ou devant des personnes qui les connaissent assez pour n avoir plus rien à apprendre en les voyant, mais dès qu entrent des étrangers pour lesquels ces grimaces pourraient être révélatrices, ils se reprennent et tout s’arrête au moins momentanément. Claire est remarquable à ce point de vue et ne consent « à laire la folle » que devant sa mère, sa domestique ou son médecin. Enfin, on a déjà vu, en étudiant les tics, que ce sont des mouvements simples, maladroits, souvent symétriques, comme dans l’enfance, en un mot des mouvements d’ordre très inférieur.

Dans d’autres cas ces phénomènes semblent plus complexes puisqu’il y a de nombreuses pensées. Ce que vaut cette pensée est bien précisé par ce mot de rumination mentale, c'est une opération qui reste simplement mentale, intellectuelle et qui n arrive pas à devenir réelle sous forme de croyance ou d action. Ce sont des images légères, incomplètes, des mots surtout exprimant des idées vagues qui surgissent à la place de faction concrète que le sujet n’exécute pas. Le sujet s’embrouille au milieu d innombrables idées abstraites qui peuvent être rattachées d une manière quelconque à la pensée primitive. « Il me semble, dit Gisèle, que j’approfondis l’idée d’une action très simple que je ne fais pas ; j’en vois tous les détails, même des détails très lointains qui s’y rattachent à peine; je me fais l’effet d être entrée dans l’idée, elle me tient, m’enserre de tous côtés et je ne puis plus en sortir. C’est comme si j’avais en moi-même un second moi détraqué qui voit tout ce que 1 on peut penser a propos de la moindre action. »

Il est trop évident qu’ils n’inventent rien dans leurs ruminations : de ces heures de méditation si profonde il ne sort jamais un fragment d’idée à peu près intéressante ; il n’en sort pas non plus une seule croyance. Il est facile de voir que le malade ne prend pas au sérieux toutes les sottises qu’il radote; ses menaces, ses idées de culpabilité ou de danger restent pour lui tout a fait superficielles puisqu’il ne met jamais ses actions en rapport avec elles.

D’autre part, ces idées manifestent en réalité peu d’intelligence : on peut dire que cette rumination est enfantine et qu elle esthète. Je m’étonnais beaucoup, au début de ces études, de la discordance qu’il y avait entre les ruminations d’une personne et son niVeau intellectuel. Lise est une femme instruite, qui a lu

un certain nombre dWrages philosophiques, les comprend assez bien et dans ses conversations montre un esprit assez lame. Ses ruminations ressemblent aux questions obstinées des petits enfants qui ont la manie du « comment » et du « pourquoi » D autre part ses bavardages sont remplis par les plus basses superstitions : ce sont des raisonnements sur le diable et le bon Dieu, des petits marchandages avec le ciel et avec l’enfer dignes d une religion de peuplade nègre. La malade sait fort bien&que c est stupide, elle se rend compte que c’est de beaucoup au-dessous de son niveau mental habituel, il en est ainsi chez tous et 1 on peut dire que ces pensées semblent manifester un retour à 1 enfance et un retour à la barbarie.

La rumination se rapproche aussi du rêve dont elle a le vague la répétition monotone et l’incohérence. Un autre caractère du rêve qui se retrouve dans ces ruminations c’est la déclamation Le rêve, comme on sait, est déclamateur « une puce me pique dit Descartes, et je rêve à un coup d’épée ». De même dans ces ruminations tout est pris au tragique ; il ne s’agit que de mort, de crimes contre nature, d’infanticide, de pacte avec les démons.

y a un contraste ridicule entre le fait et l’expression quand on entend Nadia s’écrier: « si je fais une seule fausse note dans mon morceau, je jure par l’âme de ma mère que j’irai en enfer ce soir et mon idéal aussi. » La déclamation qui' est un grand caractère des maladies mentales domine dans le délire de persécution où la moindre offense prend l’aspect d’une cruauté inouïe, elle fait aussi le fond de ces ruminations où tout est grandi dans 1 expression beaucoup plus que le sujet ne le pense en réalité

Les idées qui envahissent l’esprit pendant la rumination représentent donc des idées d’un autre âge, -des idées d’enfance, des pensées dune civilisation ancienne et inférieure ou d’un milieu socia plus humble, et des idées analogues au rêve. Ne puis-je pas dire en conclusion que ce sont des idées inférieures à celles

que le sujet devrait normalement avoir dans les circonstances ou il se trouve placé.

Des angoisses paraissent des phénomènes plus importants puisqu elles donnent lieu à de grandes souffrances. Mais on peut remarquer que leur importance est plus apparente que réelle: ces grands mouvements viscéraux, ces palpitations du cœur, ces cspirations rapides sont le plus souvent sans aucun danger et amènent moins de syncopes, moins d'évanouissements, moins de

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maladies sérieuses que les émotions réelles et moins bruyantes. On connaît beaucoup de maladies produites par des émotions, mais il est bien rare qu’on les observe après des agoraphobies ou des éreutophobies.

Ces émotions pathologiques, en eflet, ne sont pas des émotions précises en rapport avec une situation réelle, ce sont les émotions les plus simples, les plus élémentaires et les plus abstraites en quelque sorte. Les angoisses se rapprochent de la peur qui est la plus élémentaire des émotions, qui existe tout à fait au début de l’évolution des sentiments. Et même, comme on l’a vu, l’angoisse n’est pas précisément de la peur, c’est une émotion encore plus élémentaire que celle de la peur. En réalité ce sont des convulsions viscérales très désordonnées, comme les mouvements eux-mêmes dans les agitations motrices. On peut donc les considérer comme des phénomènes inférieurs au-dessous des émotions qui devraient réellement se développer à ce moment.

En un mot, aux phénomènes primaires qui ne sont pas exécutés ou qui sont exécutés avec un certain trouble se substituent des phénomènes secondaires qui ont comme caractère essentiel d'être des' phénomènes psychologiques exagérés sans doute, mais élémentaires, inférieurs, sans rapport avec la réalité extérieure et par conséquent tout à fait inutiles.

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