Charcot, Leçons (lu mardi, II, iü
LES STIGMATES PSYCHASTHÉNIQUES
l’habitude de se croire complètement idiote, de se rabaisse] en tout; aussi va-t-elle vous faire une description fantastique de ses propres facultés comme si elle voulait passer pour une démente. D’autre part, si au lieu d’interroger les sujets on examine leur conduite dans des cas déterminés, on verra qu un grand nombie d’actes sont arrêtés, inhibés par des manies mentales et cependant il ne faut pas croire à leur suppression : si I on rencontre ' Bu... assis par terre le long d’un mur et incapable de traverser
la place il ne faut pas en conclure qu’il ne sait pas marcher. Ces ; deux difficultés peuvent fournir des objections perpétuelles contre tous ceux qui essayent de décrire les stigmates des psychasthéniques, on pourra toujours me répondre que tel trouble de la perception ou de la volonté est produit par une idée quelconque, par une manie, un tic ou une angoisse qui a arrêté 1 acte au moment où je l’observais.
Cependant ces stigmates doivent exister et il y a certainement des troubles du fonctionnement mental qui sont antérieurs logiquement et chronologiquement aux idées fixes et aux manies. C’est pourquoi, tout en reconnaissant ces dangers, je crois nécessaire de tenter cette recherche en prenant le plus de précautions possible. D abord, saul dans des cas assez rares, les expéiienc»;' compliquées me semblent h peu près impossibles, elles ont l’inconvénient d’attirer l’attention du sujet et de pro\ oquer toutes ces réflexions et ces opérations forcées que 1 on redoute , il faut user de l’observation et surtout de la comparaison des divers sujets. Il y a des troubles qui sont intéressants par leur grande généralité et qui apparaissent chez les sujets ayant de> obsessions, des manies mentales ou des phobies absolument différentes, et n’ayant jamais eu l’esprit dirigé sur ces troubles.; On observe aussi des troubles qui se développent avant la naissance des manies mentales et des obsessions, que nous retrouvons chez les malades simplement neurasthéniques, n ayant encore aucune opération forcée. Enfin le raisonnement peut dans une petite mesure confirmer les remarques précédentes, quand il nous montre que ces troubles psychologiques ont été chez le maladele point de départ et non la conséquences des obsessions. Malgré ces précautions je continue a croire la recherche de ces tiou-j blés très difficile et la liste que j’en donne me semble devoir être souvent modifiée.
Ces troubles psychologiques ne ni ont pas semblé être de naluic
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differente pendant la crise ou en dehors de la crise, je n’établirai donc pas à ce point de vue de divisions, il suffît de se rappeler que les troubles les plus exagérés se présentent pendant la crise et qu’ils existent toujours chez les grands malades à un degré plus faible pendant les intervalles des crises.
Ces troubles se présentent à [ observateur de deux manières, d’abord d’une manière simplement subjective sous la forme de sentiments que ressent le sujet et qu il exprime plus ou moins bien. La conscience est un réactil plus délicat que nos appareils et elle accuse des troubles que nous ne sommes pas capables de mettre en évidence d’une manière objective. Cependant dans les cas les plus nets nous pouvons constater ces troubles par la conduite du sujet et dans des cas déterminés indépendamment des sentiments qu’il en exprime. J’étudierai d abord ces sentiments subjectifs, puis je chercherai à mettre en évidence ces mêmes troubles sous leur aspect objectif.
Enfin je signalerai plus rapidement dans une troisième section des troubles des fonctions physiologiques qui sont plus connus, car ils se retrouvent plus ou moins dans toutes les névroses.
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PREMIÈRE SECTION SENTIMENTS d’iNCOMPLÉTUDE
Le mot « incomplétude » est un barbarisme que je prie le lecteur d’excuser, je n’ai pu désigner mieux le fait essentiel dont tous les sujets se plaignent, le caractère inachevé, insuffisant, incomplet qu ils attribuent a tous leurs phénomènes psychologiques.
Ces sentiments qu’éprouve le sujet à propos de ses propres opérations mentales sont très variés et se modifient incessamment sous les plus légères influences. Je les distinguerai surtout d’après les phénomènes qui leur donnent naissance, suivant qu'ils se développent à propos des actions, à propos des opérations intellectuelles, à propos des émotions et des sentiments ou bien à propos de la conscience de la personnalité.
Les crises qui sont constituées par les opérations forcées, les luminations, les agitations, les angoisses, débutent très souvent a propos d’une action. Le sujet doit faire quelque acte, il l'a même commencé ou accompli en partie et son esprit se trouve envahi par ces phénomènes en apparence irrésistibles. 11 est tout naturel de se demander si dans cette action il y a quelque chose d’anormal, quelque chose qui puisse expliquer l'apparition de la crise. Dans les cas les plus simples, ainsi que nous l’avons vu. faction est complètement supprimée ; mais il n'en est pas ainsi toujours, dans bien des cas 1 observateur ne voit rien dans cette action qui manifeste le trouble objectivement, l’acte semble avoir été a peu près normal. Ainsi, \\o... a de grandes crises de rumination a 1 occasion d une prière ou d’une addition qu’elle vient de faire. Le mari qui 1 observe constate cependant que la prière a été récitée correctement, ;'i demi-voix, exactement comme les
autres soirs, que l'addition a été bien laite et que le résultat inscrit est juste. Il en est ainsi bien souvent et, à première vue, nous ne constatons dans ces actions rien d’anormal.
Mais le sujet n’est pas du même avis que l’observateur placé au dehors et il a dans l’esprit, à propos de cet acte, un ensemble de phénomènes très curieux. Ce ne sont pas des idées, c’est-à-dire des pensées abstraites et générales s’appliquant à cet acte et à d’autres, comme il en aura dans les obsessions, cc sont des sentiments, c’est-à-dire un phénomène plus concret s’appliquant à un état déterminé et à un seul. Le sentiment pris dans ce sens est pour la connaissance des faits internes l’analogue de la perception pour la connaissance des objets extérieurs. C’est une connaissance plus complexe que la simple sensation, une connaissance formée par le groupement de plusieurs faits élémentaires, mais s’appliquant cependant à un seul fait concret.
En général l’attention des psychologues n’a pas été suffisamment attirée sur ces sentiments qui accompagnent le développement de la volonté. Ils n’ont guère analysé avec soin qu’un seul d’entre eux, le sentiment cle l’effort. Hoffdingest l’un de ceux qui ont le mieux signalé l’importance d’autres sentiments du même genre : dans le chapitre vn de son manuel il insiste sur la conscience de la volonté, sur le sentiment de la résolution. Ces sentiments qui accompagnent les opérations de l’esprit sont à mon avis particulièrement importants dans la pathologie mentale et serviront un jour à interpréter une foule de délires.
Pour le moment constatons que chez le scrupuleux les actes volontaires sont l’occasion d’une foule de sentiments anormaux, qui peuvent se résumer en un mot: le sujet sent que l’action n’est pas bien faite, qu’elle n’est pas faite complètement, qu’il lui manque quelque chose. Dans les premières manies de perfection ce sentiment est déjà très visible. Souvent il prend la forme morale : l’acte n’est pas bon moralement, c’est ce que l’on voit dans la manie des efforts. Souvent il s’agit simplement du point de vue pratique, l’acte n’est pas suffisant pour arriver à son but, d ne semble pas capable de produire la satisfaction cherchée, de la toutes les recherches du mieux, toutes les manies des procédés, enfin l’acte ou l’idée ou même l’émotion paraît manquer de netteté, ne pas avoir les caractères spécifiques qui lui appartiennent, être trop vagues, de là le besoin d’agir lentement, de recommencer et toutes les manies de précision.
Dans le deuxième groupe, celui des manies de réparation, le sentiment que le sujet éprouve à propos de son acte ou de son idée est encore plus visible, l’acte n’est pas seulement insuffisant, il est franchement mauvais, ici encore ce n est pas uniquement mauvais au point de vue moral, c est dangereux pour la vie, pour la santé, c’est ridicule, maladroit, incapable d arriver au but. « J’ai le sentiment de rater tout ce que je fais, je ne fais que des choses absurdes, disent sans cesse tous ces malades, ce que je veux c’est retrouver ma vie, j ai bien le droit de \i\ie comme tout le monde » et toutes les manies de réparations et tous les tics de défense semblent se rattacher à ce sentiment fondamental.
Dans les manies d’oscillation ce sentiment de mécontentement semble se généraliser, il ne porte pas sur une seule idée que 1 on peut réparer en pensant à une autre, il porte sur toutes les idées possibles, le sujet les essaye successivement sans être satisfait d’aucune.
Ces sentiments se retrouvent à propos des crises d agitation et des angoisses. C’est parce que l’acte semble impossible, qu il y a des agitations, c’est parce qu il semble imparfait, qu il \ a des efforts et des tics. Les angoisses se rapprochent des peurs et des désespoirs et quand elles se développent, l'acte parait au sujet dangereux, effrayant ou ridicule.
Si nous cherchons à analyser ce sentiment de mécontentement nous voyons qu’il se décompose en une série de sentiments plus élémentaires relatifs à l’action. Ces sentiments n'existent pas seulement au début des crises, ils existent souvent et dans quelques cas d’une manière continuelle à propos de tous les actes que le sujet veut accomplir. C’est là un des symptômes primordiaux de la maladie qui existait bien avant que les ruminations, les angoisses et, surtout, les obsessions ne se soient développées.
i . — Sentiment de difficulté.
Pour apprécier la variété de ces sentiments il faut suivre 1 acte volontaire depuis son début et voir la suite des sentiments engendrés dans l’esprit du malade. Ces personnes éprouvent d'avance des sentiments pénibles à la pensée qu’il faudra agir, ils redou - \ (eut l’action par-dessus tout. Leur rêve, comme ils le disent tous, serait une vie où il n’y aurait plus rien à faire. « Je voudrais ;
disait Fa... (169), une chose malheureusement bien difficile, je voudrais pouvoir faire toutes les actions «à la fois, une fois pour toutes et ne plus avoir jamais rien à faire... ce désir d’en avoir fini me donne quelquefois du courage, je me hâte de finir pour qu on 11e nie parle plus de faire quelque chose. »
Cette horreur de l’action volontaire se rattache à un sentiment exagéré de la difficulté de l’acte, le sentiment de l’effort et surtout la prévision de l’effort qui existe chez tout homme à la pensée d un acte devient ici énorme. « Pas une seule chose, répète Jean avec désespoir, qui 11e présente d’énormes difficultés, dès qu il s’agit de la faire. » « Il y a là, me dit Fz... (5q), des résolutions à prendre, il faudrait répondre à une lettre, il faudrait pour cela penser à ce que je dois écrire, avoir la conception de l’affaire. Oh, je suis épuisé rien que de songer à tout cela, cela va faire marcher l’orchestre dans ma tète, non il vaut mieux ne pas y songer pour le moment, »
« Je me demande, dit Nadia, comment je puis arriver à faire quelquefois des choses comme tout le monde. C’est tellement difficile, j’en suis tout à fait découragée d’avance. Je crois que j’ai de la volonté au fond, si je ne fais pas ce que vous voulez, c’est qu’il y a des difficultés épouvantables qui m’enlèvent toute mon énergie. » Il est bon de remarquer que ces paroles ne s’appliquent aucunement à des actions en rapport avec les idées obsédantes de la malade et que je ne lui demandais ni de manger ni de sortir ; il s’agissait simplement de commencer une tapisserie pour avoir une petite occupation.
Une de ces difficultés qui arrêtent le sujetc’est qu’il se représente d’avance son insuccès. Il sent qu’il va faire les choses très mal, d’une façon immorale et ridicule « j’ai une appréhension pour tout ce que je dois entreprendre, il me semble que si je commence je vais faire des horreurs », il est bonde remarquer que ce malade Bu... est simplement un agoraphobe et qu’il 11e s’agit pas d’actes pouvant éveiller ses phobies. « Je me connais dit Nadia, il suffit qu’il y ait une mauvais action à côté de celle que je veux faire, je ferai la mauvaise... vous voulez que je me lemettre a jouer du piano, mais avec mes doigts rouillés je vais très mal jouer, j’ennuierai tout le monde en recommençant, je ne peux pas me décider à jouer si mal que cela, ce serait honteux. »
Un sentiment voisin est le sentiment de X inutilité de l’action,