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singulier, dégoûtant. » (Brk...) « C est comme si je voyais les choses pour la première fois... elles ont un aspect étonnant drôle, comme si je ne les avais pas vues depuis très longtemps. » (Dod...) « Depuis cpie je suis malade, les objets me paraissent plats, sans relief, sales, étranges. » (Pr...), « il me semble que tout est faux, même les objets que je vois. » (Claire) « qand je sors, il me semble que ma rue n est plus pareille, qu il % a tiès longtemps que je ne l’ai vue, c’est comme une ville que je n ai pas vue depuis très longtemps ». (Qb... i4) » tout a coup les choses extérieures me font 1 effet de devenir drôles, il y a quelque chose qui n’est pas comme de coutume. Je perds la notion de 1 exact, c’est comme une déformation de la réalité. » (Gisèle) « tout ce que je vois, tout ce que j’entends est comme inconnu, tout à lait étrange, il me semble que je n’ai pas compris, c’est pour cela que je répète en dedans le nom de tous les objets que je \ois, c est pour cela que j’ai besoin de les toucher plusieurs lois ». (Cht...). Yod... en voyant une de ses amies la regarde avec étonnement, elle trouve si drôle que cette amie ait deux trous au milieu de la figure : ce sont les yeux qui lui font cet effet étrange.
M. Dugas a signalé une forme singulière de ce sentiment d’étrangeté. « Dans l’accès de M..., la vision parait surexcitée, elle devient nette, détaillée et précise, plus exactement elle cesse d’être schématique et abstraite, le malade remarque la forme et la couleur de chaque feuille d’arbre... chaque dos de livre lui apparaît avec sa physionomie propre, son relie! et sa teinte caractéristique, la transformation qui s’opère alors dans la vision des choses est marquée par la prédominance du détail sur 1 ensemble1. » Dans des cas semblables une manie de précision se joint souvent au sentiment d’incomplétude de la perception. Du moins il me semble qu’il en est ainsi dans le cas suivant assez analologue. « Après le dîner, dit Jean, je suis tourmenté par les couleurs du salon ; elles apparaissent si nettes, si précises sur tous les objets que cela est étrange et gênant. Cela m oblige a chercher une couleur rouge à droite quand mon œil s est posé sur une couleur rouge à gauche, c’est une fatigue de plus. »
On peut remarquer à propos de la perception extérieure un autre sentiment voisin du sentiment de l’étrange, le sentiment dededou
i. L. Dugas, Un cas de dépersonnalisation, Revue philosophique, 1898. 1. 5oY
L’INCOMPLÉTUDE DANS LES OPÉRATIONS INTELLECTUELLES
blement qui va jouer un rôle plus important dans la perception personnelle. Dd..., femme de 2/1 ans, après une troisième grossesse a le sentiment de 11e pas se réveiller bien, de rester comme dans un rêve, elle trouve que tout est étrange « c’est comme si, dit-elle, je voyais tous les objets doubles ». Fya..., femme de 20 ans, a le même sentiment pendant scs crises d’angoisses, « il me passe un voile devant les yeux et il me semble que je vois double ». Gisèle a des doutes sur ce qu’elle voit et se demande si elle voit double. Il est curieux de remarquer que ce sentiment de diplopie ne correspond pas à un trouble précis objectivement appréciable. Quand on leur demande la place de la seconde image par rapport à la première, en un mot, quand on veut préciser leur diplopie, les malades ne peuvent plus répondre et sont obligés d’avouer qu'ils ne voient en réalité qu’un seul objet, mais que cela leur procure un sentiment de trouble comme s’ils en voyaient deux.
Aux troubles précédents de la perception extérieure j’ajouterai un petit sentiment bizarre sur lequel mon attention a été attirée parce que trois ou quatre malades s’en sont plaints exactement de la même manière, le sentiment de désorientation. Gisèle, en particulier, dit que lorsqu’elle est très mal, elle a une certaine peine à se conduire non seulement dans la ville, mais même dans son appartement, il n’y a plus de coordination entre la place des différents objets ; les rues, les maisons, les portes et les lenètres de 1 appartement semblent avoir perdu leur place relative et la malade se trouve toute désorientée. Ppi,.. me parle tout à lait de la même façon ; depuis qu’il est malade il ne s’oriente plus consciemment dans Paris. Il ne perd pas son chemin, car d connaît la ville depuis longtemps, mais c’est en quelque sorte inconsciemment qu’il rentre chez lui : s’il essaye avant de partir de se représenter le*chemin, la direction de la place de Passy par rapport au quartier Latin, il ne peut aucunement y parvenir ; il se souvient cependant qu'il faisait très bien cette opération avant d’être malade, .le ne prétends pas que cette désorientation soit un caractère nécessaire des scrupuleux. Jean pousse au contraire a l’extrême le sens de la direction puisqu’il y a certaines directions, auxquelles il ne peut pas tourner le dos sans recevoir des lluides ; mais chez les malades qui ont des troubles nets de la perception ce petit lait s ajoute aux sentiments de nuage et d’étrange.
JJans certains cas jusqu a présent assez rares, ce sentiment do
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désorientation peut prendre une forme particulière et plus précisé : il peut devenir le sentiment du renversement de l orientation . Une femme de 29 ans, Wyx..., dont je viens de présenter 1 observation à la société de psychologie 1 , a toujours été une psychasthénique, disposée aux sentimentsd incomplétude et aux obsessions. Elle vient se plaindre maintenant d un trouble étrange, c est qu’elle est perpétuellement a 1 envers, c est que pour elle les objets sont tous perpétuellement àl envers. Elle a éprouvé ce sentiment pour la première fois à l’âge de 27 ans, quelques semaines après un accouchement et à la suite d’émotions pénibles : en rentrant chez elle, elle prétend avoir senti tout d’un coup « que sa maison, son escalier, sa porte, sa chambre, que tout était a 1 envers ». Ce sentiment a persisté pendant un an sans discontinuer : puis il a disparu à la suite d'un voyage à la campagne dans une région qui lui était inconnue. 11 recommence après une interruption de dix-huit mois, également à la suite de fatigues et d’émotions. Cette fois le sentiment parait moins continu, il disparaît de temps en temps, quand elle marche dans des endroits qui lui sont inconnus, dont elle n’a pas de représentation indépendante de la perception actuelle. Mais, quand elle est rentrée depuis quelque temps dans des endroits connus, il réapparaît subitement en s’accompagnant de grandes angoisses comme le sentiment de déjà-vu, et il persiste alors pendant longtemps des jours ou des semaines.
Si on cherche à analyser ce sentiment pathologique peu connu, on voit que la sensation, la perception des objets et de leur place est absolument correcte, on constate que le trouble n existe que dans la représentation des objets. C'est cette représentation des objets et de leur place qui ne concorde pas avec la perception et qui par là même détermine le trouble du sentiment d orientation. Dans cette représentation la place relative, des objets les uns par rapport aux autres n’est aucunement modifiée, le changement ne porte que sur la localisation de 1 ensemble de tous les objets par rapport au corps du sujet. 11 laut môme préciser, le trouble n’existe que par rapport à une certaine position de son corps, a une certaine direction de sa marche. En un mot les objets ne sont renversés que par rapport à la marche du sujet qui se dirige vers
1. Un cas de renversement de l’oriontalion, Société de psychologie, 10 janvier inoG. Journal de psychologie normale et pathologique , t,r mars 1907.
L’INCOMPLÉTUDE DANS LES OPÉRATIONS INTELLECTUELLES
un certain but, qui l’ait une certaine action. Aussi ce sentiment du renversement des représentations par rapport au but de l’action n’est-il pas sans rapport avec les sentiments d’incomplétude relatifs à l’acte. Il faut ajouter, à mon avis, un sentimentde renversement de la position latérale des objets par rapport à la droite et à la gauche du sujet quand il marche ou quand il agit : ce qui devrait être représenté à droite est représenté à gauche et réciproquement et c’est ce qui donne au sujet l’impression qu’il marche en sens inverse. Ce renversement de la position latérale des représentations peut d’ailleurs s’observer dans les descriptions imaginaires qu’il fait des monuments. Quoique cela puisse paraître bizarre, je crois qu’il faut rapprocher ce sentiment pathologique de certains troubles de la perception et de l’action qu’on observe plutôt chez les hystériques comme l’alloehirie, la lecture en miroir et l’écriture en miroir. Il y a là à mon avis une sorte d’allochirie des représentations. Quoi qu’il en soit de cette interprétation le sentiment de renversement de l’orientation survient subitement chez quelques malades de la môme manière que le sentiment de déjà-vu et il rentre dans le même groupe des sentiments de perception incomplète.
Enfin, ces objets perçus vaguement, étranges, dédoublés, paraissent encore bien souvent se rapetisser et s’éloigner. Ce sentiment d’éloignement des objets se. complique presque toujours d’un sentiment d’isolement, puisque le sujet se sent lui-même loin des choses et séparé d’elles. « Pour beaucoup, disait Krishaber, les objets paraissent se rapetisser et s’éloigner à l’infini. Le malade ne reconnaît plus le son de sa voix ; elle lui semble venir de très loin et se perdre dans l’espace sans pouvoir atteindre l’oreille des interlocuteurs dont les réponses sont difficilement perçues... « Dans sa thèse sur « le sentimentde déjà-vu », M. Bernard-Leroy remarque souvent que la fausse reconnaissance est accompagnée par le sentiment de petitesse et d’éloignement des objets1. « Tout s’éloigne de moi » répètent nombre de nos malades, les objets sont dans le lointain et ils deviennent petits, petits... » (Clait ’C, Lise, Wc..., etc.).
Dans quelques cas rares, il peut se produire ici un trouble delà vision analogue aux spasmes d accommodation bien connus chez les hystériques, mais le plus souvent il n’en est rien. Ces malades
i. L. 15crnard-Lcroy, L illusion de fausse reconnaissance, 1898 (Paris, F. Alcan).
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qui prétendent que les objets sont loin et petits les touchent à leur place et font des mouvements corrects pour les prendre dès qu’on leur demande de le faire ; ils finissent par reconnaître que les objets sont restés semblables, mais qu ils leur donnent l’impression d’être loin et d’être petits. M. Bernard-Leroy me semble bien décrire ce phénomène, quand il dit « qu il s agit moins d’un éloignement matériel que d’un éloignement moral, l’illusion visuelle se trouve sous la dépendance de l impression d’éloignement, d’isolement, de fuite du monde h Ces sujets ne reconnaissent plus le monde ordinaire, ils le sentent disparu, éloigné d’eux, séparé d’eux par une barrière invisible, par le voile, le mur dont nous avons déjà parlé, et ils traduisent ce sentiment d’une manière symbolique en parlant d’éloignement matériel et de petitesse.
Ce sentiment peut être poussé à l’extrême : l'un des sujets de M. Bernard-Leroy croyait « flotter dans les espaces interplanétaires et se croyait séparé de tous les univers, dans une sorte d 'isolement cosmique ». J’ai vu deux malades qui avaient des réflexions de ce genre. Gel... répète tout le temps qu’elle a quitté la terre et qu’elle est tombée dans une autre planète, elle voudrait bien revenir sur la terre où sont tous les siens. X..., femme de 3o ans, pendant six semaines, après une fièvre typhoïde, a eu l’impression qu’elle était « loin de la terre et loin du système solaire ». L’Arc de Triomphe qu elle voyait de ses fenêtres était une copie de l’Arc de Triomphe terrestre « qu’ils avaient faite dans une autre planète ». On voit que ces inlerpré tâtions délirantes auxquelles le malade croit plus ou moins viennent compliquer le sentiment de l’étrange et de l’éloignement.