Sentiment de la disparition du temps
A côté de ce trouble de la perception des événements dans l'espace, il est juste de placer un fait analogue à propos du temps.
Les études sur les sentiments des malades à propos du temps pendant lequel se déroulent les phénomènes seraient à mon avis des plus intéressantes ; elles ont été très rarement faites car elles sont forts difficiles. On constate au premier abord les faits les plus incohérents chez les différents malades ou chez le même sujet. Il faut, à mon avis, séparer les appréciations qu’ils portent pendant qu ils sont malades, sur leur état de santé antérieur ou sur les phénomènes de leur période de maladie.
Quand le malade songe à son état de santé antérieur à l’époque où il était bien portant, où il avait le sentiment du réel, il me semble disposé à le reculer énormément dans le temps, à avoir à ce propos un sentiment exagéré du cours du temps. Voici comment s’exprime un malade de Krishaber : « Il me semblait être transporté extrêmement loin de ce monde et machinalement je prononçais à haute voix ces paroles : je suis bien loin, bien loin. Je savais très bien cependant que je n’étais pas éloigné, je me souvenais très distinctement de ce qui m’était arrivé, mais entre le moment qui avait précédé et celui qui avait suivi mon attaque, il y avait un intervalle immense en durée, une distance comme delà terre au soleil... » Si on se place exactement dans la même situation et si on interroge le sujet sur le temps écoulé depuis son état de santé jusqu’à l’état actuel de maladie, il répond comme le malade Krishaber. « Ma jeunesse heureuse est séparée de moi par des siècles, dit Claire. » « Ma crise n’a commencé en réalité que depuis trois jours, me dit Kl..., mais c’est une éternité, il y a si longtemps que je suis étonnée de me souvenir de ce que je faisais avant d’être malade. » Est-ce bien là un sentiment du temps, n’estce pas le môme sentiment d’éloignement qui poussait le sujet ii mettre des espaces infinis entre lui et les choses réelles. Il se sépare de sa vie réelle antérieure par des siècles, comme tout ii l’heure il séparait son corps de la terre et du système solaire.
On trouve des sentiments qui portent plus exactement sur le temps quand on prend la précaution de ne pas sortir de la période de maladie et même de la période pendant laquelle la maladie est restée la même.
,.no LES STIGMATES PSYCHASTHÉNIQUES
j’ai noté ce détail avec soin dans mon observation déjà publiée de Bei... Cette jeune fille atteinte du sentiment de dépersonnalisation se plaignait qu’elle avait perdu le sens du temps, elle ne comprenait pas la signification des mots : hier, aujourd’hui, demain: la journée s’écoulait sans qu’elle eût compris comment, elle croyait toujours être au même moment, « hier, aujourd hui, demain me paraissent la même chose, comme un grand vide, » elle pouvait se rendre compte de ce trouble bizarre en le comparant à ce qu’elle éprouvait autrefois quand elle faisait correctement la distinction des divers moments du temps '. Beaucoup de malades sont du même genre, Ver..., PI... (20) et par moments aussi, Nadia : il est clair que cette dernière 11e se rend pas compte de l’éloignement des années, elle reste toujours exactement la même et quoiqu’elle ait trente ans, elle croit être restée tout à fait comme une enfant.
Lise a fait sur ce point des remarques plus nettes : elle est surprise delà façon dont le temps s’écoule pendant qu’elle est malade :
« Les heures passent tout à fait sans que je m’en aperçoive, je reste trois heures à méditer et quand je me secoue j'ai le sentiment que je ne me suis laissée aller que cinq minutes à peine. J ai été très malade toute cette semaine et en revenant vous voir j avais 1 impression de sortir de chez vous, je ne puis pas me figurer qu il \ a huit jours d’écoulés... Pendant mes périodes de maladie, le temps est toujours très court... s'il existe... ou plutôt je n en sais rien, il me semble quil n’y a plus de temps quand je suis très malade... » M. Fouillée disait déjà « même chez 1 homme, il y a des cas maladifs où toute notion du temps semble disparue, où l’être agit par vision machinale des choses dans 1 espace sans distinction du passé et du présent * ».
On explique ordinairement ces laits en disant que le sujet s’absorbe dans le sentiment du présent. Quoiqu il soit difficile d’avancer sur ce point autre chose que des hypothèses je serai disposé à dire que mes malades perdent la notion du temps d une manière bien plus complète, parce qu ils perdent le sentiment du présent. Pendant la durée de leur crise, quand la perception ne donne que de 1 irréel ou du passé, ils 11 ont point le sentiment du
r . Névroses et Idées fixes, II, p. 63.
a. Fouillée, Introduction à In i/en'ese de Vidée de Temps, par Guyau, iî>QO (1 aris F. Alcan).
L'INCOMPLÉTUDE DANS LES OPÉRATIONS INTELLECTUELLES ;iûl
présent, c’est du moins ce qu’expriment des malades comme Bei... et Lise « qui sont dans un rêve et ne sentent plus le temps s’écouler ».
Ces modifications du sentiment du temps prendront plus tard une grande importance, nous ne pouvons ici que les signaler et attirer l’attention sur elles.