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Sentiment de doute

Nous arrivons au sentiment le plus connu de ces malades, celui que l’on prend bien trop souvent comme représentant de tous les autres. Même sur ce point il y a souvent des malentendus, ainsi on se borne à dire que les malades ont la manie du doute, la manie de 1 interrogation. Ce n’est là qu’une des formes du doute qu’ils peuvent présenter : à côté de ses manies de s’interroger sur un point comme sur l'existence de Dieu, ils ont un doute perpétuel qui est un simple sentiment portant plus ou moins sur tous les actes de la vie. J’avais insisté sur cette distinction dans mes anciennes études sur l’aboulie. MM. Raymond et Arnaud la font également avec netteté b C’est pourquoi après avoir décrit les manies de recherches nous arrivons maintenantauxsentirnents du doute.

Les malades doutent au début des choses qui sont évidemment les plus obscures et qu’ils comprennent le moins, c’est-à-dire des choses religieuses. « Quand j’ai commencé à être malade, dit Bal... j’ai perdu la foi de mon enfance, je ne savais pas pour quelle raison je ne croyais plus et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour retrouver la foi, mais inutilement. » Claire commença par sentir que la foi religieuse s’en allait « c’était un défaut de conliance en Dieu, quelque chose qui s’éteignait en moi comme une lumière qui s’éloignait. » Son éducation, ses désirs, toutes ses idées la rattachaient à la religion; aussi se désolait-elle du doute qui l’envahissait. 11 est curieux de remarquer que cette affaiblissement de foi n'est pas causé par des lectures, des discussions, ne dépend pas d’arguments. Sa raison, si on peut ainsi dire, n’a pas perdu la foi religieuse et serait incapable de. formuler la moindre objection. C’est une vieille erreur que de se figurer la croyance toujours déterminée par des raisons et le doute par des arguments : la foi chez cette malade se perd sans raisons en vertu du même mécanisme qui fait paraître le monde étrange et qui amène le sentiment de dépersonnalisation.

Quand la maladie s’aggrave, le doute commence il porter sur des choses qui d’ordinaire sont crues plus facilement. Les malades perdent confiance dans les personnes environnantes. Claire

i. Raymond et Arnaud, Ann. méd. psych., 1892, II, 202.

LES STIGMATES PSYCHASTHÉNIQUES

ne peut plus croire ce qu’on lui dit, n a plus confiance dans le langage de ses parents. Lod... de même ne croit plus qu une seule personne, c’est sa sœur, aucune autre ne peut la rassure! sur n’importe quoi. « Je sais bien qüe 1 on a raison, dit Lise, je le sais, mais je ne puis pas être convaincue... » « Je sais que ce que vous me dites est vrai, me répond Gisèle, ma raison me i<‘ iepi< sente ainsi, mais mon impression persiste... impossible d’être convaincue dans le fond. » « Je veux vous croire, je me répète que je vous crois... mais ce n est pas ma laute, je 11e le sens pas... il me reste quelque chose, un doute, un vague, un je ne sais quoi... « (Claire, Fik..., etc.) A toute autorité, elles opposent le désir d’une autorité plus grande, si le médecin leur parle, elles voudraient le prêtre, et si c'est le prêtre, elles lui reprochent de ne pas être archevêque ou pape « et encore si le pape me parlait, je ne le croirais pas, car il se pourrait qu il m ait mal comprise et que sa réponse infaillible ne s applique pas a la question » (Claire), de même que la confiance est disparue sans raisons, de même des raisons sont tout a lait incapables de la ramener. Si ce défaut de confiance dans les personnes s exagère et s’isole, comme il arrive chez Simone que je compte étudier dans un autre ouvrage sur la psychologie des persécutés, le doute se rapprochera de la persécution.

Un degré de plus et les malades vont douter de leur propre avenir ou de leur propre santé. L absence d espoir. 1 avenu sombre qui se présente comme un trou noir est un grand caractère de ces maladies. Am... ne peut rien croire de ce qui arrivera demain et malgré toute évidence ne sait pas où elle seia. si elle sera réellement sortie, si elle saura marcher dans la rue; Simone prend même une terreur folle de l'avenir, elle ne veut même plus y penser et 11’essaye pas de se représenter rien au delà de l’instant présent. D autres douteront du passé et éprouveront le besoin de vérifier leurs souvenirs. « Est-ce bien moi qui ai fait ceci ou cela ? »

Enfin, les malades se mettent a douter du présent, et sentent qu’ils 11e sont pas sûrs de ce qu'ils voient. « Depuis longtemps, dit un malade de Legrand du Saulle, j avais pris 1 habitude de me parler à moi-même, pour être sûr que j’étais ici ou la, pour m en donner des preuves1. » « Je vois bien ceci, dit Gcs..., mais au

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