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LES STIGMATES PSYCHASTHÉNIQUES

x. — Sentiments d’ indifférence.

Un malade, cité autrefois par Esquirol, s’exprimait ainsi :

« Mon existence est incomplète, les (onctions, les actes <• e a \k ordinaire me sont restés, mais dans chacun d’eux il manque quelque chose, « savoir la sensation qui leur est propre et la joie oui leur succède. Chacun de mes sens, chaque partie de moimême est pour ainsi dire séparée de moi et ne peut plus me donner aucun sentiment. »

Les malades éprouvent, en effet, très souvent un mécontentement fort curieux à propos de leurs émotions et surtout a propos < es émotions qui semblent déterminer les crises d agitations iorcees . qu’il s’agisse de l’émotion génitale ou de 1 émotion delà colère, il leur semble que l’émotion s’arrête avant de devenir comp etc et qu’elle se transforme en une autre opération mentale, les ruminations, les tics et les angoisses. « Je ne peux pas. it îse. arriver au bout d’une émotion ou d’un sentiment, c est la ce qui me donne des scrupules. » Cette appréciation des émotions et des sentiments est très générale et comme le phénomène a son importance, il faut en rapporter quelques exemples.

« 11 me semble, dit Pot..., que je ne reverrai plus mes entant,, tout me laisse indifférente et froide..., je voudrais pouvoir me desespérer, crier de douleur, je sais que je devrais être ma heureuse, mais je n’arrive pas à l’être..., je n’ai pas plus de plaisir que de peine, je sais qu’un repasest bon. mais je 1 avale puisqu i le faut, sans y trouver le plaisir que j’aurais eu autrefois. Les joies ont fui, les peines aussi, je vais à l’enterrement de mon grandpère et je n’ai même pas une crise de chagrin... 11 y a une épaisseur énorme qui m’empêche de ressentir les impressions morales, qui m’empêche de sentir même de la peine. » On retrouve ici à propos des émotions les mêmes expressions « du mur, de l’épaisseur « qui servaient déjà à bien des malades pour caractériser le trouble de la perception extérieure.

Nem... n’est plus la même, elle ne s’occupe plus ni de son mari m de son enfant. «Je voudrais bien essayer de penser à ma petite hile, mais je ne peux pas, la pensée de mon enfant me traverse a peine l’esprit, elle passe et ne me laisse aucun sentiment». « H me sem i e. dit Brk. . . ,quc depuis un an je n’aime plus personne. >» « Mes enfonts me gênent, dit Xyb..., je ne suis pas pour eux ce que j étais

avant, je 11’existe plus au point de vue maternel, je voudrais bien m’y intéresser, mais je ne veux pas. » « Autrefois j’étais peureuse, dit Gay... et vous n’auriez pas pu me faire entrer dans cette salle pleine de squelettes (le musée de la Salpêtrière) ; maintenant cela ne me fait rien du tout, je ne me sens même pas effrayée... tout m’est égal. » « Je n’aime plus les gens, dit Gisèle, il ne me semble pas que j’aime comme les autres, comme j’aimais avant ; j’ai l’impression qu’ils m’aiment mieux que je ne les aime. Je vis repliée sur moi-même comme une égoïste qui pourtant se détesterait. Je ne me fâche plus de rien, je n’ai plus peur de rien, je ne m’intéresse plus à rien, tout glisse sur moi comme sur une toile cirée, tout est émoussé.»

Voici les remarques de Claire sur ses propres émotions • « les émotions s’arrêtent, ne se développent pas, elles se perdent et n arrivent pas jusqu’à moi, une chose qui aurait dû m’effrayer me laisse calme, je n’ai pas de la peur, j’ai trop de calme • j’éprouve quand même les joies et les peines, mais affaiblies..’ Il est très rare que je puisse rire, je souris mais je ne puis rire de bon cœur, une joie comme une peine cela reste au loin cela reste en l’air et c’est là ce qui me désole le plus, de n’avoir plus de cœur... Il se réveille quelquefois puis il retombe.. Vous ne voulez pas croire que je n’ai pas de cœur, je n’ai que l’air d aimer ma mère. Au fond tout m’est égal, je ne désire pas guérir, je suis insouciante, j’aimerais tant pouvoir avoir beaucoup de chagrin, Je voudrais être bouleversée, souffrir beaucoup • être si tranquille, si calme, cela m’effraie ».

On retrouve le même sentiment d’incomplétude des émotions dans le phénomène si complexe de la timidité. « Il y a des cœurs, disait très bien M. Dugas, qui ne savent pas adapter leurs sentiments aux circonstances... On peut prendre Amiel comme type quand il se plaint d’être devenu incapable de sentir: mon cœur n ose jamais parler sérieusement, dit-il, je badine toujours avec le moment qui passe et je n’ai que l’émotion rétrospective1. »

On retrouve égalementce sentiment d’émotion insuffisante dans le sentiment perpétuel d’ennui, si banal chez tous les psychasthémques qu’il est inutile de rappeler leurs intarissables gémissements a ce sujet. Chez beaucoup l’ennui est évidemment en rapport avec 1 aboulie et 1 aprosexie ; ils s’ennuient parce qu’ils 11e

!• bugas, La timidité. Revue philosophique, 1896, II, p. 569.

LES STIGMATES PSYCHAS’i nwiyui»

font rien. Mais j'ai été étonné de voir un profond sentiment d’ennui chez des malades qui continuent cependant a a occuper suffisamment. C’est que l’action et le trava.l ne eu, donnamnt nas « la sensation qui leur est propre et la jo.e qui leur succédé ». C’est qu’ils restaient toujours indifférents et que comme d.sa. très bien l’un d’eux. « on s’ennuie de ne pas souffrir, aussi b, en

que de ne pas jouir »•

A ces sentiments d’incomplétude des émotions je rattacherai aussi un sentiment d’une nature un peu differente, le sentimen que ces sujets ont à propos de leur sommeil.

Si le sommeil peut être lui aussi, comme on 1 a vu. le pom de départ des crises d’angoisses et d’agitation, on ne sera pas étonné de constater que dans certains cas il donne naissance aux mêmes sentiments d’incomplétude. Claire, comme beaucoup de ces malades, n’arrive pas à avoir un sommeil complet, el dort qu’à moitié, il lui semble toujours « qu .il y a une personne qui continue à penser aussi nettement que si elle était eveülee Je n’ai qu’une personne qui dort, les autres veillent et rêvent et elles ne rêvent pas toutes la même chose » aussi continue-t-e e à éprouver la même inquiétude pendant le sommeil que pendant

ule'a le sentiment qu’elle dort h moitié, qu’elle reste àrumi- „c comme pendant la veille ; au réveil elle a le sent, ment d avoir dormi d’une manière très incomplète. Quand el e va m, eux elle se réveille en sursaut, étonnée de dorm.r si profondément, d u, manière qui contraste avec son sommeil habituellement s, meorn-

plet.

S en lim eut d’inqu iét u d e .

A télé de ce sentiment d’incomplétude il faut decr.ro un état d-espnt tout i, fait essentiel chez les obsédés, c es, le sent, ment d'inquiétude. « Un trait caractéristique qu, réumt tous ces ctatse, j rince si divers, c’est l’inquiétude intellectuel e qu on peu, comparer i, la lypémanie anxieuse qui correspond a une ,„qu,e- , ode affective'.'» A mon avis tous ces malades ont presque, oétuellement une inquiétude i, la fois intellectuelle et emot.ve.

„ Je suis inquiet », c’est un mot que tous les malades ont pu -

i. Bail, Revue scientifique, i<88a, H, 4^

pétuellement à la bouche. « Inquiétudes perpétuelles, ditBrk..., telle est ma vie c’est l’inquiétude qui mène à l’ahurissement. » « J’ai toujours un esprit inquiet, tourmenté comme s’il allait m’arriver je ne sais quel grand malheur. » (Kl...). « Ma maladie, dit Nadia, c’est d’avoir un esprit inquiet, je guérirais si je pouvais avoir un peu de sécurité. » « Inquiétude, tourment constant, répète Claire, c’est là mon grand mal. » «En somme j’ai toujours une mouche qui me digonne, je suis malade d’inquiétude, nous dit très bien Gisèle, malade de peur dans le. doute, je n’ai pas de confiance en moi, ni en Dieu, ni en rien; je n’ai pas la paix; je fais des efforts surhumains pour avoir cette paix et mon âme est toujours emmaillotée dans l’inquiétude. J’ai peur pour mes sentiments, pour mes actions, j’ai peur pour mes idées, peur de mon cerveau dont je ne me sens plus la maîtresse, j’ai peur de lutter, peur de tout enfin et de ne je sais quoi, et au fond je ne sais même pas si j’ai peur. C’est une inquiétude poussée à un degré énorme comme si on attendait toujours quelqu’un de très cher exposé peut-être à un très grand danger, on ne sait lequel. »

Cette inquiétude ressemble en effet beaucoup à la peur et l’on voit que les malades emploient souvent ce mot, je ne crois pas cependant que le phénomène soit tout à fait identique. La peur est un état plus précis, plus déterminé qui fait naître en nous des sensations positives et qui éveille des idées d’un danger connu avec précision. L’inquiétude est beaucoup plus vague, ni l’état où 1 on est, ni la cause de cet état, ni les actions à faire pour l’exprimer ou pour en sortir ne sont bien déterminées. D’ailleurs on constate la différence chez les malades eux-mêmes. Quand on les prie de faire attention, ils reconnaissent qu’ils n’ont pas véritablement peur ; « il vaudrait mieux avoir une vraie peur, dit Gisèle, ce serait moins pénible. » On observe certains sujets chez lesquels les émotions sont très diminuées ou même supprimées et qui depuis leur maladie sont devenus incapables d’avoir peur. Cette malade Gay... qui se plaignait de ne plus avoir peur en regardant des squelettes ajoute : « Je n’ai plus de peur, je vois que cela ne me lait plus rien... cependant je reste toujours tellement inquiète ». Pour ces raisons, je crois donc que l’inquiétude, surtout celle des scrupuleux, n’est pas de la peur, pas plus d’ailleurs qu elle n’est aucune autre émotion précise.

L’inquiétude me parait un phénomène complexe, elle contient en premier lieu une excitation à l’action exagérée, inutile, inlé-

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rieure, à l’agitation : l’inquiet sont qu’il faut faire quelque chose pour sortir de son état, il ne sait pas trop quoi et il ne peut pas rester cinq minutes en place. L’inquiétude contient en second lieu une souffrance, un état de conscience pénible. Mais l’essentiel est causé par le sentiment que l’état où l’on est n’est pas stable, définitif, complet. Il y a une inquiétude d'action quand on sent que l’action n’est pas terminée, qu’il reste quelque chose à faire, que la décision n’est pas prise. Il y a une inquiétude intellectuelle quand on sent que l’attention n’est pas fixée, que la perception n’est pas précise, que le monde a un aspect étrange et irréel. Il y aune inquiétude émotionnelle, quand on ne parvient pas carrément à un état de plaisir net, de souffrance nette, de véritable peur. Un malheur précis ne donne pas d’inquiétude, pas plus qu'un danger réel. Mais ces divers états sont justement ceux que je viens de j décrire sous le nom de sentiments d'incomplétude, dans lesactes, les perceptions et les émotions. L’inquiétude est donc essentiellement constituée par les sentiments d'incomplétude auxquels s'ajoutent un sentiment de malaise et une excitation à faire effort pour en sortir.

L’observation des malades démontre cette interprétation ; 1 inquiétude a commencé chez Claire avec les premiers doutes religieux vers l’âge de 18 ans, c’est-h-dire avec les premiers sentiments d’incomplétude, ' c’est à ce moment qu'elle a eu des inquiétudes pour sa foi, pour ses confessions, des inquiétudes sur « la lumière qui s’en allait ». Lobd..., femme de 35 ans. nous dit très bien : « Quand je suis inquiète, c’est comme si je n avais pas terminé quelque chose, comme s'il restait à propos de tout quelque chose de pressant à accomplir. » « J'ai un besoin de compléter quelque chose dit Gisèle, je cherche toujours ce que je devrais faire, ce que je devrais surveiller, ce que je devrais chercher, mon esprit ne me parait jamais assez occupé, assez émotionné, il cherche toujours ce qu'il aurait à faire, à sentir d’autre. »

Un sentiment de ce genre peut évidemment être la conséquence de certaines idées fixes. Mais il faut remarquer qu'il existe chez tous les malades quelles que soient leurs obsessions. Il ne me semble pas certain que l’inquiétude soit réellement déterminée par le motif qu’invoqué le sujet pour l’expliquer. Si on retire ce motif, il en prend immédiatement un autre, les motifs changent indéfiniment et l'inquiétude reste la même. Quand les malades

vont mieux et qu’ils n’ont plus en réalité d’obsessions précises, ils restent inquiets pendant quelque temps et par habitude, disent-ils, ils continuent à chercher ce qui pourrait bien les tourmenter. « C’est un fond d’habitude, dise Lise, qui m’empêche encore de dormir tranquille. » Chez beaucoup de malades, ces inquiétudes existent longtemps avant la maladie proprement dite, Mus..., Mb..., Lise reconnaissent qu’elles ont été ainsi depuis 1 enfance. Jean était inquiet au lycée a cause des devoirs, des leçons, des pensums ; il devenait malade quand il y avait une composition de récitation à préparer, comme aujourd’hui il est tourmenté par les femmes, les fluides, les omnibus et les lettres a mettre a la poste. L’inquiétude me semble donc être un sentiment londamental antérieur aux obsessions par lesquelles le malade cherche souvent à la justifier ; c’est la forme complexe que prennent plusieurs de ces sentiments d’incomplétude.

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